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Madame de Staël, Considérations sur la Révolution, t. F

pour (lire un moi aujourd'hui oublié, à leur bonté; et leur foi dans leurs idées était si orgueilleuse et si forte qu'elle ne devait pas connaître le découragement. Ils étaient convaincus que la société faite par eux ne serait désormais, suivant le mot de Bailly, qu'une famille, gouvernée par la justice et par un intérêt commun. La patrie était pour nos pères une religion, et voilà pourquoi ils portèrent dans leurs résolutions cette abnégation, celte ardeur du sacrifice et ce courage d'esprit sans lesquels on ne fonde rien de stable, et sans lesquels il n'y a pas de noble cause.

Ce fut la source inépuisable de leur héroïsme; l'Europe entière le sentit : elle comprit, dès les premiers jours, qu'on entrait dans un monde nouveau, et qu'il y avait des choses qui ne reviendraient plus; voilà pourquoi on s'embrassait dans les rues à Vienne, à Londres et même à Saint-Pétersbourg, quand f on apprit la prise de la Bastille. C'était l'ancien k régime qui était mort. La seconde époque de la Révolution, au lieu d'être quant aux idées la continuation logique de la première, devait en fausser le principe, quand elle n'en fut pas la négation. De même qu'on ne pourra jamais légitimer les excès et les cruautés de la Ter-

reur, de même c'est méconnaître l'histoire que rendre la Constituante responsable du règne de Saint-Just et de Robespierre.

Où est l'esprit de 89? Qui nous le rendra pour célébrer dignement le centenaire?

C'est la question que se posent, à cette heure troublée, tous les libéraux attachés aux principes de la société civile fondée par nos aïeux.

Certes, bien des changements de gouvernements et de dynasties se sont succédé en France depuis cent ans; bien des épreuves nous ont été imposées; des désastres immérités nous ont accablés. La liberté qui nous éclairait a été longtemps voilée; la société a été menacée dans ses fondements. Nous nous sommes relevés, grâce à Ténergie et à l'élasticité de notre race ; une Exposition universelle montre au monde, avec les chefs-d'œuvre de Tart français, les merveilles de notre industrie, et cependant jamais, à aucune autre époque de notre histoire, il n'a été plus opportun de se demander où est l'esprit de 89.

Qu'on se garde de croire, qu'en nous posant

cette question, nous songions seulement aux faits du jour, aux incidents d'une polémique quotidienne, que le vent emporte! C'est le fond même du caractère national qui nous préoccupe; c'est rétîit de Tàme française qui nous paraît grave après ce siècle d'efforts de luttes, de souffrances et aussi d'éclatants triomphes.

Qu'un plus grand nombre de créatures aient été appelées à jouir des bienfaits de la vie, qu'un organisme, meilleur dans son ensemble, ait renouvelé les conditions même de l'existence, ce n'est pas un instant douteux; et ce serait l'histoire de la législation, celle de l'instruction publique et celle des faits économiques qu'il faudrait résumer. Cette œuvre-là a été écrite et trop bien contée pour qu'on ait à y revenir. Notre visée est tout autre. L'esprit poUlique est-il en progrès? Quels sont les défauts de notre caractère national que nous avons guéris? Avons-nous gardé intactes les qualités de nos aïeux? Ce peuple qui possède libéralement tous les moyens d'éducation, ce peuple qui exerce les droits illimités de suffrage, a-t-il grandi en proportion des forces qui sont entre ses mains? Est-il fidèle à la mission historique que la France avait à remplir dans l'humanité?

Douloureux problème 1 II faudrait un livre pour le résoudre.

Sans être suspect de pessimisme, on peut affirmer que l'esprit de 89 n'existe plus au moment où Ton célèbre le centenaire. Ce n'est pas impunément qu'une démocratie, comme la nôtre, a traversé tant d'épreuves; elle a laissé en route l'enthousiasme, la foi dans les idées. De plus en plus conduite par des sensations et de moins en moins par des doctrines, elle a conservé, sans tenir compte de l'expérience, son instinct inaltérable, la mobilité. Le sentiment de solidarité a fait place en toutes choses à un individualisme outré. Cette puissance d'expansion, qui caractérisait la race française et son rôle dans le monde, s'est momentanément retirée d'elle, avec toute œuvre élevée, saine et forte. La confiance en nous-mêmes, par suite des désillusions et des mécomptes, s'en est allée et a fait place au dénigrement systématique ou à l'indifférence. Rien n'intéresse plus dans le domaine des idées. Jamais le groupement désintéressé des intelligences dans la vie parlementaire n'a été plus difficile.

L'esprit politique que quelques hommes de gouvernement ont possédé, à des intervalles

A PROPOS nu GENTENAIII !•: DE 1789. 271

rares, dans notre liisLoiro depuis cent ans, sembler ne plus devoir s'acquérir. Nous sommes le seul pays où la modération soit appelée une foiblcsse; et où les représentants des opinions extrêmes soient considérés comme des hommes de caractère. Notre éducation politique est-elle plus avancée qu'en 1789? Somimes-nous plus capables de voir les choses autrement qu'à travers nous et pour nous? Nous ne le pensons pas.

Chose singulière! Tous nos gouvernements, depuis un siècle, se sont perdus par l'excès de leur principe; tandis que le pays est, la plupart du temps, supérieur au personnel gouvernemental.

Le goût de la liberté, si facile à décourager, à effrayer et à vaincre, ce goût si noble que, quand une fois il est entré dans l'âme, on ne peut plus Ten chasser, semble ne s'acclimater que dans une classe de plus en plus restreinte. Il ne s'est guère formé de familles ayant des traditions libérales et les transmettant fidèlement de génération en génération.

La passion de l'égalité, au contraire, celle qui s'est emparée la première de notre nation, celle pour laquelle nos rois de France, nos chanceliers, nos légistes, nos hommes de lettres, ont tant travaillé, nous étreint de plus

en plus. Pour satisfaire celte passion, les foules semblent de plus en plus décidées à tout sacrifier, même les garanties de la liberté; et nos farouches égalitaires iraient jusqu'au nivellement.

Bien des causes ont amené ces résultats : causes morales, économiques, et même littéraires. La conscience s'est rétrécie, à mesure que les idées se sont étendues. L'imagination prend la place, laissée vide dans les cerveaux par l'ignorance de la science politique. A ceux qui mettent un voile sur leurs yeux, à ces aveugles obstinés, nous rappellerons celte belle parole : « Ne méprisons pas nos pères; nous n'en avons pas le droit. Plût à Dieu que nous puissions retrouver avec leurs préjugés et leurs défauts, un peu de leur grandeur! »

Si l'esprit de 89 existe encore quelque part, c'est dans une partie de la bourgeoisie que les années n'ont pas désenchantée des convictions libérales de la jeunesse. On y garde encore sous la cendre la flamme ardente des aïeux. Presque partout ailleurs elle est éteinte, quand elle n'est pas remplacée par les haines révolutionnaires.

Notre société civile est achevée. Notre

société politi(|ue n'est pus encore assise. C'est la bourgeoisie qui en 89 fit la première. Il dépend d'elle, de son bon sens, de sa sagesse, de son patriotisme, de faire la seconde. C'est lo suprême devoir qu'il lui reste à accomplir.

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