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La magistrature française subit en ce moment une dure épreuve. Elle assiste à l'élaboration d'une série de projets qui, au lieu de la grandir et de la fortifier aux yeux: des justiciables, ont pour but, direct ou indirect, sa mort.

La base de ces réformes aurait du être, en assurant un meilleur recrutement de magistrats, d'en diminuer le nombre, de mieux les rétribuer, de leur enlever toute affaire se rattachant à la politique pour la confier au jury, et de fortifier Tinamovibilité en mettant une borne aux désirs immodérés de changement de siège. Le terrain était préparé pour édifier une loi qui correspondît aux besoins de la démocratie, et qui fût aussi une digue contre ses entraînements. Le radicalisme, en votant le principe de l'élection, sans en voir du même coup d'œil les conséquences et sans indiquer les moyens d'une organisation puis-

sanle et pratique, a rendu difficile l'œuvre gouvernemenlale.

Il est, du resle, certaines lois dans lesquelles l'initiative parlementaire ne peut se substituer complètement à l'action ministérielle; et, si à cet obstacle général se joignent des vues confuses ou des opinions mal équilibrées, la réforme alors est pour longtemps compromise.

Entre deux principes en lutte : l'élection ou l'inamovibilité, il faut savoir résolument choisir. Il n'y a pas, en cette matière, de solution intermédiaire acceptable.

Sans doute l'absolu, dans ce qui est beau et juste, mérite nos efforts; mais, comme nous ne pouvons l'atteindre, il faut savoir nous contenter de l'à-peu-près des choses humaines. Si les haines personnelles ne nous aveuglaient pas, nous reconnaîtrions que dans un pays de suffrage universel, centralisé et pétri de traditions romaines, il faut fortifier l'indépendance du juge, après avoir su le choisir avec discernement et s'être assuré de son honorabilité et de sa capacité.

L'élection, même à deux degrés, n'assurerait pas la valeur spéciale et technique; elle n'assurerait pas toujours, dans un temps où les caractères ne sont pas à la hauteur des devoirs.

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la cerliliult) do conviclions ié[)ul)licaincs; elle no compterait pas avec les divisions et avec les revirements d'imagination, dans un pays mobile et vite désabusé. L'élection donnerait chez nous au magistrat une couleur, un drapeau. Oui peut dire que la jurisprudence no sombrerait pas dans les conflits entre le juge et les électeurs? Nous sommes par excellence la nation du droit : nul ne se plaint de la justice civile. Ne portons pas légèrement atteinte à ce patrimoine précieux!

Le mal le plus grave, à nos yeux, est la rage du déplacement, la préoccupation de Tavancement. Quelle erreur de croire que la République a devant elle des ennemis irréconciliables dans la majeure partie du personnel judiciaire! C'est bien peu connaître la nature humaine. A part quelques exceptions que la mort et la limite d'âge atteignent tous les jours, combien ne demandent qu'à faire leur preuve de dévouement!

Ce sont les conditions d'entrée et d'avancement dans la carrière qui devraient être l'objet de nos réflexions. Les documents ne manquent pas pour arriver à une solution législative digne de cet important problème. Mais il faut l'aborder, Tesprit dégagé de préventions,

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en connaissance de cause, et après avoir étudié, comme on dit, tout le dossier. Quant à se contenter pour toute réforme judiciaire d'inscrire sur son drapeau : l'élection de la magistrature, non seulement ce n'est pas un progrès, mais c'est un leurre; c'est jouer avec ce qu'il y a de plus sacré dans une société, c'est enlever la confiance dans la justice.

Voilà pourquoi tout projet de loi, inspiré seulement par une pensée de conciliation entre deux idées opposées, ne nous paraît pas devoir satisfaire les partisans des deux doctrines. Une œuvre d'un jour ne peut vraiment pas sionner les esprits élevés. Le pays se lassera des petites choses. Il n'y a aucun inconvénient à lui parler de haut, dùt-on ne pas réussir à se faire entendre sur-le-champ.

Nous revenons encore à notre enseignement secondaire; son avenir doit préoccuper ceux qui s'efforcent de relever dans le pays des qualités possédées par lui au plus haut degré et que des tendances exagérées vers Tes prit utilitaire pourraient affaihlir chaque jour.

Les améliorations entreprises depuis la fon-

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dation de la République en faveur du personnel (les lycées sont absoluineiU jiisliliées. Jamais les itrofesseurs, en etï'el, n'ont été plus instruits, plus animés de sentiments patrioliiiues. Jamais corporalion n'a réuui connue rUuiversité un groupe aussi nombreux d'esprits d'élite et autant de fonctionnaires dévoués à leur tâche. L'Ecole normale supérieure, vivifiée par le souille de M. Bersot, reste le foyer le plus actif (Vétudes et de recherches. La critique, grâce aux derniers directeurs, a renouvelé dans cette illustre maison les traditions et les méthodes. Les instruments ne manquent donc pas pour donner aux jeunes gens des classes moyennes une instruction littéraire proprement dite.

Ce que nous redoutons, c'est de voir relégner au second rang la connaissance des œuvres les plus exquises laissées par les poètes, les orateurs, les historiens et les morahstes de l'antiquité. Ce que nous redoutons, c'est le succès dans l'enseignement secondaire de cette doctrine toute commerciale : « A quoi cela sert-il? »

11 fut un temps, assez proche de nous, où nos lycées étaient de petites Universités élémentaires. On en sortait, grâce à cette première

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éducation 1res complète, capable de devenir par ses seules forces tout ce que la nature voulait; on avait emporté le désir d'apprendre, tandis qu'on part avec le désir d'oublier.

Nous mettons en dehors de nos réflexions cette partie de la jeunesse chez qui le lycée n'est qu'une préparation aux écoles spéciales du gouvernement. Pour ceux-là, toute question qui n'entre pas dans le programme est nécessairement écartée. L'esprit est enfermé dans des formules. Tout travail désintéresst prend du temps et est regardé comme stérile. Nous pensons surtout à cette foule de jeunes gens, destinés aux carrières qu'on appelle libérales ou qui suivent les cours du lycée parce que leur famille riche ou aisée veut de bonnes études.

On a remarqué, bien avant nous, qu'il était sorti de nos classes de rhétorique une succession non interrompue de générations, non pas savantes, mais amies du savoir et portées aux plaisirs de Tesprit, sans avoir de pédantisme. Nous étions le pays du monde où cette éducation était le mieux donnée, et peut-être le mieux reçue. Elle était favorisée par la tournure naturelle de notre esprit et par ces caractères si communs parmi nous où rien

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n'excelle, iii.iis où le bon sens est souverain, (rélnit, ce tempérament moral, que signalait à Fontanes son meilleur ami Joubert, et qui donnait naissance, en France plus qu'ailleurs, à ce grand nombre d'bommes de mérite, qui remplaçaient rbonnèle bomme du xvii'' siècle.

Oui ne se rappelle, en province, ces médecins, ces avocats, ces magistrats,cette bourgeoisie retirée du commerce vivant modestement de revenus acquis par le travail et l'épargne? Ils avaient gardé le goût des livres, le respect de l'esprit, la passion des idées justes. Ce n'était pas dans la nation la partie la moins sérieuse, la moins originale; elle exerçait, quand il fallait, une influence légitime et constituait une réserve libérale dans laquelle se recrutaient en partie nos corps électifs.

Qu'on ne croie pas que ces administrateurs, ces bommes d'affaires qui savaient Horace et Virgile, ces juges, dont les arrêts si précis et si clairs dans leur belle langue juridique sont des modèles, ce barreau amoureux de la forme oratoire, ces médecins qui lisaient la correspondance de Voltaire, ne fussent que des théoriciens. Ils connaissaient aussi bien leur temps que le cœur humain; ils défendaient courageusement dans la Ilévolnlion française

tout œ que la démocratiâ doit revendiquer et ils n'en détestaient que les crimes. Sans doute, il y avail, comme aujourd'hui, beaucoup de mauvais élèves; mais les bons, avec leur forte culture littéraire, étaient meilleurs.

Les Iransformations économiques de la société contemporaine ont rendu nécessaire un enseignement spécial. Il est installé dans nos lycées à côté de l'enseignement classique. Nous ne voudrions pas voir le premier se substituer peu à peu au second dans les opinions et les habitudes du pays. Ces choses, qu'on croit aujourd'hui inutiles, elles forment seules le jugement, et apprennent à distinguer, dans la vie politique, ce qui est possible de ce qui ne le sera i a mais.

En présence des vulgarités qui nous enveloppent et qui atteignent le goût public, bien loin de vouloir diminuer le culte des anciens, l'adoration pour cette Grèce, d'où nous est venu, avec la beauté, tout ce qui est délicat et fin, nous sommes de ceux qui croient désirable de réserver, à Paris et dans nos grandes villes, quelques lycées pour renseignement secondaire où la jeunesse française serait élevée à goûter la sagesse antique et à sentir les grâces athéniennes, et non pas seulement

ni;i:sTioNs a i/ouduic du .10 un. :V.V.\

celle jounesso dcsliiiéc à rof'rul(^,r ri^^cole iioiiiiale suiiéricure, muis aussi (jU(^l(]iies-iins (k; ces cnfaiils appelés à devenir siiiiplemenl, comme disait M. Tliiers, de [)elils ])ourgeois. Aux sources toujours fraîches des œuvres immorlelles se trempent les âmes Oères, éprises de grandeur et de liberté pour la patrie. La République n'en aura jamais assez.

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