LA CRITIQUE DANS M. SAINT-MARC GIRARDIN
riens qui se font poëtes ou romanciers. H. de Lamartine en est l'exemple le plus illustre; il écrit de l'histoire et il édite ses poésies. Encore devons-nous à d'honorables nécessités l'intérêt qu'il prend à ces cbers objets de nos premières admirations : peu s'en est fallu qu'il n'y vît des péchés de jeunesse en les comparant aux splendeurs de ses récits et de ses harangues. L'auteur d'un roman plein d'imagination et de poèmes où brillent des vers charmants sur un fond un peu romanesque, M. Sainte-Beuve, achève l'histoire de la plus austère des sociétés chrétiennes, Port-Royal, et tire des profondeurs de l'érudition la plus curieuse un des livres les plus propres à donner du cœur aux honnêtes gens et à faire honte aux âmes faibles. Il n'est éloges qu'on n'ait faits, dans ces dernières années, d'un Abailard de M. de Rémusat, confidence de salon dont beaucoup de gens sont restés très-vains; M. de Rémusat a gardé dans son portefeuille l'Abailard du drame, et ne nous a fait voir que celui de l'histoire. M. Mérimée est de l'Académie des belles-lettres pour de profondes études d'histoire romaine, et la plume qui a écrit le Vase étrusque et Colomba rédige des mémoires d'archéologie. Nous verrons peut-être d'autres désertions du camp de l'imagination dans celui de l'utile; mais je ne sache pas que ceux qui sont les premiers dans les travaux d'histoire ou de critique, MM. Thiers, Cousin, Thierry, Mignet, Villemain, Guizot, pensent à faire des poésies ou des romans. Il est vrai qu'un autre esprit d'élite, M. Yitet, qui s'entend si bien aux choses les plus diverses, et qui ne parle pas moins pertinemment des finances du gouvernement provisoire que des beautés d'Eustache Lesueur, nous fait an pendant aux États de Blois; mais qu'on ne s'y trompe point : son dessein est de nous donner de la plus fine et de la plus secrète sorte d'histoire politique, surprise au
cœur et recueillie sur les lèvres des personnages. C'est du drame pour intéresser l'imagination aux enseignements de l'histoire.
Telle paraît être la direction de l'esprit humain dans notre pays. A côté de cela, tracez l'histoire du tour d'esprit du temps : vous en compterez autant qu'il y a eu de révolutions politiques. Le calcul môme est modéré. De plus sévères trouveraient que les goûts ont changé encore plus souvent que les gouvernements. Le tour d'esprit de chaque époque était-il du moins l'expression de ses mœurs? Nullement; les bergeries de Fontenelle ne représentaient pas les mœurs de la fin du dix-septième siècle, pas plus que les pastorales de Florian et de Gessner n'ont été l'image du dix-huitième. Ainsi le tour d'esprit du temps n'est pas toujours l'expression des mœurs; c'est un caprice, une disposition, des vapeurs comme en ont les vieilles sociétés, sans plus de causes appréciables que celles des changements dans la coupe des habits. Et pourtant que d'esprit, d'imagination, de style, se dépense pour bercer, par des pages éphémères, un vieux peuple qui demande, comme les enfants, des contes de fée !
Mettons à part, et bien haut, quelques ouvrages d'imagination qui ont eu à la fois les plus douces faveurs du tour d'esprit du temps et l'approbation sévère de l'esprit humain, la popularité et la gloire, poésies suaves ou splendides, méditations, odes, pièces de théâtre, romans d'observation ou de passion, et en tête Atala, René, types durables, parce que la mélancolie qu'ils expriment n'est qu'une des misères éternelles de l'homme.
De quel côté sont les noms qui survivront? Du côté où l'on a travaillé pour l'esprit humain. Les complaisants du tour d'esprit, après un premier oubli inévitable, n'auront guère que la chance de ces modes nouvelles qui ne
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sont que de vieilles modes renouvelées; un tour d'esprit les ressuscitera, un autre tour d'esprit les. fera derechef oublier.
Le nom de H. Saint-Marc Girardin sera sur la liste des noms qui doivent durer; car, à moins que nos enfants ne soient d'une autre nature que nous, j'imagine qu'ils chercheront dans nos livres ce que nous cherchons dans ceux de nos pères : le cœur humain, l'esprit français, la langue. Le cœur humain? 11 se reconnaîtra toujours, dans ces charmantes pages, aux mille traits qu'il a fournis. L'esprit français? Aucun ouvrage de ce temps-ci n'en a plus la netteté, le sens pratique, le naturel, le tour vif et élégant; c'est tout l'auteur. La langue? Elle ressemble à celle du meilleur temps, avec la physionomie de l'écrivain et quelques nouveautés solides qui font que cette ressemblance n'est pas une imitation.
Mai 1849.
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Voici un des meilleurs livres qu'ait produits notre temps. Il a les deux qualités principales qu'on demande aux ouvrages de ce genre, et même 5 tous les ouvrages d'esprit : il remplit son objet, et il est vrai.
H. Floquet a voulu nous faire connaître la vie de Bossuet jusqu'à l'époque où il fut appelé par Louis XIV aux fonctions de précepteur du dauphin. Il y a complètement réussi. Il a étudié Bossuet comme on étudie une science. De même qu'il y a des philologues, des épigraphistes, des hellénistes, des hébraïsants, il y a un savant en la connaissance de Bossuet. Ce savant, c'est M. Floquet. Rien ne lui a échappé de ce qu'on pourrait appeler les traces matérielles de Bossuet. Où ces traces manquent, le biographe cherche son héros dans les souvenirs de ses contemporains, dans leurs paroles et derrière leurs paroles, ne s'arrêtant qu'au point où la supposition serait gratuite, mais enlevant à tous lesérudits futurs tout ce qui pourrait donner matière aux conjectures légitimes.
On n'est pas un savant de cette sorte sans être vrai :
4 Études sur la vie de Bossuet, par M. Floquet.
c'est la seconde qualité éminente du livre de M. Floquet. Tout son cœur est là. Personne n'a plus admiré Bossuet; ce n'est pas assez, personne ne Ta plus aimé. S'il n'eût fait que l'admirer, peut-être ne se serait-il pas défendu d'un peu de déclamation; mais il l'aime autant qu'il l'admire, ou plutôt son admiration vient du cœur; de là, dans cette habitude et comme ce parti pris de tout louer dans Bossuet, d'expliquer toutes choses parles plus nobles raisons, de tout faire tourner à la louange de ce grand homme, aucune affectation, aucun effort pour élever, par l'artifice ou l'enflure des paroles, le panégyrique à la hauteur du héros. Je ne devrais môme pas me servir du terme de panégyrique; aucun mot ne sied moins à ce que H. Floquet a voulu faire. Son livre n'est pas un panégyrique ; mais c'est peut-être la vie môme de Bossuet qui raconte ses louanges, et l'historien n'en est que le témoin le plus touché.
De même que M. Floquet sait admirer Bossuet sans déclamer, il sait le défendre sans plaider. Il le défend sur tous les points où sa gloire a pu être attaquée. S'agit- il de ce prétendu mariage, que Voltaire a insinué plutôt que prouvé, un peu par légèreté, un peu parce qu'il s'agissait du plus grand nom de l'Église de France, et que de l'insinuation, comme de la calomnie, il reste toujours quelque chose? 11. Floquet produit lcspreuves les plus concluantes; il y en a presque trop pour le peu d'autorité du propos de Voltaire. S'agit-il d'un grief plus grave, d'une prétendue dureté envers les petits et les souffrants, rendue plus odieuse par un prétendu excès de complaisance envers la cour? L'accusation n'en est pas venue de quelque philosophe du dix-huitième siècle; elle a d'autant plus d'autorité, qu'elle part d'un esprit qui n'est pas suspect d'admirer peu les gloires du catholicisme : elle est de H. de Haistre. Chrétien et catholique, entre H. de Maistre qu'il
faut démentir et Bossuet qu'il ne faut pas laisser sous le coup d'un reproche injuste, M. Floquet n'hésite pas. Là encore, par des preuves irréfutables, il fait tomber cet autre propos, non moins léger que celui de Voltaire, et peuWêire lancé contre Févêque gallican, comme celui de Voltaire est lancé contre le prince de l'Église chrétienne. Enfin, s'il se rencontre quelque admirateur d'une autre gloire, qui dispute à Bossuet le droit de premier inventeur pour une beauté quelconque de l'éloquence française; s'il est, par exemple, un ami passionné de Pascal qui prétend montrer dans tel passage de Bossuet une inspiration directe de l'auteur des Pensées, M. Floquet, par une sévère discussion des dates, rétablit la priorité au profit de Bossuet. Mais, en rendant à Bossuet ce qui lui est du, il n'ôte pas à Pascal l'honneur d'avoir inventé, de son côté, ce que Bossuet avait déjà dit, et il ne s'avise pas de nier que le génie effrayant qui refaisait Euclide sans le connaître, fût capable de refaire Bossuet sans l'avoir lu! C'est dans celte mesure, la seule qui convienne à Bossuet, que son savant historien sait le défendre. Point de cette polémique qui prend tant de pages sans convaincre les contradicteurs et sans intéresser les juges. C'est une exposition paisible et complète, quoique non sans chaleur, de tous les points en litige; et ridée de défense, de plaidoyer, ne vient au lecteur que parce que H. Floquet gagne toujours son procès.
Enfin ce livre n'est pas de ceux qu'ont suggérés à leur auteur un programme d'académie, l'appât d'ailleurs fort honorable d'un prix, une mode qui a mis pour un jour tel ou tel nom en faveur. M. Floquet a voué comme une sorte de culte à Bossuet. Attiré vers lui par ce grand éclat qui faisait tourner tous les yeux de son côté, même dans la splendeur du dix-septième siècle, par cette chaleur à
laquelle le cœur le plus engourdi se réchauffe et se réveille, M. Floquet y a trouvé sa vocation; il y a mis sa vie. C'était trop peu pour lui de voir Bossuet ainsi que le voient, même les gens instruits, de loin, comme une gloire littéraire, non comme une personne; il a voulu s'approcher de l'homme, toucher ses mains, vivre dans son temps, et, à force d'obscurités dissipées, de dates judicieusement débattues, de jours comptés, à force de suivre les pas de Bossuet à Metz, à Paris, d'église en église, il Ta vu, il l'a entendu; il s'en est donné du moins l'illusion, et il la communique au lecteur. Oui, je crois entendre, avec M. Floquet, Bossuet chantant les psaumes au chœur dans la cathédrale de Metz, « d'une voix mâle, grave, mais douce et touchante. » Comme son historien, je le vois au siirsum corda (haut les cœurs!), ce mot qu'il affectionne tant, et qui pourrait être sa devise; je le vois « pénétré d'un saisissement solennel et sublime. » Je suis sûr, comme M. Floquet, qu'en entendant les cloches de Saint- Etienne sonner matines il disait à ses sœurs Marie et Madeleine, chez lesquelles il avait passé la soirée : « Je m'en vais à matines, » avec un visage épanoui et un accent de douce joie. C'est peut-être chez M. Floquet de la superstition. Comment la lui reprocherais-je?Il-me l'a passée. C'est un dévot de Bossuet; est-ce à moi de l'en blâmer? j'en suis un.
Aussi n'est-ce point de mon chef que je lui ferai deux légères critiques. Je n'ai pas vu clairement, mais je me suis laissé dire, et peut-être persuader, par un reste d'habitude de critique, que son livre avait deux défauts : d'une part trop de détails et de l'autre trop peu de soin, pour ne pas dire un dédain prémédité de l'élégance du style.
Trop de détails, je veux bien en convenir. M. Floquet est un ancien élève de l'école des Chartes : le détail v est
en grand honneur, et avec raison. 11 en a donc l'habitude et peut-être l'excès. Mais, s'il en dit trop à propos de certains faits indifférents, j'en excuse volontiers le savant ingénieux et pénétrant qui, aux endroits où les détails peignent, expliquent, décident, n'en laisse échapper aucun. Il est vrai que le trop peut déplaire à un lecteur qui, en ouvrant le livre, ne serait prévenu ni pour le sujet, ni pour un écrivain qui n'en est pourtant pas à se faire connaître. S'il tombe sur quelque chapitre moins riche de faits, où le biographe semble poursuivre avec trop d'acharnement les probabilités qui lui en tiennent lieu, j'ai peur qu'il ne se rebute. En tout cas il en serait la dupe; car, au chapitre suivant, les mêmes ressources d'esprit qui ont été dépensées à rendre spécieuses des probabilités vont servir à rendre plus sensibles et pi us intéressants des faits certains. J'avoue qu'il est assez indifférent, même pour les gens les plus curieux de détails, de savoir la querelle entre l'archevêque de Paris, Péréfixe, et les chanoines de la cathédrale, qui lui refusent leur église pour la tenue d'un synode, par la très-grave raison que l'archevêque, dans le cérémonial, les avait placés à sa droite et à la suite des vicaires généraux du diocèse, et non à sa gauche comme à sa droite et les premiers de tous. Il n'est guère plus intéressant d'apprendre que Péréfixe tint son synode à l'archevêché, et que, le chapitre de Notre-Dame y étant venu, on lui fit dire qu'il n'y avait pas de places réservées pour lui. À la vérité, Bossuet y prononça le sermon d'ouverture. Si ce sermon existait et si Bossuet y avait fait quelque bonne sortie contre ces puériles jalousies d'étiquette entre chrétiens et gens d'église, l'anecdote, encore qu'un peu longue, aurait eu son à-propos. Hais toute cette préparation est pour donner une date certaine à un sermon dont il ne reste pas même le titre.
J'en conclus qu'il est bien difficile d'être complet sans en dire trop. Mais vouloir être complet est un mérite si rare, y réussir est donné à si peu, qu'il ne faut pas reprocher un peu de superflu à qui n'a rien omis ni oublié du nécessaire.
Le second défaut de M. Floquet est ce que j'oserais appeler quelque peu de rusticité archaïque. Cette rusticité est-elle affectée? Le seul doute serait une injustice. 11 n'y a pas l'ombre d'affectation dans ce livre; mais il y a peutêtre une imitation involontaire du vieux français. Ces inversions, restes des latinismes du seizième siècle, tant s'en faut que je les veuille défendre comme une manière générale d'écrire. Hais, dans l'ouvrage de M. Floquet, dirai-je qu'après un peu d'étonnement je m'y suis accoutumé? Pour tant de sincérité, de candeur, je pourrais presque dire d'amour, dans l'historien de Bossuet; pour tant de sagacité, de savoir agréable ou solide dans Férudit, j'aurais passé bien pis que des latinismes à son style.
Mais j'en ai une autre raison. Si ce style est singulier par le tour, la langue que parle M. Floquet est en général correcte et daine. Or ce n'est pas une qualité médiocre. Les plus habiles n'en méritent pas l'éloge sans réserves. Je sais tel illustre qui pourrait en donner des leçons aux autres, et .qui, dans ses écrits, y bronche à chaque instant; et moi, qui en fais la remarque, suis-je bien sûr, en ce moment même, de n'y pas manquer? Il ne s'agit pas ici de purisme, c'est-à-dire du superflu, s'il en est en fait de propriété de langage; il s'agit de l'indispensable. C'est la différence du musicien qui met toujours le doigt sur la vraie note, et du musicien qui le laisse couler à côté. M. Floquet écrit comme le musicien sûr exécute : chaque mot, chez lui, dit si bien ce qu'il veut dire, que je ne re-
marque même pas, qu'un un autre endroit de la phrase, ee mot eût pu la rendre plus euphonique ou plusélégante. Ce que je veux voir, c'est le fond du cœur de l'écrivain ; qu'est-ce, en comparaison, qu'un peu plus de dextérité de main ou de finesse d'oreille? Mais je sais bien que je donne là mon goût, et non une règle. On n'est pas, en notre temps, si amoureux de la propriété des mots; ce qui a la faveur, ce sont les images et ce qu'on appelle le pittoresque de l'expression; un langage brillant, émaillé d'impropriétés secrètes qui ne se révèlent qu'à des yeux exercés, est plus estimé qu'un langage simple et ferme, qui n'en dit pas plus que l'auteur n'en pense. On tient tant chez nous à ce qu'on appelle la forme, qu'on en fait une chose à part, distincte du fond, et qui peut presque s'en passer; il y a des rhétoriques qui l'enseignent. Si on l'entendait, comme le veut Fénelon, de l'habit qui couvre l'honnête homme, on n'aurait pas tort; mais, dans l'opinion commune, il s'agit d'un costume de théâtre qui déguise un auteur. M. Floquet n'a que l'habit de l'honnête homme; il est vrai qu'il eût pu l'avoir un peu mieux façonné.
Les trois volumes de M. Floquet prennent Bossuet à sa naissance et le suivent jusqu'au jour où Louis XIV le nomma précepteur de son fils. Cette première partie de la vie de ce grand homme, de beaucoup la plus longue, non-seulement est la moins connue, mais plus d'une période en était complètement ignorée. La cause de cette obscurité est surtout le grand éclat de la seconde. Bossuet, précepteur du dauphin et évêque, travaille au grand jour de la cour de France, sur laquelle la France et tout le siècle ont les yeux, à côté de Louis XIV, avec tous les grands esprits du temps pour témoins de sa gloire. Lui-même, tout en gardant la modestie chrétienne, consent à prendre quelque soin de cette gloire. Des nombreux ouvrages qu'il compose, les
fit
principaux sont publiés sous ses yeux, et telle est l'admiration qu'ils excitent, que personne ne songe à ceux qui les ont précédés. L'orateur des oraisons funèbres fait tort au sermonnaire; l'historien du genre humain, au théologien qui disputait avec les protestants de Metz et qui convertissait Turenne. C'était assez pour les contemporains de cette seconde époque d'être au courant de tout ce qui sortait de cette plume si puissante et si féconde. D'ailleurs, ce n'est pas au moment où le grand écrivain atteint à son apogée qu'on songe à rechercher son passé. Le présent emporte tout; l'admiration ne laisse pas place à la curiosité qui retourne en arrière. Enfin il y avait, à ce moment de la vie do Bossuet, tant de chefs-d'œuvre en tous les genres, qu'on faisait un choix même dans la gloire, et qu'on négligeait l'excellent pour le parfait.
Le dix-huitième siècle se contenta de ratifier le choix du dix-septième, et ne remonta pas dans la vie deBossuet au delà des oraisons funèbres. Où Voltaire voit-il pour la première fois la raison éloquente? Dans les sermons de Bourdaloue. D'Âlembert en juge de même, lorsqu'en style de rhétorique, « Bossuet, dit-il, remit le sceptre de l'éloquence chrétienne aux mains de- l'illustre rival à qui il avait ouvert et tracé cette glorieuse carrière, et il ne fut ni surpris ni jaloux de voir le disciple s'y élancer plus loin que le maître. »
Ces images surannées, même au temps de d'Âlembert, da sceptre, de carrière, de rivaux qui s'y élancent, veulent dire que Bourdaloue enleva, pour continuer l'image, le prix du sermon à Bossuet. La Harpe, si bon juge de ce qu'il sait bien, mais si prompt à juger légèrement de ce qu'il ignore, n'a garde de démentir d'Alembert. Il fallait allery regarder; et ce qui me prouve qu'il n'y a pas même songé, c'est le ton cavalier dont il décide que les sermons sont ce
quil y a de plus faible dans les compositions de Bossuet. lien dit autant des Panégyriques.
Le premier qui ait contredit l'opinion établie et appelé l'admiration du public sur les travaux de la première moitié de la vie de Bossuet, c'est le cardinal de Bausset, dans sa pâle et élégante histoire du grand évêque de Meaux. Mais il ne s'engage pas très-avant dans l'opinion contraire; il admire avec timidité, en homme qui craint de n'être pas suivi ; et je comprends que M. Floquet s'en impatiente. Il ne faut pourtant pas en vouloir au vénérable biographe de Bossuet d'avoir admis comme un fait certain l'indifférence relative des contemporains pour les sermons de l'archidiacre de Metz. M. Floquet n'en fournitil pas un curieux témoignage dans cette anecdote d'Anne d'Autriche, préférant à Bossuet, pour une prédication de charité, un sermonnaire très-célèbre alors, et dont il m'a appris le nom, le minime Robert de Saint-Giles? Est-ce donc le premier ou le seul exemple de quelque beau parleur plus estimé qu'un orateur véritable, et de quelque talent de mode préféré au génie? Quand il serait vrai que Bossuet aurait dit moins de mots à la minute ou déployé moins de voix que ce minime, en quoi sa gloire en serait-elle diminuée? On estimerait trop les jugements du public et trop peu le génie, si l'on ne souffrait pas que le premier se trompe quelquefois et que le second soit méconnu. L'histoire des lettres est une longue suite de preuves du contraire. La gloire trop facile doit avoir grand'peur; cellelà seule est durable qui a eu la vogue pour rivale heureuse, et qui a été longtemps disputée. L'homme de génie est bien des choses à la fois ; il est surtout un maître au devant duquel on ne va pas tout d'abord, et que le public ne peut reconnaître qu'au prix de quelque effort pour penser plus sérieusement et pour valoir mieux.
La justice est désormais arrivée pour les œuvres de cette première moitié de la vie de Bossuet. Comme scrmonnaire, il est mis au premier rang, sans que Bourdaloue ait perdu le sien. Personne, surtout, ne s'avise de parler de parties faibles dans ses œuvres; c'est un terme de collège qui sied mal à Bossuet, dont la qualité caractéristique est la force, et qui, sous ce rapport, n'a ni enfance ni jeunesse, ni commencement ni déclin. Notre Université n'a pas peu contribuée cette sorte de restauration de la moitié de cette grande gloire : il y a longtemps que les sermons et les panégyriques y sont lus et recommandés comme une des nourritures. les plus substantielles de l'esprit. H. Floquet n'a pas eu à défendre Bossuet sermonnaire et panégyriste; il sait que cette cause est gagnée. Que restait-il donc à faire? Le plus grand nombre des sermons est sans date; il fallait les dater.
Hais le mot dater en dit plus qu'il n'en a l'air. Dater, c'est faire l'historique de chaque ouvrage, raconter la circonstance, presque toujours considérable, qui en a donné l'idée, reconnaître le lieu où il a été prononcé, retrouver l'auditoire et, tout au moins le principal auditeur, et, par toutes ces indications locales, nous rendre aussi présents aux allusions, aussitôt avertis des passages sensibles que les contemporains, et nous mener au pied de la chaire d'où Bossuet s'est fait entendre. Nous l'entendons, en effet. L'érudition ingénieuse et solide produit à cet égard les mêmes illusions que le drame : on assiste à ces belles fêtes de la religion et de l'éloquence. 11 n'y a pas un mot dans le discours qu'on ne saisisse, nonrseulement de l'esprit, mais presque de l'oreille; on croirait voir, le souvenir du Bossuet de Rigaud nous y aidant, jusqu'au geste de l'orateur, jusqu'au feu de ses regards; on sent où sa voix a tonné, o4 elle a dû s'attendrir; on est sous le même
charme que M.Floquet, et grâce à lui; et si Ton ne va pas jusqu'à spécifier, comme il le fait, le timbre de voix de Bossuet, on sent dans cette lecture des sermons, si bien illustrée par le biographe, quelque chose de vibrant, comme si le sermon lui-môme parlait.
Je voudrais donner deux exemples, entre beaucoup d'autres, de l'intérêt de cette méthode.
Un des plus beaux sermons de Bossuet est, sans contredit, le sermon sur la Providence, pour le troisième dimanche après Pâques. De l'accord unanime des biographes et des éditeurs de Bossuet, ce sermon aurait été prononcé à Dijon en 1668, en présence du grand Condé revenant vainqueur de la Franche-Comté. On pouvait s'y laisser tromper. C'est bien à Dijon que Bossuet a prêché sur la Providence. Les allusions « à ce sang illustre, mêlé si souvent dans celui des rois, à des trophées que l'envie n'a jamais pu abattre ; » les mots de monseigneur et S altesse, en parlant au principal auditeur; enfin la circonstance très-vraisemblable d'une entrée triomphale de Condé dans Dijon, après la conquête de la Franche-Comté, tout cela rendait vraisemblable un fait que tout le monde voulait croire comme vrai, à savoir, Bossuet prêchant devant le grand Condé. La chose paraissait donc acquise; aucun sermon n'avait une date plus certaine. M. Floquet a changé tout cela. Ce n'est plus en 4668 que le sermon sur la Providence a été prononcé, mais douze ans plus tôt, en 1656. Le principal auditeur n'est pas le prince de Condé. C'est Bernard de Foix, duc d'Épernon, récemment appelé au gouvernement de Bourgogne, et qui faisait son entrée solennelle à Dijon. « Le sang mêlé tant de fois dans celui des rois » veut dire que le duc d'Épernon, allié par sa mère aux maisons de France et d'Angleterre, était par sa femme, Gabriel le de Bourbon, fille légitimée de Henri IV,
beau-frère de Louis XIII et oncle de Louis XIV, qui le qualifiait ainsi dans des actes publics. À ces titres, il était monseigneur et altesse, mais point sêrénissime, épithète que Bossuet n eût pas manqué d'ajouter au titre d'altesse, s'il se fût agi d'un prince du sang, de Louis de Bourbon, prince de Gondé. Ces trophées dont parle Bossuet rappellent les Espagnols battus par Bernard d'Épernon dans la Biseaye, chassés de cette Guienne qu'avait soulevée deux fois le prince de Condé contre l'autorité royale. Enfin, « Tenvie impuissante à les abattre, » n'est autre chose que Richelieu lui-même, acharné contre le duc d'Épernon, et le faisant juger et condamner à mort par des commissaires, jugement qui devait être cassé par arrêt du parlement de Paris et par l'éclatante réhabilitation du duc, rétabli dans tous ses honneurs par Louis XIV.
Voilà quelques vérités historiques conquises par le savoir patient et ingénieux de M. Floquet, et qui sont loin d'être sans importance. 11 n'est pas indifférent, en effet, pour l'histoire du grand Condé, de savoir qu'après la conquête de la Franche-Comté, au lieu de faire une entrée triomphale à Dijon, il avait suivi à Paris Louis XIV, qui n'eût peut-être pas été d'humeur à souffrir que son lieutenant reçût l'ovation là où il voulait pour lui tout le triomphe. Il n'est pas indifférent non plus pour l'histoire de France que justice ait été rendue au duc Bernard d'Épernon. Quant à ce qui touche Bossuet lui-même, il n'y a pas de petites vérités. Quoique sa vie ne soit qu'une longue prédication, les choses du siècle n'ont pas eu de témoin plus intelligent et plus présent, et il est peu de ses sermons où l'impression qu'il a reçue des événements contemporains ne perce par quelque allusion. Rapporter ces allusions aux faits qui les ont provoquées, et surprendre ainsi, soit les préoccupations civiques de Bossuet, soit son opinion dis-
crête ou hardie sur ce qui se passe autour de lui, est-ce un travail de peu de prix? Enfin, pour ne parler que du grand écrivain, est-il d'un médiocre intérêt desavoir avec précision à quelle époque de l'histoire de son esprit et de sa langue appartient tel ou tel sermon, et de s'épargner un de ces anachronismes qui trompent même des gens de goût?
Le second exemple de ce que l'histoire générale du dixseptième siècle et l'histoire particulière de Bossuet ont gagné aux recherches de M. Floquet, c'est le Panégyrique de saint Paul rapporté à sa vraie date. Tout le monde connaît ce chef d'oeuvre, où l'éloquence a quelque chose de la rudesse du modèle qui l'a inspirée, et où le panégyriste semble revêtir le personnage de son héros, tant il l'aime et tant il en est plein ; mais personne ne s'était occupé jusqu'ici de savoir en quelle année Bossuet a prononcé ce sermon. On va voir pourtant que la chose en valait la peine. En un endroit du panégyrique, où Bossuet, parlant de la charité de saint Paul envers les pauvres, invite son auditoire à imiter un si grand exemple : « Jetez les yeux, dit-il^ sur les nécessités de tant de pauvres qui crient après vous : ne semble-t-il pas que la Providence ait voulu les unir ensemble dans cet hôpital merveilleux, afin que leur voix fût plus forte et qu'ils pussent aisément émouvoir vos cœurs? » Nous avions bien vu ce passage, et il n'était pas difficile de deviner que le sermon avait dû être prononcé dans la chapelle de quelque hôpital nouvellement fondé. Hais de quel hôpital s'agissait-il? Qui lui méritait cet épithète de merveilleux? Personne ne se Tétait demandé. Les beautés du panégyrique ne laissaient pas le temps d'y songer, et l'impression dernière eûtôté aux plus curieux le souvenir même de l'allusion. C'est pourtant ce mot merveilleux qui a averti M. Floquet. Pourquoi cette
qualification si inattendue donnée à un hôpital? Ce ne peut être une épithète employée au hasard qui se serait glissée dans la langue poétique de Bossuet. En effet, ce mot n'est que l'expression naïve de l'admiration du grand prédicateur pour un monument que venaient de fonder la charité chrétienne, personnifiée dans Vincent de Paul, et le gouvernement royal personnifié dans Louis XIV.
C'est dans l'église de l'Hôpital général, aujourd'hui l'hospice de Bicêtre, et devant les cinq mille indigents qui venaient d'y être reçus, que Bossuet prêchait le panégyrique de saint Paul, le 29 juin 1657, jour de la fête du saint.
J'entends dire : N'est-ce que cela? On aurait peut-être raison, si le travail de M. Floquet était aussi sec que mon résumé. Hais rien n'est plus intéressant que les preuves à l'aide desquelles il établit cette date. C'est tout un chapitre de l'histoire des institutions de bienfaisance dans notre pays. C'est un acte chrétien qui inaugure l'histoire du règne de Louis XIV. Quelle était la condition des indigents à Paris en 1657? Est-il donc vrai qu'une nation de cinquante mille mendiants errait dans Paris, quelques-uns demandant l'aumône l'épée au côté, beaucoup simulant de fausses plaies, le plus grand nombre, dit un édit de 1656, abandonné à toutes sortes de crimes? Très- peu, parmi les plus inoffensifs, voulaient d'un secours public acheté au prix de la triste liberté du vagabondage. Par quels moyens vint-on à bout de licencier cette redoutable armée de malheureux? Il y fallut des miracles de charité, comme au temps des Pères de l'Église du quatrième siècle. Il y fallut un saint Vincent de Paul ; il y fallut le premier instinct de Louis XIV adolescent pour les grandes choses!
Voilà ce que raconte avec détails, mais sans aucun détail de trop, le nouveau biographe de Bossuet. On pourrait
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y mettre plus d'habileté de mise en œuvre, j'en conviens; d'autres peut-être auraient tiré plus de parti pour leur réputatiou de recherches si intéressantes, et mieux fait les honneurs de leurs trouvailles. Mais, quel que soit le talent de mise en œuvre dans un livre, les lecteurs instruits connaissent toujours quelque chose de mieux, et l'écrivain n'a souvent pris tant de peine que pour faire penser à un plus habile que lui. Au lieu que le sentiment naïf, la conviction, l'amour du sujet, la sagacité particulière qui vient du cœur, dans l'étude d'un personnage vénéré et aimé, ces qualités si rares ne nous laissent regretter rien de meilleur, parce qu'elles sont parfaites en elles-mêmes. Pour moi, je m'y plais beaucoup plus qu'à toutes les grâces d'un livre où l'habileté de l'écrivain me déroberait l'homme; et, si je m'aperçois de ce qui manque à M. Floquet en fait de mise en œuvre, ce n'est pas tandis que je le lis; c'est le livre fermé, et peut-être par respect humain, pour n'être pas le seul à le louer sans restriction.
J'ai indiqué sa méthode. Son livre est une histoire de Bossuet, qui a pour notes et éclaircissements des portions inconnues de l'histoire de son temps et des vies de personnages considérables effacés par l'éclat de plus grands, et qu'a ressuscites M. Floquet pour faire au grand évoque comme un cortège de vivants. On ne recommencera pas l'histoire de cette partie de la vie de Bossuet; on ne fera pas une histoire de Louis XIV sans demandera H. Floquet des lumières, et, pour certaines parties, le chemin. Son livre abonde en faits de toute sorte sur la société française à cette époque ; société si grande et si belle, malgré bien des fautes publiques et privées, parce que les grands sentiments y dominent, et que les gens même qui commencent mal savent bien finir. M. Floquet n'en parle pas en curieux qui fait valoir ses découvertes, ni en artiste qui
se donne le spectacle du passé; il y vit, il y a ses pénates; et, s'il est permis de faire des conjectures sur un écrivain dont on n'a pas l'honneur de connaître la personne, je croirais volontiers qu'il doit avoir les grands sentiments de ce temps-là, d'autant plus qu'il n'en fait pas profession.
Je ne veux pas quitter encore une si bonne compagnie; et je vais examiner ce que le livre de H. Floquet nous apprend de nouveau sur Bossuet, ce qu'il éclaircit ou confirme de ce que nous en savions déjà.
H. Floquet nous a-t-il appris quelque chose de nouveau sur Bossuet? Si par choses nouvelles on entend des faits considérables, de nature à nous faire changer d'opinion sur ce grand homme, non, il n'y a pas un fait de ce genre dans les trois volumes de H. Floquet. Mais, s'il s'agit de ces faits de détail qui éclaircissent ce qu'on savait confusément, ou rectifient ce qu'on savait mal, le livre de M. Floquet en est plein. Et que pouvait-il nous apprendre de plus nouveau? Nous ne voulions pas un autre Bossuet; nous voulions le môme, avec des raisons de plus pour l'admirer et l'aimer.
Cette première moitié de sa vie le montre tel que nous le connaissions par la seconde. II n'a point changé. Le bon sens supérieur et sans défaillances qui le distingue, ses premières actions, comme ses premières paroles, en sont marquées. Il est né avec ce bon sens, c'est son génie môme. Chez la plupart des hommes de génie, le bon sens est plus mêlé d'expérience et d'acquis; chez quelquesuns, il est comme un retour de l'homme sur lui-m^m^
après de grandes erreurs : dans Bossuet, il n'a ni hésitation ni faux pas. Ce grand homme a tout d'abord toute la raison que les autres semblent amasser à la longue ; son bon sens n'a pas d'âge. C'est son trait de caractère, à lui. Ce n'est peut-être pas celui de notre pays. Si l'on y fait tant d'estime de ce qu'on appelle l'unité de la vie, c'est apparemment que celte qualité y est rare. Les meilleurs sont ceux qui reviennent au bon sens, peu importe la longueur du détour. Quant à ceux qui commencent et qui finissent par là, j'ai peur qu'il ne faille remonter jusqu'à Bossu et pour en trouver.
Bon sens dans la conduite, bon sens dans les opinions, il en a presque trop pour certains esprits, qui préfèrent à ce bon sens la hardiesse des inventeurs au prix de leurs illusions. Il est très-vrai que Bossuet n'invente rien. Il ne se plaît pas à contester sur les choses obscures, il aime mieux approfondir les choses claires. Avec l'imagination la plus puissante, il n'imagine rien ; il adhère à ce qui est établi, il se soumet, il suit. Jamais plus de docilité ne s'est rencontrée avec plus de qualités pour le commandement; jamais regard plus hardi et plus ferme ne s'est abaissé plus humblement devant l'invisible.
J'admirerais moins cette mesure, et peut-être même serais-je un peu de l'avis de ceux qui ne s'en contentent pas, si les inventeurs auxquels on compare Bossuet étaient plus heureux. Mais je voudrais voir laquelle de leurs inventions a été autre chose qu'un témoignage éclatant de l'impuissance de l'esprit humain, quand il veut connaître au delà de ce qu'il a plu à Dieu de lui découvrir. Pour ne parler que des inventions en religion et en politique, ne semblent-elles pas plutôt des erreurs illustres que le vrai titre des hommes supérieurs qui y ont attaché leurs noms, et ne leur a-t-il pas été fort bon de n'avoir eu ordinaire-
ment que du bon sens? Je ne mets donc personne au-dessus de l'homme qui, du premier regard, voit clairement, en toutes choses, où commencent les ténèbres impénétrables, et qui invente, pour ainsi dire, les bornes de l'invention elle-même. Tel est Bossuet. Ce que Dieu a dit à la mer, Bossuet Fa dit lui-même à son génie impétueux et profond comme elle : « Tu n'iras pas plus loin. » Vous regrettez qu'il n'ait pas inventé : c'est regretter qu'il ait manqué à un grand navigateur la triste fortune d'un naufrage.
J'ai parlé de la religion et de la politique, parce que ce sont les deux choses où le bon sens est capital. En religion, Bossuet s'en tient à l'Église catholique ; en politique, à la royauté. Ce sont les croyances communes. De quelle façon se les est-il appropriées? Je touche ici à sa véritable originalité.
Dans la religion, la tradition à laquelle il se range est celle de tous, si Ton regarde Tordre de choses auquel elle aboutit de son temps; elle est sa tradition personnelle, si l'on regarde par quelle force de génie il la suit à travers les siècles jusqu'aux apôtres, et, par les apôtres, jusqu'au divin fondateur du christianisme. C'est ce corps de doctrines, souvent combattues, souvent obscurcies, quelquefois compromises par les passions des hommes, qui a prévalu et s'est perpétué, non-seulement par l'accord de toutes les têtes fortes, de tous les grands cœurs qui se sont succédé au gouvernement de l'Église, mais par la conformité de ces doctrines avec la raison. C'est l'Église catholique, Rassemblant en concile chaque fois que le nœud de la tradition menace de se rompre, et le resserrant par l'exposition chaque fois reprise de la suite de ses dogmes et de ses décisions. C'est enfin quelque chose de moins sensible que des témoignages écrits, et qui ne se rend
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visible qu'au génie; c'est l'âme qui fait vivre et durer les choses; c'est ce lien mystérieux qui, chez les mêmes hommes, a toujours uni la foi la plus pure au bon sens le plus élevé, la perfection de la science dans les choses divines à la connaissance consommée des choses humaines.
Dans la politique, sa fidélité à la tradition monarchique n'est pas simplement un acquiescement d'habitude, ni même un acte de soumission non raisonnée au précepte chrétien sur l'obéissance due à César. Le même bon sens <{ui lui a découvert les profondes raisons de la perpétuité de la tradition catholique lui a fait voir la supériorité du gouvernement monarchique sur tous les autres gouvernements. Quoiqu'il en parle toujours en homme d'Église, on sent qu'il y a pensé en citoyen, ou plutôt, comme il le dit, en Français. Jamais publiciste n'a vu plus distinctement les ressorts secrets des sociétés humaines ; jamais partisan de la forme monarchique n'a montré par des raisons plus hautes que la condition des sujets d'une monarchie est à la fois la plus avantageuse et la plus honorable. Je n'ai guère besoin d'être invité à aimer la forme monarchique; mais je conseillerais aux gens de bonne foi qui s'y sentent tièdes ou hésitants de lire le Cinquième Avertissement aux protestants. On sort de cette lecture pénétré, non d'une superstition puérile pour les personnes souveraines, mais <de la conviction que les sujets reçoivent plus de la monarchie qu'ils ne lui donnent; et que, si quelques courtisans se troublent ou se corrompent au contact trop fréquent de la personne qui distribue les faveurs, la nation, <jui ne connaît et ne sent le souverain que comme une institution, en tire incessamment des services qu'elle n'a pas à payer de sa dignité.
Ce bon sens de Bossuet dans la religion et la politique
étonne un peu moins dans la seconde moitié de sa carrière. Il est évêque, il est précepteur du fils de Louis XIV. Il semble qu'un prince de l'Église n'ait pas grand mérite à rester fidèle à la tradition catholique, un précepteur de fils de roi à faire valoir les avantages de la monarchie. Cependant n'a-t-on pas vu, à côté de Bossuet, dans la même élévation de fortune, un exemple d'incertitudes dangereuses jetées sur la tradition catholique par un autre prince de l'Église, sur la monarchie par un autre précepteur de fils de roi? Fénelon combat dix ans pour faire pré» valoir ce que ses amis appellent une piété distinguée sur la foi des simples et des humbles; Fénelon, citoyen et Français, paraît presque plus indigné des fautes du roi que touché des avantages de la royauté.
Hais le mérite de cette double fidélité est plus grand dans Bossuet jeune encore, simple prêtre de l'église de Metz, au temps de la guerre civile, et dans le grand éclat du jansénisme, quand royauté et religion sont ébranlées, et que, dans la faiblesse de l'une et les agitations de l'autre, la tentation est si forte pour chacun de se laisser entraîner aux affections et aux opinions particulières, et de préférer à la royauté les princes, à la religion les sectes. Ce que l'évêque dé Heaux croyait, ce qu'il aimait au temps de Louis XIV devenu Louis le Grand, le chanoine de l'église de Metz l'avait cru et aimé au temps de Louis XIV enfant, effacé par son premier ministre, et encore inconnu. Et pourtant lui aussi pouvait être tenté de sortir, non par intérêt, mais par les meilleurs sentiments, comme on va le voir, de cette médiocrité, comme il l'appelle, € où la justice, où la vérité, où la droite raison a posé son trône. »
Bossue! avait vingt-deux ans quand la trop fameuse, doctrine de la grâce, telle que Jansénius avait cru la lire
dans saint' Augustin, agitait toute la jeunesse théologique. C'était en 1649. Si les nouveautés de l'évêque d'Ypres avaient contre elles de très-bons esprits, et, comme dit encore Bossuet, « le concert des meilleurs cerveaux de la Sorbonne, » elles avaient pour défenseurs, je le cite encore, c des grands hommes éloquents, hardis, décisifs, esprits forts et lumineux, » dont le parti zélé et puissant, <r s'il n'emportait pas tout à fait la fleur de l'école et de la jeunesse, la charmait du moins agréablement, et n'oubliait rien pour entraîner après soi toute la faculté de théologie. » Puisqu'il parlait ainsi quinze ans plus tard des champions du jansénisme, quelles impressions sa jeunesse n'avait-elle pas dû recevoir de leurs paroles et de leurs écrits ! Il achevait alors ses études de théologie au collège de Navarre. Il n'est pas douteux que l'homme éminent qui en était le supérieur, Nicolas Cornet, le premier qui dénonça le jansénisme à la Sorbonne, n'eût prévenu le plus cher de ses élèves contre des opinions qu'il combattait. Mais à côté de Cornet, sous le même toit, deux docteurs, que les histoires ecclésiastiques du dix-septième sièele ne mentionnent pas sans honneur, Noël de Lalanne et Jean de Launoi, s'efforçaient d'attirer à eux le jeune théologien. Le premier surtout, défenseur éloquent du livre de Jansénius à Rome, défenseur opiniâtre d'Arnaud à Paris, avait la triple autorité du savoir, du talent et de l'âge. Laborieux, infatigable, dit H. Floquet, tel était le respect qu'il inspirait à tous dans Navarre, -qu'aux moments les plus vifs de la récréation, « les plus jeunes étudiants, si le vieillard venait à traverser la cour, interrompaient aussitôt leurs jeux, par honneur, et faisaient silence. » Pressé par ces deux hommes, deux anciens de Navarre, comme on les appelait, plus près d'eux que du supérieur Cornet, plus exposé par cette familiarité même à
^insinuation de leurs discours, était-il si facile à Bossuet de ne pas hésiter, et d'entrer, dès l'âge de vingt-deux ans, dans cette modération qui consiste, dit-il, « à ne point éplucher la saine doctrine de trop près, à se contenter simplement des lumières qui nous sont données plutôt pour réprimer notre curiosité que pour éclairer tout à fait le fond des choses '? »
Une séduction bien plus puissante aurait pu le troubler dans sa foi monarchique : c'était son attachement héréditaire pour le prince de Condé, alors en révolte ouverte contre le roi. On sait <que Bossuet, passant sa première thèse de théologie au collège de Navarre, avait eu pour président le vainqueur de Rocroy, tenté un moment, dit-on, d'argumenter avec le jeune candidat. L'intérêt du prince pour l'étudiant de Navarre datait de loin. Condé, succédant à son père dans le gouvernement de la Bourgogne, avait conservé à la famille de Bossuet, en grande estime à Dijon, la faveur dont elle avait joui auprès de Louis de Bourbon . Un des oncles du jeune Bossuet, Claude, avait été élu par son crédit vicomte maïeur de Dijon. Un autre, Antoine, à la fois avocat au conseil à Paris et avocat au conseil privé de la chambre Àe ville de Dijon, était l'intermédiaire actif et accrédité entre la ville et le prince durant les séjours de celui-ci à Paris. C'est à son retour de la Catalogne, en novembre 1647, que, passant par Dijon, Condé y fut sollicité par Claude Bossuet d'accepter la dédicace de la thèse de son neveu, et d'honorer l'épreuve de sa présence. Condé ne pouvait songer à refuser cette faveur à son vicomte maïeur. Il s'agissait d'ailleurs d'un plaisir d'esprit, et Ton sait qu'il n'en était guère moins avide que de la gloire des armes.
' Oraison funèbre de Nicolas Cornet,
C'est dans la soirée du 24 janvier 4648 qu'il partait de son hôtel, aux flambeaux, pour aller entendre Bossuet disputant sur les attributs de Dieu. On s'imagine quels durent être les sentiments du jeune candidat, objet d'une si insigne faveur, et quel souvenir en dut garder son cœur reconnaissant. Mais cette reconnaissance ne lui cacha pas la faute du vainqueur de Rocroi et de Lens, devenu, en 1653, généralissime des armées de l'Espagne en guerre contre la France. Dans le temps même qu'un acte royal le déclarait criminel de lèse-majesté, Bossuet dénonçait du haut de la chaire « les lâches qui avaient vendu aux ennemis de l'État les places que le roi leur avait confiées. » Parlant des sanglantes mêlées civiles où les Juifs, assiégés par Titus, s'entr'égorgeaient dans leurs murailles : « Vous voyez, disait-il, quelles machines Dieu fait jouer quand il veut faire sentir la pesanteur de son bras aux grandes villes, aux nations tout entières ; et Dieu veuille que nous n'en voyions pas quelque funeste exemple en nos jours! Ne remarquez-vous pas que Dieu a laissé tomber les mêmes fléaux sur nos têtes? La France, hélas! notre commune patrie, agitée depuis longtemps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines. Encore, parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repousser l'ennemi commun ; bien loin de se vouloir fortifier par son secours ou y entretenir quelque intelligence, le moindre soupçon en était puni de mort sans rémission. Et nous au contraire... Ah! fidèles, n'achevons pas, épargnons un peu notre honte * ! »
Un autre grand trait du caractère de Bossuet que la seconde moitié de sa vie avait fait connaître nous est également confirmé par la première, et nous en devons encore
* Premier sermon de la fête de la Circoncision.
le service à H. Floquet. 11 s'agit de sa bonté. Je sais que tout le monde n'en est pas d'accord. On ne met pas d'ordinaire la bonté du même côté que l'autorité. Pour beaucoup, Bossuet paraît trop impérieux, trop tonnant, pour qu'ils consentent à le croire bon. Ils en donneraient plus volontiers la louange à un indifférent qui ne leur commande rien, parce qu'il n'a aucun souci d'eux. Mais tous ceux qui ont étudié sérieusement ce grand homme en ont reconnu les marques et comme senti la chaleur dans toute la suite de sa vie. Un écrivain éminent, aussi compétent en fait de bonté qu'en fait de livres, un critique qui a de l'onction, chose rare, M. de Sacy, appelait naguère Bossuet le meilleur des hommes*. Voilà qui, n'est pas timide, ni d'un homme qui songe à mesurer l'éloge à la délicatesse des contradicteurs. C'est plus qu'un jugement, c'est un sentiment; aussi m'y fierais- je tout à fait, sachant de quelle plume modérée et pure cet éloge est parti, si d'ailleurs ce n'était pas chez moi une conviction ancienne. Oui, celui qui a dit de Jésus-Christ que « ses miracles tiennent plus de la bonté que de la puissance, » celui-là savait par sa propre bonté que, s'il pouvait y avoir des degrés dans les attributs divins, le plus divin serait la bonté.
Il est vrai que, dans Bossuet, elle n'a pas ce charme de douceur qui la rend sensible à tout le monde. La douceur ne se montre pas du moins à la surface, soit qu'elle lui ait manqué, soit plutôt que la sévérité du grand docteur nous prévienne contre les qualités de l'homme. Mais à quoi bon chercher une sorte d'apologie? La bonté, dans Bossuet, c'est encore du bon sens. C'est ce bon sens lui même dans sa conduite avec le prochain. Chez d'autres, la bonté paraîtra plus un don naturel, où la réflexion n'est pour rien,
4 Discours de réception à l'Académie française.
190 ETtDES DE CIUTiOUfc LITTERAIRE.
et elle touchera par moments à la faiblesse, ou bien elle s'égarera sur des indignes. Dans Bossuet, le jugement et la volonté y ont la principale part. Sa bonté, c'est surtout la charité chrétienne;' or, la charité n'est pas la nature agissant par instinct, ni la bonté qui s'ignore; car pourquoi le précepte de charité? Si la charité nous est commandée, c'est sans doute que la nature n'y suffit pas. La charité est une victoire sur le trop grand amour de soi : que l'effort ne s'y fasse pas sentir, c'en est le charme ; mais il faut qu'il y ait un effort; sans cela, où en est le mérite?
Je m'imagine que Bossuet l'entendait ainsi pour les autres comme pour lui-même. Dans ce qui semble le plus loin de la charité, la dispute et la polémique, quand on pourrait craindre que la nature ne se rendît maîtresse de sa volonté, tout à coup la charité victorieuse abat sa parole au moment où elle allait s'emporter, et fait prévaloir le désir d'être secourable à un frère sur le désir de triompher d'un contradicteur.
Je ne suis même pas sûr que la bonté dans Bossuet ait toujours été exempte de cette faiblesse qui ne nous y déplaît point, parce qu'elle la fait ressembler un peu plus à la façon dont chacun de nous croit être bon. M. Floquet en cite un exemple qui laisse quelques regrets.
C'était au mois de septembre 1658, après la prise de Gravelines. Il s'agissait de décider qui entonnerait le Te Deum dans la cathédrale de Metz, du princier, chef du chapitre, ou de Févêque suffragant, Pierre Bédacier 1 . La querelle qui s'émut entre les deux prélats ferait penser au Lutrin, si le ridicule, en pareil sujet,
1 Pierre Bédacier, évêque d'Auguste, remplaçait, en qualité de suffragant de Metz, et avec des attributions mal définies, Mazarin, évêque titulaire, mais non institué.
pouvait faire rire. Il n'y manque même pas un combat régulier ; les carreaux de velours, le fauteuil épiscopal, sont jetés sur le pavé de l'église; les suppôts du princier en viennent aux mains avec les gens du suffragant; les épithètes de coquin, de fripon, retentissent dans le chœur ; des surplis sont déchirés ; il faut que le lieutenant du roi intervienne. Bossuet était l'ami du suffragant. Il ne fut pas témoin de cette scène, qu'il avait prévue. Un avis décisif, donné par lui au prix d'un peu de chagrin pour les personnes, eût prévenu le scandale. Il ne le donna pas. En n'assistant pas à la cérémonie pour n'avoir pas l'air d'y être venu en partisan, il parut abandonner un ami.
D'autres iraits de caractère, communs aux deux moitiés de sa vie, en marquent la suite et l'unité. Ce n'est donc pas, je le répète, un Bossuet nouveau que nous a donné M. Floquet; c'est le môme Bossuet, et, pour mon compte, je n'en voudrais pas d'autre. Durant ces quinze années A,e prêtrise, il se montre tel qu'on verra le grand évêque dans sa majestueuse maturité et jusqu'à sa mort. C'est le Bossuet de tous ceux qui l'ont étudié de près et qui savent ne pas lui en vouloir des grâces de Fénelon; un Bossuet aimable, malgré la sévérité de son rôle ; le typé sans égal du génie qui n'est que le suprême bon sens dans les choses de l'esprit, de la bonté qui n'est que le suprême bon sens dans la conduite envers nos semblables.
Tout, dans le livre de M. Floquet, contribue à nous donner de Bossuet cette opinion dernière et définitive; partant, il n'y a pas une page d'un intérêt médiocre. Mais parmi tant de recherches heureuses et définitives, le public lettré lui tiendra compte, avant tout, de ce qu'il a mis de sagacité et de patience à établir la suite chronologique des sermons. C'est la partie capitale du livre, et c'est
un commentaire désormais inséparable de la lecture des sermons.
Commentaire est le mot qui dit le mieux la chose. Gomment lire désormais les sermons sans consulter le commentaire qui nous en indique les circonstances et nous en fixe les dates? Et comment lire le commentaire sans être tenté de recourir aux sermons pour en vérifier l'exactitude? C'est ainsi que j'ai lu, pour mon compte, le livre de M. Floquet, le quittant, sur son invitation même, pour voir de mes yeux les passages cités, puis revenant à lui avec un surcroît d'estime pour un guide si intelligent et si sûr.
Tous les sermons ne sont pourtant pas datés. Quelquesuns ont échappé aux investigations si patientes de M. FIoquet. Mais, à défaut du jour môme, nous avons Tannée, et, à défaut de Tannée, l'époque approximative où le sermon a dû être prononcé. Le plus grand nombre, et fort heureusement les principaux, ont une date certaine. On sait Tannée, le lieu, le jour, peu s'en faut que H. Floquet ne nous dise l'heure. Grâce à ces éclaircissements, toutes les paroles du grand orateur arrivent à l'esprit comme si elles avaient passé par les oreilles. Un ouvrage d'esprit, sermon ou autre, qui n'a pas de date, semble plus le travail d'un auteur que Tacte d'un homme; la date y met la personne. Nous sentons un cœur sous les paroles; nous sommes plus près de l'écrivain, et, comme nous le connaissons mieux, il semble aussi que nous lui soyons plus connus. Ce n'est plus une postérité abstraite qui lit ce que les rhétoriques appellent un sermonnaire ; l'érudition nous fait témoins oculaires d'un acte considérable de la vie d'un homme, auditeurs émus d'uue voix qui retentit.
Le travail de H. Floquet changera-t-il quelque chose aux jugements qu'on a portés sur les premiers sermons de Bossuet? Il ne Ta pas voulu. 11 tient ces jugements pour
ÉTUDES SIR LA VIE DE BOSSUET. i»
bons; il n'a songé qu'à les confirmer par de nouvelles preuves, et à leur donner la double autorité de l'histoire et de la chronologie.
De même que, pour les grands traits de caractère de Bossuet, nous connaissons plus sûrement limage qu'il faut désormais nous en faire, de même, pour les commencements du grand écrivain, là où nous n'allions qu'en tâtonnant, une chronologie exacte nous permet de le suivre pas à pas, sans presque le perdre de vue un moment. Nous étions déjà familiers avec le jeune chanoine de l'église de Metz : nous pouvions reconnaître, par conjecture, dans ses premières prédications, les marques des deux influences qui dominaient au temps de sa jeunesse, la théologie subtile et le bel esprit de l'hôtel de Rambouillet. Mais beaucoup de choses restaient incertaines, et les erreurs de jugement étaient possibles. Grâce à M. Floquet, nous vivons dans le temps et à côté de l'homme, et nous distinguons clairement le goût de l'un dans les paroles de l'autre. Toute incertitude sur les premiers ouvrages de Bossuet a cessé, et combien la lecture n'en sera-t-elle pas plus intéressante maintenant que des dates certaines donneront du prix même aux obscurités, même à certaines fleurs fanées, tribut que payait à un tour d'esprit passager le génie le plus naturel et le plus vigoureux du dix-septième siècle!
Naturellement, des deux influences dont j'ai parlé, celle qui a laissé le plus de traces dans ces débuts de Bossuet, c'est la théologie raffinée. C'est là, ce semble, le caractère des premiers sermons. Le jeune étudiant de la Sorbonne a gardé ses lisières. Il n'ose pas écouter son cœur; son bon sens ne lui sert encore qu'à ne pas renchérir sur les raffinements de l'école. Le raisonnement tient son imagination captive. Son style mâle et ferme n'a pas encore les couleurs de la vie; ce sont les dessins du peintre avant
qu'il ait pris le pinceau. Rien ne ressemble plus aux premiers sermons de Bossuet que les premières pièces du grand Corneille. C'est comme une admirable gymnastique de langage, en attendant l'inspiration qui doit meure la poésie dramatique dans les vers de l'un, et la chaleur de la morale chrétienne dans la théologie de l'autre. Cependant il y a bien plus du Bossuet achevé dans le Bossuet au début, qu'il n'y a du sublime auteur du Cid dans le vigoureux versificateur qui a écrit M élite. Je ne sache guère de sermons de la jeunesse de Bossuet où, même dans cette sorte d'ardeur théologique qui semble appeler toute l'éloquence à la tête, quelque peinture passionnée des choses humaines n'annonce l'homme qui en a le mieux possédé la science, et qui parlera le mieux de leur grandeur et de leur fragilité.
C'est par de vives esquisses du caractère des Pères, dont il est nourri, par des commentaires familiers sur les circonstances de la vie mortelle du Christ, sur les mœurs et le génie particulier des apôtres, que se fait jour, comme à travers les habitudes de l'école, le don que personne n'a -eu aussi pleinement que lui, de sentir et de rendre la vie. Pour lui et pour le petit nombre des hommes élus qui ont reçu ce don, il n'y a pas, dans le passé, un fait derrière lequel ils ne voient par quelle volonté et par quelle main il s'est accompli; pas une grande pensée qu'ils np personnifient et qui ne soit pour eux un esprit qui conçoit, un cœur qui sent. Pour eux la mort n'emporte que la dépouille mortelle des hommes et la figure extérieure des choses; mais ce qui a fait vivre les uns et les autres subsiste et parle.
L'éloquence qui vient de là était dans l'âme de Bossuet dès la première fois qu'il monta en chaire, pour quelque sermon de vêture ou tout autre. Elle s'y montre de loin
en loin, par mouvements rares et courts. Mais le premier sermon où elle s'épanche à flots, c'est le Panégyrique de saint Bernard, qui, selon le calcul de H. Floquet, fut prononcé le 30 août 1655, ou tout au moins avant 1657, au fort de nos guerres civiles. Là est cette fameuse peinture de la jeunesse où Bossuet, sans songer à imiter l'antiquité classique, surpasse comme en se jouant ce que se$ philosophes en ont dit de plus caractéristique et ce que ses poètes en ont dit de plus charmant. Là, le souvenir ré* cent et comme le dernier frémissement de sa propre jeunesse, disciplinée par la règle et renfermée dans une solitude jalouse, lui rend comme présentes les macéra* tions que s'infligeait le saint de vingt-deux ans pour dompter la sienne. C'est parce qu'il a su échapper au charme de ces dangereuses années en se tenant attaché à la Bible, qu'il se représente si vivement Bernard se serrant contre la croix, pour s'y mieux défendre contre cette irrésistible douceur de la jeunesse qui l'attire vers les pièges du monde. Le discours si ardent et si singulier que Bossuet prête à Bernard « s'enflammantau mépris du monde, » ne serait-ce point le discours qu'il s'est tenu à lui-même, lorsqu'à l'âge de vingt-deux ans il s'armait, lui aussi, de l'ardeur même de sa jeunesse pour la vaincre et pour l'étouffer?
Non, il n'est rien sorti de plus beau d'une bouche humaine, pas même de celle de Bossuet au plus beau moment de sa maturité. Ces Pères, dont il parle avec une admiration si vive, n'ont rien qui égale ce langage, plus grand que tous les langages des hommes. C'est comme le don d'une dernière langue fait au dernier des apôtres. Désormais Bossuet a pris possession de son éloquence. La source qui s'est ouverte en cette occasion solennelle ne cessera de couler jusqu'à la mort. Supérieure à l'éloquence des deux
antiquités et à celle des plus doués dans sa nation, elle s'appellera l'éloquence de Bossuet.
Cette éloquence, dont aucune rhétorique ne s'est avisée de donner les règles, lui seul a cru, dans son humilité, qu'elle pouvait s'apprendre. Un jour, il l'enseigne à un jeune prélat, non comme un art dont il aurait seul le secret, mais comme une pratique possible à tous ceux qui ont à parler du haut de la chaire chrétienne. La pièce a été publiée pour la première fois par M. Floquet. Le jeune prélat auquel sont adressées ces quelques pages où Bossuet écrit « ce qui lui vient, sans donner repos à sa plume, » est l'abbé d'Albret, neveu de Turenne, promu au cardinalat le 5 août 1669. Dans cette sorte d'instruction sur le style et la lecture des écrivains et des Pères de V Église, Bossuet ne conseille que ce qu'il a fait. Je m'explique par là que chaque précepte en soit si excellent. Si l'abbé d'Albret ne devint pas orateur ni peut-être homme desprit, la faute n'en serait pas à la méthode, mais à un régime où le titre de neveu de Turenne pouvait faire d'un jeune homme de vingt ans un cardinal, et où l'homme de génie qui lui apprenait son métier avait atteint quarante ans sans être encore évêque.
Une instruction qui prescrit à l'orateur chrétien d'étudier les Écritures, « en s'arrêtant aux endroits clairs qui sont les plus beaux, et en ne consumant pas en questions difficiles le temps qu'il faudrait donner aux réflexions sur ce qui est clair; » de savoir la langue grecque « et surtout la latine, dont le génie n'est pas éloigné de celui de la nôtre, ou plutôt qui est tout le même, » de lire Homère, Démosthènes, Platon et toute la latinité, y compris Horace « qui est bon à sa mode ; » qui recommande les Lettres Provinciales, t dont quelques-unes ont beaucoup de force et de véhémence, et toutes une extrême délicatesse; » qui
donne comme première règle de l'art d'écrire « de bien comprendre la chose, de pénétrer le fond et le fin de tout, pour que la plénitude fasse la fécondité, et la fécondité la variété, sans laquelle nul agrément; » une telle instruction sera toujours la plus propre à former un orateur pour la chaire chrétienne. J'en dis trop peu : il n'y en aura jamais de meilleure pour former des orateurs en tout genre, et pour apprendre Fart de les écouter impunément. C'est, en un mot, l'instruction du bon sens luimême ; et le nouvel historien de Bossuet méritait cette bonne fortune de pouvoir en enrichir un livre tout à la gloire d'un homme qui est la plus haute personnification du bon sens dans notre pays.