‹ Études de critique littéraireChapitre 28 sur 33 · DES BEAUTES DURABLES DE LORD BYRON · texte numérisé non relu

DES BEAUTES DURABLES DE LORD BYRON

Tels ont été pour lord Byron les retours de la popularité dans ces dernières années. Dirai-je maintenant ce que pensent de ce poète les esprits réfléchis? C'est le bon moment pour l'essayer. Les impressions téméraires de la foule ne viennent plus imposer au lecteur l'admiration ou le blâme. Que disent ses poésies, autrefois si admirées,

soit à ceux qui les lisent pour la première fois, soit à ceux qui, Tes ayant lues au temps de leur vogue avec des yeux prévenus, rouvrent le livre, non pour prendre parti pour ou contrôle poëte, mais pour le connaître? Les poésies do lord Byron ont le mérite commun à tous les ouvrages du génie : elles nous touchent par tout ce qui ne change pas en nous, et elles dureront, parce qu'elles sont vraies. Ce n'est ni la vérité homérique et virgilienne, ni celle de nos dramatiques français, ni celle de l'incomparable compatriote de lord Byron, Shakspeare. Celle-là, tous les cœurs mortels, s'il s'agit de passions et de sentiments, tous les esprits, s'il s'agit de caractères et d'actions, en sont d'accord. La vérité, dans les œuvres de lord Byron, est une lumière qui s'éclipse à chaque instant, un miroir terni çà et là, non par un souffle passager, mais par des taches irréparables : elle est l'effet heureux d'un moment de calme et comme d'une courte trêve de la passion dans un esprit emporté et aigri; elle n'est pas l'habitude et l'état de santé de lame.

Pour commencer par ses personnages, le faux s'y heurte à chaque instant au vrai. Il n'est pas exact, Dieu merci, qu'une certaine hauteur d'âme ne soit donnée qu'à dts hommes capables de grands crimes, et que le caractère le plus près d'un héros soit un brigand. Dans cette complaisance du poëte pour des hommes en insurrection ouverte contre la société, et qui lui font la guerre pour garder impunément un prétendu trésor d'héroïsme incompatible avec ses conventions et ses lois, je ne veux voir que la « rancune du poëte contre les gênes de la société de son pays. Ce mélange de l'extrême grandeur et du brigandage, ces traits d'humanité dans le plus implacable mépris pour les hommes, ces pirates délicats sur l'amour comme les héros de d'Urfé et Gdèles comme M. de Hontausier à ma-

demoiselle de Rambouillet, ce respect des convenances les plus raffinées dans la violation ouverte de toutes- les lois divines et humaines, cette profondeur de méditation et ce goût pour la rêverie dans l'activité fiévreuse de la vie d'aventure, toute cette beauté du corps et de Pâme chez des gens qui se sont mis d'eux-mêmes hors la loi, tout cela est un idéal de roman relevé par la poésie.

L'auteur y est d'ailleurs trop souvent de sa personne. Sa disposition à s'incorporer à ses héros est si forte, qu'il ne prend pas toujours le soin de déguiser la métamorphose, et qu'à son insu il se met à leur place. Alors on voit un corsaire animé des ressentiments au moins inconséquents d'un lord anglais contre l'aristocratie de son pays, un pacha penser et s'exprimer comme un whig, et le Childe- Harold des premiers chants de ce poëme se confondre avec lord Byron dans les derniers. Telle est la fougue de ses sentiments personnels, que, dans les sujets les plus étrangers à ce qui le touche, et où il semble qu'il va jouir enfin de son imagination un moment désintéressée, il se jette tout à coup au milieu de son roman, et il donne à ses personnages pour trait de caractère la passion qui vient de s'éveiller dans son âme, ou la fantaisie qui lui traverse l'esprit.

Mais ni l'inconséquence de ces créations, ni l'amalgame presque matériel de la personne du poëte et de ses héros, ne peuvent détruire l'impression de vérité qui reste de cette lecture. Ce sont, il est vrai, des êtres chez qui la grandeur et la bassesse, le crime et la vertu, sont unis contre la logique et la nature ; mais telle est la force de leur structure, qu'ils se meuvent librement dans leur incohérence, et qu'ils vivent malgré la nature et la logique. Le feu qui animait le poëte a fait de ces métaux divers comme un airain de Corinthe, étrange et indestructible.

Si le vrai « peut quelquefois n'être pas vraisemblable, » pourquoi l'invraisemblable ne serait-il pas quelquefois le vrai? L'esprit né consent pas à ce qu'une invention poétique qui l'a ému, tout en l'élevant, n'ait pas le caractère de la vérité. Le faux peut émouvoir, témoin un mélodrame; mais il n'élève pas. Une marque de la présence du vrai dans un livre, c'est que ce qui nous y touche nous donne de l'estime pour nous-mêmes, et que nous nous sentons honorés par notre plaisir. Comment sont vrais Childe-Harold, le Corsaire, le Giaour, Hugo, Hanfred, Parisina, les prisonniers de Chillon? Je ne le sais, mais ils sont vrais. Us vivent comme Achille, Didon, Othello, Phèdre. On peut les moins aimer ; il n'y a pas de théorie critique qui puisse les anéantir. Ils ont accru ce peuple d'élite de l'idéal que les hommes de génie ont créé au milieu de nous de leur propre limon, et sur les types de l'éternel Créateur.

Voilà une première cause de durée pour les poésies de lord Byron. Il en est une seconde, moins contestable peutêtre : c'est la vérité des peintures de son propre fonds et la conformité de ce fonds avec le nôtre.

Nous ne sommes pas tous des lord Byron, Dieu merci, quoique beaucoup, au temps de sa vogue, aient cru lui ressembler; mais tous nous avons quelque chose de sa profonde et incurable misère. Nous la sentons diversement, les uns avec la foi qui l'adoucit par la connaissance de la cause et par le ferme espoir de la guérison, les autres avec l'incrédulité qui l'aggrave. Le mal dont lord Byron a souffert, c'est l'imperfection de toutes les choses humaines, ' c'est le dégoût qui est au fond de tous les plaisirs, l'impuis.sance qui est au bout de toutes les volontés. Ce mal, le christianisme seul a connu par quelles racines il est attaché à notre chair, et quel inextricable tissu il y forme avec les fibres par lesquelles se transmet la vie. Lord'Byron le

sent et le peint en moraliste chrétien. On le croirait nourri des Pères quand il regarde dans son cœur et qu'il confesse sa corruption. Le christianisme semble être entré de vive force dans ce frère des anges rebelles de Milton ; mais il y met la connaissance sans en chasser l'orgueil : Byron est comme certains blessés, il prend un triste plaisir à voir saigner ses plaies.

Le dégoût des choses humaines, le doute sur les choses divines, tel est l'esprit habituel de ce grand poëte. Avant de s'en amuser effrontément dans Don Juan, il en avait gémi, il se Tétait reproché plus d'une fois. Quand il écrivit Don Juan, il était endurci par l'exil, ennuyé de la gloire, sans en être rassasié, las des hommes, dont la louange ne le touchait plus et dont le blâme continuait à l'irriter ; plus las de son propre cœur, où les passions s'éteignaient sans que le repos y rentrât. Son doute est insultant; il raille tout ce qu'il ne peut plus aimer; les vertus qu'il n'a pas, il les nie, et, par le dernier travers où puisse tomber un Anglais, il perd le respect de son pays. C'est pourtant de l'abîme d'un tel doute qu'il sortit, comme un désespéré, pour aller défendre la cause des Grecs, et voilà pourquoi beaucoup crurent que l'héroïsme de sa fin n'était que le suprême effort d'un homme blasé courant après un dernier amusement.

Avant ce doute impie, il en avait connu un meilleur : c'est le doute de ses premiers poèmes, c'est le doute de Childe-Harold, de Conrad, de Lara; c'est celui du poème qu'il écrivit dans les premiers jours de l'exil, alors qu'à l'orgueil d'une proscription volontaire il mêlait la tristesse d'un adieu à la patrie. Ce doute est bien plus près de ressembler aux angoisses de l'âme de Pascal qu'à l'insouciance de Montaigne ou à la gaieté de Voltaire. Byron n'était pas fait pour le doute de nos libres penseurs, ni

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pour dormir sur l'oreiller qu'il leur fait, lui qui met dans la bouche de Manfred ces paroles si vraies de son propre cœur : « Mon sommeil, si je connais le sommeil, n'est pas dormir; ce n'est qu'une continuation opiniâtre de la pensée... Quelque chose veille dans mon âme, et mes yeux ne se ferment que pour regarder au dedans de moi f . » Un tel doute est-il d'un cœur incapable de bons mouvements et d'un esprit incapable de bonnes pensées? Le remords y perce plus d'une fois et trahit un malheureux qui nie le bien en se reprochant de ne l'avoir pas fait, et qui, ne croyant pas à la vertu, n'ose pas se trouver innocent.

Quel orgueil d'ailleurs ne serait pas racheté par des paroles telles que celles-ci à sa sœur, la muse de ses plus aimables chants :-« Si au milieu d'écueils inaperçus ou imprévus j'ai supporté ma part des choses de ce monde, la faute en est à moi. Je n'irai point abriter mes erreurs sous un paradoxe ; j'ai été ingénieux pour ma propre ruine et le pilote diligent dans mon propre naufrage. Miennes furent mes fautes, que mienne soit la punition. Toute ma vie n'a été qu'une lutte, depuis le jour qui, en me donnant l'être, me donna quelque chose qui devait en corrompre le bienfait, une destinée et une volonté marchant hors de la droite voie *. » On voit bien dans ces derniers mots un faux-fuyant de l'orgueil : il dit destinée ou volonté pour que l'alternative laisse la faule dans le doute; mais l'aveu n'en est pas moins d'un être libre qyi s'accuse.

Enfin, à l'insu de son esprit, qui niait les affections humaines, son cœur lui inspirait des vers comme il n'en vient qu'aux doux, mites, el à ceux qui croient à Dieu et à la vertu. Outre toutes ses pièces à sa sœur, je citerai

1 Manfred, acte I'% scène r*.

1 EpUtle to Augusta.

cette stance à sa fille sur les joies dont il est privé par le divorce et par l'exil : « ma fille, avec ton nom a commencé ce chant, avec ton nom il doit finir. Je ne te vois pas, je ne t'entends pas; mais nul n'est plus ravi en toi que moi. .. Aider au développement de ton âme, épier l'aurore de tes petites joies, m' asseoir pour te regarder grandir, te voir saisir la connaissance des objets, merveilles pour toi ; te prendre doucement sur mes genoux caressants et imprimer sur tes douces joues les baisers d'un père, toutes ces choses sans doute n'étaient pas faites pour moi, et pourtant elles étaient dans ma nature. Tel que je suis aujourd'hui, je ne sais ce qui se passe en moi, mais j'y reconnais quelque chose qui ressemble à tout cela l . »

A voir lord Byron de loin, pair d'Angleterre à vingt et un ans, assez riche pour équiper des troupes, jeune, beau, célèbre, qui ne le croirait digne d'envie? Si Ton ne fait attention qu'à ses peines réelles, elles n'ont pas excédé de beaucoup la mesure commune : un mariage malheureux qu'il rompt au bout d'un an, l'exil accepté par un homme qui aimait la solitude, et qui ne méprisait pas l'effet que produit l'éloignement ; tout cela ne forme pas une part extraordinaire des épreuves humaines. 11 n'y a d'extraordinaire dans la destinée de lord Byron que la vanité de ses plaisirs de jeunesse, et plus tard, quand vinrent les maux réels, la vanité des dédommagements qu'il tira de la gloire, de la richesse, des voyages, de l'amour enfin, s'il connut tout ce qu'il en a rêvé. Ses poésie? sont pleines des cris que lui arrache le sentiment de cette misère des vies privilégiées, la plus profonde de toutes et la moins réparable. Quoi de moins enviable qu'une destinée qui donnait, à trente-trois ans, son dernier mot dan*

' ChUde-HarM, stances 115 et 116.

ces quatre vers grimaçants : c À travers la pénible route de la vie, de ses ténèbres et de sa fange, voilà que je me suis traîné jusqu'à l'âge de trente-trois ans. Que m'ont laissé toutes ces années? Rien, si ce n'est trente-trois ans H »

Lord Byron se plaint souvent de l'inanité de sa vie; il s'en fait plaindre par ses personnages. Ainsi, dans Manfred, sa personnification la moins déguisée, l'abbé de Saint-Maurice dit du comte de Manfred : c Cet homme-là pouvait être une noble créature. Il a toute l'énergie qui de tant de glorieux éléments eût pu faire un tout accompli, s'ils eussent été sagement combinés. Tel qu'il est, c'est un chaos digne d'être admiré; lumière et ténèbres, esprit et poussière, passions et pensées pures qui se mêlent et se combattent sans ordre et sans fin, ou inactives ou destructives. Il périra, et pourtant il ne devrait pas périr 2 . »

Un tel homme, s'il a le don de la poésie, nous intéressera à la peinture de son intérieur aussi longtemps que nous serons, comme Manfred, « un mélange de lumière et de ténèbres, de passions et de pensées pures. » Et quand serons-nous autre chose? Mais il est des temps où le bien trouve dans la forte constitution des sociétés plus de secours contre le mal, et où tout le monde vient en aide aux pensées pures contre les passions. Dans ces temps-là, un poète comme lord Byron serait médiocrement goûté,

1 Onmy thirty third birth day, 22 janvier 1831. Le même jour, il écrivait dans son journal : « Demain est mon jour de naissance, c'està-dire qu'à minuit, dans douze minutes, j'aurai complété l'âge de trente-trois ans, et je vais me mettre au lit avec nn poids sur le cœur pour avoir si longtemps vécu et pour si peu... Il est minuit trois minutes à l'horloge du château, et j'ai maintenant trente-trois ans; mais je les regrette beaucoup moins pour ce que j'ai fait que pour ce que j'aurais pu faire. »

* Manfred, acte III, scène rv

et n'aurait d'admirateurs que parmi les esprits aventurés comme lui, a hors de la droite voie. » Je me persuade qu'au dix-septième siècle, au temps des grandes croyances, ces confessions d'une âme qui s'avoue vaincue dans Incombât du mal et du bien, et qui n'en est pas humiliée, eussent trouvé peu de confidents sympathiques. De nos jours, où la conscience individuelle n'a plus d'auxiliaire dans la conscience publique, où personne ne prête l'épaule à celui qui ploie sous le poids de son doute, les beautés dangereuses d'un penseur audacieux tet découragé ont plus de chances de nous toucher que les beautés salutaires des époques de grande force sociale. Dieu seul sait l'avenir qu'il nous réserve; mais il est douteux qu'il lui plaise de faire cesser bientôt cet isolement moral de l'individu dans nos sociétés sans croyance commune, et lui plairat-il jamais d'affranchir l'esprit humain de la tyrannie do doute?

Tant que durera ce genre de souffrance, un charme invincible attirera les esprits cultivés vers les tristesses du grand poëte anglais. Ceux qui auront à soutenir ses combats trouveront une secrète douceur à voir qu'ils n'ont ni souffert le plus, ni souffert les premiers, et ceux qui auront mis leur âme en paix, ou qu'une nature modéiv aura préservés de cette lutte, ne se déplairont jamais aoi images de périls qu'ils n'auront pas connus.

Parmi les sentiments les plus habituels à Byron, aucun ne l'a mieux inspiré que son enthousiasme pour la nature. Les beautés des arts et des livres le touchaient médiocrement. Il déclare tout net à Horace qu'il le goûte fort peu. « C'est une malédiction, lui dit il, d'entendre tes ver? sans les avoir jamais aimés 1 . » À Florence, il n'a qu'une

1 OUlde-Harold, chant IV, st. 77.

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admiration de respect humain pour les tableaux et les statues. Il ne veut pas en dire moins que les autres sur des chefs-d'œuvre vantes par tout le monde, et il s'exalte à froid pour ne pas être au-dessous du sujet. Je l'aime mieux confessant qu'il n'en est point touché : c'est, à la vérité, une supériorité et une grâee qui lui manquent; mais ne vaut-il pas mieux ne pas aimer les arts que d'affecter qu'on les aime? « Ce n'est pas pour moi, dit-il, que, sur les bords de l'Àrno, la sculpture rivalise avec sa sœur aux couleurs de Parc- en -ciel ; car je suis plus accoutumé à associer ma pensée à la nature dans les champs qu'à l'art dans les galeries. Mon esprit rend hommage à un ouvrage divin; mais il cède plutôt qu'il ne sent 1 . » Il en dit encore plus qu'il n'en pensait. Sa correspondance est plus sincère : « Je ne connais rien à la peinture, écritil à un ami; de tous les arts, c'est le plus artificiel, et celui qui en impose le plus à la sottise humaine. Je n'ai jamais vu ni un tableau ni une statue qui ne soit resté une lieue en deçà de ma pensée ou de mon attente; mais j'ai vu beaucoup de montagnes, de mers, de fleuves, de paysages, et deux ou trois femmes qui les ont surpassés, i

On s'en aperçoit bien en lisant ses poésies, et pour commencer par -où sa lettre finit, les femmes, quel poëte plus énergique a peint les femmes avec plus de douceur etde suavité? Médora, Zuléika, Haïdée, Gulnare, sont trop sœurs peut-être, et, pour des filles de l'Orient, on peut leur trouver une subtilité de sentiments qui siérait mieux à des femmes d'Europe et à des chrétiennes : on ne les en aime pas moins et on y croit; elles réalisent l'idée qu'on s'est faite de tout temps de l'aimable par excellence, la douceur avec la passion.

f Chtide-Harold, chant IV, st. 61.

Cependant la critique pourrait y noter quelques traces de convenu ; il n'y en a aucune dans l'amour de lord Byron pourra nature. Il fait très-peu de descriptions; ce qu'il voit, il ne le voit pas pour les autres, et n'en prend pas des croquis pour en composer à loisir des tableaux; il ne peint pas les objets séparés de l'ensemble, l'arbre sans le paysage, le flot sans la mer, l'étoile sans les cieui. Lord Byron n'est pas un poëte descriptif; mais nul poëte ne sent plus fortement la grandeur des scènes de la nature et n'en reçoit des impressions plus profondes. Formes, lumière, couleurs, harmonies, grandes voix de la mer et des montagnes, murmure des rivières, silence des solitudes, tout ce qui est comme l'âme de chaque lieu, il le sent, il l'exprime. Il parle de la nature, non parce que le sujet l'y amène, mais pour se rendre par la pensée les voluptés qu'il a senties en présence de ces grandes scènes. Avant d'écrire cet hymne magnifique à l'Océan qui termine Childe-Harold, il va de sa personne sur le bord de la mer, comme pour empêcher que le travail du cabinet ne mêle quelque artifice de langage à la vérité de ses impressions; il se remplit de la présence de l'Océan, et touche sa crinière de la main frémissante qui va tracer l'hymne sur le papier.

Il y a entre la nature et de tels esprits, de mystérieuse* affinités qui les rendent plus sensibles à ses beautés que les autres hommes. Les montagnes inaccessibles plaisent à leur orgueil, les solitudes sourient à leur isolement, leur indépendance n'est nulle part plus à l'aise qu'en présence de la mer, parce que la même porte point de jougs. « L'homme, dit Childe-Harold, marque la terre de ruines; son empire s'arrête sur ton rivage, sombre Océan... Il ne reste sur ton sein nulle trace des ravages de l'homme, sauf de son propre ravage, lorsque, comme une goutte de

pluie, il s'enfonce dans tes profondeurs avec un sourd bouillonnement 1 . » Ainsi parlerait l'aigle de ses cimes familières où la neige du soir efface les vestiges que l'homme y a laissés le matin. Je ne cherche pas de figure; mais, s'il y a quelque chose dans l'instinct des bêtes qui ressemble aux mouvements de l'âme humaine, quoi de plus semblable à ce farouche amour de Cbilde-Harold pour la nature inviolable que ce qui fait aimer à l'oiseau ses montagnes, au lion son désert?

Les sentiments de lord Byron sont d'ailleurs plus d'un païen que d'un chrétien. Ils rappellent Virgile demandant qui le transportera dans les fraîches vallées de l'Hémus, et le couvrira de J'ombre de ses bois immenses. Pourquoi n'y sent-on même pas le Dieu que Virgile avait entrevu :

Deum namque ire per omnes Terrasque, tractusque maris?

Lord Byron ne pense pas à rapporter à Dieu toute cette beauté de la terre. Ce qu'il aime dans la nature, c'est le refuge qu'il y trouve contre les sociétés ; c'est que là il n'y a plus de lutte avec les hommes ni de controverses avec les opinions. Il se sent affranchi en présence des montagnes et de la mer*, il n'est pas touché.

Cet attendrissement qui nous fait verser de douces larmes à certains jours de voyage, quand nous avons à la fois la liberté, la santé, et, à défaut de la complète paix de l'esprit, une trêve avec nos peines morales, lord Byron Ta ignoré. Il ne connut pas, dans le bonheur de vivre, ce qui en est le meilleur, le besoin de chercher à qui nous en sommes redevables. Hais cet amour de la nature sans retour vers son auteur nous émeut, faut-il l'avouer? à cer-

« Childe-Harold, chant IV, st 179.

tains moments où nous mêmes nous jouissons de la nature en païens, où, pour être plus près d'elle, peu s'en faut que nous ne désirions être la génisse qui paît l'herbe fraîche, l'oiseau qui prend possession des cieux, le poisson qui visite l'abîme mystérieux des mers : courte ivresse des sens, d'où nous revenons, non sans quelque honte, à la pensée religieuse et à un amour de la nature reconnaissant. Byron est le poëte de ces moments-là; il est le poëte de ces jours où notre esprit a besoin de se repaître de trouble, et préfère à la paix que lui verserait le beau livre lu d'un cœur « trois fois pur » la fiévreuse lecture de poésies qui caressent nos doutes et nous offrent l'orgueil pour consolation de notre impuissance.

Quand je lus pour la première fois lord Byron, il était à la mode, et la mode m'éloigne de tous les ouvrages qu'elle vante. Leibnitz disait : « Toutes les fois que j'entends dire contre quelqu'un toile, crucifige, je me doute de quelque supercherie 1 . » Ce qu'il pensait des haines de la foule, il le dut penser de ses amours. Quand on entend crier d'un livre : Pulchre, bene, recte, il faut se douter de quelque illusion. C'est un malheur pour un bon livre d'être à la mode, car, tandis qu'on l'exalte pour ses beautés spécieuses, on n'aperçoit pas ses qualités solides, et, la mode passée, le même oubli menace qualités et défauts. Il courrait grand risque si, en dehors du troupeau de la mode, il n'y avait pas, pour le préserver d'une disgrâce imméritée, des gens sérieux qui lisent les livres d'un esprit libre, et qui vont droit à ce qui dure à travers ce qui fait du bruit.

Gomment ne me défierais-je pas de la mode? elle fait

« Lettre à l'abbé Nicaise.

faire des fautes même à ceux qui lui tiennent tête, et, dans les controverses qu'elle suscite, elle communique de sa témérité et de son vain langage même à ceux qui ont raison.

Au temps de la vogue de lord Byron, j'étais touché du mal que me paraissait faire aux âmes un enchanteur qui présente le doute comme une supériorité de l'esprit, les devoirs comme des conventions, le désespoir comme l'impression dernière que reçoit des choses humaines un observateur de génie. Par un juste sentiment de ma faiblesse, j'avais en défiance tout ce qui voulait intéresser mon imagination à ce que n'approuvait pas ma raison ; je préférais les conseils des livres à leurs complaisances, et j'aimais mieux, pour franchir la première entrée dans la vie, prendre la main des guides éprouvés, de ceux qui montrent le grand chemin, que de me jeter à la suite du grand novateur anglais dans toutes les aventures de la pensée. Bu moins je n'en ai rien écrit, et je m'en félicite, car il eût fallu rendre à lord Byron une partie de ce que je lui aurais ôté, adorer ce que j'aurais brûlé, et, pour être vrai, être inconséquent.

Aujourd'hui, l'impartialité est devenue facile. Il y a longtemps que la controverse au sujet de lord Byron a cessé. La mode a changé d'idoles, et la critique a suivi la mode. Lord Byron n'est ni un poëte populaire ni un auteur classique ; on ne le lit ni par imitation ni par obligation. Il n'attire plus les yeux sur lui que par le pur et paisible rayonnement de ce qu'il y a de durable dans sa gloire. Au lieu d'apologistes et de critiques, il n'a plus pour lecteurs que de simples curieux des choses de l'esprit, qu'intéresse cet astre solitaire à demi caché derrière les étoiles qui se voient de tous les points du monde. Le temps lui a ôté ses plus dangereuses séductions et émoussé

ses pointes les plus acérées. La partie romanesque de ses poëmes a vieilli, et ce doute dont il se prévalait comme d'un privilège du génie ne nous paraît plus qu'un privilège de misère. On pourrait le louer impunément; il n'y a pas de risque qu'un éloge isolé lui ramenât la foule, fût-il d'une plume capable de mettre à la mode ce qu'elle loue.

Il y a pourtant de très-bons esprits qui croient le temps mal choisi pour montrer les beaux côtés d'un poète tel que lord Byron. Dans un temps où la faiblesse de la société exalte la superbe de l'individu, il est du devoir de la critique, pensent-ils, d'ajourner la justice pour celui de tous les poëtes de ce siècle chez qui la superbe a le plus de grandeur et de grâces. J'en suis d'accord, et je ne voudrais pas manquer, pour mon compte, au devoir commun. Mais n'y a-t-il pas deux manières d'attaquer l'esprit d'orgueil et de doute dans les livres qui l'ont rendu populaire? La première le prend corps à corps, lui arrache son masque, lui prouve qu'il est dupe de ses propres sophismes. La seconde consiste à montrer, dans ceux qui y ont employé sincèrement ou prostitué par calcul leur talent, le spectacle du mal qu'ils se sont fait en nuisant aux autres, et appelle quelque pitié sur leurs mains saignantes des blessures qu'ils ont portées au genre humain.

L'une est plus efficace du vivant de l'écrivain. II est là pour y répondre, ou, s'il n'accepte pas le combat, assez de gens sont intéressés à la mauvaise morale, pour qu'il ne manque pas de champions. C'est une belle lutte alors, et combien ceux-là sont à envier qui savent défendre avec éclat la conscience de leur pays contre les sophismes de ses écrivains, la raison contre la mode, et la morale contre la gloire!

L'autre sied mieux avec les écrivains morts. Les erreurs d'un vivant sont orgueilleuses, ses sophismes ont je ne

sais quoi de triomphant, ses lecteurs sont des sujets, son succès est un règne. Avec sa vie cesse tout ce bruit ; la mort est déjà une défaite; que sera-ce si cette mort, comme celle de lord Byron, a été prématurée et héroïque! Une première fois vaincu par les mœurs de son pays, il le fut une seconde fois par la mort, mais sans la ressource de l'orgueil pour s'en consoler, ni de la renommée pour s'en venger. N'est-ce pas de la bonne justice que de se borner, envers un tel mort, à faire voir ce qu'il lui en a coûté pour avoir marché hors « de la droite voie, » et quel cilice armé de pointes il portait sous le poétique costume que lui ont prêté les arts, ce beau et noble jeune homme, le souci public de toutes les femmes de son temps? Voilà ce que j'ai tâché de faire dans ces remarques sur lord Byron. S'il en résulte la preuve que le plus puni du scandale d'un livre, c'est souvent l'écrivain, et que le génie sans croyance n'est que le plus vulnérable des amours-propres, ce ne sera, ce semble, ni de la mauvaise morale ni de la critique à contre-temps.

Norerabre 1850.

L'année dernière, à pareille époque, je parlais d'une série d'articles insérés au Journal des Savants, dans lesquels M. Mignet, disais -je, prouvait admirablement, tout en nous laissant notre pitié, que les infortunes de Marie Stuart ont été méritées. Ces articles sont devenus une histoire en deux volumes. M. Mignet avait dû penser une première fois aux infortunes de Marie Stuart comme à un épisode de son Histoire de la Héformation. La belle publication des lettres de cette princesse par le prince Lahanoff lui donna sujet d'y penser plus profondément et lui fut une première occasion naturelle d'en parler. S'intéresser à demi à Marie Stuart n'est pas possible. Tandis qu'il écrivait cette série d'articles "détachés, la grâce opérait ; l'idée lui est venue de mettre la touchante figure dans un cadre plus approprié que le Journal des Savants, et c'est ainsi que du compte rendu d'un recueil de lettres est sorti un des meilleurs ouvrages de notre temps 1 .

Ce livre a le mérite particulier de toutes les productions de M. Mignet; il est avant tout très-bien fait. J'entends par là quelque chose de mieux qu'un bon livre. Un livre peut être bon sans être bien fait. Si le sujet est traité sé-

* Histoire de Marie Stuart, par M. Mignet.

rieusement et avec soin, que le style y convienne à la matière, que la langue en soit exacte, on dira : C'est un bon livre; mais, s'il manque de plan, de proportion, s'il n'a pas cet intérêt dramatique nécessaire même à un ouvrage de raisonnement, s'il n'est pas soutenu, s'il manque de cette élégance qu'on demande même aux livres de mathématiques', ce ne sera pas un livre bien fait. L'Histoire de Marie Stuart réunit les deux genres de mérite, et le second, au temps où nous vivons, est de beaucoup plus digne de louanges que le premier. Pour le premier, en effet, les bonnes qualités de ce temps peuvent y aider l'écrivain. On peut faire un bon livre en s'inspirant de ce qui surnage de sentiments honnêtes et de vues justes au-dessus de ce relâchement universel des âmes et de ce chaos d'opinions et de doutes contradictoires d'où nous voulons faire sortir un état stable ; mais rien, dans ce temps-ci, ne peut aider à bien faire un livre ; il faut en trouver tout le talent en soi; le public n'y est d'aucun service. Il n'y ar, pour s'en convaincre, qu'à entendre non les premiersvenus, mais des personnes qualifiées, louer certains écrits sans solidité, sans justesse, sans propriété, ni bons ni bien faits, et les estimer si bien écrits, qu'elles leur pardonnent presque d'être dangereux. C'est à prendre pitié de ceux qui se donnent tant de peine pour obtenir des vrais connaisseurs le même éloge ! Cependant il faut le mériter. Pour cela, un esprit bien doué ne suffit pas; il le faut avoir bien trempé, indépendant, soutenu par le caractère et la dignité de la vie. A ce prix, on écrit de bons livres, qui sont en même temps des livres bien faits. Tant de témoins de la parfaite harmonie de la vie de M. Mignet avec ses écrits trouveront que la théorie est vraie de lui : je ne prétends pas plus.

M. Mignet a senti que le moment était venu d'écrire

une histoire de Marie Stuart complète et impartiale. Les matériaux ahondent ; les partis religieux ne se disputent plus cette lamentable mémoire, et ne font plus de la reine d'Ecosse l'opprobre de son sexe ni un martyr sans tache. On peut être très-bon presbytérien sans trouver que le fameux Knox ait usé de charité chrétienne envers Marie Stuart. De même, on peut être très-bon anglican, et ne pas approuver Elisabeth poussant sa triste prisonnière à conspirer, et la faisant mourir pour un complot que ses machinations favorisaient et que justifiait sa cruauté. Enfin l'intérêt du catholicisme n'exige pas que Marie Stuart n'ait jamais failli. La dispute ne peut plus être désormais qu'entre historiens également jaloux d'établir la vérité historique, ou entre moralistes cherchant la vérité du cœur humain. C'est ainsi que d'habiles historiens, Hallam et Lingard, le premier contraire, le second favorable à Marie Stuart, et, tout récemment, le prince Labanoff et M. Mignet, aussi d'opinions opposées, ne sont que des champions de la vérité historique et de la vérité morale à l'occasion de la malheureuse reine d'Ecosse.

Venu le dernier, M. Mignet est certainement le plus complet, et a pu être le plus impartial. Hallam et Lingard ne sont pas absolument lihres de tout préjugé politique ou religieux. Quant au prince Labanoff, il ne s'offensera pas si je remarque qu'un peu de la superstition honorable de tout collecteur de pièces historiques a dû le prévenir trop fortement en faveur de Marie. M . Mignet est touché, mais il n'est pas prévenu ; il juge la reine d'Ecosse en juré, mais en juré comme nous les voulons, cherchant la vérité et regrettant de l'avoir trouvée ; plein des devoirs de l'historien, et ému de sympathie pour la misère humaine.

C'est sous l'empire de ce double sentiment que M. Mignet déclare Marie Stuart coupable de complicité dans la

meurtre de Darnley, son mari. Son amour de la vérité, sa conscience d'historien, ont dicté la sentence; mais la sympathie pour la misère humaine a inspiré le noble récit où il en retrace les motifs. Il plaint en même temps qu'il condamne ; en dénonçant le crime, il pense à sa longue et douloureuse expiation, et, s'il met la main sur son cœur en prononçant l'arrêt, c'est moins pour le prendre à témoin qu'il croit Marie coupable que pour marquer sa douleur de ne pouvoir l'absoudre. Enfin il ne fait pas entrer dans le récit toutes les preuves, et plus d'une est rejetée aux notes, qui ne laisse pas d'avoir beaucoup de force. L'art le voulait ainsi, je le sais, et M. Mignet y est passé maître. Il n'y avait pas de risque qu'entre ses mains l'histoire dégénérât en une discussion au criminel ; mais je vois dans sa discrétion encore plus de délicatesse que d'art. M. Mignet veut bien faire les affaires de la vérité, il ne veut pas triompher d'une femme infortunée, et, tout en restant doux au malheur, il a su être plus concluant contre Mnrie Stuart que certains écrivains de parti qui semblent |a poursuivre avec la haine fanatique de Knox ou l'ingratitude de Buchanan.

Il y aurait donc toute raison de s'en rapporter à lui, et j'avoue que tout d'abord j'y ai fort incliné. Pourquoi ne pas se rendre? Dans ce livre excellent, notre faiblesse pour Marie est habilement ménagée ; la pauvre reine reste charmante, pleine de séductions et de dignité, si malheureuse qu'elle le paraît toujours plus que coupable, digne d'amitiés qui se dévouent, enfin, malgré son crime, meilleure que tous ceux qui l'entourent. Ce crime est abominable sans doute, mais la victime est odieuse, et la morale des cours en ce temps-là, la violence des mœurs écossaises, Riccio égorgé à côté de Marie, dans sa propre chambre, par des assassins titrés auxquels son mari avait

montré le chemin, tout cela, vivement raconté par M. Mignet, semble atténuer le crime en le partageant entre elle, son temps et son pays. J'allais me laisser convaincre, puisque je pouvais condamner Marie sans être forcé de la haïr; mais, en y pensant de nouveau, peut-être en y rêvant, dégagé des liens de cette logique que la modération même de l'historien rend plus irrésistible, ma conviction s'est affaiblie; j'ai cru qu'une dernière preuve manquait, sans laquelle toutes les autres sont insuffisantes ; j'ai admiré le livre, et j'ai repris mon doute.

Ce doute n'est autre chose que l'opinion commune sur Marie Stuart. Opinion ou préjugé, peu importe, il y a longtemps qu'elle dure, et il est vraisemblable qu'elle continuera de durer à côté du livre qui est venu nous l'ôter. Elle est née d'une première pitié trop juste et trop honorable pour que la conscience publique en revienne. Cette pitié est passée en habitude.' Vous ne l'amènerez pas à regarder les pièces du procès; elle suspecterait plutôt les plus authentiques qu'elle ne songerait à éclaircir les douteuses. Les juges de Marie ne sont d'ailleurs que trop connus. On sait, sans qu'il soit besoin d'une enquête, qu'ils n'ont pas été de sang-froid, et l'arrêt a été à jamais décrédité par les passions de ceux qui l'ont rendu. En l'absence de preuves dès le premier jour évidentes, et qui auraient empêché la pitié de naître, on s'est fait de Marie Stuart une idée contre laquelle il est douteux que la critique puisse jamais prévaloir. Le talent même qui la combat contribue à la raffermir. L'effet du livre de M. Mignet sera de rendre Marie Stuart plus aimable encore ; la pitié

y prendra de nouvelles raisons de lui rester fidèle; elle lira avec avidité tout ce qui la sert, et avec déférence seulement tout ce qui lui est défavorable. Gomment nous pers uadera-t-on que Marie a été complice d'un meurtre par guet-apens? C'est à peine si Ton peut nous faire croire qu'il y eut un jour où elle cessa d'être belle. Il n'est pourtant que trop facile de prouver que dix-huit années de captivité avaient dû blanchir ses cheveux, et que son corps endolori par l'insalubrité de la prison avait perdu de ses grâces ; nous le persuader n'est pas si aisé, et l'image qui prévaut, en dépit de tout, est cette beauté dont parle Brantôme, « qui, même estant habillée à la sauvage et à la barbaresque mode des sauvages de son pays, paroissoit, en un corps mortel et en babit barbare et grossier, une vraye déesse. »

Le théâtre et le roman ont entretenu l'illusion. Le livre de M. Mignet, déjà beaucoup lu, le sera plus encore; mais il est douteux qu'il aille en autant de mains que Y Abbé de Walter Scott. Pour une personne qui lira le chapitre où l'historien éminent fait sortir du récit même les preuves de la complicité de Marie, cent liront les scènes touchantes où Walter Scott l'en absout. Dans une de ces scènes, une des compagnes de la captivité de Marie Stuart au château de Lochleven vient de faire par mégarde allusion à la nuit de l'assassinat :

« La malheureuse reine, dit Walter Scott, qui jusqu'alors avait écouté lady Fleming avec un sourire mélancolique, l'interrompit par un cri si étrange et si profond, que la voûte de l'appartement en retentit. Sous l'empire des idées horribles qu'on venait d'éveiller, Marie semblait emportée non-seulement au delà de sa volonté, mais hors des bornes de sa raison.

Stfg ÉTUDES DE CRITIQUE LITTÉRAIRE.

« — Traîtresse, dit-elle à lady Fleming, tu veux donc lucr ta souveraine! Appelez ma garde française ! À moi! à moi ! mes Français! Je suis assiégée par des traîtres dans mon propre palais!... Ils ont assassiné mon mari!... Au secours! au secours de la reine d'Ecosse !

« Elle se leva de sa chaise ; ses traits, auxquels sa pâleur même donnait une si exquise beauté, s'enflammèrent de fureur et la Grent ressembler à Bellone. — Nous tiendrons la campagne nous-mêmes, continua-t-elle. Avertissez la ville ; avertissez Lothian et Fife... Qu'on selle mon cheval barbe d'Espagne ; dites au Français Paris de veiller à ce que nos couleuvrines soient chargées... Mieux vaut mourir à la tête de nos braves Écossais, comme notre grand-père à Flodden, que de désespoir, comme notre père...

« — Pour l'amour de Dieu ! madame, calmez- vous, dit lady Fleming.

<( Mais l'imagination de la reine était trop excitée pour qu'aucune prière pût faire changer ses idées de cours. — Allez dire au duc d'Orkney ! , poursuivit-elle, de venir à mon secours et d'amener avec lut ses agneaux, comme il les appelle, Bowton, Hay de Tallo, Black, Ormiston ! et son parent Hob... Fi! qu'ils sont noirs et qu'ils sentent le soufre! »

Celte scène n'est pas un chef-d'œuvre, je le veux bien ; elle frappe cependant, parce qu'elle peint Marie telle que nous croyons la connaître : innocente du meurtre qu elle renvoie aux vrais coupables, mais» par la façon dont elle parle de Bolbwell et « de ses agneaux qui sentent le soufre, » trahissant à la fois l'amour coupable et la crainte corruptrice qui lavaient livrée à cet homme,

1 Bolhwell.

Dans uue autre scène, le même souvenir éveille en elle, au lieu de transports furieux, des regrets eV des pressentiments qui révèlent l'amertume du malheur plutôt que le remords. Marie, échappée de prison, livre aux confédérés sa dernière bataille. Les deux armées sont aux mains non loin du château de Crookstone, où elle avait tenu sa cour la première fois après son mariage avec Darnley. Le* gens de sa suite veulent l'y conduire :

« — Non pas là, non pas là, dit-elle d'une voix faible; je ne rentrerai jamais dans ces murs.

« — Soyez une reine, madame, dit l'abbé, et oubliez que vous êtes une femme.

« — Hélas ! j'oublierais bien plus encore, répondit, en baissant la voix, l'infortunée Marie, avant de pouvoir regarder sans trouble ces lieux si connus; j'oublierais les jours que j'ai passés ici comme la fiancée de celui qui n'est plus... de l'assassiné...

« Puis, après quelques mots de l'abbé : — Allons làbas, dit-elle, montrant un chêne qui couronnait une petite colline tout près du château ; je le connais bien ; de là, la vue s'étend aussi loin que des pics dq Schekallion.

« Et, se débarrassant de sa suite, elle marcha d'un pas ferme, quoiqu'un peu égaré, jusqu'au pied du noble arbre, et, le regardant d'un œil fixe :

u — Oui, noble et majestueux arbre, dit-elle, tu es là debout, heureux et joyeux comme toujours, quoique tu entendes les bruits de la guerre au lieu des vœux des amants. Tout a été Uni pour moi depuis la dernière fois, que je t'ai salué, tout, l'amour et celui qui m'aimait, les vœux et celui qui les faisait pour moi, le roi et le royaume. Où en est la bataille, seigneur abbé? Elle se décide pour nous, je l'espère, et pourtant quelle autre chose que du

mal les yeux de Marie peuvent-ils voir d'un pareil lieu? »

Au théâtre, un seul poëte nous la montre coupable: c'est Schiller. Dans une très-belle scène de sa Marie Stuart, Marie, au moment suprême, fait l'aveu de son crime. A défaut d'un prêtre de sa religion, que la cruauté d'Elisabeth lui a refusé, le fidèle Melvil reçoit sa confession.

« melvil. — De quel autre crime votre conscience vou> accuse-t-elle?

« marie. — Hélas! un péché mortel dès longtemps commis et confessé revient, avec de nouvelles terreurs, au moment où se rend le dernier compte, et roule ses funèbres ombres entre les portes du ciel et moi. Je laissai tuer le roi, mon mari, et je donnai mon cour et ma main au séducteur. J'ai expié le crime par tous les châtiments de r Église; mais le ver ne cesse pas de veiller au fond de mon cœur. *

Ce passage est beau, surtout pour ceux qui aiment les images fortes; mais je doute qu'un tel aveu fût goûté sur notre scène.

Nous ne voulons pas trouver dans la même vie l'assassinat le plus exécrable et l'héroïsme le plus touchant, un des plus grands crimes et une des plus belles morts dont l'histoire fasse mention. Les preuves qui peuvent sufGre à la justice des tribunaux ne su l'usent pas pour arracher au cœur humain l'aveu qu'un tel mélange soit possible. Nous comprenons très-bien les contrastes dans les caractères, mais nous n'y souffrons pas les disparates : nous sentons le danger d'autoriser l'opinion, si favorable aux méchants, que ceux-là seuls sont capables de l'extrême bieu qui le sont de l'extrême mal, que crimes et grandes ac-

lions sont l'effet de la même force morale différemment employée, et qu'un scélérat est la moitié d'un héros. Les ouvrages de lord Byron, tant rfe héros de poëmes ou de romans taillés sur le patron des siens, n'ont que trop répandu parmi nous ce sophisme, lequel n'est propre qu'à affaiblir à la fois les deux plus puissants ressorts de notre âme, la haine pouf le mal et l'affection pour le bien. Il serait désirable qu'une telle opinion ne trouvât pas dans Thistoire de faits particuliers dont elle pût s'autoriser. Que si elle en trouve, alors il faudra bien nous y résigner et reconnaître, en gémissant, ces violations extraordinaires de la loi commune ; mais, pour peu qu'il y ait sujet de clouter, peut-être vaut-il mieux laisser le procès en suspens que de le décider contre la grandeur de notre nature, au risque de faire croire à certains héros de cours d'assises qu'il ne leur a manqué qu'une occasion, ou même une société meilleure, pour être des héros de Plutarque.

C'est sous l'influence de ces idées que j'ai osé me faire juré à mon tour pour examiner le verdict de M. Hignet. Peut-être une autre cause m'y a-t-elle poussé, et, comme je ne puis alléguer trop de motifs pour m'excuser d'une contradiction aussi périlleuse, je dirai cette cause avec d'autant plus de franchise qu'elle est petite et personnelle. J'ai eu, quoique nullement historien, une bonne fortune d'historien. Dans une étude sur Thomas Morus 1 , j'avais pu prouver, contrairement à tous les historiens, et par les déclarations même de ce grand homme, le caractère le plus intègre et lo cœur le plus chrétien de son temps, qu'il n'avait pas fait couler le sang protestant. Qui m'avait mis sur la trace de cette découverte? Qui me poussait à parcourir, une loupe à la main, l'in-folio de ses œuvres tbéo-

* Voir mes Études sur les hommes illustres de la Renaissance.

r»66 ÉTUDES DE CRITIQUE LITTÉRAIRE.

logiques, écrit en vieil anglais et imprimé en caractères gothiques? Ce même instinct dont je parlais tout à l'heure, impossibilité de consentir que dans la même âme, parmi tant de vertus grandes ou charmantes, bonté, patience, douceur plutôt relevée que gâtée par un peu de malice aimable et enjouée, intégrité, bienfaisance, et, au moment du supplice, sérénité et constance pleine de pardons, il y eût eu, ne fût-ce que pour un moment, le fanatisme étroit et violent d'un sectaire, ni même l'indifférence d'un juge laissant appliquer des lois plus dures que lui. Ce premier bonheur m'aurait-il persuadé que je suis juge expert en ces sortes de cas, et la disposition que j'ai à douter n'estelle que la confiance qui m'en serait restée? Sans doute Marie Stuart n'est pas Thomas Horus; mais, si ses faiblesses et ses fautes la laissent bien loin de ce type du parfait homme de bien selon le christianisme, il y eut néanmoins dans cette âme assez de bonté, de générosité, de courage, et, devant la même hache qui avait fait tomber la tête de Horus, assez de la grandeur simple et de la douceur de ce grand homme, il y eut assez de bien, en un mot, pour qu'aucun emportement passager, amour, haine ou crainte, y pût faire entrer le genre de complicité hypocrite et lâche dont elle est accusée dans l'assassinat de son mari. Voici, du reste, quelles sont mes raisons de douter.

Il faut me permettre un court résumé des circonstances qui précèdent, accompagnent et suivent le crime. J'abrège et je décolore le beau récit de M. Hignet; mais la clarté le veut et me servira d'excuse.

Depuis le meurtre de David Riccio, une aversion profonde éloignait chaque jour de plus en plus la reine de son mari, auteur principal de ce meurtre et bientôt lâche dénonciateur de ses complices. Celui-ci avait fini par se retirer chez son père, à Glasgow, et le baptême de son fils, depuis Jacques VI, s'était célébré sans qu'il y assistât. A mesure que Darnley perdait dans le cœur de Marie, Bothwell y prenait de l'empire. Jamais commencement de passion n'eut plus d'excuses. Ce Darnley, qui avait les mains teintes du sang de Riccio, était le plus infidèle des maris et le plus despote des princes : ivrogne, débauché, ingrat envers la femme qui l'avait fait roi, sans talent, sans jugement, quoique avec beaucoup d'ambition, emporté, furieux, battant les gens, quand il les savait de condition ou de caractère à recevoir les coups sans les rendre, d'un orgueil intraitable, enfin un homme dont l'ambassadeur. d'Angleterre écrivait : « Quand ils ont tout dit (les grands d'Ecosse) et pensé tout ce qu'ils peuvent, ils ne trouvent qu'une chose, c'est qu'il faut que Dieu lui envoie une prompte fin ou à eux une vie misérable. C'est grand'pitié de penser combien de gens sont en hasard et en danger pour leur vie, leurs terres et leurs biens! Le seul remède, c'est que Darnley disparaisse, ou que ceux qu'il hait trouvent quelque bon appui. »

De grands services cachaient aux regards prévenus de Marie Stuart les vices qui avaient déshonoré la jeunesse de Bothwell. Quoique protestant, il avait prêté assistance à.la mère de la reine, Marie de Lorraine, régente d'Ecosse, contre la ligue des lords de la congrégation. Sa valeur venait de rétablir l'ordre dans les provinces du sud-est; il avait saisi de sa main un des chefs des rebelles, et son sang avait coulé. Au milieu d'ennemis qui se servaient de Marie pour s'entre-détruire ou de serviteurs tout prêts à devenir

ses ennemis, Bothwetl lui paraissait le seul sujet de distinction qui lui lût fidèle. Elle l'aima, et du moins ce ne fut pas, comme pour Damley , à l'extérieur qn >lle se laissa prendre; la reconnaissance, l'estime pour la valeur, furent les seules séductions de Bothwell, et Marie put croire qu'elle écoutait de bons sentiments, quand elle cédait à une passion criminelle.

Les bruits qui en couraient ajoutèrent à l'irritation de Damley et rendirent son isolement plus farouche. H voulut quitter l'Ecosse. Un vaisseau était à l'ancre, prêt à le recevoir, et Marie le savait. En janvier J567, il tombe malade. On ne s'attendait pas à ce que Marie le visitât. Cependant, le 22 janvier, elle partait pour Glasgow; elle voyait Damley, alors convalescent; elle le ramenait à Edimbourg à petites journées, en litière; elle l'installait, le 31 janvier, dans une maison hors des murs de la ville; elle y couchait deux fois, et promettait d'y coucher la nuit même de l'assassinat; mais, dans la soirée, elle retournait à Holy-Rood, où elle assistait à une fête de nuit donnée pour les noces d'un de ses serviteurs. Quelques heures après, Darnley et son page étaient étranglés, leurs corps jetés dans un verger à quelques pas de la maison, et la maison elle-même sautait. On avait voulu faire croire à une mort par accident; mais à la vue des deux cadavres, sans aucune trace de brûlure, les nombreux témoins accourus dès l'aube sur le lieu du crime ne doutèrent pas que Darnley n'eût péri assassiné.

Marie en parait un moment accablée ; elle se tient tout le jour suivant enfermée dans son appartement, les fenêtres closes, son lit tetidu de deuil. Le seul Bothwell est admi* auprès d'elle. Aucune mesure n'est ordonnée pour la recherche du crime; Marie laisse au conseil privé le soin d'en instruire la cour de France. Seulement elle écrit de

LE PBOCÈS DE MABIE STUART. 369

sa personne à son ambassadeur, l'archevêque de Glasgow, sans une seule parole de regret pour le mort, mais en se félicitant que Dieu, et non le hasard, « lui ait mis dans l'esprit d'aller à cette fête de nuit. » Le mercredi seulement, une proclamation promet 2.000 livres d'Ecosse à qui donnera des renseignements sur le crime. Des placards dénoncent Bothwell et ses complices; le père de Darnley, dans deux lettres touchantes, prie la reine de venger le meurtre et nomme les personnes indiquées par les placards; Marie fait des réponses évasives; elle s'oublie, à dix-neuf jours du meurtre, dans des distractions au moins étranges. Cependant un simulacre de procès s'instruit; Bothwell, au faîte des honneurs et de la puissance, semble le défier elle diriger : jurés, parlement, tout ce qui n'est pas corrompu par la complicité Test par la crainte. Dn verdict déclare Bothwell innocent. Enfin, le 45 mai, trois mois après la mort du roi, à quatre heures du matin, par un dernier scandale qui met le comble à celui de l'impunité, Marie épouse, au palais d'Holy-Bood, l'homme que In clameur publique, en Ecosse et hors de l'Ecosse, dénonçait comme le principal assassin de son mari.

Tel fut le crime. L'histoire du temps, je pourrais dire l'histoire du crime, n'en offre pas de plus odieux. La préméditation, le guet-apens; à côté de la victime que la haine immole, des meurtres commis sans colère ; un page étranglé, deux serviteurs ensevelis sous les ruines de la maison, — rien n'y manque; il y a plusieurs crimes en un seul, et, fût-il possible de rendre évidente l'innocence de Marie, le seul malheur d'y avoir été mêlée serait déjà une tache à sa mémoire.

Cependant M. Mignet lui impute la moitié du crime; la moitié, c'est trop peu : de Bothwell et de Marie, le plus coupable, le plus assassin, ce serait Marie.

fil

M. Mignet donne à l'appui de son opinion trois sortes de preuves; mais je ne devrais pas me servir de ce mot-là. Il ne s'agit pas, en effet, d'une dissertation à outrance, comme celle de M. Mal col m Laing, que M. Mignet a consultée avec discrétion ; il s'agit d'un récit qui expose toutes les circonstances en leur ordre et n'en aggrave aucune, qui est animé dans la forme, mais au fond calme et triste. L'historien se résigne aux preuves que lui apportent les faits et que lui impose l'histoire plutôt qu'il ne les donne en son nom ; on n'y sent pas le contentement de l'accusateur heureux d'avoir trouvé une charge accablante, dût un nom historique en demeurer à jamais flétri. Hais, bien qu'adoucies par le regret avec lequel il semble les donner, ces preuves n'en sont pas moins terribles. Ce sont : 1" la conduite môme de Marie avant et après le meurtre; 2* les témoignages judiciaires; 3* des lettres authentiques de la main de la coupable.

Ce devrait être assez de cette dernière sorte de preuves. Des témoignages judiciaires peuvent être infirmés; la conduite de Marie peut s'interpréter de diverses façons : mais qu'opposer à des aveux directs? Si Marie a avoué, on n'a que faire des témoignages judiciaires, et toute sa conduite n'est plus que celle d'une femme qui fait étrangler son mari pour jouir de l'adultère avec son complice.

Mais les lettres de Marie sont-elles de sa main, ou ne s'y trouve-t-il rien qui ne soit de sa maint Je devrais mettre la question au passé, car les originaux, purs ou falsifiés, n'existent plus; il n'en reste que des copies, et encore ces

copies ne sont- elles que des traductions des originaux primitivement écrits en français : première raison, sinon pour nier les lettres, du moins pour les examiner de fort près. Toutefois ces originaux ont été vus et lus; les traductions qu'on en a données sont fidèles; j'en crois sur ces deux peints l'excellente critique de M. Mignet : ce dont je doute, c'est la parfaite sincérité des originaux.

La découverte de ces lettres et l'usage qu'en firent les ennemis de Marie ne sont pas un des épisodes les moins intéressants de sa triste histoire. Le 20 juin 1567, après la défaite de l'armée royale et l'emprisonnement de Marie au château de Lochleven, le comte de Morton, un des lords confédérés, faisait enlever sur la route d'Edimbourg à Dunbar un serviteur de Bothwell, Dagleish, porteur d'une cassette contenant divers papiers. Cette cassette, marquée au chiffre de François II, avait été donnée par Marie à Bothwell. Celui-ci l'avait laissée dans la forteresse d'Edimbourg, que commandait un de ses amis, sir James Balfour. Vaincu et fugitif, il la lui fit redemander; Balfour la remit à Dagleish, en livrant, selon toute apparence, Dagleish lui-mémo à Morton. Des lettres écrites avant et après le meurtre deDarnley, des sonnets et autres poésies, un contrat de mariage, le tout écrit en entier ou signé de la main de Marie, tel était le contenu de la cassette.

Ces papiers restèrent du 20 juin au 4 décembre 1567 dans les mains de Morton et de Murray , frère naturel de Marie, devenu régent, et fort intéressé, ce semble, à ce que la conjuration qui lemettaitàla têtedu royaume parût le juste châtiment d'un crime avéré, non un acte de rébellion qui s'autorisait de prétextes et d'apparences. C'est ce môme jour de décembre, six mois après la capture de la cassette, que Murray produisit ces lettres dans le conseil privé. Ce conseil, où Marie avait deux sortes d'ennemis, les anciens et

ceux plus dangereux que sa chute lui avait faits, tint les lettres pour authentiques, et en signa la déclaration, ajoutant qu'il regardait Marie comme complice du meurtre de Darnley. Le 15 du même mois, le parlement d'Ecosse, auquel les lettres furent présentées, en affirma également l'authenticité, ainsi que la preuve de complicité qui en résultait; mais, comme si cette preuve toute seule ne lui eût point paru concluante, il tirait de la conduite de la reine après le meurtre, de son mariage précipité avec Bothwell, une certitude de plus qu'elle avait « participé d'intention et d'acte, art and part, au meurtre de son légitime époux. » Quel était ce parlement? Était-ce le même qui, six mois auparavant, avait confirme tous les honneurs prodigués par Marie à Bothwell, ou hien était-ce un nouveau parlement convoqué sous l'influence des ennemis et des vainqueurs de la reine? Dans l'un comme dans l'autre, je ne verrais guère de bons juges en vérification d'écriture; mais j'en verrais bien moins encore dans le parlement dont les complaisances avaient aidé Marie à se perdre.

Après cette double production, les lettres rentrent de nouveau dans la possession du régent Murray jusqu'au milieu de Tannée suivante A cette époque, Marie, de nouveau vaincue et cette fois prisonnière d'Elisabeth, consentait à ce que des conférences s'ouvrissent à York pour juger entre elle et les lords qui l'avaient chassée. Murray avait apporté la cassette et les papiers. On lui persuade qu'une défense poussée à l'extrême lui serait plus nuisible qu'utile; il ne fait aucune production, se justifie en termes modérés et réduit les torts de Sa reine prisonnière au scandale de son mariage avec l'assassin de son mari. Toutefois il communique officieusement les lettres aux commissaires anglais. Ceux-ci écrivent à Eli-

sabeth que « les lords du parti leur ont montré une longue et horrible lettre écrite, disent ces lords (asthey saye), de la main de la reine; » les commissaires ne l'affirment pas pour leur compte. L'un d'eux, le duc de Norfolk, qui pensa depuis à devenir l'époux de Marie, et à qui cette ambition coûta la vie, écrit à la vérité en particulier « que, par tout ce qu'ils en peuvent apercevoir, la reine serait coupable; » mais on ne parle pas ainsi, ce semble, d'une chose évidente. Je neveux pas d'ailleurs tirer des projets ultérieurs du duc de Norfolk sur Marie la preuve qu'il avait dû tout au moins garder des doutes sur la culpabilité d'une femme dont il aspirait à faire la sienne. En ces temps-là, l'ambition, la faiblesse, le vertige d'un trône en perspective, pouvaient faire rechercher la main d'une reine qui se serait rendue veuve par l'assassinat, outre qu'il est dans le cœur humain que ce qu'on a cru d'abord par conviction, on en doute plus tard par intérêt. Les conférences d'York avaient été brusquement transférées à Westminster. Elisabeth voulait, disait-elle, voir le procès de plus près, c'est-à-dire s'en rendre maîtresse. Cette fois enfin les lettres sont produites officiellement. On les confronte avec des lettres écrites par Marie à Elisabeth ; elles sont trouvées conformes. Plus de doute : les lettres de Marie sont entièrement de sa main, ellemême s'est condamnée ; Elisabeth doit être satisfaite. Elle qui voulait des preuves, non de l'innocence, mais du crime de sa bonne sœur, elle les a; les plus grands seigneurs de l'Angleterre, deux lords catholiques, présumés favorables à une reine de la même foi, déclarent sur leur honneur qu'ils croient les lettres authentiques. Les commissaires de Marie Stuart ne contestent pas, ils protestent, ce qui est fort différent. Dans cette abondance de moyens de perdre Marie avec l'assentiment de tous les honnêtes

gens d'Angleterre et d'Ecosse, certes on doit s'attendre à ce qu'Elisabeth se donne la joie comme femme, et s'assure, l'avantage comme chef du protestantisme en Europe, d'afficher partout le crime de Marie. Cependant elle n'en fait rien. Le 10 janvier 4567, le conseil privé d'Angleterre donne raison aux deux parties. D'un côté, il approuve Hurray, et déclare u qu'il n'a rien été produit contre lui et ses adhérents qui puisse porter atteinte à son honneur et à son allégeance; » de l'autre, il décide « que Murray et ses adhérents n'ont pas suffisamment prouvé leur proposition contre la reine, leur souveraine, de façon que la reine d'Angleterre dût concevoir ou prendre une mauvaise opinion de sa bonne sœur en quoi que ce soit. »

Pourquoi cette politique? H. Mignet dit: Il suffisait à Elisabeth d'avoir diffamé Marie et de s'être donné un prétexte de la retenir. Mais, pouvant plus encore, pourquoi se le refuser? Lui était-il donc indifférent que l'on crût au crime de Marie ou qu'on en doutât, que tout le monde l'approuvât d'avoir enlevé la liberté à une reine coupable d'adultère et d'assassinat, ou qu'on la soupçonnât d'avoir déconsidéré une rivale par la calomnie et de s'en être débarrassée par la trahison? Pourquoi ne pas s'épargner, par la solennité d'un jugement rendu, sur preuves irréfragables, les longs ennuis, l'embarras, les dangers que lui suscita la captivité de Marie? Pour moi, je ne vois qu'une manière d'expliquer ce que M. Mignet appelle la compensation assez bizarre par laquelle la reine d'Angleterre faisait déclarer Murray innocent sans faire déclarer Marie coupable : Elisabeth n'avait pas voulu qu'il y eût jugement, parce qu'elle n'était pas assez certaine du crime.

Est-ce à dire que les lettres ne fussent pas de la main de Marie? M. Mignet m'ôte tout moyen d'en douter; mais

tout y était-il de la môme main? Voilà où le doute est permis. Les exemples d'interpolations étaient-ils donc si rares à cette époque, et y manquait-on d'habiles gens pour imiter les écritures à tromper ceux même au préjudice de qui se fabriquaient ces faux?

Un défenseur ingénieux, quoique discret, de Marie 1 , lequel ne prétend comme moi que rester dans le doute, cite deux exemples curieux de falsifications de ce genre postérieurs de quelques années seulement aux lettres de Marie Stuart. Le premier est celui d'une lettre de Leicester à Elisabeth, écrite de Hollande en l'année 1586. Les membres du conseil la crurent de nature à lui nuire auprès de la reine, et, en bons collègues, ils délibérèrent de la supprimer; mais, Elisabeth s'étant plainte avec beaucoup d'amertume du silence de Leicester, ils rendirent la lettre inoffensive par des suppressions et des change* ments, et, ainsi falsifiée et postdatée, ils la mirent sous les yeux de la reine, qui y fut trompée. Le second exemple est encore plus décisif. Aux mains de qui la cassette d'argent était-elle tombée d'abord? Aux mains de Morton, qui la remit ensuite à Murray. Eh bien ! ce même Morton supprimait en 1571 l'original d'une lettre du roi de Danemark adressée au régent Lennox et relative à Bothwell, et en produisait une copie d'où il avait fait disparaître certains passages qui lui avaient paru de nature à nuire h son parti.

Le môme critique à qui j'emprunte ces deux faits remarque très-judicieusement, au sujet des conférences d'York et de Westminster, que ni du côté des lords écossais il n'y eut libre et franche production des pièces, ni du côté des commissaires de Marie Stuart claire et inva-

1 Quartnly Review, février 1841.

riable dénégation de leur contenu. Fabriquées intégralement, dit-il, elles eussent été désavouées avec énergie; complètement originales, elles eussent été produites sans réserve par les lords écossais. La conclusion à tirer s'offre d'elle-même. Si Murray ne les produisit qu'en tergiversant, et si les commissaires de Marie n'y donnèrent pas un démenti énergique, n'est-ce point que pour ceux-ci elles ne prouvaient que trop la passion honteuse de Marie, et que, pour Murray, personne ne savait mieux que lui pourquoi leur parfaite intégrité ne pouvait être prouvée? Aussi bien, il ne s'agit pas de plusieurs lettres, mais d'une seule, où certaines phrases peuvent être regardées comme des aveux. C'est la longue et horrible lettre dont parlent tes commissaires d'Elisabeth. Toutes les autres ne sont, comme les sonnets, que des pièces galantes, et ce n'est que par des tours de subtilité partiale qu'on a pu y trouver, dans des passages d une obscurité impénétrable, des suppléments de preuves aux aveux directs. Dans cène lettre accusatrice, écrite par Marie le lendemain de son arrivée à Glasgow, il n'est que trop question d'un projet évidemment concerté entre Bothwell et Marie; mais ce projet, pour lequel une trahison est nécessaire, quel est-il? Ne serait-ce pas le projet de retenir Darnley en Ecosse? Il songeait tous les jours à passer à l'étranger; un vaisseau l'avait attendu dans les eaux de la Clyde. Marie craignait avec raison le mauvais effet de cette fuite pour sa considération au dehors et pour son autorité dans son royaume. Ne serait-ce pas le divorce, où il était plus facile d'amener Darnley, quel que fût le moyen, à Edimbourg qu'à Glasgow? L'idée n'en était pas nouvelle. Des lords du conseil l'avaient proposée à Marie. Enfin ne s'agissait-il pas de quelque intrigue d'alcôve pour couvrir les désordre* de l'adultère par la présence du mari?

Tous les passages qui indiquent un projet concerté peuvent se ramener à ces trois choses. La pensée de la trahison est d'ailleurs avouée, et, chose remarquable, toujours sous la forme de remords : « Vous me faites tellement dissemblable à moi-même, que j'en ai horreur; vous me faites presque jouer le rôle d'une traîtresse 1 ! » De quelle sorte de trahison s'agit-il? Si c'était un meurtre par guet-apens, aurait-elle osé dire presque, almost ? Et dans quel cas donc y aurait-il trahison tout à fait?

Peut-être allons-nous trouver l'aveu direct d'un complot contre la vie de Darnley. Je ne le vois que dans une seule phrase, qui ne s'applique que trop clairement : Pensez aussi si vous ne pourriez trouver quelque moyen plus secret, un breuvage, par exemple, car il va prendre médecine à Craigmillar, ainsi qu'un bain, et il ne sortira pas du logis de longtemps *. Qui nous assure qu'à cet endroitlà la main de l'interpolateur n'a pas inscrit ces mots exécrables? Je lis vers le milieu de la lettre : « Excusez-moi si j'écris si mal; je suis fort souffrante; » et, tout à la fin : « Excusez ma mauvaise écriture, et lisez cela à deux fois; excusez aussi mon griffonnage : n'ayant pas de papier hier soir, j'ai écrit sur des notes. » Une écriture hâtée, une lettre en partie écrite sur un papier déjà rempli par des notes : que de commodités pour les mains d'un faussaire! Mais l'interpolation semble se trahir surtout par la

* Dans la traduction écossaise : « Ye cause me do almost the office °f a traitour. » Dans la traduction anglaise : « You make me almo>t toplay the part ofa traitor. »

1 Traduction écossaise : < Advise to with yourselfifye can finde oui ony mair secrète invention by médiane : for he should take medicine and the balh at Craigmilïar. He may not cum forth of the house this tong time. » Traduction anglaise : a Think also if you will not find tome invention more secret by physick; for he is to take physick at Craigmiltor, and the bath also, and shall not corne forth of long time. »

place qu'occupe cette phrase et par l'impossibilité d'en découvrir le lieu avec ce qui précède ou ce qui suit. Oo la dirait glissée, faute d'une autre place, parmi des pensées qui l'excluent, peut-être au bas de quelqu'une des feuilles volantes sur lesquelles la lettre était écrite. Voici le passage :

« Hélas! je n'ai jamais trompé personne, mais je me livre à votre volonté; faites-moi savoir par un mot ce que je dois faire, et, quelque chose qui m'arrive, je vous obéirai. » Ici se place l'abominable phrase. Puis Marie continue : « Pour le dire court, il est en grand soupçon; néanmoins il se fie à ma parole, non toutefois jusqu'à me dire tout ce qu'il a sur le cœur; mais, si vous voulez que je lui fasse des aveux, je saurai tout de lui. Jamais d'ailleurs je ne trahirai volontairement quelqu'un qui met sa confiance en moi. Pourtant vous pouvez me commander tout, et ne m'en estimez pas moins, car c'est à cause de vous que j'agis de la sorte. Je ne le ferais pas pour me venger personnellement. 11 m'a fait quelques insinuations vives sur ce que je crains, jusqu'à dire tout baut que ses fautes à lui avaient été publiques, mais qu'il en est d'autres qui en commettent de secrètes, desquelles ils s'imaginent qu'on ne parle pas tout haut, tandis que petits et grands en causent. Même il a touché à lady Reres *, disant : « Je prie Dieu « qu'elle vous serve pour votre honneur, et que ni lui ni <r personne ne pense que vous n'avez pas en vous le pou- « voir de vous-même , voyant le refus que vous m'avez « fait. » Pour conclure, il se défie certainement de cette dame pour ce que vous savez, et il craint pour sa vie. A

1 Cette lady Reres était une des dames d'honneur de la reine, sa complaisante dans son intrigue avec Bothwell.

LE PROCÈS DE MARJE STUABT. 57*

In fin, après trois ou quatre bonnes paroles que je lui ai dites, il est redevenu gai et content. »

Avec la phrase et, pour le dire tout de suite, avec la pensée arrêtée d'un meurtre, à quel propos tout ce détail sur les soupçons de Darnley et cette offre de Marie de lui faire des aveux pour tirer de lui ce qu'il pense? Qu'avaitelle à avouer? Sa passion sans doute. A quoi bon s'imposer cette honte devant un mari dont la mort était résolue? quels secrets voulait-elle tirer de lui? Ne voulait-elle que savoir ses sentiments sur la conduite de sa femme, sur ses projets, sur sa situation personnelle? Quel intérêt Marie y avait-elle, et à quoi bon ces tardives explications avec un homme déjà mort? Enfin quelle vraisemblance que ce soit après le regret presque touchant de la première phrase, après un soupir de remords : Alas y après le témoignage qu'elle se rend de n'avoir jamais trompé personne, qu'elle propose tout à coup à Bothwell, comme chose à y pensei\ le moyen plus secret et plus sûr de l'empoisonnement?

La phrase homicide est bien plus étrange encore quand on la rapproche des principaux passages de la lettre. Si Marie était complice du projet de meurtre, à quoi bon demander à Darnley s'il avait songé véritablement à quitter l'Ecosse sur un vaisseau anglais? à quoi bon provoquer ses aveux et ses regrets au sujet de propos qu'il avait tenus contre elle? Dans quel cœur humain trouver le moyen de concilier avec le projet de faire périr son mari ce soin qu'elle a de transmettre à Bothwell les paroles de repentir de ce mari, paroles qui rendent leur crime commun plus exécrable ; — ce plaisir secret qu'elle paraît prendre fi parler de sa puissance sur Darnley et à recueillir ses protestations de tendresse, celle-ci par exemple : « Dieu «ait que je suis punie pour avoir fait de vous mon dieu...

je n'ai de pensées que pour vous... » — et cette pitié dont elle est tentée, quoique l'ancien et juste mépris subsiste, et peu après cet espoir que Dieu, — eût-elle osé prendre Dieu pour complice? — rompra des liens que le diable a formés, — puis, parmi d'autres réflexions, cette phrase, qui nous rejette si loin de la pensée du meurtre : « Je joue un rôle que je hais ! N'avez-vous pas envie de rire à me voir mentir si bien, tout en mêlant la vérité au mensonge? » — Où trouver un second exemple d'une femme capable soit de croire que la façon dont elle trame un meurtre est assez plaisante pour faire rire son complice, soit d'aimer Thomme qui peut trouver là de quoi rire? Four moi, tant de légèreté avec lant de scélératesse me passe, et obscurité pour obscurité, j'ai moins de peine à soupçonner d'un faux en écriture des hommes qui avaient été ou les complices de Darnley dans l'assassinat de Riccio, ou les complices de Bothwell dans l'assassinat de Darnley, qu'à reconnaître un monstre dans Marie Stuart.

Tels sont mes doutes sur les lettres et les aveux qu'on y a vus. Il est tout simple d'ailleurs que, ne croyant pas à des aveux directs de Marie, je n'aie pas foi aux témoignages qui l'accusent de meurtre. Le plus important est celui du Français Nicolas Hubert, dit Paris, placé par Bothwell auprès de Marie Stuart, et qui fut un des agents du meurtre. Ce malheureux, arrêté deux ans après, Gt deux dépositions. Le 9 août 1669, sans être interrogé, il raconte spontanément tout ce qu'il savait de l'attentat, ayant soin d'y mêler des flatteries à Murray, alors régent d'Ecosse, et qui disposait du droit de grâce. Toute sa dé-

claration est à la charge du seul Bothwell; il la terminait par ces mots : « Voilà tout ce que je sais touchant ce fait. » Le lendemain, corrompu par des promesses d'impunité, ou peut-être, comme l'insinue Robertson, par la menace de la torture, parmi une foule de choses ou fausses ou improbables, il glissa une dénonciation contre Marie. Cette dénonciation ne le sauva pas :1e 16 du même mois, il fut pendu.

Si l'on recherche les témoignages, que n'oppose-t-ôn à celui de Paris les aveux de Bothwell mourant, lequel déclara qu'il se reconnaissait pour l'assassin de Darnley et que Marie Stuart était innocente du meurtre? Le testament qui contenait cette confession fut envoyé par le roi de Danemark à Elisabeth, qui, s'il faut en croire une lettre de Marie Stuart, le supprima. Le fait de la suppression, quoique probable, peut être mis en doute ; mais le testament a existé : Bothwell y protestait, sur la damnation de son âme, de l'innocence de Marie. Il est vrai qu'on peut ne voir dans cette protestation qu'un mensonge généreux. M. Mignet, qui n'en parle point, Ta sans doute omise comme un fait à décharge de trop peu de poids. Il me pardonnera de ne le pas dédaigner, non plus que la réconciliation de la mère de Darnley, la comtesse de Lennox, avec Marie Stuart. Il est vrai qu'on peut croire à l'illusion de la femme, ou, ce qui serait moins vraisemblable, au pardon de la mère. Dans tout cela, je le sais, rien n'est évident, rien, si ce n'est le crime et l'intérêt, intérêt du jour, du lendemain à peine, que Bothwell et Marie avaient au meurtre de Darnley.

Les lettres et les témoignages contestés, il reste la conduite de Marie avant et après le meurtre. 1 L'aveuglement et l'industrie de la passion me paraissent suffire pour en expliquer les principales circonstances.

3*2 ÉTUDES DE CRITIQUE LlTTÉKAIRli.

Avant le meurtre :

Pourquoi ce voyage à Glasgow, ces soins donnés à Darnley et tout ce manège d'épouse réconciliée? Si ce n'est ni pour un raccommodement ni pour un meurtre, ne serait-ce point pour ôter de l'esprit de Darnley ses idées de fuite à l'étranger, le préparer ou le forcer plus commodément à un divorce en l'ayant sous la main à Edimbourg, et, dans l'intervalle, couvrir l'adultère de sa présence? Et pour l'amener là, toutes les perfidies du voyage à Glasgow sont nécessaires. Darnley est défiant, faible, fantasque; il a peur pour sa vie; il faut le rendre confiant, le gagner, le dominer. Ài-je besoin de dire que j'explique, que je n'excuse pas? Je cherche un crime moindre ; je ne cherche pas l'innocence.

Après le meurtre :

Pourquoi se montrer si indifférente et si inactive? Pourquoi combler coup sur coup de faveurs et de dignités le chef des meurtriers? Pourquoi l'accompagner de vives marques d'intérêt devant la justice, se laisser enlever par lui, et, quelques mois après le meurtre de son mari, épouser l'homme qui l'avait tué? Je voudrais que H. Mignet prît pour un moment ma thèse pour qu'il ne manquât rien à la réponse, Sa pénétration, son expérience du cœur humain, ne lui laisseraient rien ignorer de ce que peut une femme passionnée sous l'ascendant d'un homme aussi redouté qu'aimé.

Tout ce qu'il explique par le meurtre, il l'expliquerait par la passion. Il expliquerait l'inaction de Marie après l'attentat par sa stupeur d'abord, puis par la crainte d'avoir à rechercher et à punir non un seul meurtrier, mais une conjuration des principaux nobles; enfin par le manque d'indignation, il faut bien le dire, contre un crime qui la délivrait d'un mari détesté.

Les honneurs dont elle comble Bothwell, quoique accusé publiquement du meurtre, il les expliquerait par &a conviction que les placards dénonciateurs le calomniaient, par l'effet le plus naturel de la passion, qui est de s'exalter par le péril de l'homme aimé, de s'aveugler à mesure que la lumière se fait sur son crime, de s'opiniâtrer à l'idée de son innocence par tout ce qui se mêle de générosité à cette illusion, de le combler d'honneurs pour s'engager encore plus dans sa défense.

Les marques d'intérêt dont Marie accompagne Bothwell devant la justice, il les expliquerait par les mêmes raisons, que rendait plus fortes le moment de l'épreuve, si assurée que pût être Marie d'un verdict d'acquittement. Il expliquerait encore l'enlèvement volontaire, et, en dernier lieu, le mariage, par la fin de toute passion de ce genre, qui est la possession à tout prix. 11 n'y a plus que des convenances à immoler; le mariage ne pouvant se faire à une époque trop. rapprochée du meurtre, Marie se fait enlever, afin que le scandale du mariage immédiat soit nécessaire pour réparer le scandale de l'enlèvement.

Voilà ce que M. Mignet eût fait admirablement voir si sa conscience eût admis le doute sur la culpabilité de Marie. Mais, pour faire prévaloir l'opinion contraire, avaitil besoin de fortifier les graves raisons qu'il en a données par ce qu'on pourrait appeler des raisons de plaidoirie? Tel est, par exemple, le soin que prend Marie de faire retirer de la maison où va s'accomplir le meurtre un lit neuf en velours et une couverture en peau de martre qu'elle veut, dit-on, sauver de l'explosion. Telles sont encore, à quelques jours de la mort de Darnley, ses étranges distractions dans la maison de lord Seyton.

Qui avait fait préparer l'appartement du roi? Les gens •le service de la reine, et en son absence. Or quoi de plus

simple qu'à l'arrivée, ou deux jours après, Marie veuille y faire quelques changements? C'est d'une femme, et c'était à propos. Elle trouve dans la chambre du roi un Ht en velours noir, tout neuf, qu'on y avait apporté d'iloly- Rood. Le roi, convalescent, devait prendre des bains dans la pièce où il couchait; elle craint que des éclaboussure* ne gâtent le lit neuf : elle le fait remplacer par un vieux lit pourpre qu'elle avait accoutumé de porter en voyage '. Pour qui a vu des lits du temps, et jusqu'où l'on en poussait le luxe, la précaution, qu'on me passe le mot, était d'une bonne ménagère. De plus, un vieux meuble convenait mieux à un appartement qui ne devait être habité qu'en passant et pour quelques jours.

Par une raison du même genre, si ce n'est un caprice, Marie fait enlever de son lit la couverture en peau de martre. Le mari couchant dans un lit de voyage, il était tout simple que la femme fit oter du sien un ornement de grand prix, et mît ses meubles en rapport avec ceux du roi. Ce sont là, j'en conviens, des raisons de ménage. Aime-t-on mieux que je fasse valoir l'impossibilité morale qu'une femme, une reine, pense à sauver un lit, un couvre-pied en même temps qu'elle pense à faire assassiner son marit

Les distractions de Marie dans la maison de lord Seyloa aggravent le crime de la passion; mais ce ne sont pas de* preuves du meurtre. C'est par une lettre de Drury au secrétaire Ceci l qu'on eh a su l'anecdote. "Cette lettre relate. entre autres bmits du jour, « que la reine a fait une promenade à la maison de lord Wharton, et qu'elle s'est arrêtée en chemin pour dîner à Tranent, où lord Seyton et

1 Thaï wes acustomat to bc car U. Déposition de Thomas Nelson, un des serviteurs du roi, qui fut retrouve vivant sous les décombres de la maison.

le comte de Huntley payèrent une partie qu'ils avaient perdue au jeu d'arc contre la reine et le comte de Bothwell. » Je sais qu'à quelques jours du meurtre grande était l'indécence d'une partie de plaisir; mais, si l'on en veut en tirer une preuve de la culpabilité de Marie, je serai tenté d'y trouver une preuve de son innocence. Une meurtrière fcût plus ménagé les apparences. J'y verrai donc volontiers l'effet de ces mauvaises joies de l'âme, mala gandin mentis, dont Marie n'a pas su se défendre; mais j'hésite à y voir un aveu qui lui échappe.

Il faut s'arrêter; peut-être au rais- je dû le faire plus tut. Aussi bien j'ai, malgré moi, l'air de contester, et je ne conteste pas, je soumets des doutes. Il est vrai qu'en soumettant des doutes on est toujours un peu avocat : grand défaut même chez les avocats, à plus forte raison chez les écrivains. Je ne me pardonnerais pas d'y être tombé dans une contradiction avec M. Mignet, lequel n'est pas un moment avocat, ni dans son livre, ni dans ses notes. Il était impossible de garder une plus exacte mesure, d'être plus discret, plus délicat, et, par la manière de dire toute la vérité, de la rendre plus utile en la rendant moins scandaleuse, d'être plus humain avec moins de complaisance pour les passions des hommes, d'accuser avec plus de regret, de condamner avec plus de pitié. M. Mignet est digne de tenir la plume de l'historien. Son imagination ni son amour-propre ne sont intéressés à ce qu'il écrit. Il a la passion de la vérité; mais cette passion n'est que l'émotion d'un esprit droit à la vue du vrai qu'il a réussi à mettre

dans la plus belle lumière. C'est pour cela qu'il ne se soucie pas de traiter des sujets du jour. Il y a deux ans, il publiait Antonio Perez et Philippe H, des noms et un temps bien loin de nos querelles. Cette année, il publie V Histoire de Marie Stuart. Son impartialité est comme un instinct qui le porte vers les époques où elle peut être le moins tentée; il craindrait, en prenant des sujets trop près de nous, soit de n'y avoir été attiré que par le désir de profiter pour lui de l'intérêt qu'ils excitent, soit de laisser corrompre la sévérité de sa raison par les passions qui y prennent parti.

Je sens qu'en faisant cet éloge de M. Mignet j'affaiblis mes objections. S'il possède à un degré si éminent, avec le -discernement qui découvre le vrai, l'impartialité qui conduit sur ses traces, en quel sujet risquait-il moins de se tromper qu'en une histoire si en dehors des événements et des idées de notre temps? Il est vrai; mais, si je veux bien convenir que contre de telles qualités, employées dans un tel sujet, j'ai peut-être trop peu prouvé, je ne puis pas néanmoins tromper mon sens intime, et, s'il faut le dire, je ne veux pas être persuadé. L'instinct qui me fait résister à ma confiance dans l'historien et me délier de ma propre raison est de ces instincts qui ne cèdent qu'à l'évidence. Or l'évidence manque ici; elle manque dans les faits et dans les vraisemblances. J'en profite pour douter, et, toutes réflexions faites, je ne puis ni admirer assez peu la mort de Marie Stuart pour la concilier avec sa participation exécrable au meurtre de son mari, ni haïr assez médiocrement son crime pour le concilier avec la sublimité de sa mort.

C'est cette impossibilité morale dont se sont autorisés, au temps où la querelle était religieuse, les adversaires et les apologistes de Marie Stuart, ceux-ci pour faire de cette

reine un ange, ceux-là pour en faire un démon. Les premiers niaient le crime pour n'avoir pas à en ternir la mort, les seconds rabaissaient la mort pour rendre le crime plus vraisemblable. On dit que la vérité est au milieu; mais ici le milieu ne peut pas consister à donner raison aux deux partis et à convenir avec les apologistes de Marie qu'elle est morte en sainte, avec ses adversaires qu'elle a vécu en scélérate. La vérité ne serait-elle pas dans l'opinion qui admettrait, comme seuls faits certains, la beauté de la mort et un crime fort en deçà de ce qui est inexpiable? Une si noble fin, après des commencements si coupables, est dans les forces de notre nature. La foi, qui chez Marie était si vive, Dieu mieux connu qu'au temps funeste où elle implorait de lui la rupture de ses liens avec Darnley, avaient pu faire ce changement dans cette âme délivrée de la passion par le remords et le temps.

On ne remonte pas d'un fonds de bassesse, de lâcheté hypocrite, d'amour impudique pour un meurtrier, jusqu'au tranquille courage et à la douce sérénité d'une des plus belles raojrts que le christianisme ait fait faire ; tandis qu'il était possible de se relever d'un égarement criminel jusqu'à la grandeur d'une telle mort. Ainsi l'ont pensé, dans le siècle de Marie, tous ceux qui n'avaient aucun intérêt à la glorifier ni à l'avilir, et telle est l'idée qui en est restée depuis lors chez les nations chrétiennes, où l'on sait d'expérience ce que le christianisme est accoutumé à faire en ce genre sur des théâtres moins élevés que l'échafaud de Fotheringay.

Cependant, par malheur pour Marie Smart, quand l'histoire, aux mains d'un homme qui en comprend si bien les devoirs et la dignité, vient lui ôter le bénéfice de cette opinion indulgente, et, pièces en mains, la repousse dans l'assassinat tout en se voilant la figure de pitié, on peut

s'obstiner à croire encore, on ne peut plus affirmer qu'elle ne fut qu'égarée. C'est là ce doute, la dernière et la plus grande des fautes de Marie Stuart, ce doute qui permit à Elisabeth de commettre impunément, à la faveur de l'opinion partagée, un abus de pouvoir sans exemple; c'est ce doute pour lequel Marie Stuart mérita surtout d'être punie, et dont on peut à peine dire que l'expiation ait été trop forte.

Le récit de cette expiation remplit le second volume de M. Mignet, le meilleur des deux peut-être : non que le premier soit plus négligé ou que M. Mignet n'y ait pas eu tout son talent; mais on dirait qu'il s'y est moins complu. Le mauvais gouvernement de Marie, cette anarchie contre laquelle elle ne peut rien ; sa mobilité, tout ce qu'il y a de décousu, d'agité, de contradictoire dans le gouvernement d'une femme; beaucoup de fautes, un mélange d'emportement et de ruse, quoique la plupart du temps excusable par la brutalité et la perfidie de ses ennemis; enfin et surtout la tâche ingrate de montrer Marie complice d'un assassinat : tout cela semble l'-avoir fatigué, malgré l'attrait de la vérité démêlée et éclaircie. Il trouvait trop à condamner dans la reine pour adopter la femme : aussi la traite-t-il froidement, et cette froideur pour le principal personnage du livre a gagné quelques parties de ce premier volume. J'en excepte pourtant les chapitres sur l'état de l'Ecosse avant et à l'arrivée de Marie : c'est de l'histoire générale, et M. Mignet y excelle.

Dans le second volume un intérêt touchant et soutenu pour le principal personnage anime et échauffe tout le récit. M. Mignet avait résisté aux séductions de la belle reine d'Ecosse : ses fautes l'avaient rendu insensible à ses charmes; mais à peine l'expiation a-t-elle commencé, que

la froideur cesse, et l'historien adopte désormais la pauvre captive d'Elisabeth. La cruauté de celle-ci, sa perfidie, se tournent en grâce pour sa victime, et la pénétration même avec laquelle M. Mignet démêle les noirceurs de la geôlière sert à l'attendrir sur le malheur de la captive. Son style, habituellement plus ferme que souple, et qui, pour toutes les parties sévères de cette histoire, complots à l'intérieur, mouvements des partis, conduite des cours étrangères, a des qualités qu'on pourrait appeler magistrales, sait trouver des tours aimables et touchants pour peindre le genre de vie qu'Elisabeth avait fait à la reine d'Ecosse. Il donne tout leur prix, sans y enchérir par de fausses grâces, à ces détails dont on est insatiable sur la manière dont Marie Stuart employait les jours si longs de sa captivité, tantôt abattue, tantôt emportée par l'espérance, un jour pleine de haine méritée contre Elisabeth, le lendemain adoucie jusqu'à faire pour sa bonne sœur de petits ouvrages de mains, — et qu'ils devaient être charmants, si l'on en juge par le couvre-pied de son lit que j'ai vu au château d'Hardwicke! — ou bien élevant des oiseaux et essayant d'apprendre d'eux à être joyeuse dans la prison, ou bien s'étourdissant par les intrigues que suscitaient au dehors sa cause, et, dans l'intérieur de sa prison, sa trop dangereuse beauté!

Que puis-je dire que tout le monde n'ait dit sur ce pathétique récit de la mort de Marie, écrit avec une émotion libre enfin de tous les scrupules de l'histoire? Certes, les yeux de M. Mignet ont dû se mouiller plus d'une fois en écrivant des pages que personne n'a pu lire sans larmes. Comment expliquer que tant d'admiration pour l'héroïsme simple et charmant de cette mort ne l'ait pas fait revenir de la sévérité de son verdict, ou que cette sévérité n'ait pas fermé son cœur à l'attendrissement qu'il éprouve et

39a ETUDES DE CRITIQUE LITTERAIRE.

qu'il nous communique? C'est son second volume qui m'a donné des armes contre le premier. Mais je n'en veux pas dire plus. Si près de finir, je ne dois plus parler que de deux choses, les seules, les dernières dont je me souviendrai, — mortales po&trema meminere, — la fin à jamais touchante de cette douloureuse vie et le talent supérieur qui nous y fait assister.

L'effet général du livre de M. Mignet est hautement moral. Comme dans les tragédies de nos grands poètes, chaque faute y porte sa peine, et chaque personnage est puni à proportion de ses fautes. Pour ne parler que des principaux, Darnley, assassin de Riccio, meurt par la trahison dont il avait donné l'exemple: Bothwell, assassin de Darnley, languit quelques années dans une prison en Danemark et. meurt méprisé, et non oublié; Marie, qui, pour parler comme Schiller, lui a donné son cœur et sa main, meurt, après dix-neuf ans de captivité, plus sûre de la pitié du monde que de son estime, et laissant plus de champions intéressés de son innocence que d'amis honnêtes qui y ont foi. L'exil ou l'échafaud décime ceux qui avaient décimé leurs ennemis par l'exil ou l'échafaud. Personne n'échappe à cette première justice d'ici-bas, dont l'historien sait reconnaître les motifs dans nos fautes et les arrêts certains dans nos malheurs.

Je me trompe : Elisabeth seule semble échappera cette terrible loi du talion ; mais voyez-la mourir, à soixante* douze ans, dans le ridicule d'un dernier amour et Tincommodité d'une dernière hypocrisie; ne voulant pas se mettre au lit, parce qu'une prophétie lui a prédit qu'elle mourrait dans un lit; à demi roulée sur des tapis, ni levée ni couchée; reculant le moment de désigner son successeur, comme si elle eût espéré par là reculer l'heure suprême; les doigts dans la bouche, comme pour retenir

son âme au passage; les yeux ouverts et attachés sur le plancher; mourant sans grandeur et sans dignité, comme un avare vulgaire qui ne peut s'arracher à ses trésors! N'est-ce pas là un châtiment? Et puis ne faut-il pas qu'il reste quelque chose pour la justice d'au delà de cette vie?

Novembre 1851 .

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