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MADAME DE LAMARTINE

clans toutes les bouches. Modestement à l'ombre, madame de Lamartine exerçait dans son salon une action invisible, profonde, comme ces sources souterraines qui rafraîchissent sans laisser de sillage à la surface. Elle parlait peu dans les soirées mondaines, elle écoutail, approuvait ou dissertait brièvement , en contraste avec la nature ouverte, la sympathie facile du dieu de la maison. Elle était plus à Taise dans son atelier, causant avec quelques intimes, tandis qu'elle travaillait à un objet d'art, tour à tour peintre ou sculpteur.

M. Charles Alexandre, qui la vit pour la première fois en 1843, nous la représente avec son visage ovale encadré d'épais bandeaux brunis, les yeux voilés gardant la trace des larmes. « Point de corps à peine, une taille longue et svelte sous la robe à plis, comme les statues religieuses du moyen âge posées sous les ogives des cathédrales. » On ne saurait mieux dire.

Dès ce temps-là, en véritable Ecossaise, elle se préoccupait de faire l'éducation religieuse des enfants pauvres de son village, et elle écrivait pour eux un humble petit livre sous ce titre : Explication familière des vérités de la

religion. Kien ne pouvait la distraire de sa peine. Dans ces heures fécondes où le génie insouciant de son mari créait avec la même facilité les Girondins et Graziella, dans ces jours où la foule enthousiaste applaudissait chacune de ses paroles, malheur au consolateur maladroit qui se fût offert aux inguérissables regrets de madame de Lamartine : un cri de mère blessée s'échappait alors de celle âme muette et toujours saignante. Elle subissait, comme tout le monde, cette illusion de vie que donnait la résurrection des girondins; « mais elle regrettait les audaces de réhabilitation, les transfigurations d'hommes de la Terreur ».

Le caractère et l'esprit de madame de Lamartine se dessinent de plus en plus, lorsqu'arrive la révolution de 1848. Elle suit partout le héros. Un joli mot est rappelé par M. Alexandre. Dans cette terrible journée du 25 février, la journée du drapeau rouge, tout frémissant des assauts qu'il repoussait, Lamartine glissait dans une main dévouée ce billet à sa femme : « Envoiemoi du chocolat! » Quelques mois après, la popularité de Lamartine et la république sombraient dans les batailles de Juin. Le beau rêve s'écroulait. Le roi populaire, embrassé la veille par tout un peuple, gisait seul. Sa femme ne se

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fît pas (rilliisions. Elle scnlit le coup porté au cœur (lu portn et l'aima davantage.

La (l(\^linée de M. Charles Alexandre fut alors liée intimement à celle de ses amis. Il devient leur secrétaire^ et son récit prend un caractère d'autant [)lus saisissant qu'il est plus douloureux.

On est au lendemain du coup d'Etat. L'hiver se passe dans le Maçonnais, Tété à Paris, mais les saisons se ressemblent parle travail. Lamartine a sur les épaules ce lourd rocher de Sisyphe qui l'écrasera après plus de quinze ans d'efforts et de labeurs. Sa compagne partage, sans se plaindre, cette vie d'humiliations. Elle est debout à la première heure; elle revoit toutes les épreuves arrivées de l'imprimerie. C'est V Histoire de la Restauration^ le Conseiller du peuple, les Foyers du peuple, le Second voyage en Orient j Geneviève, des articles dans le Pay^. Que d'œuvres à surveiller, à mener de front pour une main de femme !

Devant une pareille abnégation, les sœurs, les nièces de Lamartine étaient respectueuses; mais ce respect même isolait la femme dans sa gravité et dans sa tristesse. Au dire de son biographe, elle semblait toujours une Anglaise au milieu de cette famille française. Comment

aurait-elle pu être gaie? Elle écrivait en 1851 à M. Alexandre : « Vous savez ma vie interrompue, tracassée, harassée. Je n'ose entreprendre mieux, et cependant je sens que je pourrais, comme avant et plus sûrement peutêtre, peindre à Tliuile quelque chose de mieux. Mais le temps, le calme, la continuité du séjour me manquent complètement. »

Elle était en quête à tous les horizons de tous les sujets populaires à traiter, « semblahle à l'oiseau qui rapporte au nid w. Comme elle connaissait bien son mari! Avec quel bon sens elle jugeait l'homme de génie, ses fatalités douloureuses et glorieuses!

« Il faut payer ses qualités, écrivait-elle. L'optimisme, l'idéal, le génie, sont de grands dons entraînant de grandes peines! La réalité disparaît sous les perspectives idéales, et, lorsque la vraie situation se révèle, c'est un éclair qui précède à peine la foudre. Le génie comporte un laisser aller, mais en même temps une charité, une générosité sans bornes, qui sera, je l'espère, reçue en balance par Dieu et même par les hommes qui le connaissent et qui l'aiment. »

Elle regardait la file de vignerons en blouse qui montaient l'escalier de bois près du Mail, à

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Saint-Point; cllo Irs voyait entrant dans 1(3 cabinet du poète, tenant à la main des billets timbrés, aux échéances im[)lacabl(»s; il y en av.iil de rusés qui ne rendaient pas leurs billets oubliés à dessein et qui se faisaient [)ayer deux fois. Madame de Lamartine pensait alors que, si ses enfant»^ avaient vécu, s'ils étaient restés là, leurs petites mains auraient soutenu leur père; elle pensait qu'il eût conduit sa fortune avec plus de prévoyance, qu'il n'aurait pas tenté ses entreprises aventureuses en Orient, que les dernières années n'auraient pas eu leurs tortures et que, du moins, Julia et Alphonse eussent apporté des consolations.

A Paris, y avait-il plus de calme? Le cottage qu'ils occupaient était devenu une librairie : remise, écurie, tout était réservé aux livres. Ils avaient tout sacrifié au travail et réduit le bienêtre. Elle et lui n'avaient plus que de petites chambres d'étudiants , une salle à manger exiguë. « Ne croyez pas que je me plaigne, dit-elle à M. Alexandre; oh! non, seulement je regrette. »

On sait la fin de cette lutte contre la misère. La souscription nationale n'aboutit pas. Il paraît que quelques membres du comité avaient trop cherché à pénétrer l'intérieur du foyer. « Priez-

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les de ne pas me faire celte inquisition du potau-feu qui me déshonore », écrivait madame de Lamartine, le 21 mai 1858.

Quand une souscription de cette nature n'est pas un éclatant honneur, elle est une éclatante humiliation.

Dans une douloureuse confidence à l'amitié, madame de Lamartine faisait son examen de conscience : « J'ai tenu mon ménage avec une économie et une rigidité dont je puis me vanter. Excepté par un seul cheval de selle (parce que j'en avais eu toute ma vie et que je ne pouvais jamais beaucoup marcher), je n'ai contribué en rien aux embarras financiers. Mais j'en connais les sources et, sauf l'imprudence de l'achat des terres, ces sources sont celles que Dieu admet en atténuation de tous ses torts. La charité couvre une multitude de péchés, dit l'Evangile, et j'aime cette parole. Pour moi, je ne veux qu'un lit de mousseline blanche. »

Quelles paroles sont plus touchantes ! Les croyances religieuses prenaient de plus en plus de place dans son âme; et plus d'une de ses lettres se ressent, à travers sa foi catholique, de cette liberté de jugement que l'esprit d'examen lui a laissée. Elle termine chacune de ces discussions avec M. Alexandre par une prière.

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A forco (le luUcr, la santé plia. LaiiKirlinc était lolhuncnt absorbi'^ (l;nis son travail forcé qu'il m* voyait plus les douleurs de ceux qui rentouraient. Sa femme, alitée, ne continuait pas moins de lire et de corriger de sa main amaigrie les feuilles d'imprimerie, s'efforçant, dans les éditions nouvelles, de modifier les phrases qui avaient été mal interprétées. Dans le poème de la Cluite (Tiin ange, la nudité de Daïdha la blessait, et elle inventait tout un voile de cheveux, de feuilles et de fleurs. M. Alexandre demandait grâce en vain ; elle abattait des rameaux dans cette forêt de cèdres, et trouvait le temps d'écrire en secret pour les jeunes filles de Saint-Point la suite de ses Explications religieuses familières.

Rien n'est plus lugubre que les derniers mois de 1862. Pour endormir les douleurs de Lamartine rhumatisant, il fallait lire tout haut, et c'était une difficulté pour sa femme à cause de sa toux. Elle y suffisait cependant.

Enfin, un jour, l'un et l'autre furent cloués dans leur lit. Un étroit paUer séparait à peine leurs chambres; mais, malades tous les deux en même temps, ils ne pouvaient se rejoindre. Sans se voir, ils s'entendaient gémir. L'agonie de madame de Lamartine commençait. Dans

im éclair de lucidité, elle se dressa en sursaiil en criant : « Alphonse m'appelle! »

Le 21 mai 1803, elle s'en alla de ce monde, « abreuvée, dit M. Alexandre, de toutes les douleurs de la terre, après en avoir goûté les comHes félicités ». Quand son corps passa devant la porte de la chambre de son mari, il ne put se lever pour saluer le cercueil qui emportait l'honnête compagne de sa vie.

Tel est ce livre, animé, de la première à la dernière ligne, d'un souffle de pieuse affection. Madame de Lamartine ne peut désormais être oubliée. Elle revit dans ces pages empreintes des mêmes sentiments qui avaient fortifié et rempli son âme. Les effusions se renouvellent, intarissables, souvent éloquentes, toujours sincères. Le cœur élevé de M. Alexandre s'est versé, tout entier, sans réserves, dans cette mélancolique et émouvante biographie. Certaines pages ne peuvent être lues sans une pénible angoisse.

Madame de Lamartine est à part dans la liste des femmes associées à l'existence tourmentée des hommes de génie. M. Charles Alexandre, qui nous avait donné déjà un volume de souvenirs sur Lamartine, vient, en disciple atten(h'i, de compléter son œuvre. Le poète et sa com-

pagne, ont on (in roucontrô un de ces amis qui se souviennent toujours, (pii veillent sur le touibrau, enipèclienl riier])0 de le couvrir, et en appellent, des calomnies et des, injustices, à l'impartiale postérité.

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