CONCLUSION
C’est avec une grande tristesse qu’à la fin de ces études nous jetons sur leur contenu un regard d’ensemble, alors que notre pensée se reporte inévitablement vers le passé. Tant de fois le nom de Solesmes est venu sous notre plume ravivant des souvenirs à la fois délicieux et tristes ! Combien parmi nous ont reçu à la célèbre abbaye une cordiale hospitalité, ont eu avec les savants religieux ces longues et fréquentes causeries où instinctivement nous nous faisions disciples, pendant qu'ils devenaient maîtres. C’était l’histoire, la liturgie, l’art, le chant sacré, les offices qui remplissaient ces journées délicieuses, llélas! Quoniamquae pcrfecisti destruxerunt, dit le Psaume. L'homme ennemi a tout dévasté au dehors et pourtant il a fait plus encore : Superseminavit zizaniam.
La gloire de D. Guéranger, après sa magnifique restauration de Lunité liturgique en France, semblait devoir être un palladium. Son œuvre allait
trouver son complément clans la restauration du chant liturgique opéré par Dom Pothier. Rien n’y a fait. Pourquoi faut-il que nous devions dire : la nouvelle école de Solesmes? Sans nul doute, j’estime beaucoup le R. P. dom Mocquereau, travailleur infatigable, de grande volonté et passionné lui aussi pour la restauration du chant liturgique. Mais que je regrette de le voir si éperdument épris d'une théorie que j’avais proposée sous l'influence d'idées qui me semblent aujourd'hui inexactes! Il est vrai que les théories ne sont pas toujours bien méchantes et que le public en laisse plus qu'il n'en prend. Aussi le désaccord dont j'ai vu les commencements à Solesmes même, alors que D. Pothier y résidait encore, n’eût pas été bien loin, vu le caractère si conciliant et si peu com batif du R m0 Abbé. Le malheur est que la nouvelle école a poussé jusqu’au bout. Convaincue que la rhythmique grégorienne était à trouver et que cette théorie était la vérité complète, elle en a fait l’application stricte, jusqu'à la notation usuelle. Dans les préfaces des livres choraux, dans les brochures, dans la Paléographie , dans les conférences et les congrès, elle a propagé cette théorie. C’était son droit. Elle l’a fait sur un ton, je ne dis pas convaincu — la conviction ne déplaît à personne — mais sur un ton qui formulait ces principes comme la vérité absolue et indiscu-
labié. On a I impression très nette que la nouvelle école de Solesmes revendique la direction du mouvement de restauration, et qu’elle seule prétend avoir compétence et autorité pour parler. Qu est-il arrivé ? G est qu à propos de l'édition vaticane s est enfin produite l’explosion d'un sentiment longtemps contenu, que d’autres, aussi bien (pie moi, connaissaient depuis plusieurs années. Savants et artistes n'entendent pas, en effet, accepter les théories de Solesmes en disant ; Magister dixit; ils 11 e veulent aucunement laisser imposer au public, qui accepte de confiance ce (pi 011 lui présente en cette matière, des éditions basées sur une théorie qu’ils ne trouvent pas suffisamment établie, tant s’en faut.
ht ni les brochures, ni les commentaires plus ou moins habiles des décrets, ni la multiplication des éditions, ni 1 antique renom de Solesmes, ni enfin l’appui d’un éditeur puissant et d'ailleurs très honorable, 11 e suffiront à imposer silence, lout ce qui viendra de Solesmes sera reçu avec 1 attention que méritent les travaux d’hommes érudits et laborieux, je dirais avec la sympathie (ju éveille en tant de cœurs ce nom si cher, mais tout sera examiné, approuvé ou rejeté comme il conviendra. Chacun pourra prendre l’initiative d étudier telle question sans attendre que le mot d ordre vienne de Solesmes, comme si Solesmes
avait seul droit d'enseigner. Voilà la vérité sur le mouvement que le R. P. Mocquereau croit être une «campagne ». 11 affirme dans la brochure : « Le Décret du l i février , etc. » que les Bénédictins (1) étaient aux premières places pour voir et apprécier le courant d’opinion »... Comment se fait-il qu’ils n’aient pas connu ce courant de réaction que je signalais tout à l’heure? C’est la Scola cantorum de Paris toute entière, c'est l'Ecole de musique religieuse de Malines, c est \\ agner de Fribourg, Widor et Sain-Saëns, c'est l’Ami du clergé, la Revue de Grenoble, celle d'Arras, ce sont des membres de la commission pontificale, et tant d'autres individualités ou collectivités qui rejettent les théories rhythmiqües de la nouvelle école de Solesmes. Pourquoi les traite-t-il « d’infime minorité », alors qu'ils ont dans l’art musical et la science du plain-chant une notoriété si justement méritée? Supposé qu'ils soient le petit nombre (ce qui est à démontrer), c’est le cas d'appliquer l’adage : non numerantur sed ponderantur. Vais, aussi ont travaillé, réfléchi, attendu ; eux aussi ont des manuscrits et ont fait dans la musique ancienne des travaux remarquables.
(1) Lesquels? Car il y a plus d’une abbaye bénédictine où I on s’occupe aussi de chant et où fréquentent les grégorianistes et les musiciens qui n'ont jamais fait contre la notation traditionnelle les plaintes dont il parle.
Cette opposition n'est pas personnelle, elle ne vise que les doctrines. Si l'on s'obstine dans cette voie, je crains beaucoup que la restauration grégorienne ne soit compromise, bien plus que par l'insuffisance prétendue de la notation traditionnelle.
Ce fut déjà une faute que de lester la Paléographie de dissertations sur le rhvthme et jusque sur P accompagnement du plain-chant. Cette reproduction phototypique des manuscrits était une publication de première valeur et d’inappréciable utilité. Aussi Pavais-je encouragée et propagée avec zèle. Elle a perdu singulièrement de sa valeur et de son crédit par ce mélange de documents et de théories personnelle^, plus ou moins discutables qui n’y sont pas à leur place. D'autres plus autorisés que moi Pont fait savoir à Soïesmes. Et maintenant les éditions rhythmées avec leurs variations vont accroître le mai.
Je prévois des études en diverses branches de la musique dont les résultats ruineront ce qui reste d’autorité à cette nouvelle école et à scs théories. Je crains en un mot que l’on n'applique à la restauration grégorienne telle que la veut le R. P. dom Mocquereau, le jugement que M. Gevaert portait déjà sur la Paléographie et ses études! « Cette méthode d'investigation sous une apparence d'exactitude rigoureuse est en
réalité aussi peu scientifique que possible » (Mélopée antique. Introduction).
Je ne puis mieux conclure cet opuscule qu’en citant les paroles du D r Wagner qui résument fort bien ma pensée. « C’est le grand mérite du K m0 Dom Pothier d’avoir rendu au monde catholique avec la mélodie traditionnelle, la manière traditionnelle de l’exécuter. Les bases jetées par cet homme providentiel ont été acceptées par tous ceux qui pratiquent le chant grégorien. Parmi les nouveautés que quelques-uns de ses successeurs ont voulu ajouter à sa pratique — je ne dirai pas son système, car il n’en a jamais eu et c’est là son grand mérite — il en est qui peuvent être utiles, d’autres sont dangereuses, d’autres enfin manifestement fausses et arbitraires. (Préface de l'accompagnement du Ky riale.)