Greg. Tur., Hist. Franc, V
nommer un évoque de son choix. Cette exception fut faite en faveur du comte Gondégésile de Saintes^. Bref, avec Contran, les canons du concile d'Orléans de 549 reçoivent un commencement d'exécution. Si le roi ne se considère pas comme absolument lié par les choix du clergé et du peuple, en général il en tient compte et les ratifie.
Sigebert I" semble avoir suivi à peu près la même ligne de conduite. Lors de la vacance du siège de Clermont, les intrigants se donnèrent carrière. Un prêtre ambitieux, de famille sénatoriale, fit appuyer sa candidature auprès du roi par des espèces sonnantes, que lui procurèrent les juifs de la cité. Mais l'archidiacre Avitus, sans tenir compte de cette démarche, réunit le clergé et le peuple, qui tombèrent d'accord sur son nom, et le chargèrent de porter lui-même à Sigebert le consensus canonique. Le choix du roi fut vite fait, malgré l'appui que le comte de Clermont prêtait aux simoniaques. Sigebert ratifia l'élection du peuple et du clergé. Par un zèle un peu excessif, il viola même la coutume alors en vigueur, d'après laquelle tout évêque devait être sacré dans sa propre province et par son métropolitain. 11 voulut quAvitus fût ordonné sans retard et en sa présence, « afin, ditil, que j'aie le bonheur de recevoir de ses mains les saintes eulogies ». L'élu des Clermontois reçut ainsi la consécration épiscopale dans la
\. Hint. Franc, VIII, 22. Hauck (Die Bischofsivahlen, p. 37, note 109) veut que Contran ait aussi nommé directement Virus, évêque de vienne, et s'appuie sur le mot de Grégoire de Tours (Hist. Franc. VIU, 39) rege eîigente. Il ne nous parait pas prouvé que le mot eligere, appliqué au roi, signifie nomination directe, excluant toute opération électorale du clergé et du peuple.
ville de Metz, où Sigebert tenait alors sa cour^. L'élection de Magnéric à Trêves ^ et celle de Grégoire de Tours ^ furent pareillement irréprochables, si l'on en croit leurs biographes. Dans ces deux cas, Sigebert se borna à confirmer le choix libre du clergé et du peuple. Bref, les seules élections épiscopales que l'on nous signale sous son règne sont correctes. On a cependant relevé à sa charge deux faits assez graves : il imposa de sa propre autorité et de vive force un évêque à Alais (Arisituni) '*, et un autre à Châteaudun ^. Ces abus de pouvoir sont incontestables. Mais il faut reconnaître qu'il ne pouvait être question ici d'élection
1. « Accepte consensu ad regem peliit... Ut... a clero et populo electus cathedram pontilicatus acciperet, » etc. Greg. Turoii., Hist. Franc, IV, 33.
2. « Consensu omnium, plebis vel principum,ad sumni pontificatus fastigium eligilur. » Vita Magtierici, cap. i, 9, Acta SS., jul., t. VI, p. 184. Il faut remarquer que ce Vita est très tardif et que son témoignage n'est pas absolument sur.
3. « Clericorum turma nobilibus viris conserta, plebsque rustica simul et urbana pari senteutia clamant Gregorium decernendum... Legatio ad regem dirigitur. • Vita Gregorii, cap. 11. Cette Vie est du x" siècle (Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen, 4" édit., t. I, p. 80), par conséquent peu siire. Arndt (Préface à VHistoria Francorum dans Monum. Germaniae, p. 8, note "2) lui refuse tout crédit et estime que Grégoire ne fut pas élu par les Tourangeaux, mais nommé directement par Sigebert. Cette conjecture est bien hardie. Grégoire aurait-il accepté une nomination si contraire aux canons? S'il élalt l'homme du roi, pourquoi u'aurait-il pas été également l'homme du peuple et du clergé?
4. « Mondericus apud Arisitensem vicum episcopus instituitur, habens sub se plus minus dioeceses quindecim, quas primum Gothi quidem tenuerant, nunc vero Dalmatius Rutlienensis episcopus vindicabat. » Gregor. Turon., Hist. Franc, V, 5. M. Aug. Longnon {Géographie de la Gaule au VI" siècle, p. 538-543) identifie, non sans vraisemblance, Arisitum avec Alais.
5. « Promotus qui in Dunensi Castro, ordinante Sigeberto rege, episcopus fuerat institutus. » Greg. Turon., Hist. Franc, Vil, 17. Voir, sur le conilit que cette nomination provoqua, les Actes du concile de Paris de 573, Maasseu, Concilia, p. 146-151. Cf. Longnon, ouv. cit., p. 326-328.
LKS ÉLECTIONS ÉPISCOPALES. 157
régulière. Il s'agissait d'évôchés nouveaux, dont la création était en quelque sorte imposée par les nécessités politiques. A Châteaudun, ce fut une conséquence inattendue du démembrement du royaume de Charibert. Sigebert ne voulut pas souffrir que la ])artie du territoire qui lui était échue en partage fût soumise àl'évêque de Chartres, sujet de Contran. Arisitum (Alais) et les quelques paroisses qui formèrent l'apanage de cet évêché n'étaient pareillement qu'une enclave arrachée aux Wisigoths ^ . Ce n'est donc pas sur ces deux faits, vraiment exceptionnels, qu'il faut juger la politique de Sigebert en matière d'élection épiscopale.
Son fils Childebert II paraît avoir d'abord observé assez exactement les canons de l'Église. C'est à son règne qu'il faut rapporter l'élévation de saint Géry sur le siège de Cambrai. L'évéque de cette ville étant mort, Géry fut désigné par les clercs et le peuple pour lui succéder, ad ipsum episcopatiun. Une lettre de demande, suggestio, fut « adressée au roi des Austrasiens, afin qu'il ordonnât l'élu évêque dans la cité susdite ». Conformément à cette requête, Childebert enjoignit par lettre au métropolitain Egidius d'ordonner Géry évêque de Cambrai. En exécution du précepte royal, Egidius se rendit à Cambrai et sacra le pontife, « Selon le rite accoutumé, il ne procéda à l'ordination que lorsque tout le peuple et les clercs et toute l'assistance eurent crié d'une seule
1. Selon une chronique du ix° siècle, Moiideric aurait eu un prédécesseur à Arisitiun, son propre oncle nommé Deulcrius. 11 eui aussi des successeurs. Parmi les Pères du concile de Reims, de 6-27-030 (Maassen, p. 203-iOt!), ou trouve un Emmo Aresetcnsis. Cf. Longiion, ouv.cil., p. 538-539. Voir plus loin ce qu'il faut penser de l'existence de ce concile de Reims.
voix : « Géry est très digne de l'épiscopat ' ! » On remarquera que le clergé et le peuple interviennent par deux fois dans cette élection. Ce sont eux qui proposent le candidat au roi, qui l'agrée, et c'est encore à eux que le métropolitain s'adresse pour qu'ils acclament l'élu avant que le caractère épiscopal lui soit conféré.
Le siège de Verdun fut également pourvu, ce semble, d'une façon régulière, bien que l'élu fût un officier du palais, le référendaire Charimer. Grégoire de Tours veut que le consensus canonique des habitants de la cité, c'est-à-dire du peuple et du clergé, ait précédé le décret royal de nomination, et rien n'autorise à suspecter l'exactitude de son récit ^.
Childebert II ne s'écartait pas davantage de l'esprit ni de la lettre des canons, lorsque, entre les candidats qui convoitaient la succession de Dalma-
1. « Cuin a clericis vel cuncto populo ad ipsum episcopatum...peteretur, et Hildeberlo praeceiso régi Austrasiorum ut ipsum in praedicta civitate ordinaret episcopum. l'uisset suggestum, misit Cliildebertus ad Egidium Remensem epistolas ut eum (Gaugericum) Cameraco deberet episcopum ordinari. Accepta principale praeceptione, ut decuit Dei servum, taliter ipsum ordinavit episcopum, ita ut oinnis populus vel clerici et universa plebs una voce clamarent Gaugericum episcopalu esse dignissimum « (Vila Gaugerici, episcop. Camerac, cap. vi, ap. Script. Rerum Mei-ovitig., t. ni, p. 63i). Fustel de Coulanges n'a pas connu ce texte. M. Hauck le rejette comme dénué de valeur historique, sous prétexte que Cambrai appartenait à Chilpéric et non à Childebert. Cambrai, en effet, faisait encore partie du domaine de Chilpéric en 584 (cf. Greg. Turon., Hist.Franc.,y\,'i\). Mais bientôt après, et peut-être dès la (in de cette même année, lorsque Clotaire H succéda à son père. Cambrai dut passer sous la domination de Childebert, qui s'empara même de Soissons (cf. Krusch, DasLeben des Bischofs Gaugerichvon Cambrai, dans Neues A7~chiv., t. XVI, p. 230). Il n'y a pas lieu de suspecter la valeur de ce Vita, écrit, selon le docteur Krusch, des la lin du vu" siècle, par un clerc de Cambrai [Rer. Meroving.SS.,p. 050).
2. « Cum consensu civium regalis decrevit aucloritas fieri sacerdotem. » Greg. Turon., Hist. Franc, IX, 23. Pourquoi le docteur Hauck, à propos de ce texte, écrit : « Die ^Yalll sank zu eines leeren Form hcrab » {Die Dischofsiuahlen, p. 39), nous ne le voyons pas.
tins à Rodez, il choisissait l'archidiacre Théodose *. Cependant de graves reproches atteignent sa mémoire. Il a laissé la réputation d'un prince simoniaque. Le pape Grégoire le Grand, dans une lettre à Virgile d'Arles, se plaint que dans le royaume de Childebert il n'y ait pas une nomination épiscopale qui ne soit entachée de corruption -. 11 faut croire que la fin de son règne ne répondit pas au début. L'influence néfaste de Brunehaut se faisait sentir à la cour de son fils. Cette princesse, le mauvais génie de la maison de Sigebert, essaya, plus qu'aucun autre souverain de ce temps, de faire de l'épiscopat un instrument de règne. Elle osa élever sur le siège d' Auxerre un mendiant, dont le seul mérite avait été de lui sauver la vie ^. Les évêchés vacants offraient une proie facile aux ambitieux ; les riches offrandes furent souvent leur unique recommandation auprès de la reine ou de son fils, et plus tard de ses petitsfils, Théodebert II et Thierry II, ou même auprès des électeurs. Grégoire le Grand revient plusieurs fois à la charge pour stigmatiser cet affreux trafic '.
i. Greg. Turon., Hist. F»-a»ic., Y, 46. Le docteur Hauck {Die Bischofsivahlen, p. 41) suppose que Théodose fut désigné par Dalmatius dans son testament. Grégoire de Tours ne dit rien de semblable.
■2. • Quod in Galliarum vel Germaniae partibus nullus ad sacrum ordinem sine commodi dalione perveniat. » Jaffé, Reyesta, n" 1374. Cf. n" 1370, épitre adressée à Childebert lui-même, et dans laquelle il le prie d'arracher tam detestabile facinus de regno st'.o (Hist. des G., IV, 15-16).