Journal des Débats
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d'une armée féminine d'internes, imitation malheureuse et artificielle de nos lycées. La loi nous a donné tort. Nous devons attendre l'expérience pour prononcer la condamnation définitive d'un système faux et dangereux.
Un autre problème ne doit pas moins préoccuper les libéraux sincèrement dévoués au relèvement de l'éducation nationale. Nous voulons parler des effets produits par cet ensemble de réformes récemment introduites dans les programmes de nos lycées et collèges. Un mal grave existait, au dire des maîtres les plus éclairés. Mais il n'y a pas de remède qui demande pour être administré plus de tact et plus de mesure. C'est l'âme française ellemême qui esL en jeu.
Qui ne sait que si nous avons encore à envier à certaines nations les progrès ou les méthodes de leur enseignement primaire, l'outillage ou l'organisation d'une certaine partie de leur enseignement supérieur, le premier rang dans le monde appartient incontestablement à notre enseignement secondaire?
C'est chez nous seulement qu'a été savamment établi cet enchaînement d'études générales aboutissant comme terme à la classe de rhétorique et de philosophie. Partout ailleurs
le collègo n'est, pour ainsi dire, qu'un vestibule OU une préparai ion. C'est chez nous aussi seulement qu'existe ce corps spécial de professeurs, recruté en majorité dans la plus illustre des écoles, ce corps animé d'un soufïle de puissante solidarité et qui compte un nombre si grand d'intelligences hautes et fermes qu'il représente presque seul aujourd'hui l'histoire, la philosophie, la philologie et la critique.
Les événements conlemporains aussi bien que les lois nouvelles ne font qu'augmenter encore l'influence et l'autorité de celte véritable corporation, la dernière qui subsiste. La démocratie la favorise parce qu'elle se sent unie à elle par la communauté des origines et des instincts; de telle sorte que cette parole du plus célèbre des doctrinaires est plus vraie que jamais aujourd'hui : « L'Université a été élevée sur cette base que l'instruction et l'éducation publique appartiennent à l'État. »
On peut affirmer, l'internat aidant, que le caractère des classes moyennes en France est façonné dans les années passées au collège. C'est l'Université qui marque d'un trait indélébile ces générations destinées à remplir les carrières civiles et mihtaires.
Aussi est-ce avec anxiété que nous suivons
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des yeux rexécuLion des nouvelles réformes par des maîtres convaincus de leur responsabilité et de l'importance de leur lâche.
Ce n'est pas la crainte du développement de l'enseignement des sciences qui nous émeut, c'est le péril de la substitution en toutes choses de l'esprit scientifique à l'esprit littéraire qui nous remue jusqu'au fond de nous-méme, tant nous avons souci du génie français. Nous ne sommes pas troublés par le changement d'exercices et de devoirs faisant moins appel à la mémoire, ouvrant plus l'intelligence, et mettant la jeunesse en état d'apprendre par elle-même; non, ce ne sont pas ces modifications qui doivent nous inquiéter. Nous redoutons plutôt la tendance à surcharger le cerveau de l'enfant, à le laisser dans Tincertitude et la confusion quand il s'agit des grandes lignes. Ce n'était pas un résultat à dédaigner en sortant du collège, que de savoir, dans notre temps, diriger son esprit d'une manière sensée et droite et trouver pour ses idées l'expression naturelle et juste.
Voilà pourquoi tous ceux qui gardent une respectueuse et profonde affection pour l'Université se préoccupent avec un sentiment patriotique de l'essai des nouveaux règlements de
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renseignement secondaire. L'éducation et l'avenir de la bourgeoisie française en dépendent'.
Sans être instruit par l'expérience, on nous préparait une nouvelle constitution du clergé. Nous n'avons pas besoin du texte définitif des propositions pour apprécier le mobile qui les inspire.
Le pire de tous les esprits est l'esprit sectaire. Il détruit l'équilibre du jugement, il enlève la plus essentielle des qualités gouvernementales, l'entente et le respect des croyances des autres, droits légitimes tant qu'ils ne menacent pas le défenseur des droits de tous, l'État.
Destinés en apparence à ramener à l'exécution stricte du Concordat, les projets annoncés ont d'abord un vice dangereux en politique : ils sont inutiles.
Le concordat a été accepté par l'Église. Il a été modifié sur certains points avec son consentement. Sur beaucoup d'autres il est tombé en désuétude, sans que l'opinion publique ait protesté. Il constitue, tel qu'il est, malgré ses im-
1. Depuis que ces lignes ont été écrites, nos craintes se sont dissipées.
perfections, un modus vivendi; avec le Gode pénal elles articles organiques, il assure la paix (les âmes et la tranquillité du pays.
Pourquoi dès lors porter la guerre, sans y être provoqué, au sein môme du clergé? Y a-t-il une levée de boucliers de sa part? La société civile est-elle menacée? Les lois nouvelles sur l'enseignement, sur les conseils de fabrique, sur les cimetières, n*ont-elles pas suffisamment prouvé la prépondérance, désormais incontestable, des forces laïques? Pourquoi, sans motifs sérieux, aviver les haines qui, dans un certain milieu, existent contre le parti républicain?
Est-ce au moment où il est notoire qu'en Allemagne on s'efforce d'apaiser les ressentiments contre les pouvoirs catholiques, qu'il est urgent de fournir contre eux en France des armes nouvelles ? Est-ce que la papauté reprend le rôle des Grégoire et des Innocent? Ne songet-elle pas, au contraire, si l'on prête l'oreille aux bruits encore confus qui nous viennent de Rome, à fuir la tempête dans une ville humble et cachée ? Est-ce que la démocratie française est malade d'un excès d'idéal ou de mvsticisme? Non. La presse discute, comme elle le veut toutes les croyances religieuses; les doctrines philosophiques ont, avec notre entier
assentiment, toute liberté de se produire; la science s'attaque hardiment au surnaturel ; l'esprit humain étend partout, jusqu'aux temps préhistoriques, ses investigations, ses appréciations, ses critiques. Tous les voiles qui cachaient les mystères sacrés sont levés.
Est-ce donc par haine contre des sentiments ou des dogmes que des machines de guerre sont préparées ? Alors la justice et la liberté se dressent et viennent à plus forte raison s'opposer aux projets annoncés.
La monarchie de Juillet eut-elle besoin de pareils instruments quand, dans les premières années de son origine, elle vint résolument combattre l'influence politique usurpée par une partie du clergé sous la Restauration ? Le gouvernement de la République n'est-il pas assez vigoureux, n'est-il pas assez soutenu par l'opinion, et ne trouverait-il pas dans l'arsenal de nos lois assez de dispositions pour réprimer les outrages que les prédications ouïes mandements pourraient essayer de porter aux institutions? Il suffît d'être impartial pour être rassuré. Nous ne voyons dans les mesures projetées, ni un nouvel appui donné à l'Etat, ni un moyen
, de servir les idées libérales. C'est plus qu'une
; maladresse, c'est une grosse faute.
Franchement, il faut éviter que de nos jours, on ne retourne certains articles du Dictionnaire philosophique contre une forme d'intolérance que YoUaire ne prévoyait pas.
Le résultat le plus désirable que doivent nous procurer les progrès de l'instruction et des lumières, serait de ne pas apporter dans l'examen des rapports de FÉglise et de l'État un fanatisme à rebours. N'imitons pas des procédés que nous avons toujours combattus, et gardons toujours, vis-à-vis même d'adversaires, la supériorité du bon sens, de l'équité et de l'esprit politique.
Les discussions intéressantes sont rares à la tribune ; mais les propositions émanant de l'initiative individuelle sont nombreuses. Leur multitude nuit à leur autorité.
Dans les partis vraiment politiques et organisés pour conquérir régulièrement le pouvoir, on ne laisse pas à ce point la bride sur le cou à la fantaisie parlementaire. Bien loin de là. Les propositions sont arrêtées d'avance; elles répondent à un programme arrêté dans les réunions préparatoires. Ce programme correspond
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lui-même à l'opinion ; et comme elle ne s'intéresse pas à un grand nombre de questions à la fois, il s'ensuit que tous les efforts de l'opposition, dans les pays libres, se concentrent sur certains projets qui ont paru les seuls importants pour la session.
Quant au parti du gouvernement, à ceux qu^on appelle les ministériels, ils n'ont qu'un but, ne pas entraver leurs amis qui sont aux affaires, ne pas leurs créer d'embarras par des propositions inconsidérées ou irréfléchies; et s'ils s'avisent de présenter une motion, c'est après avoir consulté le président du conseil ou le ministre compétent.
C'est ainsi qu'on fait l'éducation à la fois du régime représentatif et des électeurs; c'est ainsi qu'on est digne de diriger son pays, et qu'on pratique une politique sachant où elle va; c'est ainsi qu'on substitue à l'imprévu, Tavènement nécessaire d'une opposition constitutionnelle, et qu'on fait progresser les idées; c'est ainsi enfin que les réformes remplacent et rendent inutiles les révolutions.
Sera-t-il donc impossible de voir se régulariser, dans la Chambre des députés, les moyens de gouvernement? Ces réflexions nous venaient en lisant le dernier livre laissé par M. Yille-
main et que sa fille, madame Geneviève AUain- Targé, vient de publier.
Ce fut TambiLion et Thonneur de celui qui restera le plus brillant, le plus élégant des littérateurs, d'agrandir son domaine, d'y introduire les beautés oratoires des hommes d'État de rAnglelerre et de créer dans la jeunesse qui se pressait autour de sa chaire à la Sorbonne, une féconde, une durable et noble excitation.
Dans ses nouvelles études consacrées à Fox, à Grey, et surtout dans les pages si émouvantes parfois, où resplendit la figure mélancolique et sympathique de M. de Serre, M. Villemain, sous la forme la moins doctrinaire, nous enseigne indirectement ce qui nous manque le plus, l'oubli des vanités personnelles quand on s'engage sous le drapeau d'une politique raisonnée, le désintéressement nécessaire pour la bien servir, et surtout cette tenue d'esprit, ce respect de la contradiction, cette persévérance dans les convictions libérales, qualités sans lesquelles on n'acquiert pas d'autorité. Les illustres orateurs dont la carrière nous est retracée avec une verve que 1 âge n'avait point diminuée, exercèrent dans le Parlement une puissante action, autant par leur caractère que par leur éloquence.
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Si renvie patriotique est permise dans ce temps où la pénurie des hautes intelligences frappe les yeux même des indiirérents, n'est-ce pas quand un éminent esprit revêt ainsi d'une grâce tout athénienne les meilleures leçons et nous rappelle dans un récit d'un facile et rapide courant, les exemples de ces derniers patriciens, de ces personnages consulaires qui ne connurent jamais, dans leurs triomphes comme dans leurs échecs, les petitesses et les vulgarités et qui portèrent haut le sentiment national.
C'est donc une bonne et salutaire impression que laisse cette œuvre, recueillie dans le glorieux héritage paternel par une femme dont l'esprit et le goût ont de qui tenir.
Il est impossible que le parti républicain ne veuille pas une magistrature indépendante et honorée ; il est impossible que dans ce vieux pays de légistes, où le tempérament plaideur a été longtemps le signe du caractère batailleur et raisonneur, où la méfiance de la justice rendait populaire dans certaines provinces cet adage : « On a vingt-quatre heures pour maudire ses juges »; il est impossible qu'en France
on ne soit pas exigeant pour les garanties à donner au justiciable.
La république, plus que tout autre gouvernement, a grand intérêt à se mellre sur ce point d'accord avec les esprits éclairés; elle ne trouve devant elle aucun péril dans une compétition dynastique; elle nomme qui lui plaît: elle gouverne sans obstacle. Pourquoi s'ongagerait-elle dans la voie funeste où l'irréflexion et les rancunes la poussent?
Quand on aura énuméré les quelques inconvénients Ihéoriques de Tinamovibilité, inconvénients auquels une sagesse profonde se résigne comme à une rançon pour échapper à des maux intolérables, il en faudra bien venir à examiner les vices, plus inévitables encore chez nous qu'ailleurs, de l'amovibilité. Ils sont tels qu'ils détruiront sans profit pour la démocratie, sans profit pour ceux qui s'adressent aux tribunaux, l'estime qui entoure la justice civile française dans le monde entier.
Un seul principe en théorie peut être substitué à celui de l'inamovibilité, c'est Télection des juges.
Mais, nous le demandons à tout homme de bon sens, l'élection des magistrats est-elle chez nous praticable? L'exemple qu'on essaye de
prendre clans les juges consulaires est-il sérieux? Y a l-il une assimilation possible entre nos cours d'appel, nos tribunaux civils et les tribunaux de commerce ? Les gens du métier se mettent à sourire quand on leur parle d'un pareil argument.
L'essai partiel fait pendant la Révolution n'a-t-il pas été décisif? Est-ce qu'il ne serait pas plus périlleux encore dans notre société contemporaine déjà si différente par ses goûts, par ses mœurs et si atteinte dans ses habitudes? Est-ce que des exemples en pareille matière peuvent être puisés en Suisse et en Amérique?
Laissons de côté ces chimères. Nous nous refusons aussi à croire que l'on puisse essayer d'un système de juges nommés à temps, inamovibles seulement pendant la durée assignée à leurs fonctions. Où trouvera-t-on alors des magistrats attachés à leurs devoirs, ayant consacré leur vie à l'étude du droit? Préoccupés de savoir si leur mandat sera renouvelé, les yeux fixés sur l'échéance, que feront-ils? Ne tentons pas trop la nature humaine et ne poussons pas trop loin notre confiance en elle. Ne demandons pas aux hommes au delà de ce qui leur a été donné.
Bien loin de trouver que dans notre démocratie l'inamovibiUlé soit un danger, nous la
voudrions, si c'était possible, plus complète encore. Nous voudrions pour calmer la maladie incurable de l'avancement que les améliorations des traitements et la diminution du nombre des sièges puissent permettre la suppression des classes dans les cours et tribunaux.
Si nous ne devons pas un seul instant supposer qu'on recherche des juges servîtes, il nous sera permis de rappeler qu'un gouvernement démocratique ne gagne jamais à être entouré d'institutions judiciaires sans éclat. Il se perd, le jour où la justice permet le soupçon et le légitime.
L'initiative parlementaire est impuissante dans le domaine religieux, quand elle ne répond pas à un universel besoin de réforme et à la voix impérieuse de l'opinion. Nous n'apercevons pas encore en France ce mouvement de l'esprit public. Les divergences mêmes qui se produisent sur cet important problème entre des hommes d'une même nuance politique sont un signe indéniable que la solution n'est pas mûre.
Il est à remarquer du reste, que ce sont des
croyants ou tics i)oliLiques do luuUe volée, dont la tolérance et le respect pour les choses de foi étaient profonds et raisonnes, qui seuls ont pu arriver à modifier en tout ou partie le régime des cultes dans leur pays. Les incrédules militants ou les sectaires ont la main lourde; ils ne comprennent rien aux résistances du sentiment et traitent trop volontiers de niaiseries ou de faiblesses les délicatesses du mysticisme.
Toutes les armes ne sont pas bonnes dans des luttes pareilles; et ce n'est pas un de nos moindres étonnements d'entendre invoquer à l'appui des changements projetés chez nous dans les rapports de l'Église et de l'État, les lois nouvelles qui règlent les relations de l'Italie et de la papauté.
C'est oublier ou méconnaître les pensées et le rôle de Gavour. Lorsque le moment fut venu pour lui d'examiner la question du pouvoir temporel, pierre d'achoppement de la nationalité italienne, il vit que le seul moyen de triompher des obstacles était de rassurer autant que possible le monde catholique sur le sort que Tltalie moderne ferait au souverain pontife. Les préoccupations du grand patriote étaient de ce côté-là si vives que, dans ses conversations, il ^allait jusqu'à dire : « Il m'est réservé de mettre
un ternie au douloureux combat engagé entre rÉglise et la Révolution, entre la liberté et l'autorité. » Et Gavour ambitionnait de signer du haut du Gapitole une autre paix de religion, un traité qui aurait pour l'avenir des sociétés humaines des conséquences bien autrement fécondes que la paix de Westphalie.
Il ne nous appartient pas de rechercher quelles objections ont été et sont encore faites à ces nobles espérances. Il n'est pas utile d'étudier aujourd'hui si le rêve d'établir, à Rome même, la plus absolue liberté de conscience était le meilleur moyen de garantir à jamais la paisible jouissance de la plus précieuse conquête du xix^ siècle. Mais, certainement, nous ne serons pas démenti en affirmant que cette généreuse illusion de la possibilité d'un contrat bilatéral entre deux principes opposés n'a rien à voir avec les motifs qui ont inspiré les propositions actuellement soumises à la commission du palais Bourbon.
En tous cas, si la politique italienne résout provisoirement une partie du problème le phis difficile de notre époque, elle y arrivera, grâce à la force puisée dans la sagesse de son attitude et à la persuasion répandue en Europe, que le nouveau royaume ne veut attenter ni aux
croyances religieuses, ni à l'organisme spirituel de TEglise calliolique.
Pour eu revenir à nous, n'esl-il pas évident que la pire de toutes les politiques serait celle (jui, pour acquérir une popularité bruyante, agiterait perpétuellement la question religieuse sans but prati(|ue, et qui, sans faire un pas vers une solution libérale et acceptable, donnerait au clergé un prétexte sérieux de crier à la persécution et de se poser en martyr?
Les questions religieuses prennent à l'étranger une importance qu'on ne doit pas dissimuler. C'est un événement grave que le vote de la loi ecclésiastique en troisième lecture par la Chambre des députés de Prusse.
Depuis le discours que le prince de Bismarck a prononcé au Reichstag, il y a quelques mois, depuis l'avertissement qu'il crut devoir envoyer de Berlin au royaume d'Italie, que de changements imprévus dans l'attitude de l'Allemagne vis-à-vis du clergé catholique! Quelle déconvenue aussi dans les rangs de ceux qui dans la péninsule avaient, à propos de nos affaires de I Tunisie, essayé de lier une partie avec celui
qui avait inspiré la législation du Cullur-
kampfl
Nous comprenons aisément la consternation produite dans le camp des nationaux-libéraux, lorsque, pour employer une parole célèbre, ils ont vu que M. de Bismarck finissait par aller à Ganossa. Désormais, les évêques allemands qui justifient de l'investiture papale seront dispensés du serment; les ecclésiastiques pourront être réintégrés dans leurs traitements supprimés. Tout évêque condamné, mais gracié par le roi, peut à nouveau être reconnu comme chef de son diocèse; les candidats à la prêtrise possédant le certificat de sortie d'un collège et celui de trois ans d'études dans une université ou dans un séminaire seront dispensés de l'examen d'État; enfin, les étrangers pourront être autorisés à exercer la prêtrise.
Assurément l'arbitraire jouera un grand rôle dans l'exécution de ce compromis, mais quel retour en arrière! Sans avoir la prétention d'indiquer la pensée secrète qui se cache derrière cette volte-face, croit-on sérieusement que le mobile a pu être l'espérance de voir le souverain pontife intimer l'ordre aux députés catholiques de voter le monopole du tabac?
On nous permettra bien d'assurer qu'il y a eu
(1 autres considérations i)l us générales et tenant à la situation actuelle de l'Europe.
Pour être encore mieux éclairé sur ce revirement [)olitique, qu'on rapproche du vote (|ue nous signalons, ces lignes, récemment publiées par le rapporteur de la loi italienne des garanties, l'honorable M. Bonghi. Il écrivait, au mois de janvier dernier, dans un article de la Niiova Anthologia : « Léon XIII diffère de Pie IK en ceci seulement qu'à une politique ecclésiastique de colère et de passion, il a substitué une politique toute de calcul; à une action inconsidérée et violente, une conduite prudente, ferme et tranquille. Il en est résulté que le chancelier de l'empire germanique a pu sans trop de peine se rapprocher de Léon XIII et que Léon XIII a tenté de se raccommoder d'abord avec l'Allemagne, dans le dessein de laisser la papauté en guerre avec l'Itahe seule. »
Dans un discours plus récent encore , prononcé à Naples, M. Bonghi, moins optimiste, disait : « Tout le monde voit que la ligne suivie par le gouvernement nous conduit à des crises violentes, et, pour comble de malheur, on ne découvre pas de remède. »
Ces faits ne méritent-ils pas une attention particulière? Nous ne voulons aujourd'hui tirer
(le ces rapprochements qu'une conclusion. Gardons-nous, à notre tour, de laisser prévaloir l'esprit de secte dans la solution du difficile problème des rapports de l'Eglise et de l'Etat! Ce n'est plus avec le fanatisme, d'où qu'il vienne, qu'on peut diriger de nos jours la politique religieuse. Dans notre isolement, nous aurons d'autant plus de force et de considération à Textérieur, que nous aurons montré plus de modération à l'intérieur. Suivant la parole d'un des maîtres éminents de ce temps-ci : « Les tracas dont on harcèlerait sans fin un culte pratiqué par une grande partie de la nation, soulèveraient plus de haines que ne feraient des attaques sérieuses. » La tolérance civile, quand il s^agit de religion, est la meilleure preuve de la haute civilisation d'un pays.
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Les questions purement politiques laissent dans l'indifférence la grande masse des électeurs.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que date ce phénomène ! Et pendant longtemps encore, nous entendrons répéter cette même exclamation : La politi(]ue s'en va! — Il ne faut pas s'en
étonner. La politique est, plus qu'on ne le croit, chose essentiellement aristocratique; nous voulons dire qu'elle exige la possibilité de l'esprit de suite et des longs desseins, l'indépendance de la vie et des idées, la connaissance des hommes et de l'histoire.
Dans notre époque tourmentée et dévorée par l'action, au milieu de ces existences affairées que rénervement désagrège, combien y a-t-il de points d''arrèt! Aussi ne sont-ce pas toujours les pouvoirs publics qu'il faut interroger pour connaître l'état moral de la nation.
Si les lois les plus intéressantes n'ont plus un écho aussi retentissant qu'autrefois, parce que le cadre s'est démesurément élargi, il se passe au-dessous de nous, et particulièrement dans les plus obscures provinces, des modifications sociales qu'on ne connaît pas assez.
Paris est de plus en plus une ville à part; la vie en dehors, la banalité des relations, l'esprit révolutionnaire , sans direction et sans but précis, lui donnent une physionomie particulière, en présence du suffrage universel.
La province, plus divisée et plus désunie encore par des préjugés de sociabilité et par les croyances que par les convictions politiques, apportant souvent plus de tempérament que de
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réflexion clans les manifestations électorales^ avait avec sagesse et bon sens accepté la république; elle lui reste très attachée; à la fois très conservatrice et progressive, ce qui peut sembler extraordinaire, mais ce qui est très français, elle traverse une période de transformation qui ne lui permet pas de voir au delà d'un cercle étroit. Les influences locales anciennes font place de jour en jour aux influences absolument démocratiques.
Que sortira-t-il de cette société nouvelle? Que sera l'àme française dans dix années d'ici ? Grave et noble souci pour les intelligences fortes, qui n'examinent pas seulement les petits faits et les scandales quotidiens ! Quel sera particulièrement l'eff'et, sur la jeunesse, des lois récentes d'instruction publique? Le personnel de nos écoles sera-t-il partout à la hauteur de la lourde tâche qui lui est confiée? Le sentiment du devoir, l'amour de la patrie sortirontils plus vivaces de nos catéchismes civiques? La science, en pénétrant plus complètement les couches de la démocratie, la fortifîera-t-elle suffisamment contre les épreuves? La défaveur que subissent les idées générales et le sentiment littéraire se guérira-t-elle bientôt?
Notre société tourne intellectuellement à
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raméricnine. En dehors des défauts inliérenls à toute démocratie, défauts que les qualités supérieures de notre race atténuent, nous empruntons aux Etat-Unis la facilité d'allures, le sans-gène, le goût de la réclame; mais avonsnous pris également le côté original, vigoureux et fier de ce monde protestant, si distinct du nôtre?
Nous traversons des années de transition; elles paraissent parfois lentes et pesantes, à nous qui les vivons; mais l'élasticité, les ressources de l'esprit national sont au-dessus de tous les découragements, et nous avons une robuste confiance dans l'avenir libéral de la démocratie française.
Jamais les conseils généraux n'ont vu affluer autant de demandes de souscriptions pour l'érection de statues.
Ce ne sont pas les grands hommes qui réclament; ceux-là, investis depuis longtemps de la renommée, le front ceint du laurier vert, attendraient patiemaient, si la France pouvait négliger de reproduire leur image en marbre ou en airain. Mais les dii minores, ou du moins leurs sectateurs, sont moins patients, et bien
avant que le temps ait épuré la vie et les œuvres, avant que l'impartiale histoire ait buriné les noms pour Timmortalité, ils veulent avancer l'heure sereine, où les haines se sont apaisées et où raccord des louanges installe triomphalement l'idole sur un socle indestructible.
Aussi que voyons-nous trop souvent? Les réactions arrivent on ne sait comment; et les mêmes populations qui battent des mains lorsqu'est levé le voile couvrant la statue, la précipitent non moins passionnément dans la boue. Les discussions mêmes que soulèvent au sein des conseils généraux certains projets d'adhésion à une souscription, et les appels chaleureux adressés au budget départemental par les comités locaux, sont presque toujours la meilleure preuve que le moment définitif n'est pas encore venu.
Par suite de l'ignorance de notre passé, par suite de cet oubli systématique de nos vieilles gloires, par suite surtout de la popularité de cette idée fausse que la France date à peine d'un siècle, les enthousiasmes et les inimitiés se concentrent habituellement aujourd'hui sur les souvenirs de notre Révolution; elle nous a pris tout entiers, nous les premiers. Gomment, dès lors, la jeunesse française ne garderait-elle
QUESTIONS A l'ordre DU JOUR. 299
pas pour les caractères de cette dramatique époque l'entrain de son imagination et la verve de ses ardeurs de vingt ans? C'est son excuse à elle et sa justification. Pourrions-nous lui jeter la pierre?
Nous voudrions cependant, au milieu des illustres morts qui n'ont pas encore leur monument, en faire sortir un des rangs et le rappeler à l'admiration des hommes. C'est une figure triste et grave, un vrai héros. Au rebours de tant d'autres exagérés follement, celui-là, comme on Va dit éloquemmenl, défie l'épreuve. Il a cela de commun avec nos vrais grands hommes, qu'il est éminemment raisonnable.
Il s'agit du vertueux citoyen, que les muguets du Louvre, quand ils le voyaient passer dans son pourpoint de velours noir, la mine austère et dédaigneuse, appelaient respectueusement M. l'Amiral; il s'agit du créateur véritable de l'infanterie, de celui qui, jeune encore, devant les invincibles bandes espagnoles, se jetait résolument dans Saint-Quentin et couvrait toute la France de son corps. Il s'agit de celui qui, au foyer des intrigues et des vices d'une cour et d'une époque vicieuses entre toutes, leur opposa constamment le reproche de son mépris et la hauteur de son regard. Nous voulons parler de Coli^fav.
Ce n'est pas seulement parce qu'il fut dans les batailles un soldat superbe et indomptable, ce n'est pas seulement parce que dans sa sagesse il avait voulu ouvrir à la France agitée, et ayant besoin de rompre ses mailles, l'Amérique et les Pays-Bas; ce n'est pas seulement parce qu'il est mort comme un martyr en disant au ministre de l'Evangile, en face des assassins de la Saint-Barthélémy : Faites-moi la 'prière! que nous croyons qu'une statue ne peut être marchandée à Goligny.
C'est parce qu'il a mérité que le confident d'Elisabeth, Walsingham, à qui Catherine de Médicis montrait avant de les brûler les papiers secrets ou l'àme de Goligny s'était épanchée tout entière, ait pu dire publiquement : (( Madame, il a aimé la France! »
Et si nous applaudissons aux efforts du comité de propagande, chargé de recueillir les dons de tous ceux, sans distinction de croyances, qui se souviennent des héroïsmes de l'ancienne France, c'est enfin parce que la meilleure leçon de tolérance pour tous, sera l'image rayonnante, adossée à l'oratoire du Louvre, de la plus illustre victime du fanatisme, d'un homme qui, suivant la parole d'Agrippa d'Aubigné, « excédait son siècle ».
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Deux foits sur l'importance desquels les esprits impartiaux sont craccord, doivent être constatés : les divisions profondes du parti républicain et le nombre grandissant des abstentions dans les opérations électorales.
Que dans tout gouvernement indiscuté, il y ait des nuances; qu'il y ait des opinions diverses dont les défenseurs peuvent se succéder alternativement au pouvoir, rien, assurément, de plus légitime et rien de plus désirable. N'est-ce pas une condition de progrès? Voyez les pays libres !
Ce ne sont pas les personnes, mais les programmes qui y sont l'objet de discussions passionnées, soit dans la presse, soit à la tribune; ce ne sont pas les qualités ou les défauts, ce sont les idées et leur application qui servent de champ de bataille; les intérêts généraux n''ont jamais à souffrir de ces luttes.
Mais lorsque les divisions prennent naissance dans les questions de personnes, dans l'envie ou la suspicion et qu'elles s'y complaisent manifestement, alors il faut accuser la dureté des temps et l'insuffisance des caractères.
Quant aux conséquences de cet état social, s'il se maintenait, elles n'ont pas besoin d'être longuement et savamment déduites; il ne faut pas être grand clerc, comme disaient nos aïeux, pour les apercevoir. A un moment donné, les divisions persistantes font une brèche dans les institutions politiques du pays.
Quelles que soient les causes qui aient motivé, au milieu de ces circonstances, l'abstention dans les élections dernières, il est certain qu'elle a porté sur plus des deux tiers des électeurs. De pareilles pratiques faussent le suffrage universel. Elles remettent tôt ou tard l'influence et la direction aux seuls partis extrêmes. Elles dénaturent même la portée des manifestations de l'opinion et ne tendent plus à Taccomplissement de ce programme commun : le gouvernement du pays par le pays . Il y a eu souvent dans notre histoire de ces longs sommeils qu'on croyait être des repos dans la béatitude, et qui ont été suivis de réveils terribles.
Nous ne voulons pas exagérer la moralité de ces faits. Gomme disait M. Thiers, il faut prendre tout au sérieux et rien au tragique. Soyons clairvoyants, sans devenir pessimistes; ne restons jamais indifférents à de pareils spectacles.
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C'est, nous l'espérons, après avoii' bien étudié l'opinion des départements, que les députés vont reprendre leurs travaux. Sauf les affaires d'Egypte (|ui pourraient devenir plus sérieuses, sauf peut-être aussi les difficultés de nos relations commerciales avec l'Angleterre, il n'y a pas d'incident à l'extérieur qui puisse actuellement nous préoccuper. L'Italie, selon toute probabilité, ratifiera comme TEspagnc nos conventions douanières.
Nous avons donc toute latitude pour développer les institutions libérales, tenter des réformes utiles et faire progresser les richesses matérielles et morales de la France . Nous ignorons sur quels points précis se portera l'attention de nos représentants.
Elle est attirée de bien des côtés divers : magistrature, organisation administrative et militaire, rapports de l'Etat et de l'Église, droit industriel, sans compter les propositions nouvelles qui seront déposées. Le Parlement n'est certes pas menacé de périr d'inanition, mais il aurait un exemple à donner et peut-être un devoir à remplir.
Qui peut le nier? C'est pour la démocratie que tourne en définitive la roue des siècles; c'est pour la démocratie que tout se prépare et
s'accomplit. Si elle est maîtresse de ses destinées, il ne faut pas se lasser de lui repéter qu'elle en est aussi seule responsable. Sans doute, comme ses meilleurs amis l'ont écrit, elle ne s'inquiète pas, livrée à elle-même, de ce qui est sensé et possible. De tout temps, elle fait de ses gênes ou de ses meurtrissures non des maux à guérir, mais des griefs à venger.
C'est le rôle des députés, particulièrement en république, de redire sans cesse à cette masse qui détient par le suffrage universel l'bonneur et la sécurité de la patrie entre ses mains, que ses intérêts et ses droits ne sont pas séparables des intérêts et des droits de la France.
Alors peut-être les divisions et les abstentions diminueront.
Nos avons le regret de constater que le principe de l'inamovibilité est complètement sacrifié.
Nous ne croyons pas qu'une plus grande faute puisse être commise par les représentants de la nation, s'ils acceptaient, comme cela est probable, une pareille proposition. Toute cette masse raisonnable et pleine de bon sens,
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qui est le fond de Ja France, ne comprendra pas rutililé de celle mesure. Sa mise en pratique ne fortifiera pas la république.
Il serait oiseux de revenir sur les motifs d'intérêt social qui avaient amené les esprits les plus élevés, après la période orageuse de la Révolution , à fortifier dans la personne du juge la nature humaine contre les défaillances du caractère, à relever aussi dans l'imagination du justiciable le rôle du magistrat, en le mettant au-dessus des préoccupations de déplacement ou de révocation. Nous prendrons la société contemporaine telle qu'elle est, et nous apprécierons la résolution proposée en la mettant en face des défauts de notre démocratie si passionnément éprise des fonctions publiques.
Le passé, si près qu'il soit de nous, ne pourra-t-il donc jamais nous donner de l'expérience? Nous renvoyons ceux qui pourraient avoir oublié notre histoire depuis 1792, au souvenir de cette magistrature, à peine élue et déjà déclarée suspecte, décimée bientôt par le tribunal révolutionnaire ou chassée par le caprice des sections, ramenée en Thermidor, puis bannie par la réaction de Fructidor, renommée ensuite contrairement à toute loi.
pour subir en définitive les épurations de 1807 et de 1810.
Le pays était plus que las de cette instabilité, lorsque l'organisation judiciaire sur laquelle on va mettre la main, établit, malgré des fautes nombreuses et des erreurs blâmables, une magistrature que la Révolution de 1848 crut devoir respecter. Sans doute elle avait perdu de sa force morale dans les procès politiques, qu'il fallait lui enlever et donner au jury, mais elle offrait l'exemple de la tenue et des vertus privées, et elle distribuait la justice civile avec une science égale à son désintéressement.
Est-ce donc parce que la démocratie a depuis accéléré son mouvement ascensionnel qu'il faut dorénavant mettre la magistrature absolument à la merci du pouvoir? Sera-t-elle ainsi plus capable, plus honnête, plus Jaborieuse, plus indépendante? Ne faut-il pas redouter qu'une fois soumise à l'influence exclusive des députés et des sénateurs elle n'arrive tôt ou tard à être un instrument ?
Nous n'apprendrons rien à personne en disant qu'aucune digue n'a été élevée par nos lois constitutionnelles pour limiter la volonté des électeurs. Nos législatures sont toutes-puissantes; et sans vouloir établir de parallèle avec les
États-Unis ou la Suisse, il est certain que nous ne possédons pas les règles ou les cours suprêmes qui peuvent arrêter le despotisme des assemblées, s'il se produisait.
Avons-nous même à nous défier, comme nos aïeux, au lendemain de la suppression des parlements, d'un retour à ce qu'on appelait jadis les arrêts de règlement? Est-ce que les tribunaux cherchent à empiéter sur d'autres pouvoirs?
Assurément non. Quels arguments peut-on invoquer pour imiter des procédés révolutionnaires? Ce n'est, dit-on, qu'une question de personnel. Une question de personnel, quand le parti républicain gouverne sans conteste et qu'il a une majorité écrasante!
Nous cherchons vainement en effet d'autres considérations à l'appui de la suppression de l'inamovibilité. Prenons garde, au milieu de ces réformes incohérentes, d'altérer chez nous la notion même du droit et de dénaturer l'idée de justice! Relevons autant que nous le pourrons le respect pour le juge! Une démocratie pétulante et impressionnable, qui le même jour adore et brise ses idoles, a plus que toute autre société le devoir de défendre, bien loin de l'énerver, la liberté du magistrat.
Les événements auxquels nous assistons mettent à l'épreuve le caractère national et donnent encore plus crimportance aux questions créducation.
De la direction donnée à la jeunesse, à celle qui est destinée à jouer un rôle actif, dépendent nos espérances. L'enseignement secondaire, dans les trois dernières classes, de seconde, de rhétorique et de philosophie, était, il y a dix ans, pour les classes moyennes, le seul enseignement supérieur.
Au sortir du lycée, il est vrai, les connaissances devenaient spéciales; elles perdaient ce caractère général dont le seul but était la culture de l'esprit. La nécessité d'une carrière, d'un état entraînait vers les études pratiques. Mais, c'était à leurs trois dernières années d'études que les jeunes gens laborieux devaient, en entrant dans le monde, l'amour de la lecture, la justesse dans le langage, le bon sens dans l'appréciation des faits quotidiens, quaUtés précieuses qui donnaient à la bourgeoisie française une originalité qu'on eût vainement cherchée ailleurs.
QUESTIONS A l/OJinUK DU JOUR. 309
Qu'il rùi indispensable (.rinLroduire dans l'ancien programme de l'enseignement secondaire des modifications sérieuses, et d'y faire circuler un souffle vivifiant : qu'il fût surtout utile, par une réforme pédagogique, de faire aimer les lettres anciennes, de vaincre leur grand ennemi, l'ennui; c'est ce que demandaient les professeurs éminents de l'Université; et c'est un lieu commun que de rappeler les plaintes soulevées par l'abus de certains devoirs qui ne s'adressaient qu'à la mémoire, et les efforts mal dirigés de pauvres écoliers, victimes de méthodes surannées.
L'étude du français était particulièrement négligée. Les origines de la langue maternelle, son histoire, les chefs-d'œuvre du xvi" siècle étaient inconnus. De ce côté, il y avait presque unanimité dans les plaintes du professorat.
Que les langues vivantes prissent enfin une place plus importante dans les études, comme elles l'ont dans les exigences de la vie moderne, dans les relations commerciales et dans l'échange des idées, il n'y avait pas non plus à se plaindre. L^opinion éclairée exigeait le com- \ plément de nos programmes. C'était une ques- I tion de mesure. Mais donner aux langues vivantes, en dehors des écoles spéciales, une
importance égale, à celle des langues mortes, qui sont la clef du jugement, le gage de l'équilibre des facultés de l'esprit! les inquiétudes alors s'éveillent et les préoccupations sur les résultats d'un pareil système grandissent.
Qu'il y ait un grand nombre de lycées destinés à donner l'enseignement spécial; nous sommes trop de notre temps pour ne pas reconnaître les exigences de la démocratie. Le besoin d'être armé pour gagner sa vie est impérieux ; mais répandre uniformément ce programme d'enseignement, à ce point qu'il enlève peut-être aux dernières classes des lycées et particulièrement à la rhétorique son caractère exclusivement littéraire, ce serait une chose grave pour l'avenir de la jeunesse française.
On est frappé déjà, quand on examine les générations nouvelles, celles qui étudient le droit ou la médecine, on est frappé des lacunes que leur a laissé la différence des programmes. Ce n'est pas impunément qu'on altère ces grands chemins, solidement empierrés, où marchaient en se donnant la main, sans rencontrer les fondrières, sans se jeter dans les fossés, tous nos jeunes gens destinés aux carrières libérales. I/étude approfondie des chefs-d'œuvre de l'antiquité, l'importance qu'avait à leurs yeux,
(JUHSTIONS A i/o III) RE DU JOUR. 311
comme à coux de leurs maîtres, l'admiration des immortelles œuvres du génie grec, du génie latin, donnaient au bon sens une assiette, un sérieux qui n'excluaient ni les grâces de la jeunesse d'esprit, ni l'originalité du tour, ni les hardiesses de l'imagination.
La France a dû à cette instruction littéraire les qualités les plus rares, et ces qualités mises au service de la politique lui apportaient le sentiment du possible et du relatif et ne diminuaient pas les sentiments patriotiques quand l'honneur du pays était en jeu. Le sens littéraire cultivé dans la portion éclairée de notre démocratie a guéri des idées fausses et des chimères, en inspirant les plus saines discussions et les pamphlets les plus mordants. 11 est urgent, si nous ne voulons pas verser définitivement dans l'américanisme, de construire une digue à ce torrent de vulgarités qui envahit le théâtre, la presse, la conversation, et qui supprime le goût.
Puisqu'il n'y a plus de salons pour arbitres des élégances et du beau langage, fortifions du moins dans le jeune homme, par les humanités, les instincts élevés; s'il est impossible |t de revenir actuellement en arrière, si la tentative de réforme qu'on expérimente doit aller
jusqu'au bout, ne pourrait-on pas conserver dans quelques-uns de nos grands lycées de Paris une école de haute culture littéraire?
Qu'on permette à ceux qui croient qu'une aristocratie d'intelligences est nécessaire à la république pour former des politiques, des orateurs, des hommes de goût, qu'on leur permette, en face de l'enseigaement spécial qui va grandissant, de conserver dans quelques maisons d'éducation, ces classes de rhétorique et de philosophie, non plus avec les anciennes méthodes, mais avec les anciennes aspirations, ces classes toutes consacrées à l'amour des chefs-d'œuvre classiques, et qui étaient la meilleure des préparations aux batailles de la vie!
Qui pourrait s'en plaindre? Le niveau moral de la nation en sera-t-il abaissé? La république et la liberté n'ont rien à redouter d'Homère et de Tacite, de Virgile et de Sophocle, pas plus que de Juvénal et d'Aristophane. Et ce n'est pas un médiocre service que de persuader aux enfants qu'il y a un style et un langage propres aux gens bien élevés. La politique contemporaine elle-même n'a rien à y perdre.
La confusion des idées en politique n'a jamais été plus complète; chaque jour s'affaiblissent les ressorts de gouvernement, en même temps que diminue la confiance dans l'accord de la démocratie et de la liberté.
L'esprit public commence à être inquiet. Ce ne sont pas seulement les affaires extérieures qui pèsent sur l'opinion; elle est aussi surprise des progrès de l'intolérance dans les questions qui touchent à la conscience.
Il fut un temps où tout homme éclairé avait à prendre énergiquement la défense des incrédules et du libre examen. Ce temps n'est pas aussi éloigné de nous qu'il le paraît. Maintenant la réaction contre la foi religieuse prend partout de telles proportions, que c'est à la défense du rdroitdes croyants qu'il faut courir. Le plus haut degré de philosophie n'est pas de penser de |telle ou telle façon, c'est de respecter la coniscience religieuse d'autrui, sous quelque forme Ju'elle se présente : israélite, musulman, catho- Hiique, protestant, quiconque vit sur la terre de pance, a droit au respect et à l'observance de )s pratiques, et toute atteinte même indirecte
qui leur est portée est contraire à l'absolue justice et fournit un argument contre la République.
Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, on ne comprend pas que la présence d'un emblème religieux dans les prétoires et les salles d'assises ait pu être considérée comme une contrainte vis-à-vis des athées, ou comme la reconnaissance d'un culte d'Etat.
De même que la société française ne devint pas cléricale, lorsqu'après le concordat, on plaça,
sous le consulat, au fond des chambres ou se rend la justice, l'image du Christ, de môme son enlèvement qui vient d'être prescrit ne donne pas un caractère plus laïque à notre législation et à notre magistrature. On affligera dans ca pays des âmes religieuses; on prêtera à des critiques passionnées, on s'aliénera la chentele
catholique.
A quoi donc peut servir la civilisation, sinon
à la pacification et à la liberté ?
Un gouvernement appuyé sur le suflrage universel n'a pas le droit de commettre de pareilles inconséquences.
II est étrange qu'on s'écarte ainsi de jour en jour du véritable esprit du xvm' siècle. Les républicains de 1848 n'avaient pas failli. C'est
dans les hautes lignes de la Gonstiluante, avant les résistances, qu'ils allèrent chercher le véritable sens du mouvement qui, en 89, transforma si rapidement la nation. La Convention au contraire fut surtout un gouvernement de combat. On eût certes bien étonné les éminents légistes si dévoués à la société nouvelle qu'ils avaient fondée, si on leur eût dit qu'en introduisant dans le code civil, au titre des obligations, le serment judiciaire devant Dieu, ils violentaient la conscience; on eût bien étonné ces hommes de gouvernement qui, dans Tintérêt de la fortune publique, créaient à côté du serment professionnel, un autre serment, spécial aux fonctionnaires dressant des procès-verbaux faisant foi jusqu'à inscription de faux, on eût bien étonné ces illustres conseillers d'Etat qui réparèrent tous les rouao;es usés de Tadministration française, si les libéraux les eussent accusés de rétablir une religion officielle. Les Treilhard, les Tronchet, les Merlin de Douai, savaient qu'en dehors de toute appréciation du dogme les religions sont un fait social qui s'impose au pouvoir! Ils savaient qu'avec l'imperfection des moyens que possède le juge pour trouver la vérité, ce n'est pas trop de faire appel au sentiment le plus élevé parmi la majorité des justiciables.
C'est ce fait social dont tous les politiques ont tenu compte, quelles que fussent d'ailleurs leurs convictions personnelles; et le magistrat ne jugeait pas au nom d'une religion d'État, parce qu'au-dessus de son siège était suspendue une image positive de l'idéal.
En quoi pouvait-elle froisser les libres penseurs? Est-ce qu'on peut songer dans notre démocratie à contester le droit individuel de ne pas croire? Qui peut raisonnablement rêver le retour d'une théocratie triomphante? Notre société est définitivement laïcisée dans ses lois, dans ses habitudes, comme dans sa littérature et son gouvernement. Pourquoi dès lors ajouter à l'effarement visible des consciences religieuses?
Est-ce que des mesures législatives pourront, du reste, modifier des sentiments? Quelle erreur! Ce sont les livres qui sont venus à bout de l'intolérance et du fanatisme dans le dernier siècle. C'est méconnaître la notion véritable des devoirs de l'État, comme on le faisait autrefois, que de lui imposer des théories métaphysiques. Une éducation nous reste à accomplir dans les régions officielles : limiter et expliquer l'étendue du droit social.
Ce n'est pas peu de chose.
Pour bien des raisons, le pays commence à
se fatiguer. Dos symptômes do lassitude se manifoslent; no formons pas les oreilles aux plaintes (jui s'élèvent pour n'écouter que la voix des passions, et n'ajoutons pas rimprévoyance à l'oubli des leçons du imssé.
L'application de la loi sur l'enseignement secondaire des jeunes filles soulève les questions les plus délicates. Le règlement d'administration publique, le programme préparé par le conseil supérieur de l'Université, ne donneront des résultats sérieux et ne feront entrer dans les mœurs de la province ces graves innovations, que si l'esprit môme des réformes, dans leurs tendances et leur but, n'est pas sectaire.
A nos yeux, la loi du 21 décembre 1880, pour être utile, doit être une loi do progrès et non une loi de combat.
A la différence de renseignement primaire^
c'est une culture désintéressée de rintelligence
que recherche cette nouvelle institution, et elle
s'adresse par cela même à une autre portion
de la société française. Elevées jusqu'à ce jour,
soit dans l'intérieur de la famille, soit dans des
pensionnats, soit dans des communautés roli-
gieuses, les jeunes filles de la bourgeoisie ne seront, en majeure partie du moins, les élèves assidus des professeurs institués par TEtat, que si les parents sont assurés de l'impartialité et de la hauteur de vues des leçons. Il faut que le lycée de jeunes filles ne soit pas une machine de guerre. Il faut que l'instruction qu'on y reçoit soit la meilleure, la plus saine, la plus patriotique, et surtout la plus adaptée au rôle et aux devoirs de la femme. 11 faut que les maîtres soient plus instruits qu'ailleurs et se servent de méthodes moins routinières. Mais il faut aussi qu'ils n'apparaissent pas comme les représentants d'un système philosophique, comme les adversaires des croyances religieuses.
Il est possible que tel soit cependant le rêve de beaucoup d'amis de la loi du 21 décembre! Il paraît même que leur dévouement à sa propagation est en raison directe du caractère agressif que son application devra revêtir. Nous n'hésitons pas à déclarer que c'est une faute irréparable. Ils compromettent une cause autrement large, puissante et durable; ils augmentent ainsi les divisions déjà si nombreuses dans notre pays.
N'est-ce donc pas déjà un assez beau résultat
à rechercher que celui de fortifier et d'échiircr Tesprit des jeunes filles appartenant aux familles aisées? N'est-ce donc pas une assez noble mission que celle de leur apprendre la véritable histoire de France, de leur inculper le goût des bonnes lectures et d'assagir leur imagination sans la détruire? Une loi d'une portée aussi libérale ne sera-t-elle qu'un instrument entre les mains de partisans d'une doctrine étroite, où d'une fraction d'un parti politique? Là est le péril. 11 faut l'éviter. Autrement, une réaction emportera l'édifice à peine sorti de terre, et des années s'écouleront avant de pouvoir le reconstruire.
Nous voudrions que le tact, la mesure, ces qualités si nationales, fussent appliquées partout à l'organisation des cours. Cette œuvre sera facilitée si l'on s'oppose aux habitudes fâcheuses qui nous entraînent de plus en plus vers l'internat. Nous n'avons jamais dissimulé combien à nos yeux ce régime sera fatal à Téducation des jeunes filles. Nous n'avons, au surplus, ni un personnel administratif, ni un assez grand nombre de sous-maîtresses, préparées à cette difficile tâche.
Ces arguments décisifs ne suffisent pas, nous le confessons, pour imposer une opinion. Mais
riniernat étant à la charge exclusive des communes, beaucoup de conseils municipaux reculeront devant l'élévation du chiflre des dépenses. Il y a autre chose maintenant à faire que d'imiter simplements les couvents ou les lycées de garçons. Regardons les nations voisines, consultons leur expérience ! Le maire d'une de nos villes importantes a réussi, en encourageant la fondation de pensions particulières pour les jeunes filles éloignées du chef-lieu, à créer un collège d'externes, très fréquenté et en pleine voie de prospérité. Les élèves sont conduites aux cours, sont surveillées pour leurs devoirs et participent à la vie de famille. Que l'Etat distribue et facilite l'enseignement secondaire ; mais laissons l'éducation à la mère !
Certes, nous sommes, de toutes les façons, loin de ces années où, parlant de VEssai de son ami Thomas, Diderot disait que « pour écrire un livre sur les femmes, il fallait tremper sa plume dans les couleurs de Tarc-en-ciel et saupoudrer ses lignes avec la poussière des ailes d'un papillon ». On disserte tous les jours sans réticences sur un pareil sujet, et avec de la bonne encre. Du moins, quand il s'agit d'élever celles qui doivent être l'image la plus vraie de notre bourgeoisie honnête, spirituelle et éclai-
QUESTIONS A l'OIIORK DU JOUR. 321
l'ée, gardons-nous de l'assimilation avec l'enseignement des jeunes gens^ gardons-nous de la lourdeur et du pédanlisme, gardons-nous des couvents laïques !
Les aspects nouveaux que nous présente la démocratie sont de plus en plus différents de ceux offerts par la révolution de 1848.
A beaucoup d'égards, particulièrement au point de vue des questions sociales, un progrès manifeste a été accompli. Quelque large que soit la part à faire aux utopies, aux ferments de désordre créés toujours par les souffrances et les misères, il est certain que des idées économiques plus saines dominent la classe ouvrière. Les théories du droit au travail ont, à ce qu'il semble, fini leur temps. Les doctrines collectivistes ont sans doute des adeptes, mais le nombre en est encore relativement restreint, et, quoiqu'ils se remuent beaucoup, leur influence reste jusqu'à ce jour peu profonde. Les troubles si graves de Montceau-les-Mines, par exemple^ paraissent inspirés par le fanatisme antireligieux plus que par une école humanitaire.
Si rinstruction bien dirigée ne guérit pas des passions, des appétits et des entraînements, elle éclairera peu à peu les intelligences, assainira, nous Tespérons, le jugement et facilitera l'expansion des idées libérales, qui contiennent la solution la plus équitable des difficultés de l'avenir. Mais, sur bien d'autres points, les contrastes entre les deux époques sont saisissants. De nombreux incidents les révèlent chaque jour à l'observateur attentif.
La défaveur qui entoure, à l'heure présente, certaines renommées, n'est-elle pas, autant que le texte des manifestes et des discours, une marque en politique de ce dédain d'idéalisme, de cette sécheresse d'imagination et de ce tour pratique de l'esprit qui caractérisent les générations contemporaines?
La ville de Paris vient d'enlacer son nouvel hôtel de ville d'une ceinture de grands hommes. Plus de cent images de pierre se dressent autour du sanctuaire des libertés municipales, comme pour le protéger contre une autre invasion de Barbares. Cœurs héroïques, âmes de flamme, esprits charmants, presque tous sont là de ceux que Paris a aimés, de ceux qui l'ont aimé, qui ont vécu en lui et de lui. Nous ne pourrions les énumérer, depuis Molière, Vol-
QUESTIONS A l'ordre DU JOUR. 323
taire, Lavoisior, Turgot, Railly, jusqu'à Paul- Louis Courier, Auber, Berryer. C'était une noble pensée que ce panthéon de statues, enseignant, au peuple (jui passe, Tart, l'histoire, l'éloquence, les grandeurs morales et patriotiques, sous la forme des plus illustres citoyens.
Mais n'est-on pas en droit de s'étonner de ne point voir Lamartine debout sur son socle, au milieu de ses égaux ? N'a-t-il pas, lui aussi, servi et honoré glorieusement la France et Paris? Méritait-il l'oubli?
Certes, s'il est un homme de 1848 digne d'être représenté par le bronze ou le marbre, sur cette place aux harangues, n'est-ce pas celui dont l'éloquence a été l'une des séductions de son temps, celui qui a tenu tête à l'anarchie déchaînée, celui qui, dans un moment de démence où les masses foulent au pied tout devoir social, leur lança, sur cette place même ces paroles : « Le drapeau rouge n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple, tandis que le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la hberté de la patrie ! »
N'est-ce pas Lamartine qui, le premier, a voulu montrer au monde l'idéal d'une république progressive et pacifique, devenant par
nécessité et par raison le seul régime possible avec la démocratie française ? Ingrats que nous sommes^ rassasiés de nos gloires, faut-il nous rappeler que notre jeunesse a été enchantée par ses beaux vers, les plus mélodieux et les plus tendres qui soient tombés des lèvres humaines? faut-il répéter que, même dans les dernières années lugubres de sa vie, si loin des Méditations et du Voyage en Orient^ pour suffire à une improvisation fiévreuse, sans choix et sans mesure, le grand prodigue n'avait pas encore épuisé tous ses dons? car rien ne lui a manqué; il a connu toutes les épreuves et toutes les fortunes; il a tout expié. Et cependant, même quand il assistait à sa propre ruine, il portait encore dans les gestes, dans le regard une noblesse et une grâce indéfinissables. Pauvre homme de génie qui ne sut jamais calculer, ayant toujours la main ouverte au bienfait, et qui, pendant quai'ante ans, fascina les âmes! non, il ne méritait pas l'oubli I Nous n'oserons pas parler d'exclusion. Il est impossible qu'on ait un instant songé à effacer son nom, si son nom a été prononcé. On n'a pas pensé à lui, voilà tout.
N'avions-nous donc pas raison de dire que les tendances d'esprit s'éloignent de plus en
QUESTIONS A l/OUDUE DU JOUIl. 325
plus do eu (lui fui l(i caractère principal (1(3 la révoluliou (le 1848! D'un exc(js, il ne faudrait pas tonibei' dans un autre. Quand celte confiance absolue dans la grandeur de l'idije républicaine a eu pour organe la haute poésie unie à la souveraine élo(|uence, même quand elles se seraient égarées, on doit s'en souvenir; et, puis(]ue les statues de Ledru-Rollin et de Gavaignac se trouvent réunies au pied de l'hôtel de ville, ne pas y placer celle de Lamartine, est plus que de Tostracisme.
Il n'est peut-être pas sans intérêt, à la veille du jour où la loi sur la laïcité et l'obligation de rinstruction primaire va être appliquée, de connaître les résultats produits par des dispositions législatives analogues dans un pays voisin du nôtre, rapproché de lui par la langue et par le code civil, la Belgique. Un document important ne peut être passé sous silence. Nous voulons parler de l'enquête parlementaire ordonnée par la Chambre belge, le 23 juillet 1880.
La loi sur l'instruction primaire, présentée par le cabinet Frère-Orban et votée à quelques voix de majorité, à la date du 1"' juillet 1879.
A beaucoup d'égards, elle est moins radicale que la loi française. La gratuité n*est établie que pour les enfants indigents; le principe de l'obligation n'est pas édicté, mais les comités, nom- m mes par les conseils municipaux, doivent em- J ployer tous les moyens de persuasion propres à déterminer les parents à envoyer leurs enfants à l'école, réclamer au besoin l'assistance des patrons et des chefs d'industrie. L'inspection ecclésiastique est supprimée et l'enseignement religieux laissé au soin des familles ; toutefois, un local, dans l'école même, est mis à la disposition des ministres des cultes pour enseigner le catéchisme, soit avant, soit après l'heure des classes. La nomination des instituteurs communaux est attribuée au conseil municipal; mais les candidats doivent sortir de l'un des établissements de TEtat. Quant aux livres destinés aux écoliers, ils sont examinés parle comité général de perfectionnement et approuvés par le gouvernement.
Les écoles normales belges, placées exclusivement sous la direction immédiate de l'Etat ont été portées à douze : huit pour les instituteurs, quatre pour les institutrices, non compris les cours normaux annexés à des institutions d'enseignement moyen. Enfin, un corps d'ins-
pocleui's, iioiniiirs après exaiuoiis par lo niiiiislrc, surveille les écoles eL le i)ei'sorinel enseignant.
Telles sont les prineipales dispositions de cette loi.
Elle a amené entre les deux partis (]ui se disputent le pouvoir en Belgique, le parti libéral et le parti catholique, une lutte ardente, sur tous les points du territoire, lutte qui est loin d'avoir un terme.
Nous n'avons pas à en suivre les principales phases. La foi religieuse est extrêmement vive dans les Flandres et les associations catholiques y sont puissamment organisées. Il nous suffira de dire que, dès 1880, toutes les communes avaient au moins une école libre.
Les esprits étaient tellement excités que la commission parlementaire, chargée de faire Lenquètc, crut devoir expliquer publiquement l'objet de sa mission : « Un trouble profond, disait-elle, a été jeté dans les relations sociales, publiques et privées ; des hautes sphères du Parlement, la lutte entre l'Eglise et TEtat est descendue jusqu'au foyer domestique. » Les commissaires ajoutaient que des actes de rébellion, des persécutions individuelles ou collectives, des excès de pouvoir, des abus d'au-
torité, (les actes d'inliiimanité avaient été dénoncés à la tribune et dans la presse, à la charge tantôt du clergé, tantôt des administrations publiques. Il s'agissait donc de constater les faits, leur nature, leur gravité, leur nombre, de rechercher s'ils avaient été, comme on le prétendait, l'expression d'une résistance légitime à des résolutions attentatoires à la foi des citoyens ou s'ils ne constituaient pas plutôt des tentatives d'usurpation sur les droits des Chambres et du gouvernement.
Cette enquête a eu lieu au moins dans quatrevingts cantons. Les résumés que les journaux ont publiés, quoique incomplets, ne laissent pas l'attention indifférente en France. Ce dont on peut cependant se féliciter, c'est du développement extraordinaire que cette concurrence passionnée a donné à l'instruction primaire. C'est elle qui a profité des rivalités, et si utilement, qu'on a pu affirmer que la Belgique s'élevait au premier rang des nations oi^i l'enseignement populaire est le plus perfectionné.
Les épreuves pour l'obtention des brevets sont devenues très sérieuses; h) service de l'inspection a été réorganisé ; les locaux scolaires, créés récemment par l'Etat, sont plus salubres, i)lus aérés, mieux ;ip[)ropriés à leur
gil KSI'IONS A I/OU DUE DU JOIJU. 3;>9
(losiinali(jii. L'cllorI en un mol, a clù (îonsidérablo.
Le ('lei'i;c bel^e, de son côté, aidé par des libéralités et des souscriptions, défend pied à pied le terrain en lamé chaque année. 11 n'avait pas, lors de la promulgation de la loi, un personnel prêt partout, ni des écoles partout convenables. Il a cru devoir se servir, pour sa défense, d'armes qui, dans la majeure partie de la France, seraient aujourd'hui vite émoussées : refus des sacrements, interdiction aux curés d'aller enseigner le catéchisme dans les locaux occupés par les instituteurs et les institutrices communaux.
Si les récits relatés dans les journaux sont exacts, la bataille se poursuivrait même à travers les questions d'économie domestique. Dans plusieurs communes les négociants appartenant à Tua des partis, mis à l'index par l'autre, ne peuvent servir que la clientèle de leur camp. L'esprit railleur et gai de la race française aurait bien vite, des deux côtés, mis fin à ce genre de combat peu sanglant. 11 se terminerait chez nous par des chansons et des épigrammes. Mais, en Belgique, il indique l'ardeur des combattants, et, quand il se transporte dans les mille détails de la vie privée, il prouve même
(le vieilles animosités de race. Les familles elles-mêmes sont intérieurement désunies, et il ne faudrait pas croire que de pareilles querelles fussent, à un moment donné, sans péril pour l'unité patriotique.
La France ne présente heureusement pas ces deux lignes nettement distinctes et creusées jusqu'au fond. Sans doute, les violents s'efforcent de couper en deux notre nation. Nous ne pensons pas qu'ils réussissent. Les idées de tolérance et de liberté sont encore représentées par un parti puissant à qui nous ne donnerons pas un nom spécial, parce qu'il comprend tous ceux qui savent en pratique faire la part des droits de l'État et des consciences religieuses, tous ceux qui, éclairés par l'expérience et le bon sens, savent que, dans ces longs conflits entre deux esprits contraires, le rôle du gouvernement est de chercher les moyens de pacifier et d'élever les caractères et les âmes. La politique intérieure n'est pas autre chose que la recherche dans notre démocratie libérale d'un modiis Vivendi durable et ne portant atteinte à aucune conviction. Certes, déchaîner les passions et les servir sera toujours plus populaire et plus facile; mais le devoir des hommes d'Etat est, en comprenant leur temps, d'avoir pour princi-
pale préoccupation d'assurer à cluujiio citoyen, à chaque père de famille Texercice le [)lus complet possible des libertés nécessaires. Il suffît de prendre garde qu'aucune atteinte ne soit portée à la sécurité et à la grandeur du pays.