PIE V ET LES PROTESTANTS DE FRANCE
La chrétienté se trouvait, au xvi® siècle, en présence de deux ennemis redoutables, les Turcs et les protestants. C'est aux papes qu'il incombait plus particulièrement d'organiser la défense de l'Église. Ils ne faillirent pas à ce grave devoir.
La ligue dirigée contre les Turcs eut un plein succès. La victoire si glorieusement remportée par don Juan et l'armée catholique (octobre 1571) dans les eaux de Lépante, mit pour quelque temps un terme aux déprédations des hordes que Constantinople lançait chaque année sur l'Europe. Fier d'un triomphe qui était le sien à beaucoup d'égards, Pie V fit représenter la bataille de Lépante sur les murs de la salle royale du Vatican '
Il eût été au comble de ses vœux, si la France avait pu en même temps abattre le protestantisme. Mais de ce côté ses inquiétudes étaient à bon droit très vives. Les Huguenots, malgré leurs défaites répétées, gagnaient chaque jour du terrain, grâce à la politique royale, ou plutôt grâce à la politique machiavélique de Catherine de Médicis.
On ne saurait s'étonner que Pie V ait porté sur les
1. Cette peinture fut reproduite par la gravure en 1622. On la trouve dans l'édition de 4677 de Ciaconius, Vitee Pontifîcum, t. UI, p. 1023.
actes du protestantisme français un jugement très sévère. Dans sa pensée la prétendue Réforme était coupable de nombreux méfaits. Le vandalisme des Huguenots était notoire. On ne parlait que de prêtres massacrés, d'églises pillées, profanées, incendiées, détruites, partout où ils passaient en armes. Et ce n'était là, dit le pontife, que les moindres de leurs forfaits. Ils avaient osé attenter à la dignité royale et essayé de s'emparer de Charles IX. La perturbation qu'ils jetaient dans l'Etat et leurs attaques dirigées contre la religion catholique formaient des crimes de lèse-majesté à la fois humaine et divine ^ . On comprend mal aujourd'hui ce dernier grief. Mais aux yeux de Pie V et de ses contemporains, c'était le plus important. On considérait généralement alors l'unité de foi comme la loi suprême de la société, et le pontife, notamment, estimait que le devoir le plus impérieux du pouvoir civil était de la maintenir, si elle existait, ou de la rétablir, fût-ce parle glaive, si elle avait souffert quelque dommage. Il insiste, à de nombreuses reprises, sur ce point. Le roi très chrétien n'est-il pas le défenseur-né des droits divins? N'est-ce pas à lui qu'il appartient de venger les injures faites à Dieu ou à son Eglise ^?
•1 . « Severe animadvertere, non ob eam quidem causam quod tibi (Charles IX) privatim fuerint infensi, tuamque potentiam et salutem oppugnaverint, sed quod publicam Regni tranquilIUatem perturbaTerint, catholicamreligionem, quantum in eis fuit, subverterint, templa sanctissimo Dei cultu dicata incenderint, diruerint, profanaverint, Dei omnipotentis sacerdotes crudeliter interlecerint, innocentium sanguinem eflfuderint » Lettre de Pie V à Charles IX, 13 avril ia69, éd. Goubau, Anvers, 1649, p. 163. Cf. lettre du même au même, 28 marslS69, p. lol-lo2; lettre au duc d'Anjou, 13 avril 1569, p. 101; lettre au cardinal de Lorraine, même date, p. 163. De Thou, Hist. sut temporis, éd. 1606, t. II (voir l'Indear au mot Protestantes avec les références), attribue aux Huguenots les mêmes excès.
2. « Non solum tuas, sed Dei omnipotentis injurias juste ulcisci. •
Celte considération est celle qui excite le plus puissamment le zèle de Pie V contre le protestantisme français. Il n'a garde cependant d'oublier les autres griefs que l'opinion publique relevait contre les Huguenots : l'état de révolte ouverte où ils étaient visà-vis de la royauté, et la violence qu'ils avaient exercée soit contre le sacerdoce catholique, soit même simplement contre les monuments de la piété chrétienne.
Pour arrêter le progrès de ces maux, il fallait recourir à des moyens énergiques. Pie V souhaitait vivement lancer toutes les puissances catholiques à l'assaut des ennemis de l'Eglise. Mais la diversité des intérêts politiques des princes dérangea ce hardi projet. Il mit, au moins, son argent et ses troupes au service de Charles IX. Il fit lever 1.500 cavaliers et 4.500 fantassins, qu'il plaça sous le commandement de Sforzia, comte de Santa-Fiore. Cette armée, grossie encore du contingent fourni par quelques princes italiens, rejoignit les troupes françaises commandées par le duc d'Anjou. Le comte de Santa-Fiore remit, en même temps, à Charles IX un bref du Souverain Pontife. « La tendresse paternelle avec laquelle, disait Pie V, nous chérissons votre personne et la douleur que nous ressentons de voir votre royaume si cruellement divisé par les factions de vos sujets hérétiques et rebelles, nous obligeant de vous accorder promptement le secours dont vous avez besoin, nous envoyons à Votre Majesté, au nom du Dieu toutpuissant, les troupes d'infanterie et de cavalerie dont
Lettre à Chartes IX, 6 mars Ju69, ouv. cit., p. 150; cf. lettre au même, 28 mars 1369, p. 1S2 ; lettre à Catherine de Médicis, même date, p. 135 ; lettre au cardinal de Lorraine, 13 avril 1569, p. 163 ; lettre au duc d'Anjou, 26 avril, p. 168.
elle se servira dans la guerre que les Huguenots, vos sujets, qui sont aussi les ennemis déclarés de Dieu et de son Église, ont allumée contre votre personne sacrée et contre le bien général de votre royaume ^ . »
La première bataille, livrée à Jarnac quelques jours plus tard (12 mars 1569), fut toute à l'avantage de l'armée royale.
Le pape se réjouit hautement de cette victoire et en rendit à Dieu de vives actions de grâces. Mais sa joie ne pouvait être complète tant que les Huguenots tenaient tête à la royauté. Il écrivit lettre sur lettre pour exhorter Charles IX et son entourage à ne laisser aux rebelles aucun répit. Il ne suffit pas de vaincre, semble-t-il dire, il faut encore savoir tirer profit de la victoire. « Poursuivez et abattez tout ce qui vous reste d'ennemis. Si vous n'arrachez les dernières racines du mal, elles repousseront, comme elles l'ont fait déjà tant de fois ^... Si Votre Majesté, dit-il encore ^, continue de combattre ouvertement et librement jusqu'à leur entière destruction les ennemis de l'Église catholique, elle peut être assurée que le secours divin ne lui fera jamais défaut. »
Ces conseils d'implacabilité visaient aussi les prisonniers que le duc d'Anjou avait faits dans la bataille. Un certain nombre d'entre eux avaient déjà été mis en liberté. Pie V proteste contre cette mesure de clémence, qui, suivant lui, ne peut être que préjudi-