DES DERNIERS PROGRES DU STOÏCISME DANS LES IDEE9 MORALES
Après rétablissement du christianisme, il semble que, dans l'école des derniers stoïciens, il y ait eu comme une sorte d'acheminement vers l'humilité chrétienne. « Si quelqu'un te dit que tu ne sais rien, dit Épictète, et que tu ne t'en offenses pas, tu commences le travail de ta perfection. » Et ailleurs : « Si tu veux être bon, commence par te croire mauvais 1 . » Épictète conseille la modestie, qui n'est pas l'humilité, mais qui s'en rapproche peut-être plus que la douceur de S oc rate. Encore je me défie du sens que lui donne Épictète, quand je l'entends dire à quelqu'un qui lui avait reproché un certain air de fierté : « Attends un peu que je me sois fortifié, et tu verras une fierté de bien autre sorte. La statue n'est pas encore achevée. Dieu n'y a pas mis la dernière main : dès qu'elle sera finie, tu verras 2 . » Or la statue dont il s'agit est le Jupiter de-Phidias. Nous voilà loin de l'humilité! En recommandant la modestie, par opposition à la superbe qu'affectaient les faux sages de son temps, Épictète ne faisait guère que ramener l'orgueil stoïcien du dehors au dedans.
Marc-Aurèle a presque touché à l'humilité. « Esprit de l'homme, dit-il, charge-toi, accable-toi d'ignominie 5 . » Et ailleurs : « Regardant, dit-il, combien est rapide l'oubli où s'engloutissent toutes choses, combien sont vastes
1 Manuel., 46,2.
* Epict., ZWm.ii,8, 24.
3 iv, 3.
les deux infinis du passé et de l'avenir, combien mobiles et insensés ceux qui paraissent te louer, combien étroit le coin du monde où cette louange est bornée, cesse d'être tiraillé par l'amour de la vaine gloire 1 . » Voilà un beau langage, et, si Ton songe que celui qui parle ainsi était le maître absolu de cinquante millions d'hommes, un mépris si bien raisonné des louanges humaines ressemble fort à de l'humilité. C'est, en tout cas, de l'humilité pour un César. Mais le contentement de soi est au fond, et Marc- Aurèle lui-même n'est que le plus aimable et, % vu sa condition, le plus étonnant des sages dont parle saint Paul, qui sont sages à leur propre jugement et pour eux-mêmes, prtidentes apud seipsos*.
La morale païenne n'en a su guère plus sur la charité que sur l'humilité. Elle a conseillé, elle a enseigné, d'après Socrate, une charité passive qui consisté à être patient, résigné, à beaucoup souffrir d'autrui. Que manquet-il à ce précepte pour être la charité? Bien des choses, et, entre autres, l'humilité. C'est pour se rendre libre des autres que le sage ne leur permet pas de l'entraîner dans leur passion; le mépris perce jusque dans sa patience. Le sage ne s'offense pas : est-ce donc qu'il compatit à l'emportement de l'offenseur? Non, il s'y résigne pour qu'il ne soit pas dit qu'un fou s'est rendu maître un moment de la volonté d'un sage. Il y a loin de là à la charité gratuite qui aime les autres pour eux-mêmes, à la charité active qui leur vient en aide. Epictète était bon, dit-on, et serviable; je n'aime pourtant point qu'il propose, comme modèle de lettre de recommandation, ces singulières lignes: « Je vous recommande le cadavre d'un pauvre diable, un
1 ix, 18.
* Thess., i, 4, 9.
vrai setier de sang, et rien de plus. Il serait quelque chose de plus, s'il ne se persuadait pas qu'un homme peut être malheureux par un autre homme 1 . » C'est à la fois une morale trop superbe et un genre de recommandation trop commode.
Pourtant, si Ton en doit croire son disciple Àrrien, Épictète aurait prononcé le mot caractéristique de la morale chrétienne, le mot frère : « Esclave, dit Épictète dans le passage cité par Àrrien, esclave, — c'est à l'homme qu'il parle, — ne supporteras-tu pas ton frère qui tire comme toi son origine de Jupiter, et qui est né de la même semence 2 ? » Il est vrai que ce mot frère est bien affaibli par l'incertitude qui plane sur la nature du père commun, ici Jupiter, ailleurs Dieu tout seul, ailleurs tous les dieux de l'Olympe. Mais notre philosophe croit-il parler en frère, et à un frère, quand il apostrophe l'homme du nom d'esclave, âvfya7To&>v ! Esclave, c'est bien loin non-seulement de frère, mais du conservus, compagnon de servitude, de la morale chrétienne. A ce titre de frère qui nous est donné de si haut, je préfère, comme plus près de la charité, le : mon fils! £ rixvov, de ce beau passage de Marc-Aurèle : « Que fera celui qui veut te nuire, si tu continues à lui être bienveillant, et si, au moment où il veut te nuire, tu lui dis avec douceur : Non, mon fils, nous sommes nés pour une autre Gn. Tu ne me blesseras pas, mais tu te blesseras toi-même, ô mon fils 3 ! »
« Epict., Dm. i, 10, 29.
• fttf.,1, 14.
SIAI'.C-MTiELE ET SA1KT LOUIS.
Si Kjiiclèlc et Marc-Aurèlo ont eu quelque idée confuse do la charité, cette idée, chez Epictète, fut un fruit de sa raison, chez Marc Aurèle, un penchant de son grand cœur. Le mal d'autrui eût fait ombre dans la perfection à laquelle Kpictète aspire; le bonheur des hommes fut à la fois la spéculation la plus habituelle et la vertu la plus active de Marc-Aurèle. Il fut l'homme dont il a tracé quelque part l'idéal, libre, chaste, V homme de la communauté 1 , xoi>&>vtzo;, son mot familier, que la reconnaissance de son siècle aurait dû lui donner pour surnom. Aucun prince païen ne travailla plus pour les autres, avec moins d'apparence d'être surchargé, ni avec plus d'ordre, de constance et d'harmonie, comme s'il eût voulu faire aimer aux autres leur devoir par la manière dont il faisait le sien, en lui ôtant jusqu'à l'air d'un effort ou d'une peine. Par lui, dit un historien, les méchants devenaient bons, et les bons meilleurs. Dans la plus grande application aux affaires publiques, jusqu'à y travailler pendant les jeux, malgré le peuple qui l'en raillait, et qui pouvait l'en railler impunément, il s'occupait des particuliers, soignant et guérissant les âmes, faisant part à qui en avait besoin de sa douce philosophie, maître, en cela seulement, qu'il enseignait comme philosophe ceux qu'il gouvernait comme empereur, Socrate et Titus tout à la fois.
Aucun homme, dans la suprême puissance, n'a su
1 vu, G7.
d'ailleurs être plus à lui-même en étant plus à tous. Ses mémoires sont l'histoire admirable de ses recueillements dans les intervalles de ses devoirs. Il les écrivit en partie pendant ses campagnes, sous la tente, tantôt chez les Quades, tantôt chez les Marcomans, et les seules victoires qu'il y raconte sont celles qu'il remportait sur lui-même. Il n'y parle d'ailleurs ni de son administration réparatrice, de la délation qu'il fit cesser, des jeux du cirque qu'il modéra, des mœurs qu'il corrigea ; ni de ses guerres, quoiqu'il y fût habile, brave et heureux ; ni de ses libéralités dans le plus grand ménagement des deniers publics ; ni de cette suite d'actes de sagesse ou de bonté qui le firent proclamer après sa mort le Dieu propice. "Mais il pèse, d'une main ferme et d'un esprit tranquille, à mesure qu'il la recueille, cette gloire qui va se perdre dans les deux infinis du passé et de l'avenir, et il se demande compte des jours qu'il a perdus pour « la seule tâche à laquelle suffise, dit-il, le temps que nous avons à vivre, faire du bien aux hommes et les soutenir 4 . »
11 serait permis de douter que la morale chrétienne eût pu mettre plus de vertus sur un trône, si elle n'avait à opposer à Marc-Aurèle, non pour le rabaisser, mais pour rendre gloire à une doctrine qui pouvait faire encore plus grand que lui, saint Louis, lequel eut, avec toutes les vertus de l'ancienne morale, toutes les vertus de la nouvelle, et surpasse Marc-Aurèle autant qu'un saint surpasse un sage. Semblables d'ailleurs par les principaux traits de leur vie, tous deux vaillants hommes de guerre avec l'humeur pacifique ; tous deux mourant sur le rivage étranger, mais l'un en stoïcien qui raille doucement ceux qui le pleurent, l'autre en chrétien qui les console; tous deux
* Mémoires, v, 33.
sans cesse occupés du bonheur des hommes, mais saintLouis plus humain pour les Sarrasins, ses ennemis, que Marc- Aurèle pour les chrétiens, ses sujets ; tous deux sachant se rendre libres de leurs devoirs publics pour leurs devoirs envers eux-mêmes, et se faisant une guerre in térieure dans le moment môme où ils ont l'épée tirée contre l'ennemi ; mais, tandis que Marc-Aurèle philosophe avec lui-même sous la tente, saint Louis, dans le trouble d'une déroute, poussé par les Sarrasins jusque dans les rues d'une petite ville, à demi mort de fatigue et de maladie, « voyant, dit Lenain de Tiilemont, qu'il est plus de trois heures après midi, » demande son bréviaire à son chapelain pour prier, et dans cette triple angoisse du Français qui se voit vaincu, du roi de France qui va tomher dans les mains des infidèles, du chrétien qui ne peut plus rien pour ses frères, il n'oublie pas l'heure de Dieu, et il s'humilie sous la main qui l'accable. Grand exemple à opposer à ceux qui accusent la morale chrétienne de trop demander à l'homme. Saint Louis a prouvé que, dans Tordre moral, personne ne peut mettre une limite aux forces humaines, et que plus le devoir est haut, plus il a d'attrait pour les grandes âmes!
LE CHRISTIANISME EST- IL POUR QUELQUE CHOSE DANS LES DERNIERS PROGRÈS DE LA MORALE PAÏENNE?
Ces faibles lueurs des vertus chrétiennes dans les derniers représentants du stoïcisme étaient-elles un reflet du christianisme s'insinuant dans les esprits par la ressemblance des doctrines ou par l'influence des exemples? Or-
tains Pères de l'Église Font cru, et saint Ambroise entre autres, accuse souvent les orateurs du siècle, comme il appelle les païens, de prendre aux chrétiens leurs maximes. Je crois que ce Père a été trompé par le pieux désir d'assurer à la morale chrétienne, pour tout ce qui est règle de devoir, la gloire de l'invention ou celle de la priorité.
Une répugnance de sectaire éloignait les stoïciens des livres de la nouvelle philosophie, et leur était jusqu'à l'idée d'y faire des emprunts. Épictète, qui ne nomme les chrétiens qu'une fois, sous le titre dédaigneux de Galiléens, essaye de déshonorer le courage de leurs martyrs en l'attribuant à la fureur ou à la contagion de l'exemple. Marc-Aurèle, qui en avait dans ses armées, les accuse de mourir en étourdis 1 ! Gomment les doctrines se seraientelles mêlées quand les cœurs étaient si séparés? Si cette facilité à mourir, si ce sang versé à flots, soit dans les amphithéâtres pour leur foi, soit sur les champs de bataille pour César, ne recommandaient pas les chrétiens auprès de l'ancienne philosophie, comment l'âpreté et le manque d'art de leurs livres auraient-ils attiré des yeux accoutumés à la dextérité d'esprit de Socrate et aux grâces ingénieuses de Platon? Les stoïciens ne voyaient dans la morale chrétienne qu'une superstition qui prétendait détrôner leur doctrine; ils avaient pour les chrétiens cette haine mêlée de mépris qui ne veut pas même connaître ce qu'elle hait.
Le christianisme n'est donc pour rien dans ces nobles et suprêmes aspirations de la morale païenne. Laissons-en l'honneur aux âmes d'élite dont les pensées ont mérité de devenir des règles de conduite pour les autres hommes ;
« Liv.XI,5.
laissons-en l'honneur à l'esprit humain qui, sans secours surnaturel, à mesure qu'il s'élevait, devenait de plus en plus délicat sur le devoir, en sorte qu'on pourrait marquer les progrès de la civilisation par les progrès de la morale. Mais, si quelque chose peut prouver combien ce secours était nécessaire, c'est que des esprits d'une si grande portée et des vies d'un si grand exemple, un Socrate, un Platon, un Cicéron, un Epictète et le saint Louis du paganisme, Marc-Aurèle, se soient élevés si haut, et n'aient pas pu s'élever plus haut! Qu'on ne s'y trompe pas; ce qui semble un dernier degré à franchir pour que les deux morales se confondent est un abîme! Imagine* une âme formée de la sagacité de Socrate, de l'élévation de Platon, de l'honnêteté intelligente de Cicéron, de la finesse d'esprit d'Épictète, de la bonté de Marc-Aurèle, je la défie de faire un pas de plus. En appelant la morale d'Épictète et de Marc-Aurèle un acheminement vers la morale chrétienne, j'ai eu tort; car acheminement signifie qu'on arrivera, et on ne serait pas arrivé. Ces sages continuent à chercher avec l'intelligence ce qui ne devait se révéjer qu'au cœur. Plus cette intelligence pousse en avant, plus elle semble s'éloigner de la vraie découverte; plus son idéal s'élève, plus ses doctrines deviennent stériles.