PIE V ET LA PREMEDITATION DE LA SAINT-BÀRTHELEMY
La Saint-Barthélémy fut-elle un coup préparé de longue main et mené à son terme avec une habileté
i. « Homines sceleratissimi justis afficiantur suppliciîs. » Lettre du 13 avril 1569, p. 157. « His suppliciis afficiantur quœ legibus statuta sunt. » Lettre au duc d'Anjou, même date, p. 161. « Meritis paenis, his quse legibus statutœ sunt, afficiantur. » Au même, lettre du 26 a-yril lo69, p. 198, < Justis paenis, justisque suppliciis quae legibus statuta sunt, severe animadvertere. » A Cliarles IX, 13 avril 1569, p. 165. « Catholicae religionis hostes aperte ac libère ad internecionem usque oppugnare. » A Catherine de Médicis, 28 mars 1569, p. 155
diabolique par la cour de France ? Il n'est guère d'historiens qui le soutiennent aujourd'hui. On admet communément ^ (et c'est aussi notre humble avis) que Charles IX fut déterminé soudainement le 23 août par Catherine de Médicis à ordonner le massacre des Huguenots. Nous dirons plus tard en quelles circonstances. Quant à Catherine elle-même, la haine qu'elle portait aux chefs du protestantisme lui avait souvent suggéré l'idée de se débarrasser d'eux par l'assassinat, à défaut de moyens honnêtes et légitimes. Mais si cette pensée, qui la poursuivit de longues années, en quelque sorte par accès, constitue un dessein plus ou moins réfléchi du massacre de Coligny et de quelques-uns de ses compagnons, on ne saurait dire qu'elle^ forme au même titre une préméditation de la Saint-Barthélémy : comme l'écrivait le nonce Salviati au cardinal de Come, si Coligny eût été tué net le 22 août par l'arquebusade de Maurevel, la tuerie du 24 n'aurait pas eu lieu^.
Mais en réduisant même la préméditation dô Catherine à l'assassinat des chefs huguenots, peuton admettre qu'elle ait obtenu pour l'exécution de son projet l'approbation du pape Pie V? C'est ce problème d'histoire que nous voudrions maintenant essayer de résoudre à l'aide des documents.
Dès 1563 ou même 1562, si l'on s'en rapporte à
1. Cf. Loiseleur, Trois énigmes historiques. La préméditation de la Saint-Barthélémy, Paris, 1883; Hector de la Ferrière, Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, Introduction, p. lxxix et suiv.
2. « Et se moriva subito (l'amira]), non si amazzava altri; et non essendo morto, et dubitando Ici (la Reine) di qualclie gran maie, restringendosi con il Ré, deliberorono di buttare la vergogna da banda, et di farlo amazzare insieme conli altri, et quella notte istessa fu mandate a essecutione. » Lettre de Salviati, 22 septembre 1S72, dans Theiner, Annales ecclesiastici, 1. 1, p. 332,
une confidence de Catherine elle-même, l'assassinat de Coligny, d'Andelot et Larochefoucauld avait été proposé par elle. « Ceux qui l'ont empêché alors, disait-elle en 1569, s'en sont repentis depuis ^ . »
Son dessein fut sans doute éventé. En. tout cas, quelque temps après le traité d'Amboise, au mois d'août 1563, les principaux chefs des Huguenots reçurent cet avis secret : « Ceux de C... ont tenu conseil pour, après que les reîtres seront partis, donner en un même jour les Vêpres siciliennes à cejix de la religion. Advertir M. le Prince, M. l'Admirai et M. d'Andelot qu'ils se tiennent sur leurs gardes; car ils ont délibéré de leur jouer un mauvais tour et les faire mourir tous trois en un seul jour, s'ils peuvent. Que M. le Prince croye cet avertissement pour véritable, parce que le prince de Porcian a de ses amis qui hantent le gouverneur de C.,., conducteur de l'affaire^. »
L'année suivante, le duc de Ferrare étant venu en France, Catherine à plusieurs reprises s'ouvrit à lui ' de l'éventualité du meurtre de l'amiral. Aussi à la première nouvelle qu'il eut de la Saint-Barthélémy, se rappelant cette confidence, le duc en fit part à ses deux envoyés, le comte Gaspard Fogliani et Giannelli 3.
Catherine était encouragée dans son projet par la cour d'Espagne. Lors de l'entrevue de Bayonne, en 1565, le duc d'Albe lui insinua, au nom du roi son
i. « Il y a sept ans, on l'avait décidé, » dit-elle expressément. Collection Simancas, K 1814, pièce 80, citée par Hector de la Perrière, ouv. cit., p. XXVII.
2. Bibliothèque nationale, fonds français, n° 2468, fol. 33. Cité par H. de la Perrière, ouv. cit., p. xxv.
3. Archives de Modène, Gancellaria ducale. Citation de H. de la Perrière, ouv. cit., p. xxvi.
24i ETUDES DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE.
maître, que le moyen le plus sûr et le plus expéditif de venir à bout des Huguenots était d'abattre les principales têtes du parti. « Pêcher les grenouilles, ajouta-t-il, cela n'en vaut guère la peine ; appliquezvous plutôt à prendre les saumons et les gros poissons ^. » De tels avis répondaient trop au secret désir de la reine pour qu'elle ne les agréât pas. Le duc d'Albe se félicita plus tard de les avoir donnés.. Au lendemain de la Saint-Barthélémy, le 10 septembre 1572, il mandait à don Diego de Çuniga : « Souvent je me suis souvenu de ce que j'avais dit à la reine mère à Bayonne, et de ce qu'elle m'avait promis ; je I vois qu'elle a bien dégagé sa parole 2. »
On songea un moment à faire main basse sur l'amiral pendant qu'il séjournait à Moulins, en 1565 ^. Mais le coup parut alors trop hardi ou de trop difficile exécution; il fut ajourné.
Catherine ne l'abandonna sûrement pas, car son
intention transpira jusque dans les cours étrangères,
les années suivantes. Le 10 mai 1567, don Juan de
I Çuniga écrivait de Rome où il représentait l'Espagne :
I « Le pape Pie V m'a dit en très grand secret : « Les
« maîtres de la France méditent une chose que je
1. De Thou, Histor. sui temporis, Paris, 1606, t. Il, lib. xxxvii, p. 249- 230. Le duc d'Estrée écrivait alors en ce sens au roi d'Espagne : « Quant aux moyens d'obvier au mal... un second expédient serait, dans le cas où l'on voudrait en finir une bonne fois avec les cinq ou six au plus qui sont à la tête de la faction et qui la dirigent, de se saisir de leurs personnes et de leur couper la tète, ou au moins de les confiner en quelque lieu où ils seraient dans l'impossibilité de renouveler leurs trames criminelles. Tout serait consommé dès le jour même où l'on aurait mis la main à l'œuvre. » Papiers d'État du cardinal Granvelle, t. IX, p. 298.
2. Archives nationales, collection Simancas, K 1535. Cité par H. de la Ferriére, ouv. cit., p. xxvi.
3. Jules Bonnet, Mémoires de Soubise (cités par H. de la Ferriére, loc. cit.); de Thou, loc. cit.
LES PAPES ET LA SAmT-BARTHÉLEMY. 243
« ne puis ni conseiller ni approuver et que la con- « science réprouve; ils veulent faire périr par pra- « tiques le prince de Condé et l'amiral^. »
Comment le pontife fut-il mis au courant de ces
velléités, nous l'ignorons. Mais il n'en reçut certainement pas communication officielle de la part de la cour de France. Le machiavélisme de Catherine n'était pas encore assez éhonté pour oser solliciter d'un pape l'approbation d'un assassinat, même politique^. , . f
Pie V ne pouvait donc empêcher le crime que ^ par voie indirecte. 11 offrit au roi de France son concours en argent et en troupes pour abattre les Huguenots. Mais, tout en souhaitant l'extermination des rebelles, il a soin de recommander à Catherine, comme nous l'avons déjà fait observer, l'emploi d'armes loyales, la guerre ouverte et déclarée : catholicse religionh hostes aperte ac libère oppugnare ^.
De ces conseils, la reine ne devait avoir grand'cure. |l Elle poursuivait sa pointe. A quelque temps de là, durant le séjour qu'elle fit à Metz, l'ambassadeur d'Espagne, don Francis de Alava, lui ayant reproché l'inaction de l'armée royale après la bataille de Jarnac, ce qui avait permis à l'amiral de réorganiser ses forces : « Il n'a plus, répondit-elle, en son pouvoir que la Rochelle, et toute ma crainte c'est qu'il ne
1. Kervyn de Lettenhove, Conférence de Bayonne (citée par H. de la Ferrière, ouv. cit., p. xxvii).
2. D'après Capilupi, Le stratagème de Charles IX contre les Huguenots, dans Archives curieuses de l'Histoire de France, l""* série, t. VII, p. 460-461, Paris, 183a, le projet de Catherine aurait été communiqué officiellement à Pie V. Mais les lettres de Catiierine auxquelles il renvoie démentent cette allégation. Nous montrerons d'ailleurs plus loin que l'auteur est un exalté, peu digne de créance. Cf. H. de la Ferrière, ouv. cit., p. cxiv.