‹ Études d'un autre tempsChapitre 28 sur 41 · EDOUARD LABOULAYE · texte numérisé non relu

EDOUARD LABOULAYE

politiques (riin pays dont les traditions étaient, avant tout, routinières ou révolutionnaires.

Pendant plus de vingt années, il ne s'est pas lassé de démontrer que la liberté était chose individuelle; qu'elle était le droit appartenant à chacun, en sa qualité d'homme, d'exercer et de développer son intelligence et son corps sans que rÉtat intervienne autrement que pour le maintien de la paix et de la justice. La forme de gouvernement n'était donc que la garantie de la liberté même !

Comme l'idée de liberté suppose l'idée de perfectibilité, Laboulaye, ainsi que les penseurs de la fin du xviii" siècle, voyait l'horizon reculer et s'agrandir, et un perpétuel mouvement emporter la société vers une beauté plus pure, une vérité plus certaine, une équité et une tolérance plus complètes.

Quels mécomptes les événements lui apportèrent-ils quand il fut appelé par le vœu de ses concitoyens à siéger sur les bancs de l'Assemblée nationale! Son rôle, quoique restreint, y fut considérable ; son autorité était acceptée. 11 avait pour la première fois à appliquer des théories qui lui étaient aussi chères que sa conscience. Il conforma ses votes à ses doctrines.

Nous ne parlerons pas de la loi sur l'ensei-

gnement supérieur, dont il fut l'inspirateur et le défenseur convaincu. Nous croyons plus utile de rappeler l'influence prépondérante qu'il sut prendre dans les discussions constitutionnelles de 1873 à 1875.

Rapporteur de la proposition du général Ghangarnier relative à la prorogation des pouvoirs du n:iaréchal de Mac-Mahon, Laboulaye croyait qu'en dehors des garanties constitutionnelles, l'autorité, quelle que fût l'honnêteté de celui qui l'exerçait, n'était qu'une dictature plus ou moins déguisée. Une loi faite en vue d'une seule personne, une loi créant un privilège, compromettait le pouvoir au lieu de le consolider. Dans la séance du 20 novembre 1873, il eut à s'exphquer sur la participation directe du suffrage universel dans les lois organiques. Laboulaye ne dissimula pas qu'à ses yeux, dans les démocraties libres, il était nécessaire que la constitution fut soumise à la sanction directe du peuple, ahn qu'une seconde Assemblée ne détruisît pas l'œuvre de la précédente; et, faisant allusion à Tune des tristesses de sa vie publique, il ajoutait : « J'ai payé assez cher mon opinion pour avoir le droit de la maintenir. »

Ce fut surtout lors du vote de la constitution qu'il fut appelé à exposer à la tribune ses doc-

EDOUARD LA no UL A YE. 183

Irines politiques. S'il n'avait pas visité l'Ainériijiie, mil n'en connaissait mieux (]uc lui les institutions. 11 avait fait traverser l'Atlantique à ses idées; et, s'il n'eut [)as été un excellent Français, il eût pu devenir un citoyen de Boston [»ar un ensemble de goûts, de convictions et d'habitutles. Il s'éleva dans une langue simple et IbrLo contre les périls du provisoire. A une Assemblée profondément divisée il demanda de ne pas faire de politique bistorique, de laisser au passé ses fautes et ses crimes, de ne lui emprunter que des leçons; et de ces leçons la plus vraie n'était-elle pas que toute violence détruit les partis et qu'on ne peut vivre que par la modération?

Tel fut le Ibème du discours important prononcé par Edouard Laboulaye, le 29 janvier 1875, et dans lequel il développa, avec un éclatant succès, ses opinions. Que de changements depuis cette époque, dans la république parlementaire qu'il rêvait! Mais si nous avions besoin, après tant de dissentiments survenus, d'indiquer l'esprit que portait Laboulaye dans nos débats, nous rappellerions ces nobles paroles :

(( Quand on a fouillé les vieux murs de Babylone, on a trouvé dans les fondations de ces

murs qui avaient défié le temps, des bagues et des joyaux que toutes les populations venaient y jeter comme symbole de leur piété et de leur patriotisme. Eh bien, nous qui établissons dans ce moment les fondations de la république, jetons-y la justice et la liberté ! »

Il n'y a pas de langage plus émouvant, plus patriotique, plus sensé et résumant mieux les efforts, les aspirations de celui qu'on a pu appeler, de ce beau nom qui n'est plus compris, un grand libéral.

ERNESÏ PICARD

Que de fois, durant certaines discussions longues, diffuses, qui se produisent dans toute Assemblée parlementaire, il est arrivé à ceux qui écoutaient, d'appeler de leurs vœux à la tribune un de ces esprits alertes, une de ces intelligences claires qui résument dans une phrase les questions, ramènent au point de départ les controverses quand elles s'égarent, un de ces talents toujours prêts à la riposte, tout imprégnés de bon sens et aussi de saveur française I

L'image d'Ernest Picard se présentait alors^ avec sa bouche fine, avec son regard à la fois bon et malicieux et ce charme de la voix qu'on ne peut oublier. Que de choses faites et défaites, que de tentatives avortées, que de leçons depuis qu'il est mort ! Quelques amis fidèles avaient religieusement gardé son souvenir; et voilà qu'il est réveillé chez tous ceux qui l'ont connu, par

la publication faite par une veuve qui vit dignement dans la retraite et garde fidèlement le respect des bonheurs passés.

Avec ses premières harangues, imprimées sous ce titre les Cinq, toute la jeunesse politique d'Ernest Picard, nous revient. Il n'y en eut pas de plus brillante et (jui ait plus vite saisi la renommée. La France, momentanément lassée, commençait à se reprendre aux idées de liberté et au goût d'opposition. Une majorité, comme aucun gouvernement n'en a jamais eue, avait en face d'elle un petit noyau d'hommes représentant à eux seuls cette minorité, disséminée dans le pays, et avide d'entendre non plus des phrases sonores et pompeuses, mais une critique serrée et clairvoyante, où l'ironie et l'épigramme, l'arme des vaincus, seraient la plus nécessaire des éloquences, une discussion pressante où le sarcasme serait caché au fond du raisonnement le plus logique.

Ernest Picard excella dans cet art exquis, particulier au génie français. Il n'était en aucune façon un homme du Midi. 11 eut volontiers borné ses voyages d'esprit, de la Madeleine à la Bastille, en passant par le Palais-de-Justice. Tout ce que le vrai Paris a possédé de justesse de trait, de fmesse narquoise, de spirituelle

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bonne humeur, il le lui avait donné. Il n'y a pas jus(ju'à l'abscnco de fiel, qui ne fùL un de ses côtés parisiens. Dans ses conversations, il désarmait même ses ennemis. Il égratignait peutêtre, mais il ne blessait pas. Nul orateur dans ses discours, qu'un vote passionné pouvait brusquement interrompre, n'avait plus d'adresse à se tenir en équilibre sur le terrain étroit d'opposition, où la courtoisie d'un président, gagné luimôme par tant de talent, lui venait parfois en aide. Nul orateur ne savait intervenir plus à propos dans un débat, nul ne savait mieux relever par un mot bien lancé l'attention fatiguée, nul, au moment où il le fallait, ne savait mieux donner le coup de fouet.

Il fut pendant longtemps l'homme à la mode, le plus populaire dans le milieu libéral et le plus recherché dans les salons. Aussi pour la plupart de ses contemporains, est-il encore resté l'un des Cinq.

Quand, après l'Année terrible, il vint prendre place sur les bancs de l'Assemblée nationale, il n'était déjà plus le même; il avait connu la responsabilité du gouvernement, les luttes, les envies. Les désastres du pays l'avaient frappé au cœur; il n'était plus gai; l'expérience des choses humaines avait plissé ses lèvres et

déposé sur leurs bords une goutte d'amertume.

Bien rares sont ceux qui, dans la vie politique, ont mérité de connaître ces débuts pleins de soleil et de véritable bonheur, cette popularité de bon aloi ! Il en reste toujours quelque chose et le talent en garde une confiance, une verve, qui protègent un nom contre l'oubli de la postérité.

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