Voir Tocqueville, VAjicien régime et la Révolution
2. Bezen\a\, Mémoires, i.l^^,\). 353. — Murmonie], Mémoires, t. II, p. 252. — Fcrrières, t. 1er, p. 417^ et t. XIV, note A. — A. Young. — Malouet, Mémoires, t. I^r, p. 263.
cent vingt mille indigents dans la capitale. Les Mémoires de Bezenval, de Marmontel, de Ferrières, nous disent que, dans les premiers jours de mars, l'aspect de Paris avait changé. On y voyait une quantité d'étrangers venus de tout pays, la plupart déguenillés, armés de grands bâtons et dont le seul aspect annonçait ce qu'on en devait craindre. En présence de cette foule enfiévrée par les réunions électorales, Necker avouait qu'il n'y avait plus d'obéissance nulle part, et qu'on n'était même pas sûr des troupes.
Qui ne se souvient de l'affaire Réveillon? On était au 25 avril. Le bruit s'était répandu que le commissaire Lerat et Réveillon, fabricant de papiers peints, rue Saint-Antoine, avaient mal parlé dans une assemblée des électeurs. Un propos avait été prêté à Réveillon. L'imagination populaire s'en empare. Pendant deux jours Pémeute gronde dans Paris. La fureur éclate et la maison est envahie et saccagée de fond en comble. Plus de deux cents hommes sont tués et près de trois cents blessés.
Au Palais-Royal, le premier venu monte sur une chaise ou sur une table et lit tout haut l'écrit du jour. Ce sont des cris, des larmes, des trépignements.
En un mot, la nation cnlicre est halelante et debout. C'est au milieu de ces troubles, de ces agitations tumultueuses, de cet effondrement de la force publique et de toute administration, que les douze cents représentants de la nation se réunissent le 5 mai.
Ces circonstances ne doivent pas être négligées, quand il s'agit de rappeler, après cent ans, le jour de l'ouverture des états généraux.
Jamais aucune assemblée politique ne réunit un aussi grand nombre d'bommes remarquables. Indépendamment de ceux qui se sont fait connaître à la tribune, il y avait une foule de députés laborieux et éclairés qui, dans les comités, développaient la plus solide instruction. S'ils manquaient presque tous d'expérience et d'une juste appréciation de la gravité des circonstances, ce n'était pas faute de lumières et d'élévation d'esprit. Enthousiasme, grandeur d'âme, vertus civiques, oubli de soi-même, vous étiez les qualités de nos pères! Tout semblait facile, tant il y avait d'union dans les députés des communes. « Ceux qui ont vécu dans ce temps ne sauraient s'empêcher d'avouer qu'on n'a jamais vu tant d'esprit nulle part. Les crimes dont on a souillé depuis la cause des patriotes n'oppressaient pas alors leur ûme,
et les aristocrates n'avaient pas encore assez souffert pour qu'on n'osât même plus avoir raison contre eux ^ »
Tandis que le sentiment amer de ses griefs, et la passion sauvage de la libération de la terre agitaient le paysan , ses représentants n'étaient émus que de sentiments désintéressés et de sympathies humanitaires. Ces hommes, qui n'avaient jamais exercé aucun droit politique, se trouvaient en possession d'une jouissance funeste à tous les individus, le pouvoir sans bornes. Si dans tous les temps et dans tous les pays, faire passer une nation du gouvernement arbitraire à celui de la loi est une crise difficile, lors même que l'opinion la rend inévitable, que sera-ce si les hommes n'ont jamais connu les habitudes de la liberté?
Sans doute, dans les institutions qu'elle allait créer, les plus graves erreurs seront justement reprochées à l'Assemblée constituante, mais la race humaine ne lui sera jamais assez reconnaissante pour les iniquités et les abus qu'elle a détruits et pour les principes de justice qu'elle a posés. Tous ces Français de 89 bien loin de mépriser leurs semblables , croyaient à leur perfectibilité sans limites, à leur droiture, et