‹ Etudes de critique et d'histoire religieuse [microform]Chapitre 110 sur 177 · Au duc d'Anjou, 13 avril 1369, ouv. cit., p · texte numérisé non relu

Au duc d'Anjou, 13 avril 1369, ouv. cit., p

4. Lettre du 28 mars 1369, ibid., p. ISl. Cf. lettre à Catherine de Médicis, même date, p. 153.

sans grand éclat. Une rencontre violente devenait inévitable. Le 3 octobre 1569, Moncontour fut le théâtre d'une bataille plus meurtrière que celle de Jarnac. Le duc d'Anjou triompha de nouveau de ses adversaires. L'infanterie italienne fît face, dans le plus fort de la mêlée, à un régiment de fantassins allemands, qui était au service des Huguenots, et la cavalerie de Santa-Fiore contribua puissamment à la victoire. La perte des protestants fut évaluée à 10.000 hommes, sans compter les prisonniers au nombre de 3.000.

Le comte de Santa-Fiore, qui avait enlevé aux Huguenots vingt-sept drapeaux, envoya ce glorieux trophée au Souverain Pontife. Pie V le plaça dans l'église de Saint-Jean-de-Latran, et on grava au-dessus l'inscription suivante :

Pie V, souverain Pontife, a suspendu dans cette basilique et dédié au Dieu tout-puissant, auteur d'une si grande victoire, les drapeaux enlevés sur les sujets rebelles du roi très chrétien, Charles IX, et sur les ennemis de l'Eglise par Sforzia, comte de Santa-Fiore, général de l'armée auxiliaire pontificale, 1570 \

Les drapeaux qui étaient tombés aux mains du duc d'Anjou furent suspendus pareillement aux arceaux de Notre-Dame.

Il semble que la victoire de Moncontour eût dû être un acheminement au triomphe des idées du Souverain Pontife. Pie V exhorte Charles IX à interdire désormais et à supprimer au besoin par la force tout exercice du culte protestant : « Si Votre Majesté

' i. Voirie texte latin dans Falloux, Histoire de saint Pie F, t. I, p. 248.

veut faire fleurir son royaume, elle doit travailler à extirper l'hérésie et elle ne doit souffrir dans ses États que l'exercice de la seule religion catholique, qui a presque commencé avec la monarchie et que les rois très chrétiens vos prédécesseurs ont professée et maintenue avec tant de zèle. Tant qu'il y aura du partage dans les esprits en fait de religion, Votre Majesté n'en recevra que du chagrin et votre royaume sera un sanglant théâtre de continuelles factions ^ . »

Mais le succès des catholiques devait avoir une autre suite que celle qui souriait au pape. Catherine de Médicis , craignant que la défaite des princes huguenots ne tournât au profit des Guise, dont elle redoutait pareillement l'influence sur l'esprit de Charles IX, s'empressa de relever le prestige des vaincus en leur faisant des propositions de paix. Ceuxci se gardèrent bien de négliger une pareille fortune. Des pourparlers s'engagèrent aussitôt, au grand scandale de Pie V, qui ne vit dans la paix annoncée qu'une trahison des intérêts de l'Église et de l'État.

ce Ému, dit-il, à ce bruit qui se transmet de bouche en bouche et qui paraît constater que la paix est à la veille de se conclure entre Votre Majesté et les hérétiques, ennemis communs de tous les catholiques et sujets rebelles, le devoir attaché à notre charge et notre sollicitude paternelle ne nous permettent pas de manquer à avertir Votre Majesté qu'elle doit réfléchir plus d'une fois et songer attentivement à ce qui va se faire. Assurément si nous voyions qu'entre Votre Majesté et ses adversaires il pût s'établir une paix qui relevât la cause de la religion catholique ou

i. Lettre écrite à la première nouvelle de la victoire de Moncon- ■ tour, octobre 1S69.

qui procurât de quelque façon la tranquillité de ce royaume tourmenté par une longue guerre, nous ne méconnaîtrions pas la mission qui nous a été imposée par le Dieu tout- puissant et nous ne serions pas assez oublieux de notre devoir pour ne pas interposer tout notre soin et toute notre autorité afin de faire conclure cette paix le plus tôt possible *. Mais comme nous savons personnellement (et Votre Majesté en a maintes fois fait l'expérience) qu'il ne peut exister d'union entre la lumière et les ténèbres et qu'il n'y a de possible entre les catholiques et les hérétiques qu'une composition feinte et pleine de pièges, nous sommes nécessairement inquiet sur le sort de votre personne, sur le salut commun de la république chrétienne et la conservation de la foi catholique. Déterminé par ces motifs, nous exhortons Votre Majesté à ranimer son courage si élevé par lui-même et si disposé aux nobles entreprises, à redoubler l'effort de son habileté naturelle pour dissiper les restes de cette lutte intestine, à venger les injures de sa couronne et celles du Dieu tout-puissant, à raffermir enfin, à consolider, pour la postérité autant que pour elle-même, ce royaume ébranlé par la conjuration la plus criminelle qu'ait ourdie la perversité des méchants. »

Cette lettre est du 29 janvier 1570. Trois mois plus tard (23 avril), le pontife revient à la charge

i' « Nam si uUam interipsam [Majestatem tuam] atque adversarios suos componi posse pacem videremus, quœ vel religionis catholicre causam sublevatura, vel istius Regni diuturno bello vexati tranquillilati ullo modo esset consultura, non usque adeo aut personam nobis ab omnipotenti Dec impositam oblivisceremur, aut officii nostri immemores essemus, ut non ad eam quam primum conflciendam omnem nostram operam auctoritatemque inlerponeremus. » Leltre à Charles IX, 29 janvier 1S70, ouv. cit., p. 267.

auprès de Catherine de Médicis : « Désirant autant que possible satisfaire aux exigences de notre conscience fondées sur les devoirs attachés à notre ministère apostolique, nous ne pouvons manquer avertir Votre Majesté relativement à cette paix qui est, dit-on, déjà conclue, ou à la veille de se conclure. Libre de tout intérêt propre, n'ayant en vue que la cause de Dieu, votre salut et celui de votre royaume, après avoir mûrement examiné cette affaire, nous vous avertissons qu'une telle paix ne sera point une paix véritable, mais la source des plus grandes calamités pour le royaume. »

Toutes ces instances furent vaines. Le 8 août 1570 un édit royal accordait aux Huguenots amnistie complète pour le passé, et déclarait bons et fidèles sujets ou alliés du roi les princes de Navarre et de Condé, ainsi que tous chevaliers ou seigneurs attachés à leurs bannières. Outre certains avantages juridiques, quatre villes de sûreté étaient concédées aux rebelles de la veille ; La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité-sur-Loire.

A la nouvelle de l'édit, Pie V déconcerté fondit en larmes. Réduit à dévorer l'affront que. lui faisait la politique de Charles IX et de Catherine de Médicis, il épancha sa douleur dans le sein des cardinaux de Bourbon et de Lorraine. Le roi de France lui paraît à plaindre : « Comment n'a-t-il pu comprendre, ditil, qu'après cette paix il aura plus de périls à redouter des embûches .occultes et de la fourberie des hérétiques, qu'il n'en avait à craindre de leur brigandage à ciel ouvert durant la guerre ^ ! »

i. Lettre au cardinal de Bourbon, 23 septembre dS70, ouv.cit., p. 282; cf. lettre au cardinal de Lorraine, même date, ibid., p. 285.

Mais c'en était fait de ses espérances. Le protes- | tantisme avait décidément conquis droit de cité dans \ l'État français. Pie V ne s'en consola pas. \

On s'explique l'amertume de sa déception. 11 avait i toujours entretenu l'idée qu'un régime de tolérance 1 mutuelle entre les catholiques et les Huguenots était I impossible à établir et qu'un jour ou l'autre les hérétiques, impatients du catholicisme, essaieraient de le supplanter par la ruse ou par la force. Sa crainte était-elle fondée ? Si on considère la suite des événements, on ne saurait lui donner tout à fait tort, ni tout à fait raison. Certes les guerres de religion n'étaient pas à leur terme en France : sur ce point il avait vu juste. Mais est-il sûr que la continuation de ces luttes fratricides était, comme il le croyait, inévitable. Si les Guise et Catherine de Médicis avaient disparu de la scène politique après l'édit de 1570 et avaient été remplacés auprès de Charles IX par le parti des modérés, toute la face de l'histoire de France dans Je dernier quart du xvi^ siècle en eût été changée; la Saint-Barthélémy, qui déchaîna la colère des Huguenots contre les catholiques, n'aurait pas ensanglanté Paris et le royaume; Coligny, qui en ses derniers jours ne respirait, comme le remarque Bossuet, que la grandeur de la France, fût devenu un des soutiens de la royauté; bref, l'ère de tolérance que l'édit de Nantes ne devait ouvrir que vingt-huit ans plus tard, eût pu être dès lors inaugurée.

Mais cette ère, il faut bien le reconnaître, ne rentrait pas dans la perspective de Pie V. H vivait mentalement sous l'influence d'une thèse absolue. Il ' / €ût été impossible de lui faire comprendre que les \\ \

idées médiévales, renouvelées des Hébreux, sous l'empire desquelles il gouvernait la chrétienté, pouvaient être considérées comme une forme relative, passagère, de la pensée ecclésiastique, et abandonnées par ses successeurs pour faire place à un système de tolérance grâce auquel le protestantisme vivrait côte à côte avec le catholicisme sous la protection de la loi civile * .

De telles transformations ne se présentaient même pas à son esprit sous forme de possibilités. Il croyait apercevoir dans l'histoire des motifs de penser que la royauté française pouvait venir à bout de l'hérésie. Les Albigeois n'avaient-ils pas fini par disparaître, après les coups que leur avait portés Simon de Montfort? Qu'étaient devenus les Vaudois? Que restaitil des Manichéens qui avaient infesté au xn^ siècle le nord de la France et les bords du Rhin ? L'Église n'avait-elle pas triomphé de tous ces ennemis, avec le concours du bras séculier? Ce qui avait été fait plusieurs fois, ne pouvait-on espérer de le refaire encore? Et si on le pouvait, n'était-ce pas un devoir de l'entreprendre? Pour engager Charles IX à ne pas éluder cette obligation, le pontife allait chercher jusque dans l'Ancien Testament l'exemple de Saûl châtié par Dieu, pour avoir épargné les Amalécites qu'il était chargé d'exterminer^.

Cette politique outrancière a été jugée sévèrement par la postérité. Son moindre défaut est de se trom-

1. En matière de morale, son système gouvernemental était également intransigeant. Il fit fermer les maisons de tolérance qui existaient dans la Ville éternelle. Mais les inconvénients de cette suppression forent tels qu'il dut bientôt consentir à les rouvrir. Il se contenta alors de leur assigner un quartier spécial dans Rome.

Page 1