LÀ CRITIQUE DANS M. SAINT-MARC GIIURDIN
insensés qui veulent la détruire l'honneur d'ouvrir une parenthèse à leur adresse dans un livre composé avant qu'ils fissent parler d'eux.
Un autre à-propos de ce livre, c'est cet éternel à-propos des bons livres en tout temps dans notre pays. Les révolutions, qui n'y peuvent rien contre la famille, n'y peuvent pas davantage contre le plus noble des goûts de notre nation, son honneur, son auréole parmi les nations civilisées, cet amour pour l'art, pour les lettres, pour les ouvrages d'esprit. On lisait même sous la Terreur. Condorcet, fuyant les sbires de Fouquier-Tainville, n'avait pas d'argent sur lui, mais il avait un Horace. Il y a toujours en France des lecteurs, même dans les temps les moins littéraires. Ce sont ces obstinés d'aujourd'hui qui s'entêtent encore à cultiver leur esprit, même alors que des sauvages les menacent de leur faire expier le savoir comme un privilège. On se passe de pain dans notre pays plutôt que de livres. Malgré la politique, malgré ce régime inouï d'une assemblée délibérante en permanence tous les jours de l'année, malgré la presse, devenue si nécessaire depuis que nous avons à y chercher chaque matin si la société est encore debout, on continue à lire. Le plaisir en est même plus vif, parce qu'il est plus disputé. Plus l'incertitude et l'obscurité s'accroissent autour de nous, plus on sent le besoin d'élever son esprit et de se tenir prêt pour l'inconnu. Les meilleures parties de plaisir des honnêtes gens, ce sont quelques heures de bonne lecture, c'est un livre qui leur parle des choses d'un intérêt éternel.
À quel genre de critique appartient le Cours de littérature dramatique? Quel homme, quel esprit s'y fait voir?
Si je ne suis pas dupe d'un vain désir de distinguer, il y a, de notre temps, quatre sortes île critiques. J'essayerai de les caractériser brièvement et par leurs traits essentiels.
La première est une forme nouvelle de l'histoire générale. Les révolutions de l'esprit, les changements du goût, les chefs-d'œuvre, en sont les événements; les écrivains en sont les héros. On y montre l'influence des sociétés sur les auteurs, des auteurs sur les sociétés. Cette critique raconte, peint à grands traits plutôt qu'elle n'analyse. Les détails n'y figurent que pour la lumière qu'ils jettent sur les faits généraux. Les hommes y sont montrés par leurs grands côtés. On y peut d'ailleurs admirer les mêmes beautés que dans l'histoire, et c'est proprement l'histoire des affaires de l'esprit. L'honneur d'en avoir donné le premier modèle appartient à M. Villemain. Le premier, il a mis la critique de pair avec l'histoire et la philosophie. Ses leçons, devenues d'excellents livres après avoir été d'admirables improvisations, ont prouvé que le talent de peindre, d'exposer, de tirer des enseignements du passé, n'appartient pas moins au critique qu'à l'historien, et que l'étude des esprits dans les lettres n'est que la plus relevée des psychologies. Nous lui devons, en grande partie, ce goût des jugements sur les ouvrages et cette sensibilité vive pour les choses de l'esprit qui nous ont fait passer de si bonnes heures dans les vingt-cinq dernières années, et qui nous ont préparé de si précieuses distractions pour celles que nous avons à traverser.
La seconde sorte de critique est à la première ce que les mémoires sont à l'histoire. De même que les mémoires recherchent dans les événements la partie anecdotique, et dans les personnages publics l'homme, la vie secrète, de même cette critique s'occupe plus de la chronique des lettres que de leur histoire, et elle fait plus de portraits que de tableaux. Elle est plus curieuse de ce que les écrivains ont en propre que de ce qui leur vient du dehors, et des différences que des ressemblances. Le portrait, dans la di-