OBJECTIONS DES PRETENDUS EXCES DE LA MORALE CHRETIEN SE
C'est ici que je rencontre les admirateurs outrés de la morale païenne. Le christianisme, à les en croire, n'a
d'excellent que ce qu'il en a sanctionné et rendu populaire ; le reste est de l'excès qui a affaibli les sociétés et désarmé l'homme. La charité, disent-ils, est de trop ; aimer son prochain comme soi-même est un précepte contraire à la nature, et la preuve c'est qu'il n'a jamais été pratiqué. A cela, saint Paul répond pour le christianisme primitif, quand il écrit aux Thessaloniques : « Je n'ai rien à vous mander au sujet de la fraternité, car je sais que vous vous aimez les uns les autres. » Le christianisme de notre temps y répond par tout ce qu'il suscite chaque jour de charité et par tout ce qu'il apprend à en cacher. Mais ne voilà-t-il pas une bonne raison contre une doctrine de morale, que dédire qu'on ne l'observe point? Depuis quand est-ce une règle de regarder comme contraire à la nature ce que nous nous sentons incapables de faire, et d'ôter le nom de vertu au bienque nous ne faisons pas?
L'humilité, dit-on encore, est pure bassesse d'âme, et les païens sont fort à féliciter de ne l'avoir point connue. Je ne veux pas de meilleure preuve de l'existence de cette vertu que l'aigreur avec laquelle on la qualifie. Sans doute il n'est pas aisé d'être humble. La charité peut être aidée par la sensibilité naturelle, par l'exemple, par la secrète douceur de l'approbation des hommes. Tout en nous conspire contre l'humilité. Non-seulement il ne s'y mêle aucune complaisance pour nous-mêmes ni aucune pensée de contentement ; mais le propre de cette vertu est de suspecter toute complaisance et de craindre tout contentement. L'humilité coûte donc encore plus à la nature que la charité; s'ensuit-il qu'elle lui soit contraire? Vous ne voulez pas de l'humilité, et vous voulez bien de la modestie, où s'est bornée toute la perfection de la morale païenne. Qu'y a-t-il donc dans la modestie qui ne soit un commencement de victoire sur l'orgueil ? Et quelle raison
de croire à la vertu qui commence la victoire, et de nier la vertu qui l'achève?
Mais l'humilité désarme l'homme! Le désarme-t-elle autant que l'orgueil contre qui Dieu nous Ta envoyée, et qui nous donne en pâture à tout ce qui vit dans ce monde des vices ou de la vanité des hommes?
Sans pousser cette polémique, il est une preuve invincible que les prétendus excès de la morale chrétienne ne sont que des vertus pratiques, difficiles à tous, mais possibles à tous, c'est que personne n'ose s'approuver de ne les avoir pas, ou ne les croit impossibles que pour se dispenser de les avoir. Connaissez-vous beaucoup d'honnêtes gens qui, ayant failli contre cette morale, vont emprunter, pour se mettre à Taise, la conscience d'un païen? Demandezleur s'ils se savent gré d'avoir manqué au devoir de la charité, ou s'ils se félicitent de n'avoir pas été humbles! Cherchez, même parmi ces admirateurs de la morale païenne, quelqu'un qui s'inscrive en faux contre le précepte que chacun doit donner de son bien à autrui! Cherchez qui oserait désavouer, comme n'ayant pasétédite pour lui, cette sublime parole de saint Paul : « Portez réciproquement vos fardeaux, et par là vous accomplirez la loi du Christ! »
Ainsi, à tous les avantages de la morale de l'Evangile sur la morale païenne, il s'en joint un dernier : c'est que la perfection où elle nous convie, quoique aussi au-dessus de la perfection païenne qu'un saint est au-dessus d'un sage, est néanmoins plus conforme à la nature humaine, et plus à la portée de tous. Il est vrai qu'elle est plus difficile aux beaux esprits qu'aux ignorants, aux riches qu'aux pauvres, à l'élite qu'à la foule : mais cela même n'est-il pas à sa gloire? L'Homme qu'elle a persuadé n'a plus rien à apprendre pour son bonheur terrestre ni sur sa fin. Il
est tranquille sur tout ce qui agite tes autres, assuré sur tout ce qui les inquiète, plein d'explications simples et décisives de tout ce qui leur paraît inexplicable.
DES CHANGEMENTS QUE LES NOUVEAUTES DU CHRISTIANISME ONT FAIT SUBIR A LA LANGUE LATINE.
Parmi tant d'effets inouïs du christianisme, celui-là n'est peut-être pas le moins étonnant que, dans l'universelle décadence des lettres romaines, le latin des vérités de la nouvelle morale soit plus pur que celui des derniers écrits de la philosophie païenne. Tl y a plus de vraie latinité dans saint Àmbroise réclamant auprès de l'empereur, au nom des idées chrétiennes, contre le rétablissement de l'autel de la Victoire, que dans Symmaque qui le redemande au nom des souvenirs politiques et religieux de l'ancienne Rome. Par contre, le latin des Pères n'est nulle part plus défectueux que dans ce qu'ils imitent de la littérature païenne. Qu'on lise certains dialogues de saint Augustin, composés sur le modèle de ceux de Cicéron : dans, tout ce qu'il imite de l'art charmant du maître, il est obscur, embarrassé et barbare; dès qu'il arrive au vif des choses, et que chaque interlocuteur parle d'un coeur ému de ce qu'il croit, alors la clarté reparaît, le style se dégage, le dialogue s'anime; c'est la nature; et telle est la vertu du vrai pour redonner de la vie aux langues épuisées, que les personnages de saint Augustin disent aussi bien que Cicéron des choses que Cicéron n'a point dites.
Le fils de Cicéron, revenant d'Athènes où il avait appris
la morale sous Cratippus, ne parlait pas mieux que le jeune fils de saint Augustin, Adéodat; et les rares et fortes paroles de Monique rappellent le langage des stoïciennes de cette famille d'Arria, où les héroïnes se succédaient pour donner de dignes épouses aux Helvidius et auxThraséas, femmes également capables d'apprendre de leurs pères et d'enseigner à leurs maris la science de bien mourir.
Au reste, la supériorité de la morale chrétienne ne doit pas nous empêcher d'admirer la morale du paganisme. Sans doute, toutes les maximes du devoir ne se valent pas; mais il n'en est pas de mauvaises ni de superflues. De même qu'en fait de religion, — la remarque est de Nicole, — il ne faut pas mépriser les preuves philosophiques, car, quoique si au-dessous des preuves de foi ou de sentiment, elles ne laissent pas d'être appropriées à certains esprits; de même, malgré les imperfections delà morale païenne, il n'en faut pas moins l'avoir en grande estime, puisqu'elle convient à une sorte d'honnêtes gens qui ne veulent devoir qu'à leur raison leur règle de mœurs, et qui ne consentent pas à partager avec un secours surnaturel l'honneur du bien qu'ils font. N'excluons aucune morale; ne nous privons d'aucune des forces qui peuvent nous aider à être honnêtes gens. S'il en est qui ne veulent l'être qu'à la condition de l'être en païens, le travers n'est pas médiocre, mais qu'ils soient honnêtes gens, même au prix d'un travers. D'autres veulent bien pardonner les injures pourvu qu'ils gardent le droit tout païen de se mettre en colère et de croire, avec Aristote, que la colère est une passion utile ; soit, qu'ils se fâchent, s'ils doivent finir par pardonner. Enfin, s'il est des hommes bienfaisants qui tiennent à ce que leur main gauche sache ce que donne leur main droite ; qu'ils s'ôtent, s'ils le veulent, la grâce suprême du bienfait, mais qu'ils donnent.
Pour ne vouloir que des chrétiens, ne risquons pas de décourager des honnêtes gens. Ce qu'il faut assurer avant tout, c'est que le malhonnête homme, l'avare, l'intrigant, le riche sans entrailles, le pauvre sans mœurs, le marchand sans foi, l'hypocrite, n'aient à espérer de complaisance d'aucune morale, et que sur tous les chemins du vice, à toutes ses fuites, il y ait quelque précepte supérieur et universel qui l'arrête et le condamne, soit au nom de la religion, soit au nom de sa propre raison. S'il ne veut pas de la morale de l'Évangile, qu'il sache bien que les païens n'ont pas à lui en offrir une qui l'excuse de mal faire, ni qui puisse lui assurer après la mort l'impunité du néant.