Lettre à Catherine de Médicis, du 28 mars
la livre aux Anglais. La reine de Navarre est entièrement gouvernée par lui, et elle nous ruine. De grâce conseillez-moi, que dois-je faire? — J'ignore, Madame, de quelles ressources l'amiral dispose encore, mais quand la force fait défaut, il faut recourir à d'autres moyens. — Lesquels? — Eh bien, puisque vous l'exigez, vous devriez recourir à la sonaria, comme disent les Italiens, et faire tuer l'amiral, Larochefoucault et Grammont. » Elle baissa la voix, car le cardinal de Lorraine était dans la chambre voisine : « Il y a trois jours, dit-elle, j'ai olïert cinquante mille écus à celui qui tuerait l'amiral, et vingt ou trente mille à ceux qui tueraient d'Andelot et Larochefoucault ^ . »
Ces scélératesses ne soulevaient point alors l'universelle réprobation qu'elles rencontreraient aujourd'hui. « Comme le dit très bien M. Boutaric^, il régnait à cette époque dans presque toutes les cours d'Europe une doctrine de l'assassinat, cpi i fait fré mir et qui était, pour ainsi dire, passée dans le droit des gens. Et en effet, pendant le siège de Poitiers en 1569, le Parlement ayant promis une récompense de cinquante mille écus d'or à celui qui appréhenderait au corps Coligny, le roi manda d'ajouter que cette somme serait comptée à celui qui livrerait l'amiral mort ou vif. Maurevel, un misérable, qui, chassé des antichambres du duc de Lorraine, avait pris du ser-
\. Elle ajouta, comme nous l'avons dit plus haul : t n y a sept ans on l'avait décidé, et ceux qui l'ont empêché alors, s'en sont repentis depuis. > Archives nationales, collection Simancas, K 1511, pièce 80; citée par H. de la Ferrière, ouv. cit., p. xxvn.
2. Boutaric a publié dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, 5® série, t. III, p. 10 et suiv., un article destiné à faire connaître les pièces relatives à la Saint-Barthélémy, que le P. Theiner a tirées des Archives du Vatican.
vice en Espagne, s'offrit et fut accepté ; à la place de l'amiral qu'il ne put joindre, il assassina un de ses plus braves lieutenants"* : ce fut son titre au mandat homicide qu'on lui confia trois ans plus tard 2. »
Deux événements politiques importants, qui marquèrent les années 1571 et 1572, à savoir les démarches faites pour attirer Coligny à la cour, et le mariage de Marguerite, sœur du roi, avec le jeune Henri de Navarre, ont été considérés comme des preuves du complot ourdi contre l'amiral ^ét les autres chefs protestants. Il nous reste à examiner dans quelle mesure Pie V put favoriser ces embûches, apparentes ou réelles, ou seulement les connaître.
Charles IX était fier de l'édit de Saint-Germain (août 1570), qu'il appelait son traité, sa paix. Il semble qu'en invitant Coligny à venir près de lui, il ait eu un sincère désir de réconciliation avec le chef reconnu des Huguenots. Par ordonnance royale il l'autorisa à se faire accompagner de cinquante gentilshommes. L'amiral arriva à Blois le 12 septembre 1571. On a souvent commenté en mauvaise part les mots par lesquels le roi l'accueillit : « Nous vous tenons enfin, mon père, vous ne vous échapperez pas quand vous voudrez. » Il est peu croyable que ces expressions aient contenu la sinistre équivoque qu'on a voulu y voir. Coligny et ses compagnons, dont la défiance était éveillée, ne s'y seraient pas mépris.
Cependant le meurtre de l'amiral rentrait si bien dans les vraisemblances aux yeux des politiques,
1. De Mouy. En 1383, Maurevel fut tué par Claude de Mouy, Dis de celui qu'il avait assassiné quatorze ans auparavant.
2. Loiseleur, La préméditation de la Saint-Barthélémy, p. 7 et 8.
qu'en apprenant sa venue à Blois, Philippe II osa écrire : « Ce ne peut être qu'avec l'intention d'en finir avec cet homme abominable, ce qui serait un acte de grand mérite et honneur ^ . » Pie V pénétra, semble-t-il, mieux que le roi d'Espagne les intentions de Charles IX : « Le pape, écrit un agent de la république florentine, croyait que la paix conclue à Saint-Germain et l'appel de Coligny à la cour marquaient le dessein de tuer l'amiral; mais, vu la façon adroite dont la chose s'est passée, il ne pense plus que le roi ait pris une résolution aussi hardie 2. »
La préparation active du mariage de Marguerite de Valois avec le jeune Henri de Navarre ne pouvait que confirmer Pie V dans son jugement. Cette union ne devait-elle pas sceller, au dire des intéressés, la réconciliation des catholiques et des Huguenots, et par conséquent pacifier définitivement la France ? En sollicitant la dispense requise pour le mariage, Catherine de Médicis ne manque pas de faire valoir ces avantages : « Rien, écrivait-elle au grand-duc de Toscane, ne nous peut faire espérer l'augmentation entière de notre religion et le repos universel de ce royaume que le mariage de ma fille et du prince de Navarre ; quand le pape aura tout bien considéré, il trouvera qu'il fera un grand service à Dieu et à toute la chrétienté de nous bailler cette dispense ^. »
1. Archives nationales, collection Slmancas, K 1520, pièce 31; citée par H. de la Perrière, ouv. cit., p. xxvii.
2. « Il Papa credeva che la pace fatta, è l'aver consentit© il Rè che rAmmiraglio venisse in corte fusse con disegno di ammazarlo; ma accortosi come passa il fatto, non ha creduto che nel Ré nostro sia quella brava resoluzione. » Lettre d'un anonyme à François de Médicis, 28 novembre 1571, dans Abel Desjardins, Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. ni (1863), p. 732.
3. Lettre du 8 octobre 1571, dans H. de la Perrière, Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, p. 76.
Catherine engageait le grand-duc à intervenir auprès de Pie V pour faire lever le double empêchement d'hérésie et de consanguinité qui s'opposait au mariage. Le pape déclara « qu'il n'accorderait jamais la dispense, dût-il perdre par ce refus non seulement l'obédience de la France, mais encore sa propre tête, à moins que le prince de Navarre et l'amiral ne fissent d'abord profession de foi catholique^. »
La cour de France feignit d'ignorer cette fin de non-recevoir, qui ne lui parvenait que d'une façon indirecte. On mit l'échec de la requête sur le compte du nonce, ouvertement hostile au projet de mariage^. Charles IX, par l'entremise de son ambassadeur, M. de Ferais, renouvela la tentative déjà faite par sa mère ^ auprès du pape. « Le mariage de ma sœur, écrit-il, est une résolution que j'ai prise avec autant de bonnes considérations et de respect que non seulement j'en espère le repos particulier de mes sujets et le bien de mon royaume, mais celui de la chrétienté en général, étant ledit prince jeune et si bien né qu'il ne sera malaisé de le ramener au chemin que Sa Sainteté peut désirer, comme
1. « Il papa s'e resoluto non concedere in modo alcuno la dispensa... Non la darebbe mai, se credesse perdere non solo l'obbedienza di Francia, ma la propria testa ancora, se già il principe di Navarra et l'Ammiraglio non confessassino prima la fede catholica. » Lettre de l'ambassadeur Petrucci à François de Médicis, l»"" novembre 1371, dans Abel Desjardins, Négociations diplomatiques de la France en Toscane, t. m, p. 724.
2. « Le nonce fait tout ce qu'il peut pour entraver le mariage de ma fille, » disait Catherine à Petrucci. Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. ni, p. 715.
3. Lettre de Catherine à Ferais, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, octobre 1571, dans Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, p. 75.
nous en avons eu l'exemple en feu son père * . » Pie V répondit au roi que « s'imaginer de ramener le jeune prince à la religion catholique, c'était se flatter d'un vain espoir ; il y a bien plus à craindre, ajoutait-il, que la princesse ne soit pervertie par son mari ^ » .
Aussi, effrayé du péril qu'allait courir l'église de France, le pape résolut-il de reprendre à nouveau la négociation du mariage de Marguerite avec don Sébastien de Portugal. Le cardinal Alexandrin reçut mission de mener à bien cette entreprise ^.
Des faits les plus certains et dés documents les plus sûrs il résulte donc que les fiançailles du jeune Henri de Navarre et de la sœur de Charles IX offraient officiellement le caractère d'une réconciliation sincère avec les chefs huguenots, pour le plus grand avantage de l'Eglise et de l'État. Si Pie V en juge autrement, c'est par crainte que les événements ne démentent les prévisions. On a prétendu que le projet de mariage cachait dès l'origine les plus sinistres desseins et préludait à la Saint-Barthélémy. En tout cas il est manifeste que, jusqu'à la fin de janvier 1572, le pape n'a nul soupçon de pareille infamie. L'eût-il pressentie, on ne saurait encore l'accuser de complicité; car il s'obstine à refuser la dispense sans laquelle le mariage ne se peut légitimement accomplir, et c'est ce mariage seul qui, en amenant les Huguenots à Paris, devait rendre possible leur massacre.
1. Lettre de Charles IX à Ferais. Bibliothèque nationale, fonds français, n» 3951, fol. 133; citée par H. de la Perrière, omw. ci7é, p. xxxviit.
2. Pie V à Charles IX, lettre du 2S janvier 1572, ouv. cité., p. 441.
3. Sur les négociations du cardinal Alexandrin en Portugal, cf. H. de la Perrière, Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, p. xxxviii.
La mission du cardinal Alexandrin allait-elle changer- la face des choses ? Il arriva à Blois le 7 février et commença par proposer au roi de France d'entrer dans la ligue catholique qui venait de montrer si brillamment sa force par la récente victoire de Lépante. Charles IX avait déjà déclaré à plusieurs reprises qu'il ne ferait jamais partie d'une ligue que les Vénitiens, le pape et Philippe II n'avaient conclue que dans leur intérêt particulier. A la demande du cardinal il se contenta de répondre qu'il manquait d'argent. « Sa Sainteté, dit Alexandrin, est toute disposée à en fournir à Votre Majesté. — Je remercie le Saint-Père, répliqua le roi, mais avant tout je veux pacifier mon royaume. »
Le' cardinal aborda alors la question du mariage de Marguerite avec le prince de Navarre. « De l'avis de tout mon conseil, j'y suis décidé, » répliqua Charles IX. Alexandrin insistant pour l'en dissuader, le roi lui prit les mains et baissant la voix : « Je n'ai pas d'autre moyen, dit-il, de me venger de mes ennemis et des ennemis de Dieu. »
Cette conversation est empruntée à un récit que le « cardinal est censé avoir fait de son ambassade' au futur pape Clément VIII. On la retrouve dans une Vie de Pie V, que Girolamo Catena publia en 1587^. Est-elle authentique dans tous ses termes? Les meilleurs critiques estiment qu'elle fut arrangée après coup dans un sens conforme aux événements ^. Et ce
1. Ce récit se trouve aujourd'hui dans les manuscrits du marquis Capponi. Le texte latin a été publié dans un article du North Britîsh Review d'octobre 1869, n° 101, et reproduit par Alfred Maury, dans' le Journal des &avants, de septembre 1871, note de la page 423.
2. Girolamo Catena; Vita del gloriosissimo Papa Pio quinto (Mantoue et Rome), 1387, p. 197.
3. C'est notamment le sentiment de Ranke, dans un article traduit
qui autorise cette conjecture, c'est qu'au lendemain de son entretien avec le roi, dans le compte rendu qu'il en donne. Alexandrin disait simplement : « Je trouve les Français enfoncés dans cette idée du mariage de M™® Marguerite avec le prince de Navarre, comme si de cette union dépendait le salut du royaume. Il n'y a pas moyen de rien faire contre. Je quitte la France sans avoir accompli quoi que ce soit. J'aurais aussi bien fait de ne pas y venir *. » Un tel langage marque une déception qui n'est pas compatible avec l'idée que le nonce remportait à Rome le secret de la prochaine destruction des Huguenots. Il est vrai que, dans une lettre datée du mois de mars suivant, il semble revenir sur son premier dire : « Bien que mes représentations et mes démarches n'aient pas obtenu de Leurs Majestés, ni quant à la ligue ni quant au mariage, une décision conforme aux desseins de Sa Sainteté, je rapporte pourtant quelques particularités que je lui communiquerai oralement, et je puis dire que je n'ai pas été congédié d'une façon tout à fait désobligeante 2. » De quelles particularités s'agit-il? D'un projet d'extermination des hérétiques? La phrase ne comporte guère une interprétation d'une portée aussi grave ^.
par C. Read, Bulletin de la Société de littérature du protestantisme français, IS aoûtU889, p. 431. Ainsi pense également Loiseleur, La préméditation de la Saint-Barthélémy, p. 23-27; l'auteur montre comment le récit avait à l'origine une forme moins précise et moins compromettante.
4. Cité par Ranice, dans Bulletin de l'histoire du Protestantisme, loc. cit.
2. « Posso dire di non partirmi affatto maie expedlto. » Lettre datée de Lyon, 6^mars 1572, dans Soldan, La France et la Saint-Barthélémy (trad. de l'allemand, par Ch. Schmidt, Paris, 1835), p. Ua et 128.]
3. Voir sur ce point Loiseleur, La préméditation de la Saint-Barthélémy, p. 26-27.
Mais à la prendre même dans ce sens péjoratif, elle n'engage aucunement la responsabilité de Pie V dans le drame du 24 août. Alexandrin était encore à Lyon le 6 mars 1572. Lorsqu'il rentra à Rome, le pape était mourant; il s'éteignit le 1^' mai, sans avoir accordé la dispense sollicitée par la cour de France. Emporta-t-il dans la tombe le secret des intentions perverses du roi de France ou de Catherine de Médicis, nul ne saurait le dire. En tout cas, l'accuser d'avoir favorisé d'une façon quelconque l'accomplissement de l'horrible attentat que fut la Saint-Barthélémy, serait (les documents le font assez voir) ime injustice et une calomnie.