Dépêche du 2i août, citée plus haut
3. « Nous TOulons que vous félicitiez Sa Sainteté le plus affectueusement que vous pourrez de l'heureux succès des affaires de la France et de la grâce que Notre-Seigneur Dieu a faite à Sa Béatitude en lui donnant, au commencement, de son pontificat, de voir écraser ceux qui ont toujours cherché à détruire la religion et à bouleverser le royaume. » Lettre du Sénat de Venise à ses ambassadeurs à Rome, dans William Martin, ReZaitons des ambassadeurs vénitiens Miehieli et Cavalli, Paris, 1872, p. 97.
4. Ph. Bonanni, S. J., Numiamata Romanorum Pontificum, 1. 1 (1699), Romœ, p. 323. Le commentaire que l'auteur donne de la médaille, ?• 336, indique des sentiments analogues à ceux du cardinal de Lorraine sur la Saint-Barthélemy. C'est à tort qu'on a voulu faire de Bonanni, qui n'est pas contemporain des événements, un interprète authentique de la pensée de Grégoire Xin.
5. On en a de nombreuses copies. Le pasteur Roberty, président du Consistoire de Rouen, nous en a fait voir un exemplaire.
souvenir de la Saint-Barthélémy, c'est là un acte qui irrite au plus haut point les protestants scandalisés. Il convient cependant d'expliquer la conduite du pontife par ses intentions. Or il est avéré que Grégoire crut voir dans le massacre des Huguenots le bras de Dieu délivrant l'Eglise et la France d'un grave péril.
L'inscription : Hugonottorum strages a été interprétée dans un autre sens et tout à fait en mauvaise part. Le mot « massacre », dit-on, implique l'idée d'un guet-apens, et, en autoriscint l'emploi d'une pareille expression, Grégoire XIII montrait qu'il approuvait l'odieux attentat du 24 août.
Il est fort contestable, selon nous, que le mot strages (massacre) ait nécessairement le sens péjoratif qu'on lui prête ici. Il pourrait sig'nifier tout simplement « la défaite » des Huguenots, même en bataille rangée. Mais dans la circonstance il indique uniquement « le meurtre » des protestants pris au dépourvu. Grégoire XIII n'ignorait pas sans doute ce caractère de surprise de la sanglante journée. Mais il voyait là, comme bien d'autres, l'unique moyen qu'avait eu la royauté d'échapper au complot qui la menaçait ellemême.
Les esprits les plus modérés jugeaient en effet de cette façon la Saint-Barthélémy. Le président Lagebaston, qui se refusait à massacrer les protestants de Bordeaux, s'excusait auprès du roi lui-même de ne pas exécuter les ordres qu'il avait reçus, en disant : « Il n'y a rien ici de semblable à l'exemple de ce qui s'est fait à Paris, d'autant que là Vostre Majesté et la Royne votre mère et messeigneurs vostres frères y étans, et la conspiration preste à exécuter et si pressante qu'elle ne pouvait attendre la voie ordinaire de
la justice, il a mieux valu commencer par le fait pour cest seule cause \ » Si, au mois d'octobre 1572, des Français dont nul ne saurait contester la modératioii appréciaient de la sorte l'attentat du 24 août, comment veut-on que Grégoire XIII, à la même époque, en ait mieux compris le caractère odieux?
La médaille commémorative qu'il a fait frapper ne signifie donc autre chose que le triomphe remporté par l'Église et par l'État sur leurs ennemis communs, les Huguenots. Les peintures de Vasari dans la salle royale du Vatican sont dues à la même pensée.
L'idée de représenter la Saint-Barthélémy par la peinture n'implique. pas, en effet, plus que la médaille, une approbation du crime de Charles IX. Le sujet a tenté nombre d'artistes du xvi® siècle. On a des gravures de ce temps qui rappellent divers épisodes de l'attentat. Un tableau exécuté sur bois et conservé au musée Arlaud, à Lausanne, reproduit le sujet « avec un assez grand développement, car il y a là environ cent cinquante figures. L'artiste a signé son œuvre : il s'appelle François Dubois, dit Sylvius, d'Amiens. Dubois a choisi pour le lieu du drame la rive de la Seine, aux abords de la grande entrée du Louvre. On aperçoit l'hôtel de l'infortuné Coligny, situé rue de Béthisy, et dans la cour de cet hôtel sont figurés trois personnages, dont l'un tient la tête de la victime. M. H. Bordier dans son ouvrage : La Saint-Barthélémy et la critique moderne ^, établit avec évidence que le peintre a entendu représenter là les trois principaux complices du meurtre de l'amiral : le cheva-
i. Lettre du 7 octobre 1372. Bibliothèque nationale, fonds français, n» 13333, fol. 124 et suiv- Cf. H. de la Ferrière, ouv. cit., p. cxxxiv. 2. Paris et Genève, 1879, in-*".
lier d' Angoulême, le duc de Guise et le duc d' Aumale, son oncle. Mais, ne se préoccupant pas de l'unité d'action, Dubois nous montre en même temps le jeune Téligny fuyant, demi-nu, sur le toit de l'hôtel pour échapper au fer des égorgeurs, et le cadavre de l'amiral, sans tête et sans mains, traîné au gibet de Montfaucon. Si l'artiste n'a pas tenu compte de l'ordre chronologique, s'il a commis, pour plusieurs des scènes rassemblées dans le même champ, de véritables anachronismes, tout indique cependant qu'il n'a rien inventé. Peignant quelques années seulement après l'événement, dont il est vraisemblable qu'il avait été témoin, il n'a placé dans sa composition que des faits qui s'étaient réellement produits pendant la durée de ce long carnage. Les atrocités qu'il peint trouvent leur confirmation dans J.-A. de Thou... Entre les scènes qu'a distribuées le pinceau de Dubois, il en est une qui fixe surtout l'attention. Le roi est à une des fenêtres de son palais, couchant en joue les fuyards qui se sauvent de l'autre côté de l'eau. De Thou n'a point, il est vrai, mentionné cette lâche barbarie que l'on prêtait à Charles IX et que rappelle également une estampe figurant le massacre; mais elle a été formellement rapportée par des auteurs contemporains ^ ».
1. Alf. MBury, Nouvelles recherches sur la Saint-Barthélémy , dans le Journal des savants, mars 1880, p. 157. Au sujet de l'arquebusade de Charles IX, les critiques ne sont pas d'accord. Ceux qui l'admetteiit s'appuient sur Barnaud, Réveille-matin des Français (copié par Simon Goulart, dans les Mémoires de l'Estat de France, 1573), sur d'Aubigné, Brantôme, Arnault Sorbin et Bossuet. D'autres en contestent l'authenticité, faisant remarquer que le premier auteur qui en parle, Barnaud, signale le fait comme un on-dit. Voir sur ce point J. Loiseleur, Les nouvelles controverses sur la Saint-Barthélémy, loc. cit., p. 108-133. L'historien protestant Soldan [La France et la Saint- Barthélemy,lr&A. Schmidt, 1855) estimeque « cela n'est ni prouvé, ni sufflsamment réfuté >.
Il y aurait une curieuse comparaison à faire entre le tableau de Dubois et les peintures de Vasari. Celuici a distribué son sujet en trois scènes distinctes : Coligny blessé rapporté à sa demeure, Charles IX décidant en son conseil le massacre, le massacre même. Cette conception appartient évidemment tout entière à l'artiste. Elle ne nous fournit aucune lumière sur le sentiment qui guidait Grégoire XIII quand il 1 commanda les fresques destinées à perpétuer le sou- ^ venir de la Saint-Barthélémy. C'est ce sentiment qu'il importe de connaître, si l'on veut juger avec équité le Souverain Pontife.
Or son dessein n'est pas bien difficile à percer. La bataille de Lépante, qui avait marqué sous Pie V le triomphe de la chrétienté contre les Turcs, était représentée dans la salle royale. La Saint-Barthélémy figurait le triomphe du Roi Très Chrétien contre les Huguenots; sa victoire appartenait à l'Eglise; elle < avait sa place indiquée à côté de la bataille de Lépante. Ainsi pensa Grégoire XIII, et sa résolution parut alors toute naturelle. Le prince François de Toscane écrivait à Vasari, le 20 novembre 1572 : « Nous sommes charmé d'avoir appris non seulement votre arrivée à Rome, mais encore les caresses et les faveurs que vous a faites Sa Béatitude; elle agit sagement en voulant qu'un succès aussi saint et aussi notable que l'exécution contre les Huguenots de France figure dans la salle des Rois ^ »
Ainsi dans l'hypothèse d'une conspiration protestante réprimée par un coup de force, conspiration réelle ou crue telle par Grégoire XIII, les manifesta-
1. Gaye, Carteggio inedito d'Artisti dei secoli XIV, XV et XVI, Tirenze, 1839, II, cccxi. Cité par J. Loiseleur, ouv. cit., p. 84.
tions de sa joie, les Te Deum, la. médaille commémorative, les peintures de la salle royale du Vatican, tout cela s'explique et, vu les idées du temps, se justifie. On ne saurait en faire un crime au Souverain Pontife, à moins de prétendre qu'il savait à quoi s'en tenir sur le caractère irréel ou exagéré du complot.
Mais c'est justement ce qu'on a prétendu. On a affirmé que, dès le mois de septembre, l'exacte vérité sur la Saint-Barthélémy était connue de Rome aussi bien que de toute l'Europe K
Une telle assertion se concilie mal avec les documents. Le nonce n'avait fourni au pape aucun renseignement sur la manière dont la Saint-Barthélémy avait été préparée et exécutée. Son silence à cet égard fut même l'objet d'un reproche que lui adressa le cardinal àe Come 2. Or, on ne voit pas que les dé-
i. Philippson [ouv. cit., p. 135) notamment dit que « personne ne crut sérieusement à la prétendue conspiration des Huguenots contre Cliarles IX » : Die angebliche Hugonottische Verschwôrung gegen Karl IX, an die Nietnand in Ernsl glaubte. Mais cela est bientôt dit. Il faudrait le prouver.
2. « Desiderava le lettere di V. S. piu piene, piu distinte et piu particolari, essendo materia questa cfie meritava esse scritta da lei^ mollo distintamente et con quelle considerazioni che sono in simil^ fatfo, trattando del origine di questi pensieri, del modo che si sono condotti ad effetlo, con consiglio et partecipatione di chi, et che eifetli se ne possono sperare in servitio di Dio seconde il guidizio di lei, che c sui fatto. » Dépèche du cardinal de Come à Salviati, en date du 8 septembre -1072, Rome, Vatican©, Francia, n° 280. Ce passage a été ensuite raturé comme trop long et remplacé par les lignes suivantes : « A dire il vero haveria desiderato le lettere un poco piu piene, tanto piu che dainfinitialtrila cosasiè intesa molto piularga et piu dislinta. Il che non hovolutotacergliperl'amorch'io leporto »• Par cet abrégé[de sa première formule le cardinal de Come ne donnet-il pas à entendre qu'il a reçu par ailleurs plus de détails que n'en donne Salviati sur les circonstances de la Saint-Barthélémy ? En tout cas, il est clair que le nonce ne l'avait pas renseigné sur ces circonstances. Tout ce qu'il en sut, et le pape avec lui, il le sut par la voie diplomatique, c'est-à-dire par l'ambassadeur de France et l'envoyé spécial de Charles IX.
pêches postérieures au 24 et au 27 août ^ , notamment les dépêches du 2 et du 22 septembre, aient été plus propres que les précédentes à dissiper l'erreur dans laquelle la cour de France avait eu soin de jeter et d'entretenir le Souverain Pontife. Dans la dépêche du 2 septembre, nous lisons que ce qui porta Catherine à presser le roi de se défaire des Huguenots, ce furent « lé péril qu'elle courait elle-même et les insolentes paroles qui sortaient de toute la hugonoterie ^ » . La dépêche du 22 confirme les récits que le nonce a déjà faits de la fatale journée ; la seule déclaration importante qu'elle renferme, c'est que si l'amiral était mort subitement du coup de Maurevel, il n'y aurait pas eu d'autres victimes^. Pas un motqui indique que les menaces des protestants, grossies en manière de conspiration, n'avaient pas ce caractère.
Cependant Charles IX continuait à dénoncer dans toutes les cours de l'Europe l'existence d'une conspiration qu'il avait dû réprimer et prévenir par le massacre du 24 août. Le 21 septembre ', il écrivait
i. Dans la dépêche du 27 août, que nous avons rapportée plus liaut, on lit encore : « Le Roi et la Reine mère m'ont prié d'expédier un courrier pour assurer le Saint-Père que tout ceci tournerait au bien de la religion : ils sont toutefois dans l'intention de renouveler l'édit de pacificationel de conserver la liberté deconscience : cela est nécessaire pour sauver le royaume et pour prévenir le massacre de plus de dix mille personnes, massacre qu'il serait impossible d'empêcher si on laissait des armes entre les mains du peuple. »
2. « Etvedendo Ha Regina) a quanto pericolo si era esposta et da la propria conscientia insospettita ctda la insolenti parole cheuscivano da lutta la Vgonottaria... si volse al Ré, • etc. Theiner, Annales écoles,, 1. 1, p. 331.
4. Dès le 2S août, le roi écrivait à son ambassadeur, La Mothe-Fénelon : « Conspiration que ceux de la religion prétendue réformée avaient faite contre moy-mesmes, ma mère et mes frères. » Le 27 août : « Une entreprise et conspiration pour s'attaquer à la dicte majesté
encore à la reine d'Angleterre qui le soupçonnait de cruauté inutile et coupable : « J'ai esté contrairict y lascher la main, à nostre grand regret, pour éviter le danger éminent [sic] de la conspiration faicte en nostre personne et estât ^. » Et le lendemain, son ambassadeur, La Mothe-Fénelon, recevait une nouvelle confirmation de la réalité du complot : « Comme lui (l'amiral Coligny) et ses adhérans s'estoient tant oubliés que qui ne les eût soudain prévenus, ils estoient tout prests de faire sur nous la même exécution qui a esté faicte sur eulx 2. »
Charles IX envoyait à Schômberg pour les princes d'Allemagne des renseignements semblables'.
En France, à Paris même, on essayait d'entretenir la même version ou, si l'on veut, la même légende. De là les prières publiques, les processions avec le Saint-Sacrement et les saintes reliques à travers les rues de la capitale ' ; de là le long procès de Coligny
la Royne, » etc. Le 7 septembre: « Conspiration du feu amiral, » etc. Correspondance diplomatique de La Mothe-Fénelon, t. Vil, p. 32S et suiv.