Dans Theiner, Annales eccles., t. I, p
qui sont demeurés au Louvre sont gardés prisonniers. Depuis que l'amiral a été frappé, les Huguenots parlaient et agissaient avec arrogance, et hier encore la Rochefoucault et Téligny aidaient tenu à la reine des propos par trop insolents. Je ne puis croire que, si l'amiral était mort du coup d'arquebuse qu'on lui tira, tant de personnes eussent péri... Toute la ville a pris les armes, et les maisons des Huguenots ont été attaquées et forcées; beaucoup d'hommes ont été tués, et la populace s'est livrée au pillage avec une incroyable avidité. Dans la crainte que les choses n'allassent trop loin et que l'exécution du peuple ne lui fît commettre de trop grands excès, on proclama, vers les trois heures, un édit portant défense de tuer et de piller; mais on n'y obéit pas. Quelques catholiques ont été, diton, tués ou blessés. Je suis persuadé qu'on en fera autant dans toutes les villes de France quand on apprendra l'exécution de Paris.
« Lorsque j'écrivis ces jours passés en chiffre à Votre Seigneurie que l'amiral s'avançait trop et qu'on lui donnerait sur les ongles, j'étais déjà convaincu qu'on ne voulait plus le supporter; j'étais confirmé dans cette opinion quand j'écrivis dans une dépêche suivante que j'espérais donner bientôt à Sa Sainteté quelque bonne nouvelle, mais je ne croyais pas à la dixième partie de ce que je vois présentement de mes yeux.
« Faites-moi la grâce de baiser en mon nom les pieds de Sa Sainteté. Je me réjouis, du fond du cœur, avec Elle de ce qu'il a plu à la Majesté divine d'acheminer, au début de son pontificat, si heureusement et si honorablement les affaires de ce
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royaume, ayant pris en sa protection le Roi et la Reine mère de telle sorte qu'ils ont pu arracher ces racines pestiférés avec tant de prudence et dans un moment si opportun oîi tous les rebelles étaient enfermés sous clefs dans une cage ^ . »
A la réserve du mode d'exécution, la nouvelle de la Saint-Barthélémy ne pouvait qu'être agréable à Grégoire XIII, qui poursuivait la même politique que son prédécesseur et voyait dans le protestantisme, tout ensemble un danger pour la foi catholique, et un obstacle insurmontable à l'entrée de Charles IX dans la ligue contre les Turcs. 11 éprouva, nous dit-on, un véritable « soulagement », lorsque le cardinal de Come lui eut remis les dépêches de Salviati -. Justement ce matin-là devait se tenir un Consistoire où le pape se proposait de donner la croix au cardinal Orsini, désigné pour aller en France comme légat extraordinaire. Grégoire tint à communiquer lui-même au Sacré-Collège les nouvelles qu'il venait de recevoir; il fit lire publiquement les lettres du nonce, en commenta la teneur et termina en disant que c'étaient là les meilleures nouvelles qu'on pût désirer dans ces temps de troubles; « il semble, ajouta-t-il, que Dieu commence à tourner sur nous les regards de sa miséricorde ». « La lecture de ces dépêches, remarque le cardinal
1. « Havando talmenle liavulo in protlettione il Rè et Regtna Madré, clie hanno saputo, et potuto sbarbare queste pestiféré radiée con tanta prudenza, in tempo tanto opponuno che tulli lei reLelli erano rincîiiusi sotlo chiavi in gabbia. ■ Archives du Vatican, Xunziat. di Francia, t. V, p. 121. Renseignement lourni par M. l'abbé Kichard, chapelain de Saint-Louis-des-Français. Theiner, Annal, cccles., t. I, p. 329, ne donne pas cette fin de la dépêche de Salviaii.
2. • Le mandai subito a S. S" perlevarla di suspensione, et perché si consolasse », etc. Dépêche du cardinal de Come à Salviati, Valicano, yrancia, n° 283, 1372. Cité par Philippson, p. 134,
de Corne, remplit de consolation et d'allégresse Sa Sainteté et tout le Sacré-Collège. » Le Consistoire et la cérémonie de la remise de la croix achevés, le pape et les cardinaux se rendirent à l'église Saint- Marc (Grégoire résidait alors &Q. palais de ce nom) afin de chanter un Te Deum et de remercier Dieu de la faveur insigne qu'il avait accordée au peuple chrétien. Grégoire souhaitait vivement « que le roi très chrétien cheminât résolument dans la voie que la Providence lui avait ouverte et s'employât à nettoyer et à purger entièrement son royaume de la peste huguenote * ». Il lui fît recommander de révoquer au plus tôt redit de Saint-Germain qui accordait aux hérétiques la liberté de conscience, et s'étonnait même qu'il ne l'eût pas déjà fait. Ce qui s'était passé à Lyon et à Rouen faisait d'ailleurs bien augurer au Pontife du soulèvement de toute la France contre les Huguenots ^.
i. • Era quella niattina consistoro per dar la croce et espedir il cardinale Orsino legalo; perô volendo S. S" participaral Sacro Collegio una nuova si lelice, lece leggere publicamente le lettere istesse, ragionando poi S. S" sopra il ténor di quelle, con concludere che non si poteva desiderar nuova migliore ne niaggiore in questi tempi pieni di tante turbulentie, et che pur pare che Dio cominci à voltar gli occhi de la sua misericordia sopra di noi. S. S" et tutto il collegio si corne rest6 consolatissimo et pieno di allegrezza alla lettura di questo avviso... Quella istessa mattina linito il consistoro et la ceremonia di dar la croce al Legato, S. S'» con tutto il colleggio de Car" andô nella chiesa di S. Marco a lar cantare il Te Deum et ringratiar Dio di tan felice gratia concessa al populo christiano ; ne resta S. B"» di pregarlo et farlo pregare a disponere interamente il Re Chr"" à voler caminare per la strada apertagli da S. D. M", et totalmente nettare et purgare il Regno di Francia da la pesta Ugonottica. » Jbid.
2. « Ma una speranza ci resta che la girandola habbia fatto da se in ogni luogo, havendosi già un pb d'odore di quel che s'è fatto in Lione et in Rohano. » Ibid. Le 22 septembre, le cardinal de Corne charge de nouveau Salviati d'engager, au nom du pape, le roi-, la reine mère, Anjou et tous les chels catholiques, « à purifier le royaume de France de tous les germes pestilentiels. » Ibid. Ou sait
Les Romains furent associés aux actions de grâces de la curie. Grégoire fixa au lundi 8 septembre « une procession très solennelle de tout le clergé et de toutes les confréries, avec rendez-vous dans l'église Saint-Marc, où une messe en musique fut chantée par la chapelle papale, à la grande joie de tous les assistants. On put voir ainsi, dit un témoin, combien Rome était affectionnée à la religion et au royaume de France * ».
Ces démonstrations continuèrent les jours suivants. Le 12 (?) septembre, le cardinal de Lorraine recevait à Saint-Louis des Français le Souverain Pontife ^.
que la cour de France n'était nullement disposée à entrer dans ces vues. Dés le 27 août, Salviati écrivait au cardinal de Corne: « Le Roi et la Reine mère m'ont prié d'expédier un courrier pour assurer le Saint-Père que tout ceci tournerait au bien de la religion; ils sont toutefois dans l'intention de renouveler l'édit de pacification et de conserver la liberté de conscience; cela est nécessaire pour sauver le royaume et prévenir le massacre de plus de dix mille personnes, massacre qu'il serait impossible d'empêcher si on laissait des armes entre les mains du peuple. » Theiner, Atmales eccles., t. I, p. 330. Toute la politique poniilicale, qui visait la continuation de la guerre contre les Huguenots et l'alliance du roi de France avec Philippe II contre les Turcs, échoua. Cf. Philippson, ouv. cit., p. 136.
■1. Voir la plaquette intitulée : Ordine délia solennissima processione fatla dal sommo Ponliflce nelV aima citla di Roma,per la felicissima nova délia destruttione délia setta Ugonotana, con la inscritlione posta sopra la porta délia chiesa di S. Lv.igi in un panno di seta pavonozza a letere d'oro maiuscole, Roma, 1ST2. On a reproché au pape l'oraison qu'il chanta après la messe : elle n'a pourtant aucune signification odieuse; la voici : « Omnipolens sempilerne Deus, qui superbis resistis, humilibus autem das gratiam, digna tibi laudum preconia et devotas gratiarum referimus actiones, quod servorum tuorum fidem respiciens, gloriosam de perfidis gentibus populo catholico la;titiam tribuisti, te suppliciter exoramus ut quod fideliter incepisli misericorditer consequaris ad laudem et gloriam nominis lui, quod super nos famulos tuos suppliciter exoratur. »
2. « Et pur questa matiina S. S" è andata in processione alla chiesa di S. Luigi, dove si è celebrata messa solcnne per l'effetto istesso, et la settimana seguente publicara un solenne Jubileo, » etc. Le cardinal de Come à Salviati, Yaticano, Francia, n» 283. D'après le placard du cardinal de Lorraine, cette cérémonie aurait eu lieu 11° idits septembris, c'est-à-dire le 12. La Mothe-Fénelon, Correspondance diplomatique, Paris, 1840, t. VII, p. 312.
Un jubilé fut annoncé aux fidèles et fixé pour chaque année au jour de la Saint-Barthélémy pour remercier Dieu de la victoire de Lépante et du triomphe de Charles IX. On fit frapper une médaille en souvenir du massacre des Huguenots. Enfin Grégoire XIII chargea Vasari de peindre dans une salle du Vatican les principales scènes de la sanglante journée.
Ce sont toutes ces manifestations, notamment la fête de Saint-Louis, la médaille commémorative, et les peintures de Vasari, qui ont fait accuser la papauté d'être la complice ou du moins l'approbatrice éhontée de l'attentat du 24 août 1572. Il importe donc, dahs l'intérêt de la vérité historique, d'examiner avec soin la signification de ces divers actes.
On sait que le cardinal de Lorraine éprouva une joie sans mesure à la nouvelle de la Saint- Barthélémy. La mort de Coligny, en particulier, avait pour lui le caractère d'une représaille digne de la maison des Guise à laquelle il appartenait '. La disparition des principaux chefs huguenots assurait désormais à sa famille (il le crut du moins) une prépondérance incontestée dans les conseils de la cour de France ^. Bref l'attentat du 24 août était pour son ambition un véritable triomphe. Il n'hésita pas à s'en parer comme
1. La complicité de Coligny dans le meurtre de François de Guise, dont il s'est toujours défendu et qui répugne à ce qu'on sait du caractère de l'homme, était regardée par bien des gens comme un lait avéré. Cf. Claude Haton, Mémoires, t. I, p. 3<>3.
2. Une preuve de ce sentiment se trouve dans une dépêche de Salviati, en date du i" octobre 1572. Catherine de Médicis a fait saisir un paquet de lettres du cardinal de Lorraine, • indrizzato a Mgr di Guisa, et ha trovato che altribuisce a se et al nipote et a casa sua la morte del Almiraglio, gloriandiosene assai, et che havendo lo afl'ctlo al governo di Francia, dice al nipote tutto quello che vorebbe che si, facesse, corne se l'auttorità fosse uguale a le voglie, del che se sià la.| Régente risentita ». Theiner, Annales eccles., 1. 1, p. 332.
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d'un titre de gloire. A l'entendre, le massacre des Huguenots était chose prévue, conseillée par lui, préparée de longue main, et son entourage se fit volontiers l'écho de ce bruit aussi téméraire qu'odieux \ On retrouve l'expression de ce sentiment dans l'inscription en lettres d'or qu'il fit placer au-dessus du porche de l'église Saint-Louis, le jour où le Souverain Pontife y fit son entrée solennelle pour un service d'actions de grâces. Charles IX, « absent de corps, présent d'esprit », se félicite du succès incroyable qu'il a remporté, « succès qui répond aux prières, aux larmes, aux soupirs, aux conseils de douze années - ». On s'est fait de cette inscription une arme contre Grégoire XIII, en prétendant qu'elle aurait dû lui dessiller les yeux, à supposer que son aveuglement eût duré jusqu'au 12 septembre. C'est accorder au placard du cardinal de Lorraine une importance qu'il ne pouvait avoir. Sans rappeler que le roi de France l'a
i. De là est né le fameux ouvrage de Camille Capilupi, intitulé L Stratagème de Charles IX, qui parut à Rome, le 18 septembre 1572. C'est un « pamphlet inspiré évidemment par les vues intéressées de ceux qui lui en avaient suggéré l'idée », c'est-à-dire du cardinal de Lorraine et de ses partisans. Cf. de la Perrière {ouv. cit., p. cxiv-cxv), sur le caractère tendancieux de cet ouvrage. Dans une seconde édition, du mois d'octobre 1372, une phrase compromettante pour la politique du cardinal de Lorraine fut supprimée.
2. « D. 0. M. — Beatissimo Patri Gregorio XIII, Pontifici Maximo, sacro ilîustrissimorum collegio S. P. Q. R. — Carolus IX Christianissimus Francorum Rex, zelo zelatus pro Domino Deo exercituura, repente velut Angelo percussore divinitus immisso, sublatis uua occidione prope universis sui regni hereticis perduellibusque, tanti beneûcii immemor nunquam futurus, consiliorum ad eam rem datorum, auxiliorura missorum, duodecennalium precum, supplicationum, '' votorum, lacrimarum, suspiriorumque ad Dominum Omnipoteotem, Maximum •, etc. — « Carolus tituli Sancti ApoUinaris S. R. E. cardinalis de Lotharingia hoc omnibus significatum et testiflcatum esse volait, anno Domini MCLXXII, Il idus septembris. » Voir le texte complet dans Correspondance diplomatique de La Mothe-Fénelou, l. YII, p. 341-242.
hautement désavoué \ le Souverain Pontife pouvaitil y voir autre chose que l'expression d'un sentiment personnel, qu'aucun document de source autorisée ne justifiait? Et quel cas pouvait-il faire de l'opinion du cardinal de Lorraine et de ses amis, quand il voyait l'ambassadeur d'Espagne la couvrir de son dédain? « Bien que les Français (lisez le cardinal et les siens), écrit don Juan dès le 8 septembre, veuillent donner à entendre que leur roi méditait ce coup depuis qu'il fit la paix avec les Huguenots, et lui prêtent des stratagèmes qui ne paraissent pas permis même envers des hérétiques et des rebelles, je tiens pour certain que, si l'arquebusade donnée à l'amiral fut chose projetée quelques jours auparavant et autorisée par le roi 2, tout le reste fut inspiré par les circonstances ^. »
Les circonstances dont il s'agit ici sont évidemment les menaces des Huguenots, que la cour de France avait grossies jusqu'à leur donner le caractère d'une conspiration. De là la nécessité de recourir à des rigueurs anormales pour échapper à un péril imminent ; de là le massacre des conspirateurs et de leurs partisans. « Telle était, remarque un critique à propos de la lettre de don Juan, l'opinion prédominante dans l'entourage éclairé de Grégoire XIII, opinion qui dut faire le plus d'impression sur son esprit, puisque
1. « Au regard de ce que M. le cardinal de Lorraine a fait inscrire à Uome sur la porte de l'hostel Sainl-liouis, ce n'est cliose où l'on doibve avoir esgard, car l'on scayt assez que ce n'est ny du sceu ny du commandement du roy. » Articles présentés à la reine d'Angleterre, n novembre IST2. Art. 8. Dans Correspondance diplomatique de La Motlie-Fénelon, t. VH, p. 398.
2. L'arquebusade fut autorisée par Catherine de Médicis, mais à l'insu du roi.