Études de chant grégorien
Est-il rien de plus ennuyeux pour celui qui ne voudrait désobliger personne que d'être contraint de retirer à un ami la chaise qu'il lui avait procurée, au risque de le faire s'asseoir par terre ? Tel est mon cas, et le lecteur va pouvoir en juger.
Il y a vingt-cinq ans environ, je fus initié par Dom Pothier à l'étude du chant grégorien. Dix ans plus tard, je publiais un livre intitulé : Rhythme , exécution et accompagnement du chant grégorien. J'y avais exposé une théorie du rhythme qui me paraissait ingénieuse et vraisemblable. Elle donnait surtout satisfaction à ce désir de préciser minutieusement le rhythmegrégorien ; désir qui m'obsédait alors, comme il en a depuis obsédé beaucoup d'autres. Le siège que j’offrais d’ailleurs avec une certaine bonne humeur était fort commode. Beaucoup voulurent s’y asseoir et, plutôt que d’aller chercher au loin, en firent une place de tout repos. Jugez de leur ennui et du mien, maintenant que je
viens leur ôter brusquement leur chaise et leur dire : « Ma théorie n’est pas solide, elle craque en plusieurs points ; si vous appuyez tant soit peu, tout cassera. » C’est qu’en cfi'et je ne me dissimulais pas les côtés faibles ou encore obscurs de mon travail. Ce fut le motif qui me décida, malgré les instances des libraires, à ne pas rééditer ce livre déjà rare depuis quelque temps. Je crus préférable d’attendre du progrès de la science et du temps, une confirmation, un complément et des modifications plus ou moins profondes.
Peu après l’apparition de mon ouvrage, ma théorie du rhythme fut reprise par la Paléographie de Solesmes et plus tard appliquée dans les éditions avec signes rhythmiques. J'eus alors l'espoir de voir démontrer ou rectifier les principes que j’avais exposés aux plainchantistes, d’ailleurs sans aucune intention de les leur imposer en criant : « Crois ou meurs. » Mais en y regardant de près, j’ai constaté, ainsi que beaucoup d'autres, que, malgré des études fort intéressantes, les publications faites par le H. P. Dom Mocquereau n’ont pas donné sur la question du rhythme grégorien ce qu'on en pouvait espérer. J’y retrouve bien toute la théorie dont je me reconnais l'auteur ; mais si je n’en récusé pas la paternité, je crois que l’enfant a singulièrement dégénéré ou qu'on me l’a changé en nourrice. Cette théorie
en effet me parait, ainsi qu’a d autres, exagérée par des formules trop absolues et des applications trop strictes, souvent même contestables. Maintenue au point de vue très exclusif où je 1 avais laissée, elle ne me semble pas maintenant mieux prouvée ; parfois même elle est étayée avec des arguments absolument erronés. En résumé, nonobstant un grand luxe de citations, démonstrations avec dessins, planches coloriées, gravures, signes rhythmiques, etc., comme on en voit dans la Paléographie, la théorie du rhvthme n aguère progressé. Faut-il s en étonner ? Nullement, car ni l'ardeur pour la science, ni la sagacité n ont manqué aux rédacteurs de la Paléographie ; mais dans ce champ spécial d études on peut dire que c’est le fond qui manque le plus. Puis (je 1 ai dit) ils se sont hypnotisés en face de principes trop exclusifs et d'un point de vue trop systématique.
Je vais reprendre la théorie formulée dans mon ouvrage que Dom Pothier avait loué hautement, tout en me laissant la responsabilité de certains points. Dom Mocquereau et d’autres avec lui ont pris à la lettre mes principes pour en faire le Credo de leur enseignement. Mille excuses a tous; mais je veux être loyal en indiquant ce qui dans ma théorie me parait certain, ce qui ne dépasse pas les limites d'une probabilité plus ou moins grande, ce qui enfin ne semble pas suffisamment
appuyé. Ce n’est donc pas un cours de chant grégorien quej'olfre au public, mais une série d’études où, sans éviter les indications pratiques qui se présenteront naturellement, je veux surtout examiner le sens et la valeur des principes ou règles d'exécution. Puissé-je donner au lecteur sur cette question du rhythme grégorien, qui a déjà tant fait noircir de papier, une idée juste de ce qui est acquis, de ce qu’on peut attendre, enfin de ce qu'on ne peut exiger ou y mettre sans risquer de se fourvoyer.