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LES FRANÇAIS EXCLUSIFS ET LES ANGLOMANES

tes gens qui visitent pour la première fois un pays étranger n'y soni frappés tout d'abord que de deux sortes de choses : ou des différences qui leur semblent à l'avantage de leur nation, ou de celles qu'ils croient à l'avantage de ce pays. Le voyageur qui donne raison au pays étranger contre le sien est d'une espèce rare, et, généralement, ce

n'est pas en France qu'on le trouve. Nos Français, sauf quelques exceptions, sont toujours fort étonnés, et quelques-uns jusqu'au scandale, qu'on ne vive pas partout à la française, qu'on ne s'habille pas chez leur tailleur, qu'on ne mange pas de leur cuisine. Les usages, qui ne sont pour la plupart que des commodités diverses, selon les pays, ne leur paraissent que des servitudes bizarres ou gênantes, par la seule raison qu'ils ont d'autres manières de se mettre à l'aise, lesquelles ont suscité des usages différents. C'était le premier cri, me disait-on à Londres, de ces touristes que les excursions à 200 francs ont envoyés tout cet été en Angleterre. La plupart commençaient par se choquer de tout, même de ce que tout le monde n'y parlait pas français. Nous sommes la nation où l'on a dit ce mot si impertinent et si charmant : « Peut-on être Persan? »

Un petit nombre seulement osait admirer à Londres ce qui est digne d'y être admiré. En regardant les usages de plus près, ils en voyaient les motifs dans le climat ou dans les mœurs. C'était du bon sens; mais, en leur qualité de Français, ils ne tardaient pas à y trop abonder, et ils devenaient plus Anglais que les Anglais eux-mêmes. Ils accablaient la pauvre France de toutes ses infériorités, voire de celles de nos fiacres comparés au cab anglais. C'étaient pourtant de fort bons Français; mais il leur peinait qu'on travaillât plus chez nous à renverser les gouvernements qu'à y rendre la vie plus douce par le pacifique progrés du commerce et des arts industriels. Il y avait dans leur sentiment de l'émulation avec une pointe de chagrin; ils en voulaient à la France, à eux-mêmes, des avantages de l'Angleterre, et ils étaient prêts à calomnier leur pays par dépit de ne pas le voir en toutes choses au premier rang.

Si je n'avais vu l'Angleterre qu'une fois, et dans un

voyage de huit jours, j'aurais vraisemblablement pensé comme ces gens-là, et je serais revenu de Londres avec un vif dépit contre Paris; mais trois voyages depuis 1830, et, en dernier lieu, un assez long séjour, m'ont préservé de l'excès qui fait de ceux-ci des anglomanes et de ceuxlà des Français exclusifs. Quand on a passé un assez long temps chez une nation étrangère, on y devient plus juste pour elle, en môme temps qu'on sent augmenter son amour pour son pays. C'est par raison que nous sommes justes envers un pays étranger, et c'est par sentiment que nous aimons le nôtre. Or il n'y a pas de risque que, chez un Français, le sentiment cède jamais à la raison.

Parmi les avantages réels ou apparents qu'un pays peut avoir sur un autre, le voyageur remarque d'abord ceux qui manquaient à son pays au moment où il Ta quitté. J'en ai fait l'expérience à deux reprises. En 1836, je ne trouvais à admirer en Angleterre que la supériorité de son industrie; je n'y remarquais que le contraste de ses villages si propres et si riants, qui semblent des fabriques semées à dessein dans un paysage pour y faire point de vue, et de nos villages de boue et de chaume; de ses routes unies comme des allées de jardin, où l'on peut se croire toujours à la promenade, et de nos grandes routes monumentales, qui semblent allonger le chemin; de ce je ne sais quoi d'inachevé et d'incomplet qui marque la civilisation en France et de la perfection apparente de la civilisation anglaise. Je n'avais pas assez d'yeux pour cette ville sans fin, dont l'existence, comme problème social, étourdit l'esprit de la même façon que certaines vérités astronomiques : ville qui renferme deux millions d'habitants et qui n'a point de ruisseaux; pour ce luxe solide dont parle Montesquieu, fondé, non pas sur les raffinements de la vanité, mais sur celui des besoins réels; pour cet ordre

prodigieux dans une multitude infinie, où, comme en une fourmilière, la première vue n'aperçoit que confusion et cohue, mais où la seconde distingue chaque fourmi se traçant son chemin à travers la foule et passant où il ne semblait pas qu'il y eût jour à passer.

Nous étions à six années seulement de la révolution de 1850; nous avions cru y voir une victoire de la loi sur l'arbitraire, une famille royale sacrifiée au principe de la royauté constitutionnelle, un vieux roi destitué de ses fonctions comme Jacques II, pour avoir violé le pacte qui le liait à la nation; nous étions même fiers d'avoir pu imiter, dans un de ses plus grands actes, la nation la plus libre et la plus conservatrice de l'Europe, tout en gardant notre manière, respectant dans le vieux roi la sincérité de son aveuglement, et le faisant reconduire par d'honnêtes gens à la frontière, non en roi chassé, mais en chef de gouvernement dont les sentiments étaient incompatibles avec ceux de sa nation. Qu'avions-nous alors à envier à l'Angleterre? Nous avions sa monarchie constitutionnelle, moins le prix énorme dont elle nous paraissait la payer, moins le droit d'aînesse, moins la dîme, moins les dotations de sa haute Église, moins les compartiments hiérarchiques dans lesquels ses classes sont parquées. Il ne nous manquait donc que de nous entendre aussi bien qu'elle en industrie et en commerce, que d'avoir des villages mieux bâtis, des routes moins monumentales et mieux entretenues, moins de ruines à côté des choses achevées, Paris plus digne de ses monuments, un luxe où il entrât moins de clinquant. Nous pouvions bien prendre des leçons de l'Angleterre pour tout ce qui regarde le bien-être du corps; mais, en fait de grandeur morale, c'est elle qui avait i apprendre quelque chose de nous.

En 1849, il n'est pas besoin d'être un pessimiste pour

avouer qu'il nous manque quelque chose de plus qu'en 1856, et que les avantages de l'Angleterre sur la France ne se réduisent pas seulement à un peu plus de bien-être pour le corps. Puisqu'il n'est pas encore généralement convenu que la république a été un progrès, nous pouvons dire, sans être de mauvais citoyens, que nous avons perdu la monarchie constitutionnelle imitée de l'Angleterre et perfectionnée, sans rien gagner de ce qu'elle appelle fièrement son comfort) mot qui était presque devenu français avant février 1848. Comment en sommes-nous arrivés là, et comment l'Angleterre est-elle restée ce que je l'ai vue en \ 836, la même en faisant incessamment des progrès vers le mieux? Probablement par bien des talents que l'Angleterre n'a pas et que nous avons, et par l'intelligence politique qu'elle a, et que nous ferions bien d'avoir. Nous avons bien, ce qui est fort différent, l'intelligence de la politique. S'agit-if de parler ou d'écrire sur les matières du gouvernement, d'exposer les rapports du souverain et des citoyens, de comprendre et de vanter les biens de la liberté, de Tordre même; nous sommes sans rivaux. Les pays de tribune n'ont pas d'orateurs qui ne le cèdent aux nôtres. La presse d'aucun peuple libre n'égale la véhémence, la vivacité, l'éclat de nos journaux. Mais tout cela n'est pas l'intelligence politique. 11 y a entre ces deux choses la différence de la spéculation à la conduite. L'intelligence politique consiste à pratiquer ce dont nous dissertons; elle est plutôt une qualité du caractère que de l'esprit.

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