M. LE DUC D'AUMALE
Avant-hier jeudi, pendant que l'Académie française entendait l'éloge de M. Guvillier- Fleury, tous les regards se tournaient vers une place vide. Toutes les âmes généreuses étaient émues, comme d'un deuil.
Il n'avait pas dépendu de plus d'un défenseur convaincu de la République que la place vide ne fût remplie, et que le duc d'Aumale, rappelé de l'exil, n'entendît aussi célébrer le talent et les vertus de son maître et de son ami.
Certes, on le devait bien à l'officier général,
1. Cet article a été publié dans la Revue Bleue le surlendemain du jour de la réception de M. Claretie.
distinguo entre tous, à Thistorien éminent, h riionnéle citoyen. Il n'y a, pas de figure plus française, comme il n'y a pas de vie qui ait plus d'unité.
Elevé par l'ancienne Université, maintenu par M. Guvillier-Fleury dans cette haute culture classique qui forme le goût et le jugement et dans l'attachement inviolable aux idées de 89, il était resté, par tous ses instincts, le type le plus vivant d'un régime qui avait formé dans la bourgeoisie une élite intellectuelle et politique sans pareille.
Sans vouloir rappeler les causes qui ont brisé cet instrument de gouvernement, tout écrivain impartial, après avoir lu « l'admirable » testament dans lequel le duc d'Orléans recommandait à ses fils de rester fidèles au principe de la Révolution, reconnaîtra que, sur les marches du trône, il y avait au moins deux jeunes princes qui comprenaient leur temps.
Le duc d'Aumale n'avait pas vingt ans lorsqu'il partait pour l'Algérie. Au mois de décembre 1840, le maréchal Valée venait d'être rappelé, le général Bugeaud le remplaçait. Le duc d'Aumale, qui avait déjà accompagné son frère aîné dans sa dernière campagne, écrit le 25 février 1841, au nouveau gouverneur, cette
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lelti'C toulr [)leino (rentrain, de jeunesse, et alerte comiiui uuo fanfare :
(( Mon uiMiéral, 1 • roi ni\ayant désigné [lour remplir un cMn[)loi de mon grade, vacant au '24'' régiment de ligne, d'ici à peu de jours je vais me rendre en Afriijue pour y rejoindre mon corps, et j'y resterai longtemps, je l'espère. J'ai tenu à vous dire moi-même et le plus tôt possible combien j'étais heureux et lier de servir sous les ordres d'un chef aussi distingué que vous, et que je ferai de mon mieux pour mériter votre estime, pour justilier l'honneur qui m'est fail.
(( Je vous prierai, mon général, de ne m'épargner ni fatigue, ni quoi que ce soit; je suis jeune et robuste, et, en vrai fils de Gascogne, il faut que je gagne mes éperons. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de ne pas oublier le régiment du duc d'Aumale quand il y aura des coups à recevoir et à donner.
« Agréez, mon général, l'assurance de mon respect ,
« II. d'orléans. »
La période légendaire, quasi héroïque de la conquête de l'Algérie, faisait place, avec le général Bugeaud, à la grande histoire : nous ne
pouvons pas raconter ici les glorieux faits d'armes auxquels prit part le duc d'Aumale, depuis le combat d'El-Afroun, l'affaire du col de Mouzaïa, jusqu'à la reddition d'Abd-el-Kader. Il n'y a plus rien à dire après M. Camille Roussel. On trouvera dans les ordres du jour, dans les rapports du général Bugeaud, juge si compétent et si difficile, Tappréciation la plus complète des qualités militaires du jeune lieutenant-colonel du 24« régiment de ligne. La hardiesse de ses coups de main, son sang-froid dans cette lutte de tous les jours avec l'émir, sont particulièrement signalés dans l'ordre général du 12 février 1843. Mais il est un point culminant de cette brillante carrière qui frappe les yeux.
On n'a pas oublié, en effet, comment la petite colonne, qui avait à sa tête le duc d'Aumale, chargé de surprendre la smalah d'Abd-el-Kader, se trouva elle même surprise le 14 mai, en face d'une foule de quinze mille à vingt mille âmes et d'environ cinq mille fusils. Un conseil de guerre s'était aussitôt formé Les opinions étaient partagées, lorsque le jeune commandant se leva :
« — Messieurs, s'écria-l-il, nous allons marcher en avant! Mes aïeux n'ont jamais reculé! Je ne donnerai pas l'exemple ! »
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Et prenant ses dispositions, il culbuto avec cinq cents cavaliers plus de cinq mille Arabes armés, fait quatre mille prisonniers, s'empare du trésor do l'émir, de ses tentes, de ses troupeaux et des familles de tous les grands chefs.
« Pour entrer, comme l'a fait le duc d'Aumale, avec cinq cents hommes au milieu d\me pareille population, disait un jour le colonel Gharras — un vrai juge aussi, en fait d'honneur militaire — il fallait avoir vingt-trois ans, ne pas savoir ce que c'est que le danger, ou bien avoir le diable dans le ventre. » — « La décision, l'impétuosité d'à -propos, voilà ce qui constitue le vrai guerrier, écrivait à son tour au prince le général Bugeaud ; vous l'avez compris à l'instant, et c'est là surtout ce qui fait le grand mérite de cette action. »
Un document peu connu, le rapport du duc d'Aumale au général Changarnier, daté du 23 mai, fait modestement, mais nettement ressortir l'héroïsme de cette action que le pinceau d'Horace Yernet a rendu populaire :
« Mon général, nous n'espérions plus rencontrer l'ennemi de cette journée, lorsque, vers onze heures, l'agha desOuled-Ayad, envoyé en avant pour reconnaître l'émir, revint au galop me prévenir que la smalah tout entière, environ
trois cents douars, était étaljlie sur la source même du Taguin. Nous en étions tout au plus à 1000 mètres, c'est à peine si elle s'était déjà aperçue de noire approche. Il n'y avait pas à hésiter. Les zouaves, que le lieutenant-colonel Chasseloup amenait rapidement, avec l'ambulance du docteur Beuret et l'artillerie du capitaine Aubac, ne pouvaient pas, malgré toute leur énergie, arriver avant deux heures, et une demi-heure de plus les femmes et les troupeaux étaient hors de notre portée ; les nombreux combattants de cette ville de tentes auraient eu le temps de se rallier et de s'entendre; le succès devenait improbable et notre situation très critique. Aussi, malgré les prières des Arabes, qui, frappés de notre petit nombre et de la grande quantité de nos ennemis, me suppliaient d'attendre l'infanterie, je me décidai à attaquer immédiatement. — La cavalerie se déploie et s'élance à la charge avec cette impétuosité qui est le trait distinctif de notre caractère national, et qui ne permet pas un instant de douter du succès. A gauche, les spahis, entraînés par leurs braves officiers, attaquent le douar d'Abdel-Kader, et culbutent l'infanterie régulière, qui se défend avec le courage du désespoir. Sur la droite, les chasseurs traversent toutes les tentes
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SOUS uno vive fusillade, renvcrsoiil (ont ce (ju'ils rencontrent et vont arrêter la tète des fuyards, (jue de braves et nombreux cavaliers cberclient à (lé^a^er.
« Ici, mon général, ma tàclie devient plus difficile : il faudrait vous raconter mille épisodes brillants de ce combat individuel qui dura plus d'une lieure. Officiers et soldats rivalisent d'audace... »
L'officier, qui, à vingt-trois ans, avait ces dons militaires, était bien de la race de Henri IV.
La révolution de 1848 le trouva gouverneur de l'Algérie, faisant preuve chaque jour de maturité d'esprit politique. S'il crut son avenir désormais sans utilité pour son pays, du moins il ne cessa de se préparer à combattre un jour pour lui, en allant visiter, durant ce premier exil, tous les champs de bataille de l'Europe où nos armées s'étaient illustrées. Nul officier ne parlait avec plus de compétence et plus de fierté de nos triomphes passés. Nul n'était plus « chauvin ». On le vit bien dans cette horrible guerre allemande, où ses services ne purent être utilisés. Tous nos désespoirs étaient les siens , toutes nos humiliations étaient les siennes, et ce fut avec un patriotisme ardent qu'il accepta d'être, à Besançon, l'organisateur
et le chef du corps d'armée le plus voisin de la frontière. Il servit la république, sans arrièrepensée, en homme d'honneur. Il voyait en elle la France,, sa première et sa dernière passion.
C'était aussi la servir, que de faire Thistoire des princes de la maison de Gondé, tant ils ont été mêlés à nos destinées. Les qualités françaises se retrouvaient déjà dans des études publiées par la Revue des Deux Mondes , les 15 mars et V avril 1855, esquisses tracées de souvenir et sans documents officiels, sur deux corps d'élite, les zouaves et les chasseurs à pied. Pages charmantes, écrites au moment où tous les cœurs suivaient avec émotion notre brave armée devant Sébastopol, vous étiez un hommage rendu à nos soldats, encore plus qu'un chapitre d'histoire de notre organisation militaire!
La Lettre sur l'Histoire de France, improvisée en 1861 avec la verve de l'indignation, contenait des pages où le patriotisme le plus sincère, l'attachement invariable aux libertés publiques, se manifestaient avec une éloquence vengeresse. Nous n'avons pas oublié encore ces dernières
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lignes : <( Je m'arrête; c*est une douleur inutilement ajoutée à celle de l'exil que de fixer Irop longtemps sa vue sur les maux et sur les dangers de son pays, etc., etc. » Comme la jeunesse libérale, sous l'empire, dévorait avec avidité celle lettre l)rùlante! Mais ce fut dans son ouvrage sur les princes de la maison de Gondé que le duc d'Aumale donna toute la mesure de son talent dUiistorien. L'habile ordonnance du plan, la clarté et l'éloquente sobriété du récit, la sûreté de la critique, l'art de peindre d'un trait, d'un mot heureusement choisi dans un texte, les nombreux personnages qui passent sous les yeux du lecteur, se révélaient à mesure que cette œuvre considérable s'achevait.
Le cinquième volume, dont deux fragments importants ont paru dans la Revue des Deux Mondes no sera pas inférieur au quatrième. C'est la Fronde avec ses intrigues, avec ses héros d'un jour, et surtout avec ses héroïnes, les Ghevreuse, les Guéméné, les Monlbazon, les Chàlillon; c'est surtout le duel à outrance entre Gondi, « prodigue, vaniteux, ayant toutes les audaces, ne connaissant pas de frein » , — Gondi, « dont rincomparable talent sait revêtir les théories inventées après coup d'une forme si haute et si noble qu'on oublie en le lisant le
mensonge de cette vie »; — et le fils de Pietro di Mazzara, « moins artiste que brocanteur, grand joueur, méprisant le danger, trop avide pour être bon administrateur, possédant le génie politique à un point tel que celte faculté maîtresse lui tient lieu de conscience ». Mais se présente-t-il une occasion d'infliger à Gondé quelque échec, de l'attirer dans un piège, de le pousser à quelque faute irréparable, « le concert s'établit entre les deux ennemis, inconciliables sur tout le reste; et alors, sans se parler, sans se voir, ils marchent en cadence, comme de vieux alliés étroitement unis ».
Tout cela est dit prestement, sans phrases inutiles, en historien qui a tout lu et qui écarte les détails sans intérêt. Le document ne tient pas trop do place et n'arrête pas la rapidité du récit. On reconnaît, dans quelque citation latine, faite à propos, la forte culture classique de Télève de Guvillier-Fleurv.
Dans cette lutte entre « M. le Prince » et Mazarin, le duc d'Aumaie ne cache pas ses préférences. Il montre l'œuvre de Gondé : le pouvoir du ministre sauvé par ses victoires, l'armée d'Allemagne soldée et retenue dans la fidélité, ïurenne ramené au devoir, Paris posant les armes, le roi rentrant dans sa capitale. Mais
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plus M. le Prince îivail wAuhi service, plus il gèiiîiil; « cl, reconnaissons-le, il ne faisait rien pour alliMHier celle ^ène ou calmer ce déplaisir ;>. C'est aloi's (pfil est arrêté et qu'il entre innocent dans celli^ i)rison d'où il devait sortir le plus coupable des hommes.
Là, le cœur du duc d'Aumale se soulève, et il va nous dévoiler, dans une des pages les plus émouvantes et les plus élevées qu'on puisse lire, le citoyen qu'il y a en lui. Sa plume s'est arrêtée au moment où il va achever d'écrire le chapitre. Il vient d'être frappé par le décret qui l'expulse de P'rance :
« Je continue ce livre, s'écrie-t-il, comme je l'ai commencé, aux mêmes lieux, dans la disgrâce et sous le poids d'un exil que je crois immérité ; et me voici arrivé au moment critique ; il me faut montrer le coupable dans le héros. Avant de poursuivre ce récit, je m'expliquerai sur cette faute que rien ne peut effacer. Les coups qui me frappent ne troublent pas la sérénité démon jugement, et je tiens à conserver vis-à-vis de ceux qui prendront la peine de me lire, la liberté d'appréciation que je retrouve au fond de mon cœur. Ce point acquis, je pourrai traverser cette époque douloureuse, louer le capitaine, admirer l'énergie déployée dans une
mauvaise cause, sans craindre que les éloges adressés h l'homme de guerre incomparable ne ressemblent à une défense du prince coupable, aune apologie que maconcience repousse...
«... Pour atténuer cette faute hautement et fièrement confessée, dira- 1- on, avec certaine école, que l'idée de patrie, si vivante dans l'antiquité, s'est^tout récemment révélée aux sociétés modernes? Les grands coupables que l'histoire a jugés n'agréeraient pas l'absolution dédaigneuse que leur offrent les auteurs d'une théorie sans fondement. Le prévôt Marcel avait la conscience de son crime lorsqu'il ouvrait à l'Anglais la porte de Paris, et le connétable de Bourbon, conduisant les lansquenets de Charles-Quint, avait été aveiti par la voix intérieure avant d'être appelé au tribunal de Dieu par Bayard mourant. — Non, quoi qu'on dise, la France n'est pas née d'hier, et ce n'est pas d'hier que nos pères ont consenti à l'aimer et à la servir. Lisez la harangue de Daubray dans la Satyre Ménippée ou V Histoire universelle de d'Aubigné. Et lorsqu'aux heures obscures les regards inquiets cherchent un phare dans l'ombre, quand les courages s'égarent et que les courages s'effacent, écoutons les voix désolées qui, après cent ans de guerre, oubliaient Bourgogne et
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Armagnac, pour se nillior au cri de : Vivo la France! »
Si nous avons cité cette page d'une si haute envolée, ce n'est point parce qu'elle pourrait être un modèle d'éloquence, c'est parce qu'elle montre à nu un cœur, un caractère.
Dans toutes les circonstances critiques de sa vie, le duc d'Aumale n'a jamais hésité : il a été du côté du devoir.
En 18 i8, lorsque la révolution éclata^ il gouvernait rAl"érie. Un témoin oculaire écrivait : c( Ah ! si notre jeune chef avait consenti à rester, s'il avait dit un mot, fait un geste! l'armée entière, l'Algérie se serait soulevée. »
Le duc d'Aumale était incapable d'avoir une autre pensée que celle d'un soldat soumis aux lois, et, le 3 mars, il adressait aux habitants de l'Algérie celte proclamation :
« Fidèle âmes devoirs de citoyen et de soldat, je suis reslé à mon poste tant que j'ai pu croire ma présence utile au service du pays. Cette situation n'existe plus. M. le général Gavaignac est nommé gouverneur général de l'Algérie; jusqu'à son arrivée à Alger, les fonctions de
gouverneur général par intérim seront remplies par le général Ghangarnier.
« Soumis à la volonté nationale, je m'éloigne î Mais, du fond de l'exil, tous mes vœux seront pour votre prospérité et pour la gloire de la France, que j'aurais voulu servir plus longtemps. »
Et le même jour, parlant aux officiers el soldats, il leur disait :
« En me séparant d"une armée, modèle d'honneur et de courage, dans les rangs de laquelle j'ai passé les plus beaux jours de ma vie, je ne peux que lui souhaiter de nouveaux succès... Une nouvelle carrière peut être ouverte à sa valeur : elle la remplira glorieusement, j'en ai la ferme croyance.
» Officiers, sous-officiers et soldats, j'avais espéré combattre encore avec vous pour la patrie. Cet honneur m'est refusé. Mais, du fond de l'exil, mon cœur vous suivra partout où vous appellera la volonté nationale ; il triomphera de vos succès; tous ses vœux seront toujours pour l'honneur et la gloire de la France. »
Les journaux du temps racontent que, le jour du départ, la pluie tombait à torrents, et cependant la place, les quais d'embarquement regorgeaient de foule. Lorsque le duc d'Aumale parut
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au])rùs des siens, eu fui une explosion de sanglots.
11 aurail j)u être aigri par Texil; il y perdait sa femme et tous ses enfants. Eh bien, non! Sa foi à la France et à sa mission libérale lui restait tout entière. Sa lettre au prince Napoléon en témoigne. Il était au premier rang des libéraux (jui revendiquaient les droits de la représentation nationale, et luttaient contre le césarisme.
Lorsque nos désastres inoubliables lui permirent de rentrer en France, ce fut lui que M. Thiers choisit comme le plus ancien des généraux de division, pour présider le procès Bazaine. Il savait le dossier, et dirigeait les débals comme le meilleur des présidents d'assises. Nul de ceux qui ont assisté aux séances n'ont oublié les mots que son patriotisme et le sentiment de l'honneur national lui inspiraient. A Tune des audiences, le maréchal Bazaine cherchait à excuser ses défaillances, et disait que, le gouvernement impérial étant tombé, il ne savait au service de qui mettre son épée, et qu'il ne restait rien debout. « Il y avait la France, monsieur! » répondait le duc d'Aumale et toute l'assistance tressaillait à cette parole.
C'est parce que, pour le duc d'Aumale il y a toujours la France, qu'il remplissait correcte-
ment ses devoirs de président du conseil général de rOise, assistant même à la revision des conscrits, prenant part aux travaux des commissions. C'est cet amour pour son pays qui lui inspira et lui fit poursuivre une résolution contenue dans un testament olographe du 3 juin 1884. « Il voulait conserver à la France le domaine de Chantilly dans son intégrité, avec ses bois, ses eaux, ses édifices et ce qu'ils contiennent, trophées^ tableaux, livres, archives, objets d'art, tout cet ensemble qui forme comme un monument complet et varié de l'art français dans toutes ses branches, et de l'histoire de la patrie à des époques de gloire. »
Averti de la publication du décret qui l'exilait, il s'était rendu à son domaine du Nouvion. Il désirait que son départ fût silencieux et ne donnât lieu à aucune manifestation. Un seul ami, son conseil, était avec lui. « Je veux, lui dit-il, emporter des livres, des tableaux compris dans mon testament. Je ne voudrais pas qu'un déplacement matériel de ces objets put être considéré comme une révocation partielle; préparez-moi donc un codicille, afin de prévoir toute fâcheuse interprétation. » A ce moment-là, on venait notifier à sa personne le décret d'expulsion. Il descendit pour recevoir le directeur de
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la sûreté générale et revint copier le codicille (jue son anii lui avait rédigé. Il est daté du 14 juillet 188G.
Dès son arrivée à Woodhorton, le duc d'Aumale, pressé d'aplanir les difficultés de détail que pouvaient rencontrer ses volontés après sa mort, résolut de les exécuter de son vivant en transformant en acte authentique, portant donation entre vifs et irrévocable à l'Institut de France, ses dispositions testamentaires. C'est ce qui eut lieu, tant l'exil était impuissant à rompre les liens qui l'attachent au pays!
Pas plus qu'à vingt ans, il ne comprend la Hberté sans la France et la France sans la liberté. Qui n'a lu, dans le Journal des Débats y au mois d'octobre 188(S, son étude sur M. Cuvillier- Fleury? Il l'écrivait dans le paisible cottage qu'animait jadis la présence de sa femme et do ses enfants, et n'ayant d'autre compagne aujourd'hui que la solitude, si dure au déclin de la vie. A côté des délicatesses qui se glissent sous sa plume, en évoquant les souvenirs du passé, le hbéral ne peut se taire en présence des événements. « Il m'est arrivé, écrit-il, de parler trop légèrement de Démosthène; je pourrais essayer de faire partager à Fleury la responsabilité de cette irrévérence. Mieux vaut reconnaître mon
erreur et m'accuser seul. J'ai depuis visité Athènes et Syracuse, lu Thucydide en Sicile, suivi sur place ses incomparables récits : le brillant, le vaniteux, le perfide Alcibiade, porté au commandement par un courant de faveur populaire, entraînant sa patrie dans les aventures, puis quittant l'armée, emmenant la flotte pour retourner au théâtre de ses exploits politiques, laissant l'austère soldat Nicias soutenir seul la lutte que terminent la défaite et la mort. Ah! que Dieu nous préserve des Alcibiades! Relisons Thucvdide. Puissions-nous être éclairés par le spectacle que présentent les démagogies d'Athènes, de Gorcyre et d'Agrigente! »
Et comme si Tallusion n'était pas encore assez transparente, il ajoutait de vive voix, en parlant de ces compromissions où les partis les plus honorables perdent leur probité politique : « Je ne sais pas si c'est l'intérêt, mais je suis sur que ce n'est pas l'honneur. »
Tel est le citoyen. Les espérances de retour dans la patrie dont on l'a leurré il y a quelques semaines font peine pour lui. Il semble qu'elles doivent rendre l'absence encore plus pénible et plus amère. Ne se trouvera-t-il donc pas sous la république, que nous voulons grande et
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foi'le, respectée et supérieure aux vues étroites des partis, un ministre patriote qui ouvre la porte à ce Fran(,^ais sans taclic, à ce vieux soldat de soixante-sept ans, sans peur et scms reproche '?
1. Qiiel<|iies jours après la publication de cet article, nous avions pleine satisfaction.
Je viens causer des livres! — Et à mes premières paroles je rencontre un écueil.
Que dire sur ce grand sujet qui déjà n'ait été éloquemment écrit?
Les consolations des livres, ces amis fidèles, ne mentant jamais, qui ne es a racontées? Saint Paul s'écriait : — Je nai trouvé le repos que dans un petit coin avec un petit livre. — Et Montesquieu a osé dire : Il n'y a pas de chagrin quune heure de lecture nait dissipé. Depuis Montaigne jusqu'à Joubert, tous les moralistes, à mesure qu'ils se détachaient des hommes, se liaient avec les beaux livres, ces morts immortels, et nous ont parlé de la solitude que les livres embellissaient en la remplissant.
Je m'attarderais sur cette pente, et je la descendrais jusqu'au bout en vous assurant que mon but n'était pas de vous y entraîner avec moi.
Mon cadre sera plus restreint. Je voudrais composer une petite bibliothèque, la bibliothèque de ceux ou de celles qui, ayant dépassé la jeunesse et ayant reçu une instruction suffisante, désirent posséder ce qu'il y a de plus élevé et de plus original à la fois, dans tous les trésors de l'esprit humain, dans toutes les littératures.
Vingt livres à la rigueur suffiraient. Vous êtes- vous demandé quels seraient ces vingt livres?
Les chercher, essayer de vous les indiquer : tel sera l'objet de cette causerie.
J'écarte ces livres spéciaux dont on a besoin pour son industrie et pour ses fonctions, ces livres élémentaires et usuels de science, d'his-| toire, de grammaire, où la mémoire fatiguée etj oublieuse va chercher un renseignement, un fait, une date, une solution pratique.
Ces manuels, ces dictionnaires, n'ont jamais constitué, à proprement parler, une bibliothèque. Ce sont des instruments de travail.
Je n'entends parler que de ces livres consa-
crés par l'admiration, patrimoine de riiumanité tout entière, qui, s'ils disparaissaient, laisseraient un tel vide dans le monde des idées et dans le monde moral, que la civilisation ellemême en serait compromise.
Et d'abord, sur le rayon de notre petite bibliothèque, nous placerions la Bible, V Ancien et le Nouveau Testament.
Si nous n'avions qu'un livre à prendre, nous prendrions celui-là! Il a été le seul livre qu'emportèrent, en fuyant d'Angleterre, ceux qu'au delà de l'Océan, on a appelé les Pères pèlerins, les anciens puritains, les Têtes rondes de Cromwell.
C'est la Bible qui accompagnaitles po7in?er5, les squatters, ceux qui ont défriché les savanes de l'Ouest, et qui ont fait l'Amérique et l'Australie.
Si nous choisissons d'abord la Bible, ce n'est pas seulement parce que nous trouvons dans l'Ancien Testament l'histoire du peuple qui a apporté au monde l'unité de Dieu, et des leçons impérissables d'expérience et de sagesse; mais aussi parce qu'il n'y a pas d'œuvre plus grandiose, parce qu'on y rencontre à chaque page les beautés poétiques les plus sauvages. L'esprit anglais qui s'est nourri de la lecture de la
Bible (je ne parle pas seulement au point de vue religieux, je parle aussi au point de vue littéraire) y a puisé une vigueur sombre, qui a donné à une partie de sa littérature une étrange originalité. A côté de VAncien, nous voulons que le même volume contienne le Nouveau Testament, les pages de Tinfinie bonté, celles qui, dans leur simplicité divine, ont apporté la miséricorde, la tendresse, l'espérance à tous les humbles, à tous les tristes, à tous les déshérités, — et ce sont les plus nombreux. Nous voulons le Sermon sur la montagne.
A l'antiquité grecque, que demanderonsnous?
Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère, Et depuis trois mille ans Homère respecté Est jeune encor de gloire et d'immortalité.
Nous prenons Homère, parce qu'il y a dans VIliade et dans VOdyssée une sensibilité naïve et une grandeur sobre que nous n'avons plus. Nous prenons Homère parce que nous y lirons les adieux d'Andromaque et d'Hector, les paroles de Priam aux pieds d'Achille quand il lui demande le corps de son fils : « Souvienstoi de ton père, Achille, semblable aux dieux ! Il est de mon âge... je suis plus à plaindre que
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lui. J'ai (ail cQ que n'a fait aucun autre mortel. J'ai ap[)roclié de ma bouche la main du meurtrier de mon fils. »
Nous prenons Homère parce que nous y lirons la rencontre des vieillards et d'Hélène! — Ecoutez :
« Les vieillards étaient tous assis au-dessus des portes Scées! pleins de sagesse, ils discouraient, semblables à des cigales qui font retentir la forêt de leurs voix mélodieuses.
» Quant ils virent passer Hélène, ils dirent à voix basse :
» Ce n'est pas sans raison que les Troyens et » les Grecs valeureux supportent pour une telle » femme de si longues souffrances. »
Nous prenons VOdyssée pour Nausicaa et pour les scènes du retour à Ithaque.
Rien de trop dans ces fragments. Quelle lumière et quelle netteté! Quelle clarté dans l'image pour que l'impression n'en soit pas retardée !
Benjamin Constant disait un jour qu'il se sentait meilleur après avoir contemplé longtemps V Apollon du Belvédère ou la Vénus de Milo.
Il y a dans la lecture d'Homère quelque chose qui nous détache de nous-mêmes.
« La Grèce, a dit un sceptique, c'est le front choisi entre tous. C'est la vierge de prédilection sur laquelle la grâce a été versée, la vierge qui avait reçu dès le berceau le don du chant, de l'harmonie, de la mesure, de la perfection. »
A Homère j'ajouterai Sophocle. Rien qu'avec quelques traditions du peuple grec, traditions depuis longtemps connues, il a fait son théâtre; et tous les caractères de ce théâtre portent quelque chose de l'âme élevée du grand poète, et sont vrais encore.
Quel auditoire? Les Athéniens! Quels décors? Le Pentélique et la mer de Salamine!
Quels personnages? Antigène, Electre, Iphigénie, des statues de marbre de Paros!
Il n'y a pas d'héroïnes plus pures que celles de ce groupe sophocléen. Elles ont traversé le monde sans une souillure à leur blanche tunique.
Je serais bien tenté d'ajouter à Homère et à Sophocle un volume de Platon; celui qui contient le Phédon, par exemple.
Mais je ne vois pas assez là, pour notre petite bibhothèque, les caractères universels de clarté et de précision. Parlant à un peuple extrêmement ingénieux, Platon l'est trop souvent luimôme. Ses idées sont quelquefois trop déliées;
elles ont tro[) peu de cori)s pour mon auditoire.
Mais je mettrai sur noire rayon la Yic des Hommes illustres^ de Plutarque.
La postérité n'est pas homme de lettres; elle ne recherche pas ce qui est plus ou moins délicat ou raffiné comme art et comme composition. Elle ne voit que le trésor moral de sagesse, de vérité humaine, d'observation éternelle, qui lui est transmis sous une forme parlante et vive.
Plutarque est, à ce point de vue, le plus curieux des répertoires. C'est une de ces ruches de réserve où presque tout le miel de l'antiquité a été déposé. Ce qui a paru de plus grand dans l'esprit humain s'y montre à nos yeux, et ce que les hommes ont fait de meilleur nous y sert d'exemple.
La sagesse antique est là tout entière. Plutarque a été le bréviaire de toutes les grandes âmes du xvi^ siècle, le siècle qui en a le plus compté.
Que pourrions-nous demander de plus?
L'âme légère de la Grèce passe ensuite dans Rome qui l'a conquise. Cette âme se combine avec le sens ferme, politique et judicieux de ses vainqueurs. Elle produit, à la seconde ou à la
troisième génération, ce groupe de talents accomplis qui composent le siècle d'Auguste.
A ce groupe nous prendrons deux génies : Yirgile et Tacite.
Nous laisserons Horace qui ne s'adresse qu'aux délicats. Il est si aimable pourtant! Mais Yirgile est si doux! Le souvenir de ses vers est aussi délicieux que leur lecture.
Pour juger de la valeur d'une œuvre, il faut se demander ce qui manquerait à l'esprit humain, si cette œuvre n'avait pas paru.
Si nous n'avions pas eu le génie virgilien, il manquerait dans l'art un charme tendre, une sorte d'onction, je ne sais quel sourire mélancolique, le sourire que dans la peinture ont les femmes du Gorrège et de Léonard de Vinci.
Dans notre Europe latine, avant l'explosion de la poésie chevaleresque, Virgile a été toute la poésie des cloîtres et des docteurs.
Il a été presque le seul rayon qui traversa la nuit du moyen âge. Que d'inconnus il a consolés! Que dirais-je de mieux? C'est Yirgile qui a conduit Dante vers Béatrix.
Nous ne saurions pas ce que peut être l'histoire si nous ne gardions pas Tacite. Il n'est pas seulement un incomparable écrivain, il est un grand justicier. Il n'y a que lui qui pou-
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vail i)(>iii(lro les àiues noires dans les temps (h'saslreux de riiiimanilé.
Voilà dans nos vingt livres la part que je ferais à ranti({uité grecque et latine. Cinq noms! C'est bien peu!
Aux littératures étrangères je demanderais I davantage.
A l'Italie j'emprunterais Dante; rien que lui. I Je laisserais de côté le Tasse, même l'Arioste, i et aussi Boccace, Machiavel et Guicciardini. Je me contenterais, dis-je, de la Divine Comédie, parce qu'elle résume toutes les compositions du moyen âge, parce que tout y est uièlë, fable et théologie, guerre civile et philoipliie, vieil Olympe et ciel chrétien, et tout cela avec les formes variées d'une poésie qui chante sur tous les tons.
y Le vers s'y tient debout par la seule force du substantif et du verbe, sans le concours d'une épithète.
C'est le Dante qui nous servira d'introduction dans le monde moderne. Il en agrandit l'horizon moral et nous fait connaître un sentiment délicat et nouveau, celui que lui a inspiré Béatrix.
Sous l'influence de l'Italie et de ses raffinements, l'Angleterre, en pleine Renaissance,
avant sa révolution religieuse, produit l'âme la plus ardente, l'imagination la plus puissante, l'esprit le plus bienveillant et le plus humain, le plus grand homme de génie depuis l'antiquité. — Vous avez nommé Shakespeare.
A celui-là nous disons, comme sa Desdemona à Olhello : « Je vous aime parce que vous avez beaucoup senti et beaucoup souffert. »
Oui, le grand William! celui de qui l'on a pu dire, que si la nature humaine venait à être détruite, on pourrait par ses écrits savoir ce qu'était l'homme!
Nous prendrons le volume qui contient Roméo et Juliette, Hamlet^ Olhello, Macbeth, le Roi Lear, le Marchand de Venise, le Songe d'une Nuit d'été, Antoine et Cléopdtre; et, ce volumelà, nous le mettrons sur notre cœur. C'est tout un monde.
Puis, quand la Bible aura transformé TAngieterre, et façonné l'esprit anglais, avec sa volonté énergique, ses facultés pratiques, nous choisirons l'œuvre la plus morale en même temps que la plus anglaise, celle qui contient le plus de cette force dévorante, de celte fougue intérieure , qui font les émigrants , Robinson Crusoél
C/esl l»ieii là le père des pionniers d'Australie et d'Amérique, lui qui a appris à ne désespérer d'aucune chose, (jui, jclé seul, dans une île déserte, refait et reconquiert une à une les inventions et les acquisitions de l'industrie, et qui surtout, ayant emporté avec lui sa Bible, c'est-à-dire sa foi et son culte, entreprend contre ses passions le combat qu'il a soutenu contre la nature.
C'est le roman anglais par excellence. Vous savez ce qu'en pensait Jean-Jacques :
» Puisqu'il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit à mon gré le plus heureux traité d'éducation naturelle.
» Ce livre sera le premier que lira mon Emile. Il composera durant longtemps toute sa bibliothèque... Quel est donc ce merveilleux livre? Est-ce Aristote, est-ce Pline, est-ce Buffon? Non. C'est Rohinson Cnisoé... Ce roman sera tout à la fois l'amusement et l'instruction d'Emile. Je veux que la tête lui en tourne. »
Cette société anglaise qui avait produit cette œuvre si profondément personnelle, eut de tels excès de puritanisme, une telle hypocrisie officielle et extérieure dans les hautes classes, que tôt ou tard elle devait produire une protestation. Elle fut éclatante. Elle pro-
duisit un jour la plus vigoureuse originalité littéraire, le poète le plus intense, le plus malade de personnalité qui ait paru. Gomme il était avant tout replié sur soi, il ne put s'éprendre d'autre chose. La nature, il ne la parcoiu'ait, l'histoire il ne l'ouvrait, que pour y chercher et y imprimer l'image de ses propres passions. Sous le nom de Lara^ de Manfredj du Giaour, de Childe Harold, il n'a fait qu'un seul personnage, lui. — Mais aussi, quelque chose qu'il ait touché, il Fa fait palpiter et vivre, parce qu'il n*y a pas un vers qu'il n'ait, pour ainsi dire, vécu. L'inspiration tenait chez lui la place de la réflexion. A l'impression qu'il a faite sur l'imagination des jeunes gens pendant plus de vingt-cinq années, on peut juger de sa puissance de création. — Nous ferons, à côté du sage de Foë, une place à lord Byron.
A l'Espagne, nous ne prendrons ni Lope de Yega, ni Galderon. Mais pour tous ceux qu'intéresse le duel éternel de l'esprit et de la matière, pour tous ceux qui reconnaissent que les efforts humains sont souvent stériles et que la raison positive vient toujours à bout de l'enthousiasme idéal^ bien que trottant sur un âne derrière lui, nous préférons la Vie et
les acdoiis de don Quichotle de la Manche^ par Michel Ccrvanlcs do Saavedra, ce livre que Henri Heine aimait jusqu'aux larmes.
G était le premier livre qu'il avait ouvert après avoir appris à prononcer assez couramment les lettres.
Il ne connaissait pas alors l'ironie, et il n'avait jamais oublié le jour où il lut le récit de ce malheureux combat oi^i le chevalier fut si tristement vaincu. « C'était un triste jour, a écri( l'auteur des Reisehilder, l'image de la décadence de toutes choses m'environnait de toutes parts, et mon cœur faillit se briser lorsque je lus comment le noble chevalier se trouva étendu tout poudreux ettoutnaeurtri sur le sol, et comment, sans lever sa visière, il dit d'une voix creuse et affaiblie à son vainqueur :
(( Dulcinée est la plus belle dame de l'uni- » vers; mais il ne me convient pas que ma fai- » blesse me fasse nier cette vérité... Percez- » moi de votre lame, chevalier! »
', Hélas! cet éclatant paladin au croissant d'argent, qui vainquit le plus vaillant et le plus noble des chevaliers, c'était un barbier déguisé.
« Je crus que je ne me consolerais jamais, ajoute Henri Heine, mais le temps console de
iOUt. »
1G4 ÉTUDES d'un autre TEMPS.
Pour les jours où nous verrons l'enthousiasme trop maltraité en ce monde, faisons une petite place clans notre bibliothèque au pauvre hidalgo de la Manche.
J'ai hâte d'arriver à la France. Nous avons déjà onze volumes sur le rayon, et pas un livro français.
J'ai pourtant deux livres encore à vous proposer avant d'arriver à notre littérature.
De ces deux livres, l'un appartient à TAllemagne, l'autre à l'Amérique. L'un est le Faust, de Gœthe, l'autre est le Choix des écrits de Franklin.
Nul plus que Gœthe ne représente le génie moderne allemand, avec sa curiosité, son ardeur scientifique, son universalité, mais aussi avecson calme froid, son désintéressement poussé jusqu'au scepticisme.
Les chefs-d'œuvre de Gœthe sont des statues. Elles sont belles, mais stériles : elles font penser à ces vieilles images des dieux qu'on trouve dans les salles basses du Louvre. Elles vous regardent avec leurs yeux muets et blancs, leurs sourires de marbre où gît une mélancolie secrète, comme le chagrin de leur immortalité morte.
Je ne prendrai dans toute son œuvre, malgré
CAUSKUIE SUR L K S L I V R K S . 1G5
Werther, luiû^vô Ilermcmn el Dorolhcey ([ua Faust, lo livre où il ;i mis lo plus de lui- même.
Le docleur Faust n'est rien autre que le peuple alleuiand, avec ses asi)iralions et ses luttes, que dis-je, Tesprit moderne, sacrifiant (eut à son insatiable et ardente curiosité.
Dans l'Amérique, le pays le moins chevaleresque et le moins sentimental du monde, je ne choisirai ni Gooper, ni Irving, ni Longfellow; malgré leur grand talent, ils sont incomplets. Mais je vous proposerais l'écrivain qui a le mieux représenté ce qu'il y a de vigoureux et de sain dans le nouveau monde, l'écrivain qui a eu le moins de préjugés d'école. Benjamin Franklin.
Gomme il était également préservé du mal de Jean-Jacques, la misanthropie^ et du vice de Figaro, la corruption intéressée et l'intrigue, il a semé dans tout ce qu'il a écrit, dans ses Mémoires, dans sa Correspondance, dans le Bonhomme Richard, une philosophie pénétrante et circonspecte, subtile et pratique. Il n'y a pas de livre où l'on rencontre plus d'équilibre parfait, plus de justesse, moins de mauvaises passions et de colère, plus le sentiment en tout de l'utile, :que dans le petit livre appelé Œuvres choisies de Franklin.
Tous ces chefs-d'œuvre dans leur genre, empruntés aux littératures étrangères, bienheureux qui pourrait les lire dans leur langue! Contentons-nous, humbles esprits que nous sommes, de traductions exactes.
Nous en avons d'excellentes.
Je ne parle pas non plus de ces belles éditions faites pour les bibliophiles. — Je mécontenterai d'éditions compactes, afin que les bourses les plus modestes puissent s'ouvrir pour elles.
Nous n'avons plus que sept volumes à choisir et toute la littérature française est devant nous.
Nous ne remonterons pas dans notre choix au delà du xvii^ siècle.
J'écarterai Rabelais; j'écarterai même Montaigne. C'est comme Horace un livre de gourmets et de délicats.
Le xvn'' siècle est le point le plus haut d'où l'on puisse regarder en France les choses de l'esprit. La littérature y a grand air. — Nous n'avons pas à hésiter.
L'admiration et la voix du genre humain imposent cinq noms :
Corneille, Racine, Pascal, La Fontaine et Molière !
Que vous dirai-je d eux?
CAUSE ni E SUR LES LIVRES. 107
Ce n'csl jamais un ennui de parler clos grands hommes, même quand on est sûr de n'y rien apporter de nouveau.
Nous n'en dirons ensemble que quelques mots :
iS 'est-ce pas qu'on commence par préférer hautement Corneille? On ne vient que plus lard à goûter Racine. Il faut plus d'éducation et de culture pour savourer Bajazet et Bérénice^ parce (|ue la force et la passion n'y sont pas en dehors comme chez Corneille : elles y sont vêtues et voilées.
Il faudra encore plus d'efforts pour comprendre Pascal; mais comme on s'y attachera! Pascal n'est pas seulement un raisonneur, c'est une âme qui souffre. Personne n'a eu à un plus haut degré cette inquiétude profonde, qui atteste une nature d'un ordre élevé.
C'est un des plus nobles mortels que celui qui a dit : Je ne 'puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.
Il est presque notre contemporain par le sentiment. Il y a telle page de lui, brûlante, passionnée d'amour divin; il y a tels désespoirs, que René, ou Werther, ou Obermann y ont Lpuisé, mais sans atteindre à cet idéal moral.
Que les Pensées de Pascal, courtes et conci-
ses, saccadées et sorties comme par jets de la source vive, soient un livre de chevet! De tels réservoirs de hauts sentiments sont nécessaires pour que la vie pratique n'use pas tout l'homme.
Quant à La Fontaine et à Molière, ils sont aussi jeunes que le premier jour.
Le bon sens, si profondément mêlé à leur talent unique, leur assure de plus en plus l'avenir.
La Fontaine, qu'on donne à lire aux enfants, ne se goûte bien, comme Molière, qu'après la quarantaine.
De tous ces cinq demi-dieux, La Fontaine est celui qui reproduit le plus les traits de la race et du génie de nos pères.
La fable, ce genre un peu vieilli et mesquin, n'est qu'un prétexte à son talent d'observation universelle, et à côté des vers ingénieux et boiteux du fabuliste, il a trouvé pour exprimer ses vœux, ses regrets et ses goûts, un alexandrin plein et facile, qui est bien à lui. Ne le laissons pas passer devant nous, même dans celte rapide nomenclature, sans le remercier de deux choses :
De n'avoir pas calomnié l'homme, d'être resté un de nos grands consolateurs, et d'avoir été l'interprète le plus touchant de l'amitié.
n A u s K II I !•: s i; ii l k s l i v h i: s . i 09
lliaiulra [)lus de lualurité, de jiigeinonl pour bien pénétrer Molièi'(\
C'est peut-être le plus grand des cinq. 11 a gouverné les nururs de son temps, et quelle âme pure î Rien de caché, rien de difforme, et quel art avec cela!
Il est si grand que chaque fois qu'on le relit, on éprouve un nouvel étonnement. Et pourtant ses pièces sont faites avec rien! Elles n'ont pas besoin d'événements, de décors, de coups de main, et ce peu de matière laisse précisément l'idée percer plus nettement et plus vite.
Mais vous savez tout cela.
Me pardonnerez-vous de ne prendre ni un volume de Bossue t, ni un choix de lettres de madame de Sévigné, pas plus que les Mémoires du cardinal de Retz ou de Saint-Simon. Je ne nie aucune de leurs beautés; mais je les crois moins larges, moins universelles que les autres!
Au xviii^ siècle nous ne pouvons demander, pour notre bibliothèque, rien à Jean-Jacques. La Nouvelle Héloïse et VÉmile, malgré la magie du pinceau, ont vieilli. Les Confessions ont des taches qui en font un livre de second plan. Il nous restait les Rêveries d\in promeneur solitaire, mais, dans ce genre-là, Rousseau a un disciple au xix'' siècle qui a dépassé le maître.
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De Montesquieu nous ne pouvons garder ces deux monuments : r Esprit des lois et Grandeur et décadence des Romains^ deux livres trop spéciaux, ni même les spirituelles Lettres persanes^ pour d'autres motifs.
Buffon a un peu passé.
testerait le prodigieux Voltaire.
Il s'est tellement dispersé que je cherche le petit volume à mettre dans notre bibliothèque. Si l'on avait pu extraire de sa merveilleuse correspondance un choix de lettres, plus spécialement relatives aux choses littéraires, je vous le proposerais. Mais ce choix n'a pas été fait.
Nous voici au xix^ siècle.
A travers toutes les confusions, toutes les renommées, malgré les inégalités de talents, trois noms surnagent :
Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo.
Je touche à ce qu'il y a de plus déUcat dans ma causerie.
Il existe peu de livres parfaits dans notre âge contemporain.
Le dernier des platoniciens, Joubert, celui de qui l'on a dit qu'il avait l'air d'une âme, ayant rencontré par hasard un corps, et s'en tirant comme elle pouvait, Joubert avait une habitude.
En dehors des classiques, (ju'il conservait dans leur iiiLùgriléj il avait riiabiludo de déchirer toutes les pages qui lui déi)laisaienl, de telle sorte qu'il ne conservait que des livres effilés, sans commencement, ni fin.
Nous n'aurons pas un chef-d'œuvre entier.
Si grands peintres qu^aient pu être Jean- Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand a encore ajouté quelque chose aux coups de pinceau, larges, pleins, faciles, qui nous ont décrit la petite île de Saint Pierre au milieu du lac de Bienne, et les mornes des Tropiques. Il y ajouté le lumen purpiireiim du poète; il a réussi à saisir et à rendre la nuance, la demi-teinte, le sentiment de Pineffable. Il a été, de plus, l'interprète éloquent et sincère de cette maladie morale qui pendant quarante ans a rongé les âmes les plus exquises, le mal de Bené.
Je garderai de lui Atala, René, le récit d'Eudore. Si l'on avait pu faire un choix dans les Mémoires doiUre-tombe, je ne l'aurais pas rejeté.
Au milieu des veines de mauvais goût, on y sent plus qu'ailleurs la trace du maître, la grifïe du lion; on y trouve des élévations soudaines à côté de bizarres puérilités, et .des passages d'une grâce et d'une suavité magiques. Il y a des reflets et des parfumis apportés de la Grèce, à
colé do pages d'une excessive recherche qui sentent leur Sidoine Apollinaire.
Mais le caractère le plus particulier de la littérature française au xix'' siècle, c'est la grandeur de la poésie lyrique.
La langue poétique lyrique avait faibli et pâli dans le cours de deux siècles. Elle avait tourné à la prose. Il fallait la retremper aux hautes sources primitives, et la teindre, comme on l'a dit, dans la pourpre de Tyr.
Le génie français méthodique, clair, moqueur, est au fond essentiellement prosateur.
La poésie sentimentale, élevée, un peu métaphysique, est ce qu'il y a de plus opposé au génie de notre race. Nos auteurs vraiment nationaux sont Yillon, Rabelais, Régnier, Voltaire, Courier, Béranger.
Mais, à divers moments, des tentatives ont été faites pour naturaliser en France le genre romanesque. De d'Urfé à l'hôtel de Rambouillet, jusqu'à Jean-Jacques, des essais de roman ont été tentés et repris. A partir de la Nouvelle Héloîse on peut dire que le sentimental, aidé du pittoresque, a décidément envahi notre littérature.
Chateaubriand et madame de Staël y ajoutèrent à leur manière le goût de l'infini. C'est
alors que Lamartine trouva en poésie des accents nouveaux, qui répondirent au vague état moral des cœurs et des imaginations.
Les Médilations dotèrent la France d'une poésie un peu mystique, mais musicale, ayant les grandes lignes, prenant les affections au sérieux, et, suivant un mot célèbre, n'en souriant pas.
Les Harmonies furent le développement le plus éclatant de cette plume si abondante et si flexible, de même que Jocehjn fut la première épopée bourgeoise. Lamartine, dès les premières heures, eut pour lui les grands fondateurs de renommées : les femmes et les jeunes gens.
Victor Hugo, au contraire, eut pour lui les artistes. Il représentait davantage la puissance de rimagination et le pittoresque. Que de réserves pourtant nous aurions à faire dans notre admiration si le temps le permettait!
Je me contenterais d'un des nombreux recueils qui contiennent un large extrait des poésies de Lamartine et de Hugo, et ce serait mon vingtième volume.
Quoi! direz-vous, pas un grand livre d'histoire, pas un volume de science générale s'adressant à toutes les intelligences, par l'élévation du sujet, par la clarté et la sobriété des images ! C'est vrai, et c'est une lacune.
Les voilà donc les vingt livres que je vous proposerais de choisir. J'ai cependant un regret en finissant. Nous avons tous dans un coin de notre esprit un vingt et unième volume. Ce livre-là je ne le désignerai pas. C'est la part que je laisse à la fantaisie, au goût particulier et aussi à la mélancolie et au besoin de consolation. Pour quelques-uns d'entre vous ce vingt et unième volume sera un souvenir. Et maintenant que j'ai rempli l'unique rayon de notre bibliothèque, permettez-moi de terminer par une pensée toute platonicienne de Joubert : « Ne pas avoir le sentiment des lettres chez les anciens, cela voulait dire ne pas avoir le sentiment de la vertu, de la gloire, de la grâce, de la beauté, en un mot de tout ce qu'il y a de véritablement divin sur la terre. »
Que ce soit là encore notre symbole! Quiconque aimera nos vingt livres, quiconque les lira et les relira, pourra bien ne pas réussir dans la vie, ne pas être heureux : cela ne dépend pas de nous; mais il apprendra les deux seules choses essentielles, auxquelles il faut invariablement tenir : élever de plus en plus son esprit, et rester quand même et toujours un honnête homme.