UN. VOYAGE DANS LE S0TI1SGIU*ISH1P.E
La patrie de lord Byron, c'est celle des Conrad, des Lxn^ des Manfred; c'est partout où le génie de I individu est plus fort que la société, où la nature est plus forte que l'homme : l'Orient, les Alpes, la mer, la mer surtout d'où lui étaient venues les premières impressions de grandeur et de puissance 1 , la première voix par laquelle la nature avait parlé à l'enfant de génie. Après l'amour humain, celui qu'il a le mieux senti et le mieux exprimé, c'est l'atnour pour la mer. c Et je t'ai aimé. Océan ! et les plus vives joies de ma jeunesse étaient de me sentir poussé à l'aventure, comme une des bulles qui se forment sur ton sein ! Enfant, je faisais mes délices de me jouer avec tes brisants, et, si le temps, venant à fraîchir, les rendait menaçants, cette crainte même avait du charme pour moi; car j'étais comme un de tes enfants, et, prés ou loin du rivage, je me confiais à tes flots, et je passais ma main sur ta crinière, comme je fais en ce moment 2 . *
Enthousiasme, sentiment, poésie, rien ne manque à cette stance sublime et charmante, et rien ne sent moins le cabinet que cet amour dont les souvenirs se confondent avec les sensations présentes. Amour deux fois vrai; car ce que le poète se rappelle avoir senti, il veut le sentir encore au moment où il s'en souvient!
Bien des hommes font des serments comme celui de lord Byron pour Newstead, à l'âge où ils ne connaissent pas encore les passions ni les besoins qui les en délieront. Les poètes y sont peut-être plus sujets; ils le font du moins avec plus d'éclat et de confidents. H en fut de la déclaration du poëte de vivre et de mourir à Newstead comme de sa résolution de ne se faire jamais payer de ses ouvrages.
1 II habitait près d'Aberdccn, sur les côtes orageuses de la mer d'Ecosse.
* CMde-Harold, chant III. ,
A vingt ans, dans sa satire contre les poètes et les critiques écossais, il s'écriait : t Que ceux-là quittent le sacré nom de poëtes, qui torturent leur cerveau pour le gain, non pour la gloire! » Et tout d'abord il refusait 400 guinées d'une seconde édition de sa satire. Plus tard, il abandonnait à un ami le prix de ses premiers manuscrits. Enfin, attaqué directement par son éditeur, qui lui envoie un billet de mille guinées pour le Siège de Corinthe et Parisina, il lui retourne le billet, disant a qu'il ne peut pas, qu'il ne veut pas l'accepter. » Et il ajoute : « Ce n'est pas dédain pour l'idole universelle ni surabondance actuelle de ses trésors; mais ce qui est droit est droit, et ne doit pas céder aux circonstances. » L'éditeur insiste, renvoie les mille guinées, et Byron les garde. 11 en accepta successivement vingt-deux mille autres; enfin l'éditeur qu'il trouvait trop généreux finit par lui paraître serré.
« Pour Oxford et pour Waldegrave, lui dit-il dans une petite pièce épigrammatique, tu donnes beaucoup plus que tu ne m'as donné; ce n'est pas agir honnêtement, mon Murray.
« Car, comme dit le proverbe : mieux vaut un chien en vie qu'un lion mort. Mieux vaut un lord vivant que deux lords décédés, mon Murray.
« Et si, comme l'opinion en court, les vers se sont mieux vendus que la prose, certes je devrais avoir reçu plus qu'eux, mon Murray. »
Et dans une lettre au même : « Vous donnerez à mon homme de confiance toutes vos raisons marchandes : — saison lourde, public mou; — milord écrit trop, sa popularité décline; — déduction à faire pour le change, — pertes faites avec milord, — édition contrefaite; — sévérités de la critique et autres points et sujets de discours dont je lui laisse la réponse à lui qui est orateur, i
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La lettre qui refuse les premières offres et la lettre qui craint que les dernières ne soient trop modiques ont été écrites à cinq ans d'intervalle. Voilà le danger de commencer par l'idéal ; on finit par les plus prosaïques des réalités. Disons cependant qu'au fond des deux conduites il y avait de la générosité : c'est pour lui-même que Byroa commence par refuser de l'argent; c'est pour les autres qu'il finit par en demander. Les dernières guinées qu'il tirait ainsi de l'éditeur Murray servaient à équiper des Souliotes pour la défense de la Grèce et à envoyer des bandages et de l'argent aux blessés de Missolonghi.
Je ne pouvais guère visiter Newstead sans être tenté de relire lord Byron. Depuis l'époque de sa première vogue', d'autres études m'avaient fort éloigné de lui. Ce n'est pas d'ailleurs un de ces compagnons avec lesquels on passe sa vie, le livre familier où l'on va chercher le soulagement des maladies de l'âme. Vivant tout près de Newstead, dans la partie de l'Angleterre où Ton s'occupe le plus de lord Byron, l'esprit et le cœur remués de ce qu'il y a de bizarre et de mélancolique dans les souvenirs qu'il y a laissés, c'était l'occasion ou jamais de rouvrir ses poésies négligées. Il me semblait qu'après le pèlerinage à la maison du poëte j'en devais un autre à ses vers contre lesquels m'avait prévenu l'admiration d'autres modèles, et je me persuadais qu'en voulant être juste j'en trouverais le prix dans des plaisirs inattendus.
Une autre disposition d'esprit me portait à relire lord Byron. Les ruines que le doute avait faites dans son esprit, nourri de dégoûts prématurés, les derniers événements les ont faites dans la société où nous vivons. Nous avons vu tout à coup de grands principes vaincus, les croyances
1 En 1823.
des sages renversées et moquées, leurs prodigieux efforts perdus, la vérité impuissante, les faux besoins prévalant sur les vrais, l'avenir suspendu entre des institutions auxquelles personne ne croit et le hasard des supériorités individuelles. Oserai-je dire que, dans cette première défaillance qui suit les grandes pertes, et j'entends par là celles de la fortune morale, je me suis senti attiré vers ces cruels génies qui commencent et finissent par le doute, et qui, dans la férocité de leur mépris pour les sociétés humaines, en viennent à n'aimer que la nature extérieure et l'indépendance de la vie sauvage? C'est ainsi qu'avant d'avoir vu Newstead j'inclinais vers lord Byron, et que je pensais à aller apprendre de lui quelles tristes joies l'esprit peut tirer de ses découragements et quel plaisir on peut prendre à vivre au milieu des ruines. L'impression qui m'en est restée, peut-être la dirai-je quelque jour, avec la confiance, sinon de dire du nouveau, du moins de rencontrer le sentiment de quiconque lirait lord Byron, ayant .au cœur la plaie dont souffrent, en ce triste temps, tous ceux qui n'y vivent ni en hommes d'intrigues ni en aventuriers.
Octobre 1850.
LORD BYftON