Von Gebler, Die Acten, p. 74; ms. du Procès, fol
en alléguant le texte de la lettre que lui avait adressée le cardinal Bellarmin. Ce document contenait bien la défense de soutenir la doctrine copernicienne, mais il n'interdisait pas de l'exposer quovis modo. Ces derniers mots ne s'y lisaient point. Or l'auteur du Dialogo pouvait-il soupçonner que le cardinal n'eût pas reproduit exactement ou traduit fidèlement la pensée du Saint-Office? En se conformant aux ordres de Bellarmin, l'accusé avait la conscience de n'avoir pas trahi sa promesse, ni par conséquent violé le décret de 1616 ^ .
Le second grief était plus difficile à écarter. Galilée commença par affirmer qu'il n'avait exposé dans son ouvrage la théorie copernicienne que sous une forme purement hypothétique. Mais ayant eu vent que trois théologiens ^, après examen du Dialogo, déclaraient expressément que la thèse y était soutenue de façon absolue et qu'il y avait lieu de tenir l'auteur pour « suspect » ^ , il fut sans doute pris de peur et consentit à s'avouer coupable'''. « En raison des accusations dont je suis l'objet, j'ai voulu, dit-il dans l'interrogatoire du 30 avril, relire mon livre afin de voir si, par inadvertance et contre mon intention, il ne me serait pas échappé certaines expressions qui auraient pu faire croire à un lecteur mal averti de ma pensée intime, que les arguments
1. Interrogatoires du 12 avril et du 10 mai. Von Gebler, Die Acten, p. 77 sq.,et 88 sq.; ms. du Procès, fol. 4iS suiv., et 423.
2. Les trois théologiens consulteurs sont Augustin Oreggi, Melchior Inchofer, Zacharias Paschaligo ; leurs rapports se lisent dans le ms. du Procès, fol. 429 à 447; cf. Vpn Gebler, Die Acten, p. 92-lH.
3. « De firma huic opinioni (Copernicanœ) adliœsione vehementer esse suspectum, « dit Inciiofer. Von Gebler, Die Acten, p. 92; ms. du Procès, fol. 431; cf. le rapport de Paschaligo, Die Acten, p. lOi; ms. du Procès, fol. 443.
4. Von Gebler, Die Acten, p. 83-84; ms. du Procès, fol. 419-426.
dirigés contre la thèse fausse que je me proposais de réfuter manquaient de force et étaient eux-mêmes facilement réfutables. Et j'ai trouvé qu'en effet deux arguments favorisaient trop l'opinion copernicienne. C'est là une erreur de ma part, je le confesse. C'est l'effet d'une vaine ambition, d'une pure ignorance et d'une inadvertance. Si j'avais aujourd'hui à exposer les mêmes raisons, je les énerverais {nervej'ei) de telle sorte qu'elles ne pourraient plus avoir cette force dont elles sont d'ailleurs essentiellement et réellement dépourvues y. » Après cette déclaration Galilée s'apprêtait à sortir, mais il revint sur ses pas et ajouta : « Afin de bien prouver que je n'ai pas tenu et que je ne tiens pas pour vraie l'opinion condamnée de la mobilité delà terre et de la stabilité du soleil, je suis tout disposé, si on m'en donnait la faculté et le temps, à continuer mes dialogues et à reprendre les arguments déjà présentés en faveur de cette opinion fausse et condamnée, pour les réfuter de la manière la plus efficace qu'il plaira à Dieu de m' enseigner. »
Sur la portée du Dialogo on avait donc son aveu ; la doctrine en était réellement copernicienne. Restait la question de Vintentio. Était-il bien vrai que Galilée n'y eût pas adhéré de cœur, comme il osait l'affirmer? Dans une séance tenue, le 16 juin, par la Congrégation du Saint-Office, le Saint-Père décida de lui faire « subir un interrogatoire sur son intention, même avec menace de la torture ; s'il persistait (à nier son adhésion à la doctrine copernicienne), on le ferait
1. Von Gebler, DieAclen, p. 83; ms. du Procès, fol. 420-421. Dans l'interrogatoire du 10 mai, il répéta les mêmes déclarations. Von Gebler, DieActen, p. 90; ms. du Procès, fol. 425 v.
abjurer en pleine séance de la Congrégation et on le condamnerait à la prison au gré du Saint-Office. On lui enjoindrait, en outre, de ne plus traiter désormais, de quelque manière que ce fût, ni pour ni contre, par écrit ou de vive voix, le sujet de la mobilité de la terre et de la stabilité du soleil, sous peine d'être relaps ». Le Dialogo serait prohibé. Et pour que ces décisions fussent portées à la connaissance de tous, le pape ordonna d'envoyer des exemplaires de la future sentence à tous les nonces apostoliques, à tous les inquisiteurs de l'hérésie et principalement à l'inquisiteur de Florence, qui devait la lire publiquement, en pleine séance, après avoir convoqué la plupart des professeurs de mathématiques ^
En conséquence de ces ordres, Galilée comparut une quatrième et dernière fois, le 21 juin, devant le Saint-Office. On lui demanda « s'il tenait et depuis combien de temps il tenait pour vrai que le soleil était le centre du monde et que la terre n'était pas le centre du monde, ou même se mouvait d'un mouvement diurne ». — « Avant la décision de la Sacrée Congrégation de l'Index, répondit-il, et avant qu'on m'intimât des ordres à se sujet, j'étais indifférent et j'estimais que les opinions de Ptolémée et de Copernic étaient toutes deux soutenables, que l'une ou l'autre pouvait être vraie dans la nature. Mais après cette décision, convaincu de la prudence de
d, « Die 16 junii 1633... Saiictis?^imus decrevit ipsum (Galileum) interrogandura esse supra intentione, etiam comminata ei tortura, et si suslinuerit, praîvia abjuratione de vehementi in plena Congregatione Sancti Officii condemnandum ad carcerem arbitrio Sacrœ Congregalionis. Injuncto ei ne de caîlero, scripto .vel verbo tractet amplius quovis modo de mobilitate terraî, nec de stabilitate solis, et e contra, sub pœna relapsus, » etc. Von Gebler, Die Acten, p. 112; ms. du Procès, fol. 451 t°.
mes supérieurs, toute ambiguïté cessa dans mon esprit, et j'ai tenu et je tiens encore pour très vraie et indubitable l'opinion de Ptolémée sur la stabilité de la terre et la mobilité du soleil. » On lui fit remarquer que son ouvrage témoignait d'un sentiment contraire. « Je le répète, depuis la décision de mes supérieurs, je n'ai jamais tenu, intérieurement (pour vraie) l'opinion condamnée. » On insista et on lui déclara que, « s'il ne se décidait pas à avouer la vérité, on en viendrait contre lui aux moyens de droit , et de fait qui seraient opportuns ». — « Encore une fois, je ne soutiens pas, ni n'ai jamais soutenu (dans mon for intérieur) l'opinion de Copernic depuis que j'ai reçu l'ordre de l'abandonner. Du reste, je suis entre vos mains, faites ce qu'il vous plaira. >> — « Dites la vérité, sinon on en viendra à la torture. » — « Je suis ici pour obéir ; après la décision de l'Index, je n'ai pas tenu cette opinion (pour vraie), je l'ai déjà dit. » Comme on ne pouvait rien obtenir de plus, on le renvoya à sa place, après lui avoir fait signer sa déposition ^ .
i. Von Gebler, Die Acten, p. H2-114; ms. du Procès, fol. 432-453. Galilée fut menacé de la torture, mais il ne la subit pas : c'est un point aujourd'hui à peiu près universellement reconnu. Wohlwill, dans son ouvrage ilst GaJîlei gefoUert loorden? affirmait encore en 1877 que Galilée avait été mis à la question. Il appuyait son opinion sur le texte de la condamnation qui porte que l'accusé fut soumis à l'examen rigoureux : al rîgoroso esame, dans lequel il répondit cattolicamene (Cf. Grlsar, ouv. cit., p. 134). Ces expressions, selon lui, font entendre clairement que Galilée fut conduit dans la chambre de la torture. Peut-être fut-il déshabillé et lié pour l'exécution ; peutêtre s'en est-on tenu à la menace; mais on en vint au moins à la terrilio realis. Le juge était autorisé à appliquer la torture tant qu'il soupçonnait l'accusé de ne pas dire la vérité sur son intention. — Mais Wohlwill oublie, d'une part, qu'on n'appliquait pas la torture aux vieillards de l'âge de Galilée, et qu'on se contentait de les en menacer (Reusch, Prozess Galilei, Bonn, 1876, p. 308); et d'autre part que le pape et les cardinaux n'étaient pas disposés (les documents
Cette douloureuse séance, où l'attitude de l'accusé étonne et afflige autant que l'insistance des juges, ne remplissait encore qu'à moitié les intentions et les ordres du Souverain Pontife. Il restait à condamner Galilée à la prison, après l'avoir fait abjurer. On le conduisit le lendemain dans la grande salle du couvent des dominicains de Santa Maria sopra Minerva. La sentence fut prononcée au nom de la Congrégation du Saint-Office. Galilée en écouta la lecture, debout et la tête découverte. Ce jugement, rédigé en italien, débutait par les noms et les titres des dix cardinaux qui composaient le tribunal du Saint-Ofiîce, puis résumait, assez longuement d'ailleurs, l'historique du procès, en remontant jusqu'à l'année 1615.
en font foi) à afler jusqu'aux dernières extrémités vis-à-vis de l'illustre astronome. Cela rend bien invraisemblable l'hypothèse de l'application de la torture. L'argumentation de Wohlwîll repose, du reste, sur une interprétation arbitraire et inexacte des mots rigoroso esame. Ce qui fait la différence entre l'interrogatoire ordinaire et l'examen rigorosum, ce n'est pas, comme l'a fait justement remarquer Reusch (OMi). cil., p. SoT-aTl), l'introduction de l'accusé dans la chambre de la torture, mais le décret autorisant l'emploi de la torture. La mention de Vesame rigoroso dans la sentence du Saint-Offlce signifie donc simplement que. Galilée fut menacé de la torture, lorsqu'il subit son dernier interrogatoire, comme nous l'apprennent les Actes du procès. Mais qu'on ait été plus loin; que, non content de cette terrifia verbalis, on ait entraîné l'accusé dans la chambre de la torture, ne fût-ce que pour une terrilio realis, c'est ce qu'on ne saurait prouver. Le silence des Actes sur ce point est significatif. On ne s'expliquerait pas qu'un fait de cette importance n'eût pas été noté dans le procèsverbal de la séance. Wohlwill convient lui-même de cette invraisemblance. Il se tire d'embarras en prétendant (oui), ctf., p. 96 sq.) que nous n'avons pas un procès-verbal authentique de la séance du 21 juin 1633; celui que nous possédons serait un faux introduit frauduleusement (fol. 433) dans le manuscrit qui contient les pièces du procès. Mais le malheur veut que tous ceux qui ont examiné le manuscrit de près attestent que le prétendu faux est une pièce bien authentique (cf. H. de l'Épinois, Un singulier exemple de critique historique, M. Wohlwill et les manuscrits de Galilée, dans la Revue des Questions historiques, 1879, t. I, p. 223-232). La cause est dès lors entendue. Rien ne permet de penser que Galilée ait été soumis à la torture ou môme simplement à la territîo realis.
Nous ne donnerons ici que la sentence proprement dite :
« Nous prononçons, jugeons et déclarons que toi, Galilée, tu t'es rendu véhémentement suspect d'hérésie, à ce Saint-Office, comme ayant cru et tenu une doctrine fausse et contraire aux saintes et divines Écritures, à savoir : que le soleil est le centre de l'univers, qu'il ne se meut pas d'Orient en Occident, que la terre se meut et n'est pas le centre du monde ; et qu'on peut tenir et défendre une opinion comme probable, après qu'elle a été déclarée et définie contraire à l'Écriture sainte ; en conséquence, tu as encouru toutes les censures et peines établies et promulguées par les sacrés canons et les autres constitutions générales et particulières contre les fautes de ce genre. Il nous plaît de t'en absoudre, pourvu qu'auparavant, d'un cœur sincère et avec une foi non simulée, tu abjures en notre présence, tu maudisses et tu détestes les erreurs et hérésies susdites et toute autre erreur et hérésie contraire à l'Eglise catholique et apostolique romaine, selon la formule que nous te présenterons.
« Mais afin que ta grave et pernicieuse erreur et ta désobéissance ne restent pas absolument impunies, afin que tu sois à l'avenir plus réservé et que tu serves d'exemple aux autres, pour qu'ils évitent ces sortes de fautes, nous ordonnons que le livre ^es Dialogues de Galileo Galilei soit prohibé par un décret public : nous te condamnons à la prison ordinaire de ce Saint-Office pour un temps que nous déterminerons à notre discrétion, et à titre de pénitence salutaire nous t'imposons de dire pendant trois ans, une fois par semaine, les sept psaumes de la pénitence, nous
réservant la faculté de modérer, de changer, de remettre tout ou partie des peines et pénitences ci-dessus ^ »
Le texte de la condamnation porte les signatures de sept cardinaux ; les trois autres membres du Saint- Office, dont les noms manquent, n'assistaient vraisemblablement pas à la séance. Mais nous savons par Niccolini, d'après une déclaration du pape ^, que l'unanimité était complète parmi les membres du tribunal. La sentence n'était d'ailleurs que l'exécution de l'ordre donné par Urbain VIII dans la séance du 16 juin.
La lecture du jugement achevée, Galilée reçut une formule d'abjuration écrite en italien; et, à genoux, la main sur les Saints Evangiles, il lut : « Je, Galileo Galilei, fils de feu Vincent Galilei de Florence, âgé de soixante-dix ans..., je jure que j'ai toujours cru, que je crois maintenant, et qu'avec l'aide de Dieu je croirai à l'avenir tout ce que tient, prêche et enseigne la sainte Église catholique et apostolique romaine.
« Mais parce que, après que ce Saint-Office m'avait juridiquement intimé l'ordre d'abandonner absolument la fausse opinion que le soleil est le centre du monde et immobile, que la terre n'est pas le centre et se meut, et la défense de tenir, de défendre et d'enseigner cette fausse doctrine d'aucune manière de vive voix ou par écrit; et comme, après qu'il m'avait été notifié que cette doctrine est contraire à l'Écriture
1. Riccioli, Almageslum novum, t. Il, p. 497 sq. (texte lalin). Le texte italien original se lit dans Venturi, Memorie e lettere inédite fmora o disperse di Galileo Galilei, Modène, 1817-1821, t. II, p. 171 sq. Les deux textes sont en regard l'un de l'autre dans Grisar, ouv. cit., p. 131-137.
2. Le Opère, t. IX, p. 444. Grisar {ouv. cit., p. 111) explique l'absence des cardinaux qui n'ont pas signé.
sainte, j'ai écrit et fait imprimer un livre dans lequel je traite cette doctrine déjà condamnée, et j'apporte des arguments très efficaces en sa faveur, sans donner aucune solution; j'ai été jugé véhémentement suspect d'hérésie par ce Saint-Office, à savoir d'avoir tenu et cru que le soleil est le centre du monde et immobile, et que la terre n'est pas le centre et se meut.
« Voulant donc faire disparaître de l'esprit de Vos Éminences et de tout chrétien ce véhémen;t soupçon, qui a été justement formé contre moi, j'abjure, je maudis et je déteste les susdites erreurs et hérésies, et généralement toute autre erreur quelconque et secte contraire à la sainte Église. Et je jure qu'à l'avenir je ne dirai plus et n'assurerai plus, de vive voix ni par écrit, aucune chose qui puisse donner de moi un tel soupçon : si je connais quelque hérétique ou quelqu'un qui soit suspect d'hérésie, je le dénoncerai à ce Saint-Office, ou à l'inquisiteur et à l'ordinaire du lieu où je me trouverai. Je jure encore et promets d'accomplir et d'observer entièrement toutes les pénitences qui m'ont été ou me seront imposées par ce Saint-Office. » Il signa ensuite de sa propre main : « Je, Galileo Galilei, ai abjuré comme ci-dessus '. »
On a raconté qu'à peine debout et après avoir signé, Galilée aurait frappé du pied la terre, en disant : « Et pourtant elle tourne ! » E pur si muove ! L'invraisemblance d'une telle exclamation aurait dû suffire pour mettre les historiens en défiance contre elle. Durant tout le cours de son procès, et malgré tous les moyens de douceur ou de violence employés pour