QUATORZIÈME ÉTUDE
Art et Archéologie
Il n’est pas sans utilité de compléter ces Etudes sur le chant grégorien en expliquant aux lecteurs, qui ne connaîtraient pas la question, comment il faut entendre la restauration de ce chant, non plus quant à son exécution, mais quant au texte meme de ses mélodies. La rédaction de l'édition vaticane a été l'occasion de certaines divergences que d’aucuns ont mal à propos jetées dans la presse pour conquérir à leurs idées le grand public. La chose est facile. Il suffit de formuler en termes simples une proposition qui est censée résumer la question, et le public, ravi d'être introduit dans les arcanes de la science et d’y comprendre quelque chose, ne manque pas d'adopter les idées dont on l’a fait juge. Mais il arrive maintes fois qu’en voulant résumer et vulgariser, on pose assez mal la question et que Ton supprime en partie les données du problème. C’est ce qui a lieu dans le cas présent. « Pour restaurer le chant grégorien, diton, il faut remonter aux sources les plus anciennes,
qui sont les plus pures. » N'est-ce pas simple et vrai ?
Orchestrez maintenant ce thème d’un boniment sonore sur la science paléographique, les méthodes de travail, l'étude comparative des manuscrits, le lecteur ne rêvera plus que parchemins vénérables, hiéroglyphes mystérieux, science profonde comme le puits de la Samaritaine duquel l'Évangile nous dit : « et jmteus altus est, neque in quo haurias habes ; » ce qui fera soupirer le pauvre lecteur, comme jadis le personnage de Molière :
« Oh ! mes parents, que je vous en veux de ne m avoir pas fait instruire ! »
Essayons de suppléer les parents et d'instruire le lecteur du véritable état de la question.
La restauration du chant grégorien est sans doute affaire d’archéologie, mais aussi affaire d'art. N'y eût-il que le point de vue archéologique, la solution n’est pas si aisée, ni si simple qu’on pourrait le croire.
Vous voulez remonter aux textes les plus anciens? Jusqu’à quelle époque? — Jusqu’à saint Grégoire, si possible. N’est-ce pas le cas de rappeler le sage programme de Charlemagne : « Itevertimini vos ad fontorn S. Gregorii ?
— Pardon; Charlemagne modernisait en ne remontant qu’à saint Grégoire, et sûrement on lui eût reproché de ne pas remonter aux plus anciens
textes, de méconnaître les droits de l'antiq uité, etc... Car il y a plus ancien que saint Grégoire. Celui-ci n’a fait que centoniser, c’est-à-dire compiler en ordonnant, corrigeant, régularisant des mélodies dont un grand nombre sans doute existaient avant lui. Ce qui fait que saint Grégoire lui-même mérite d’être vitupéré par les archéologues pour ne s’en être pas tenu aux textes primitifs, et que Charlemagne tombe sous le même blâme en n’allant pas jusqu'au bout, al fondo.
Fort bien, mais comment aller au bout? Dans l’état actuel de la science nous n’avons pas de documents pour remonter au-delà de saint Grégoire. C’est déjà une époque respectable ; et, après tout, on ne peut être plus grégorien que saint Grégoire, Pour en rabattre de quelques siècles, on ne devient pas trop moderne. — Soit; mais vous ne planterez pas là votre tente et allez être obligé de descendre encore le cours des siècles. — Comment? — Vous partez de saint Grégoire ? Avezvous l’Antiphonaire authentique du grand Pape? — Non, mais des copies subséquentes, d'une concordance parfaite, d'une...
Fort bien, mais tous ces manuscrits de notation neumatique ne sont intelligibles qu’avec une traduction postérieure de plusieurs siècles. Cette notation neumatique aperlo-campo , c’est à-dire sans portée musicale, est une notation mnémonique,
une sorte de graphique de la mélodie pour la rappeler à qui la savait et pour aider à son interprétation Ils aidaient, dit Gevaert, à reconnaître la mélodie, mais ne la faisaient pas connaître.
Or, quand Gui d’Arezzo nous donna son Antiphonaire avec la portée musicale, ce n’était déjà plus le vénérable et sacro-saint texte primitif, ni même Tassez respectable chant de Charlemagne. Des modifications notables et nombreuses étaient survenues au cours des temps, et par le fait même de la notation guidonienne. Cette merveilleuse invention de la portée avait diatonisé absolument les mélodies liturgiques. Certains intervalles chromatiques dans les passages mélismatiques ne pouvant plus se traduire dans la nouvelle notation, avaient disparu et étaient remplacés souvent par des notes unissonnantes.
Des modifications modales s’étaient introduites dans la texture des pièces et des altérations nombreuses en avaient parfois complètement changé la physionomie. On peut voir dans la « Mélopée antique » (Chap. \ II et ailleurs) la liste fort longue de ces altérations. Même avec certaines réserves, il en reste assez pour voir que le chant transmis par la notation guidonienne n’est plus ce .texte primitif tant prôné. Si on le veut à tout prix, soit; qu on remette alors sur leurs cordes premières les mélodies que nous chantons depuis des
siècles dans un autre ton, qu’on retouche les modifications parfois grandes qu'elles ont subies, et Ton verra comment nous serons déroutés par ce bouleversement radical. Mais il est illogique de réclamer sur quelques points le texte primitif et de se contenter ailleurs du texte remanié. Les modernes critiques parlent beaucoup de probité intellectuelle. Eh bien! ce serait en manquer que de faire croire au public qu’au nom de l’archéologie il faut adopter telle leçon, comme plus ancienne, pendant qu’on lui laisse ignorer, par exemple, que la mélodie du Graduel : Justus est palma ,adaptée à tant de textes, devrait se chanter en IV mode, et non telle quelle est; que l'Antienne : llodie Christ as natus est , est passée du mode de mi en celui de re y etc., etc...
Voilà l’état de la question au point de vue archéologique. Pour certaines pièces dont nous ignorons le nombre, telles que celles antérieures à saint Grégoire, nous ne pouvons recourir au texte original. D’autres en assez grand nombre ont été modifiées au cours des temps, et au nom de la science nous pourrions les réformer d'après la leçon réputée la plus ancienne. Cette réforme estelle désirable? Non assurément, car cette restauration ne doit pas être uniquement archéologique, il la faut aussi traditionnelle, artistique et pratique.
Notre but n’est pas seulement de retrouver le texte des chants grégoriens, comme on restaure un édifice dans sa forme première, comme on rétablit un texte littéraire ou musical tel qu’il fut écrit ou composé. Nous voulons parler une langue musicale, faire revivre un art et le pratiquer. Sa restauration ne doit donc pas être seulement archéologique; il suffit qu’elle soit traditionnelle, non moins qu’artistique et pratique.
Traditionnelle , elle le sera, si nous acceptons des modifications universellement reçues depuis Gui d'Arezzoet même antérieurement. L’art grégorien est une langue musicale, et comme toutes les langues vivantes, il a évolué, il s’est modifié. Pourquoi rejeter ccs modifications? De même que l’usage consacre celles qui se produisent dans une langue vivante, ainsi la tradition légitime les transformations qui n’ont point altéré l’essence de l’art grégorien, mais ont varié seulement le texte de ses chants.
C’est bien ainsi que Pie X, avec une grande sagesse et non moins de savoir et de goût, demande dans le Molli proprio qu’on rétablisse le texte (du chant grégorien) dans son intégrité et sa pureté d’après les anciens manuscrits, mais en tenant aussi compte de la légitime tradition (1).
) On peut en effet se demander si ce qui est le plus
Rien de plus raisonnable, car cette tradition légitime intéresse aussi l'art musical. Il ne faudrait pas croire, en effet, que ces modifications faites au cours des siècles soient toutes sans valeur artistique. Plusieurs à ce point de vue doivent être préférées à ce qui existait auparavant. Tel est, entre autres, le changement profond de l'harmonie dorienne (mode demi) par la substitution de lut au si comme dominante. 11 y a là comme le pendant de ce que l'idée chrétienne a fait en architecture par l'élévation en ogive du plein cintre roman. En brisant la ligne austère et dure de la dominante si pour l'exhausser jusqu'à lut , Ion a donné au III e mode une hauteur et un élan qu'il n’avait pas. Son harmonie et son éthos en ont été radicalement changés. « On commettrait, dit Gevaert, une grave erreur esthétique en rétablissant à l’église l’état originaire de l'harmonie dorienne ». (Mélopée antique , p. 211.)
Un architecte, s'il est instruit et homme de goût, respectera, en restaurant une cathédrale, les modifications de style qui ont été faites dans certaines parties au cours de sa construction. Il le fait même quand les styles sont disparates, à plu, forte raison s'il ne trouve que diverses époques
ancien est toujours ce qu*il y a de meilleur. Le grégorien a des formes plus parfaites que Tambrosien.
d’un même style. Et qui donc dans une langue ne tient pas compte des transformations passées en usage, plutôt que de nous ramener à des tournures et à des expressions, qui malgré leur pureté et leur correction, sont vieillottes et tombées en désuétude? (1)
En voulant que Ton tienne compte de la tradition légitime, le Motu proprio sert donc la cause de l’art. 11 approuve la ligne de conduite suivie par Dom Pothier dans la rédaction de l’édition vatieane, d’accord en cela avec le jugement des musiciens dont on ne saurait contester la compétence artistique et scientifique. Si la recherche historique a pour unique mission de faire connaître les monuments du passé, tels qu'ils furent, la pratique traditionnelle n’est pas tenue de s’approprier docilement tous les résultats de cette investigation ; elle doit respecter dans une certaine mesure l'œuvre du temps. (Mélopée antique, p. 211.)
« Il faut, dit le L) r Wagner, rejeter absolument cette idée que le plain-chant ne serait qu'une dégénération de l’ancien chant grégorien. S'il y a entre les deux quelque différence, il ne s’agit, en général que d’un développement logique et
(1) Une question analogue se présente à propos de la prononciation latine. A quelle époque de l’antiquité la prendrat-on ; doit-on s’ariêter à la prononciation telle qu’on l'entend aujourd’hui en Italie?
justifié. Le caractère propre d’un art ne se reconnaît pas seulement dans ses débuts et ses années de jeunesse, mais plus encore dans les temps de lutte et de force virile ; et il est antiscientifique de critiquer un développement de mille ans, tel que celui du chant liturgique jusqu’à la fin du moyen âge, en partant de cette conception bornée et purement théorique d’époques qu’on déclare être « l'âge d'or du chant liturgique » (Neumenkïinde. page 228 .)
Enfin cette restauration qui doit être traditionnelle et artistique , nous la voulons aussi pratique. C’est pour l’usage liturgique que nous la désirons, c’est une restauration vivante , comine le disait D. Janssens dans un remarquable article.
Si on rétablit çà et là des textes plus anciens en laissant subsister à côté des remaniements postérieurs, on fera une œuvre hybride, illogique, dénuée d’autorité, et qui tombera sous de justes critiques.
Si logiquement on va jusqu’au bout, rétablissant, partout où il sera possible de l’avoir, le texte primitif, un tel bouleversement compromettra le succès de l’œuvre. En effet, pour altéré que soit le plain chant de nos éditions modernes,nous trouvons encore de grandes ressemblances entre lui et le chant grégorien restauré; nombre de chants, et des plus populaires, n’offrent même que de légères
variantes. Avec le remaniement radical qu’imposerait une restauration purement archéologique, ce serait pour la masse des chantres et des fidèles une déroute complète.
Et pourquoi? Par amour d’un texte archaïque qui au fond ne vaut pas mieux que celui que nous chantons depuis l'an mille! I ! N’est-il pas sage et pratique de se fixer à un texte auquel nous sommes habitués et qui nous offrira moins de changements, moins de leçons étranges, parce que vieillottes et depuis longtemps abandonnées?
Voilà donc la question. On peut voir, comme je disais au début de ce chapitre, qu elle n'est pas aussi simple que tend à le faire croire cet axiome : Recourons toujours à la leçon la plus ancienne. Plus on remonte vers l'antiquité, mieux on trouve.
La science paléegraphique ! mais nous la connaissons et l’admirons autant que personne ; cependant il est hors de doute qu'ici l’archéologie doit servir Part et la pratique, et nonlenrfaire obstacle.