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CHARLES DE REMUSAT

Les derniers volumes de la Correspondmice de M. Charles de Rémiisat sont certainement les plus curieux de cette intéressante publication.

L'époque où ces lettres ont été écrites (1818- 1821), correspond aux années les plus brillantes de la Restauration, celles où l'esprit libéral inspira le pouvoir, celles où la réconciliation sembla faite entre l'opinion publique et la branche aînée des Bourbons. Le père de M. Charles de Rémusat était alors préfet du département du Nord. Mais c'était un préfet qui achevait un roman historique resté inédit, et qui préparait un Essai sur la nature du pouvoir. Sa femme écrivait ses Mémoires et un livre sur VÉducation, Tous les deux suivaient avec ardeur le mouvement intellectuel de Paris.

Leur fils, d'une maturité d'esprit extraordinaire, initié de bonne heure, et de trop bonne

heure peut-être, à la vie la plus activement cérébrale qui fût jamais, entretenait avec sa mère un commerce régulier de lettres qui forment le journal le plus attachant, le plus sérieux, où l'historien rencontre, sur l'événement du jour, sur l'article du journal en renom, le mot juste, le jugement le plus sûr. « Je doute qu'il y ait trois femmes, et guère plus d'hommes, qui aient une correspondance semblable à la vôtre », lui écrivait ce fils si bien doué et dont elle était la meilleure amie.

Elle a esquissé un portrait de lui, à vingt et un ans, qui ne laisse pas de faire de ce jeune homme, enfiévré des plus nobles aspirations, une figure romanesque et rêveuse. « Ce Charles est un drôle de corps... Il prétend qu'il est trop ignorant pour occuper une place au conseil d'État... Il se croit appelé à une sorte de contemplation des choses, c'est-à-dire surtout à écrire, et non à agir; et cependant je suis convaincue, moi, qu'il y a de l'ennui dans le fond de son esprit et qu'il a tout à fait besoin d'une chaîne qui le lie et le force un peu... 11 a passé à pieds joints sur les jouissances de la jeunesse; il a le dégoût du monde, même un tant soit peu de mépris, des sentiments forts, des convictions arrêtées qui lui échappent avec un peu d'acri-

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nionio. Sa supériorilo (jui sur (|Licl(|Lies points cuiilraste dans le monde avec ses jeunes années, lui donne une attitude dangereuse. »

Le duc Victor de Broglie n'a-t-il pas dit de lui qu'il était le prince de la jeunesse!

Rien, en effet, ne pourrait donner aujourd'hui ridée du bruit que fit dans le monde politique le premier écrit de M. Charles de Rémusat. C'était le beau livre posthume de madame de Staël, Considérations sur la Révolution française^ qui le lui avait inspiré. L'article avait paru dans les Archives philosophiques et littéraires; et M. Guizot l'avait fait précéder d'un préambule oîi, jugeant de haut, suivant son habitude, il voyait déjà la salutaire influence exercée par madame de Staël sur les jeunes générations qui naissaient à la vie publique.

Madame de Rémusat, à la fois fîère et inquiète, prêtait l'oreille aux moindres échos qui lui parlaient de ce début éclatant. M. de Barante, le premier, s'en exprime avec ravissement. Puis, à une soirée chez madame Anisson, c'est le tour d'Auguste de Staël et de sa sœur la duchesse de Broglie, qui s'approchent de madame de Rémusat, alors à Paris : « Et voilà des paroles sur Charles, des remerciements, des éloges sans fin de son esprit, de son âme, de son style; tout

cela avec la chaleur donnée à cette famille et le libéralisme qui la distingue, w Mais quel effet l'article allait-il produire sur M. Mole, au cabinet duquel Charles était attaché? Telle était la préoccupation de la mère.

M. Mole avait en toutes choses une sagacité d'observation qui le rendait excellent dans les jugements qu'il portait. Il ne partageait pas sur le livre de madame de Staël l'enthousiasme de son jeune ami, mais, dès qu'il le vit, il courut à lui. (( C'est vraiment extraordinaire, lui dit-il, d'avoir, à votre âge, vu si juste et si bien. Mais vous ne plairez pas à tout le monde, vous ne serez pas compris de tous. » Et il caractérisait d'un mot sa nature : « Vous avez une raison ardente. » Madame de Rémusat, heureuse de tant d'éloges dans ce milieu si distingué et si charmant, écrivait à Lille : « Yoilà notre enfant lancé; et, s'il a quelques orages à essuyer, son petit bâtiment me paraît assez fortement frété. »

Il en essuya d'abord dans sa famille. Cette rupture bruyante avec le parti conservateur avait éveillé les alarmes de sa tante, madame de Nansouty, et, dans une lettre pleine d'objurgations, nous saisissons sur le vif ces divisions si cruelles dans la société française. Mais ces ennuis furent oubliés. Les salons des doc-

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Irinaircs avaient ùld oiivorls à M. Charles de Rémusal, paiiiculièrement, le plus recherché de tous, celui de madame l;i duchesse de Broglie. 11 avait rencontré là, réunis autour du maître de la maison, Royer-Gollard, Guizot, Yillemain, de Barante, de Serre. C'était le monde qui, de toutes manières, était le sien.

Sur chacun de ces personnages, les deux volumes de Correspondance sont pleins d'observations piquantes. La duchesse de Broglie, à la fois spirituelle et grave, naïve et charmante, était le plus haut attrait de son salon. Les conseils de madame de Rémusat y guident son fils. « Gardez-y, écrit-elle, une attitude paisible, douce, attentive. Ecoutez-y beaucoup, et paraissez y écouter beaucoup, c'est une manière sûre de plaire et de réussir. Evitez d'être un plagiaire des gestes, des tons et même des mots des autres; tâchez qu'on ne vous croie pas dévoré du besoin de produire sans cesse un petit effet. Vous avez fait vos preuves. »

Tous ces grands esprits qui ont laissé une trace si brillante dans la pohtique n'étaient ni ennuyés, ni dégoûtés de vivre. « Je vous assure (c'est M. Charles de Rémusat qui parle) qu'ils sont plus gais et plus amusants que les autres. Vos ultras de salon ne se doutent pas de Tagré-

ment de ces conversations où l'on cherche de bonne foi, à perfectionner le code d'instruction criminelle ou les lois sur les conseils de département. »

Parmi les figures que ces lettres, par des traits sobres et nets, gravent dans la lumière, il y a d'abord Royer-Gollard, avec son imagination vive, « se préoccupant d'une seule idée et s'échauffant sur elle jusqu'à ce qu'on lui donne le temps de se calmer « ; M. Prosper de Barante, avec son goût et sa raison affinés, mais « montrant quelque peine, en écrivant, à enfanter les paroles de ses pensées » ; M. Guizot animant tout du feu intérieur qui couvait en lui, s'imposant par l'autorité et la gravité passionnée de sa conversation. Mais celui qui, à cette heure-là, inspirait l'intérêt le plus ardent à madame de Rémusat et à son fils, c'était M. de Serre.

Madame de Rémusat nous le montre ignorant les belles manières, écoutant en silence, ne répondant jamais, ne plaisant guère parce qu'il était froid, ne connaissant rien du monde de Paris, se couchant à huit heures et faisant un peu peur à tous. Mais quel tumulte intérieur dans ce silencieux! Quelle flamme dévorante dans cet être maladif qui dit à ses médecins : (( Je ne vous demande pas de vivre, mais de

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parler seulement quinze jours. » Aussi (juel (enthousiasme il excite! « Nous assistons clans sa personne, écrit Charles de llémusat, à l'un (le ces malheurs qui révoltent contre la vie. Je ne sais ce que je donnerais pour prendre sa maladie à Tinstant même. » Il était présent à la séance où, recevant en pleine poitrine cette interruption célèhre : « Et la Convention? » le garde de sceaux répondait : « Oui, monsieur, la Convention aussi, si elle n'eût point délibéré sous les poignards! « M. de Serre recula d'un pas, et il y avait dans son regard, dans le silence qui précéda cette réponse une telle indignation, que le jeune spectateur en avait frémi. Il était encore à la Chambre des députés le jour où, discutant la loi électorale, Royer-Collard et Camille Jordan se mesurèrent avec M. de Serre. La discussion était sortie tout à coup de l'ornière ministérielle et s'était trouvée transportée entre trois hommes, entre trois doctrinaires, entre trois anciens amis; et d'eux d'entre eux étaient atteints aux sources mêmes de la -vie. (( C'était un beau et touchant spectacle, écrit Charles de llémusat à sa mère; vous auriez bien pleuré, si vous eussiez été là. » — « Assurément, mon enfant, j'aurais bien pleuré à cette séance, et quoique les journaux n'en

donnent qu'une idée très imparfaite, votre père et moi, nous ne pouvons venir à bout de les lire tout haut. »

Comme nous sommes loin de cette sociétélà! Quelles âmes que celles qui s'enthousiasmaient pour tout ce qui était noble et grand, depuis les accents éloquents de ia tribune jusqu'aux beaux vers! Il faut lire avec quels transports Charles de Rémusat rend compte d'une représentation d'Athalie, où Talma s'était surpassé : « C'est un de ces jours qui doivent compter dans la vie, comme celui où l'on a vu Saint-Pierre de Rome ou quelque chose d'analogue. »

L'amour du théâtre était alors partagé par tous les esprits distingués. C'était la récréation préférée dans les châteaux, que de jouer la comédie. Charles de Rémusat, invité avec sa mère au Marais, appartenant à madame de La Briche, belle-mère du comte Mole, avait été fort applaudi dans le rôle de Clitandre des Femmes savantes^ et dans une pièce à la mode, mais oubliée de nos jours, Shakespeare amoureux. Il était même allé voir Talma, et avait pris conseil de lui pour son rôle et pour son costume. Il avait surpris tout le monde par la sincérité de son jeu. Madame de Catelan fon-

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