‹ Études de critique littéraireChapitre 27 sur 33 · DES CAUSES DE LA DEFAVEUR OU SONT TOMBEES LES POESIES · texte numérisé non relu

DES CAUSES DE LA DEFAVEUR OU SONT TOMBEES LES POESIES

HE LORD BYROK.

Depuis la mort de lord Byron, la société anglaise continue de se défendre contre la gloire de ce grand poète. Bien des choses sont venues l'y aider. Le propre des ouvrages dont la principale beauté consiste dans la peinture des sentiments individuels de l'auteur, c'est que l'admiration qu'ils ont excitée pendant sa vie s'éteint ou se refroidit après sa mort. Tant qu'il est vivant, ses livres sont un roman dont le héros existe, et rien n'intéresse plus qu'un roman qu'on sait être une histoire vraie. Imaginez dans ces dernières années, quand notre société française tout entière, sauf quelques obstinés qui se doutaient d'un piège, lisait certains romans qui se débitaient feuille à feuille chaque matin pour irriter l'appétit en le faisant languir, imaginez quel eût été le charme si l'on eût soupçonné l'auteur de se cacher sous le beau rôle du roman! Ce fut là le charme des poèmes de lord Byron. L'enchantement dura tant que l'enchanteur vécut.

Les morts sont bientôt oubliés; les plus tôt oubliés sont

4 Noie de Walter Scott sur la quatorzième stance du troisième chant de ChUde-Harold.

ceux qui ont le plus parlé d'eux. Tandis que les peintres désintéressés du cœur humain grandissent chaque jour dans la sérénité de leur gloire innocente, ceux qui ont passionné les âmes par des peintures flattées ou exagérées des troubles de la leur ont peine à se soutenir sur cette mer de l'oubli où s'engloutissent, dans la foule des noms obscurs, tant de noms qui ont fait du bruit. La gloire de lord Byron a connu ces retours. L'idéal de ses poèmes était sa personne; sa personne disparue, l'idéal s'évanouit : ce fut une première disgrâce.

Le temps, qui marche si vite pour les morts, en amena une seconde. Il y avait dans ces poésies deux sortes de nouveautés, celle des beautés qui durent et celle des ornements qui passent. Celle-ci, comme la plus extérieure, avait été la plus admirée; ce fut aussi la première dont on se lassa. La grâce de ces nouveautés venait surtout de la comparaison avec ce qu'elles remplaçaient. On était fatigué de la défroque classique au temps où vint lord Byron; après sa mort, on se lassa de la défroque orientale qu'il y avait substituée.

Mais la cause la plus sérieuse de la défaveur qui a suivi sa popularité, c'est le progrès de l'esprit religieux dans son pays. L'Angleterre est plus religieuse aujourd'hui qu'elle ne l'était au temps de lord Byron. Combien ne l' est-elle pas plus qu'à l'époque où Voltaire pouvait dire en observateur exact : « Il n'y a guère de religion aujourd'hui dans la Grande-Bretagne que le peu qu'il en faut pour distinguer les factions 1 ! » Telle y est en ce moment la force des idées religieuses, qu'un homme de talent n'oserait chercher un succès littéraire dans l'incrédulité. On ne l'en empêcherait pas, mais on ne lirait pas son

1 SUde de JmU XIV, chap. mil

livre. C'est ainsi qu'on en use en Angleterre avec les libertés dangereuses. L'Anglais est libre de tout dire, parée que la société anglaise ne se croit pas libre de tout entendre, îl n'y a de scandale que là où le public s'y prête. Ici les mœurs feraient bientôt un désert autour de celui qui blasphémerait.

A quoi tient cette disposition religieuse de l'Angleterre ? Ce n'est pas un de ces retours à Dieu qui suivent les grandes calamités publiques. L'Angleterre est loin du temps de ses dernières épreuves, et dans la lutte prodigieuse du commencement de ce siècle, si elle a beaucoup souffert, du moins l'avantage lui est demeuré. Est-ce l'ennui attaché aux plus grandes prospérités humaines? Pas davantage. Loin que l'Angleterre s'ennuie de sa fortune, elle en paraîtrait plutôt enivrée. Son attitude actuelle est plutôt d'une nation emportée par le succès que d'une nation assouvie qui revient à Dieu aprèsavoir épuisé toutes les fortunes terrestres. Mais elle a jugé nécessaire à sa conservation de remonter, pour ainsi dire, ses ressorts religieux, et, chose unique dans l'histoire, elle y a réussi. Peut-être avait-elle peu d'efforts à faire, étant naturellement religieuse; encore fallait-il les faire.

Ce n'est pas le respect humain qu'elle a raffermi, c'est la foi. Elle a bâti des églises, non pour la montre, mais pour s'en servir. L'homme, dans ce pays, sent l'utilité publique de sa foi personnelle. On croit pour deux raisons; d'abord pour croire, puis parce qu'il importe à la société que l'on croie. On pratique, parce qu'on en reçoit l'exemple, et pour le donner à son tour. Une idée d'intérêt général se mêle même à ce qui paraît être le don le plus individuel, la grâce. L'Anglais sait qu'en faisant sa prière dans l'intérieur de sa famille, ses serviteurs agenouillés à côté de lui, il fait quelque chose pour lui et

* quelque chose pour le public. Je ne me cache pas ce qu'il y a d'un peu terrestre dans ces sentiments; rien ne ressemble moins aux extases de sainte Thérèse ni aux grâces de la religion de Fénelon ; mais l'état s'en trouve mieux, et je ne vois pas en quoi une prière individuelle, à laquelle se mêle la pensée d'un devoir public accompli, serait moins agréable à Dieu que la pieuse extase d'un ascète absorbé par l'œuvre de son salut personnel.

Cette idée d'utilité publique attachée à la religion n'estelle donc propre qu'à l'Angleterre? En France, par exemple, est-on moins convaincu que la religion est un bon ressort de gouvernement? Gomment donc! non-seulement on le croit, mais on le dit sans cesse. Combien de gens qui vont répétant d'un air profond qu'il faut une religion pour le peuple ! Combien de jeunes esprits forts qui ne veulent épouser qu'une dévote! Il est vrai qu'ils songent moins au public qu'à eux-mêmes; ce qu'ils veulent, c'est pouvoir être impunément maris médiocres, ou peut-être pis. Le plus grand nombre est persuadé que, de tous les liens de la société, le plus puissant est la religion; que dis-je? ils lui viendraient volontiers en aide par les lois. 11 n'est pas jusqu'à l'anarchie qui ne tienne à avoir le Christ de son côté. Quant à donner l'exemple, fort peu entendent aller jusque-là ; nous voulons bien d'une discipline qui nous défende contre les autres, non d'un devoir qui nous contraigne au profit de tous.

En Angleterre, sauf quelques esprits excentr iques, personne ne demande de venir en aide à la religion par des lois. On remarquerait plutôt dans ce grand pays une tendance contraire. Pour ne point parler des lois d'émancipation votées dans ces dernières années, ni de celles qui léseront inévitablement*; les lois en général sont plutôt

1 Ainsi la loi qui doit ouvrir aux Juifs les portes du parlement.

marquées de l'esprit philosophique que de l'esprit religieux. Ainsi, dans ee pays aussi grand que singulier, quoique la religion soit dans l'État et que le chef de l'un soit en même temps le chef de l'autre, le gouvernement tend de plus en plus à séculariser l'autorité. Il a raison ; il ne faut pas employer Dieu comme instrument de politique, ni courir le risque de faire remonter les imperfections des gouvernements à la source de toute justice et de toute vérité.

La puissance de la religion, comme discipline publique, doit venir tout entière des mœurs. Il n'y faut pas de lois, mais des exemples. C'est ainsi que l'entend le peuple anglais. On ne se contente pas de louer la religion, oh la pratique. Les parents y montrent le chemin aux enfants» les maîtres aux serviteurs, les grands aux petits. Les in* crédules disparaissent dans cette immense multitude de croyants, et, s'il est quelques hypocrites, il y a plus de chance qu'ils reçoivent de la foule la croyance qu'ils ne la convertissent à leur hypocrisie. Le moindre effet d'un exemple si universel, c'est de donner le respect. Quoi de plus beau à voir que la nef de Westminster un dimanche? Là le père prie à côté de son fils, le mari à côté de sa femme, le frère à côté de sa sœur, le maître à côté du domestique. Dieu, qui connaît le fond des cœurs, sait si, dans cette assemblée recueillie, il est un père qui ne songe qu'à s'assurer de l'obéissance de son enfant, un mari qui s'associe à la piété de sa femme parce qu'il en a besoin, un maître qui se fait hypocrite au temple pour être impunément dura la maison; l'étranger qui entre sous ces voûtes n'y voit qu'un devoir public dont personne ue se dispense, et un moment solennel d'égalité pour tous en présence du père commun.

Jamais peuple n'a autant fait que l'Angleterre contem-

poraine pour propager et entretenir sa foi. Jamais civilisation plus avancée n'a mis plus de ressources au service de la religion. L'esprit du protestantisme étant de lire les livres saints, il n'est moyen qu'on n'emploie pour y attirer les lecteurs. G* est pour la Bible que la typographie et les arts du dessin réservent leurs embellissements les plus ingénieux. On ne voit que Bibles illustrées de gravures représentant les lieux, les personnages avec leurs costumes, l'intérieur des maisons, et jusqu'aux meubles et ustensiles, s'il en est de mentionnés dans le texte. Les Bibles des sectes dissidentes sont moins ornées; maïs elles contiennent tout au moins de petites cartes des lieux saints relevées d'après les travaux des meilleurs géographes. On peut r quoique catholique, préférer cela aux cœurs percés de flèches et aux grossières estampes de certains de nos Paroissiens.

Je n'examinerai pas si cette science un peu matérielle de la religion vaut l'ignorance délibérée et cette petitesse devant l'incompréhensible que nous enseignent les grands docteurs du catholicisme. Il n'est pas question de décider entre deux Églises ni entre deux sortes de pratiques religieuses. Je juge seulement l'effet de ces usages sur les mœurs de la nation, et je l'admire. Cette association des idées positives, si fort du goût des Anglais, avec le dogme, tourne au profit du dogme. La jeunesse apprend la religion dans des livres où l'on intéresse sa curiosité à sa foi; elle en garde des impressions qui, jointes à l'habitude des devoirs religieux, peuvent suffire pour écarter le doute, et suffisent certainement pour entretenir le respect. L'imagination à laquelle s'adresse cet art ingénieux n'est sans doute pas celle qui s'exalte par l'idée seule du mystère et qui fait quelquefois des fanatiques; c'est l'imagination d'an peuple essentiellement pratique, qui vent se rendre

LORD BYnON ET LA SOCIÉTÉ ANGLAISE. 339

présente l'histoire du christianisme et connaître, autant qu'on le peut par les représentations des arts, le pays d'où lui sont venues ses croyances. « L'Anglais, disait dernièrement lord Palmerston, est éminemment touriste. » C'est pour cela que le protestantisme accommode ses livres au goût du pays ; la Bible illustrée est une Bible de touristes.

Voilà par quelles moeurs la société anglaise se défend contre ce que le temps et les changements du goût ont laissé de séductions aux poésies de lord Byron. Chez les dissidents, chez les personnes très-strictes, et le nombre en est immense, lord Byron est proscrit. Lord Byron et le diable, me disait un Anglais, dans ces saintes maisons, c'est tout un. Les fidèles de la haute Église en ont un exemplaire dans leurs bibliothèques, mais point sur la table du salon, et peu l'ont complet. Ne demandez pas d'ailleurs à ceux qui le lisent ce qu'ils en pensent; une formule d'admiration banale sur la beauté des vers, c'est tout ce que vous en tirerez.

Pour dernier ennemi, lord Byron a affaire à l'indifférence croissante de son pays pour les livres de haut goût. C'est un mal qui lui est commun avec toutes les nattons civilisées, et très-certainement avec la France. On croirait être en France, à voir la faveur dont y jouissent les romans. On y parle du nouveau roman de Dickens et de Thackeray comme de lord Byron, hélas! il y a vingt-cinq ans. Les attentions sont devenues trop molles pour les plaisirs sévères et délicats d'une forte lecture, et moitié prudence, moitié langueur, on n'est pas tenté d'aller chercher des secousses chez un penseur hardi et impérieux.

Les poètes s'en vont de notre Europe industrielle et économique. On ne demande plus aux lettres ni de fortes méthodes pour penser, ni des enseignements pour se con-

du ire, ni ces voluptés secrètes qui rendent indifférent aux faux plaisirs ; on leur demande des distractions après les travaux de la vie active ou contre les inquiétudes que jettent au sein des sociétés les plus prospères les prophéties et les menaces de l'esprit démocratique. Ce serait un sort trop beau si l'Angleterre, qui défend si bien ses mœurs contre ses poètes, avait su défendre avec le même succès son goût d'il y a un siècle pour les hautes lettres contre les inventions de ses romanciers. 11 n'est donné à aucune société de n'offrir point de prise au temps, de faire des profits sans pertes, et de changer sans s'altérer. La société anglaise fait assez pour elle-même et pour l'exemple en sachant concilier la civilisation avec la religion, le changement avec la durée, et en perfectionnant son sens moral au milieu des causes les plus propres à le corrompre. Son secret est dans l'union de ces deux mots si connus, ou plutôt des deux choses corrélatives qu'ils expriment : selfgovernment, self-denial, gouvernement de la nation par la nation, abnégation volontaire, ce qui veut dire un peuple qui sait garder sa liberté, parce qu'il sait se gêner.

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