MODIFICATIONS DE SENS
La lexiologie parvient à ce but : \^ par la composition simple, 2** par la composition emboîtante, 3° par la composi-
tion dérivante, 4® par la composition et la dérivation alternant entre elles, 5° par la dérivation simple, 6® par la dérivation altérée, V par la dérivation altérante, 8® par la dérivation intégrante, 9** par la dérivation à V infini, -10° par la dérivation euphonique, W^ par la mutation phonétique, 42"* par la croissance phonétique, 43® par Y accord phonétique.
Tous ces procédés doivent se ramener à trois groupes, qui sont : 4** groupe de la composition, ou de l'expression par Yordre des mots pleins; 2** groupe de la dérivation, ou de l'expression par l'emploi des mots vides; 3® groupe de l'expression par le moyen phonétique. Entre le premier et le second groupe se trouve le groupe mixte de la composition et de la dérivation alternant entre elles.
Les procédés ci-dessus s'appliquent normalement à l'expression de sens nouveaux et surtout de modifications de sens; mais, en outre, nous verrons un peu plus tard qu'ils ont un emploi anormal, celui de remplacer quelquefois la morphologie de détermination et celle de relation.
4** F0i\CTl0JH NORMALE.
a) Groupes des procédés de composition.
La composition est : 4** simple, 2° emboîtante, 3® dérivante.
La composition simple est bien connue; c'est celle qui existe en grec, en sanscrit, dans la plupart des langues; il faut mettre cependant soigneusement à part et classer dans la fonction anormale la composition dite syntactique, qui n'est que l'union intime de deux mots dont l'un au génitif conserve sa désinence casuelle.
La composition peut unir deux parties du discours de même nature, un substantif et un substantif, ou deux parties de nature différente. Une de ces dernières unions les plus remarquables est celle d'un verbe avec une préposition.
La composition emboîtante est fréquente dans les langues américaines. Elle consiste à composer ensemble deux, trois ou plusieurs substantifs ou verbes, des parties du discours de môme nature ou même de nature différente mais ne formant pas à elles seules une proposition, et dans cette composition, à faire perdre à chaque mot composant, excepté au dernier, sa dernière lettre ou sa dernière syllabe, et même quelquefois sa première, ce qui arrive à le rendre parfois complètement méconnaissable.
En voici des exemples ;
En basque, le mot : hilhon, crépuscule, est un composé de : hil, mort, et de : egun, jour; la première syllabe du second mot n'a laissé qu'une simple trace dans le second h; le mot : orzanz, tonnerre, se compose de : ortz, nuage, et : azanz, bruit; ici la première syllabe du second mot a entièrement disparu.
Le nahuatl a de semblables compositions. On cite le nom de ville : Achichillacachocan = lieu où les hommes pleurent parce que l'eau est rouge, composé de : a pour atl^ eau; chichil pour chichiltiCj rouge ; laça pour tlacatl, homme ; choca, pleurer. Mais ici les parties apocopées par l'emboîtement ne sont guère que des particules dérivatives, et la racine est peu touchée.
Quelquefois l'emboîtement se fait par l'élision d'un seul son ; alors le procédé est plus faible et vient expirer en ces simples modifications euphoniques qu'on rencontre dans toutes les langues et qui font partie des règles du sandhi. Cependant l'apocope a lieu aussi sans qu'il y ait rencontre de voyelles. Le dacotah cehpo, vapeur de chaudron, se compose de cega, chaudron, et^o, vapeur; yunkiya, faire manger, de yuta, manger, et kiya, faire. La même langue apocope môme une syllabe entière dans ho-tanka, esturgeon, composé de hogan, poisson, et tanka, grand; si-cokadan, nu-pieds, où siha, pied, est abrégé en si. L'apocope atteint jusqu'à deux syllabes dans les dérivés en yetu : han-wi, lune, de hanyetu, nuit, et wif soleil.
Souvent aussi les mots composés non seulement deux à deux, mais trois à trois, quatre à quatre, perdent chacun leur syllabe finale, ou leur syllabe initiale, ou les deux à la fois. C'est cette exagération du procédé holophrastique qui mérite le nom A' encapsulât ion. Citons les exemples suivants : amanganaschquiminschi = chêne à larges feuilles, composé de : amangi, grand; achpansi, tronc d'arbre; nachk, main; im, quinij terminaison des fruits à coque. De ces mots, achpansi n'a introduit dans le mot composé que ses dernières syllabes : insi, ou inschi. Voici le mot encapsulant analysé : amanganasch-quim-inschi. De même : tvunachquin = gland de chêne espagnol = wunipak, feuille -f- nachk, main + quim, fruit à coque. Enfin, quitagischgook, serpent qui est sous la terre et ne sort que la vm\,=^quitanecu, craindre; gischgu, la nuit; achgook, serpent. Ces exemples soni tirés du lénapé.
La composition dérivante est très remarquable dans les langues algonquines. Voici en quoi elle consiste. Ce qui distingue la dérivation de la composition, c'est que dans la première le mot qu'on agglutine à l'autre pour exprimer la nuance de Tidée n'est plus usité isolé et en outre perd sa signification originaire, devient vide, tandis que l'état de ce mot dans la composition est exactement l'inverse. Mais il existe aussi un état mixte dans lequel le mot agglutiné ne se rencontre plus, il est vrai, isolé, mais conserve dans la composition un sens significatif, attributif, et non celui de simple modification de l'idée.
En voici des exemples. En langue cri, la désinence pew dans les verbes signifie l'action faite par l'eau ou sur l'eau : nâtipew = il va quérir de l'eau ; awatipew = il charroie de l'eau ; sâbapew = il est tout trempé ; nipahipew = il meurt en buvant trop. De même abiw désigne toute action des yeux : wisoakâhiw =■ il souffre des yeux; tokkâbiw = il ouvre les yeux; nahâhiw =. il voit bien. Cependant dans le langage des substantifs, pew ne signifie point Veau, ni abiw, les yeux; ce sont d'autres racines qui ont cette signification.
C'est ce phénomène singulier d'un mot resté plein, mais
ayant perdu cependant son existence autonome^ que nous appelons la composition dérivante.
Ce phénomène est plus remarquable encore dans certaines langues où on ne prend plus un mot plein pour le consacrer entièrement à la composition, de sorte qu'il n'existe plus à l'état isolé, sauf à créer un mot nouveau et à racine distincte pour remplacer le premier à ce dernier état, mais où on laisse intact le mot plein, allant chercher dans une langue étrangère et voisine un autre mot plein pour le consacrer au seul état de composition. Ainsi le mot chippcway : soginikenin^ prends-le par la main = sogi, prendre -|- nik, main + enin ; or, le mot : nik signifie mainy non point en chippcway, mais eu ménomeni. De même, en abénaqui la racine usitée pour exprimer le mot : main, isolé, est retsi; meretsi^ ma maiu ; neretsi, ta main, et même dans la composition substantive-adjective : biretsi^ pour oûanbighen -|- retsi = main blanche; mais dans la composition nominale-verbale : nesaghipédineman = je le prends par la main, il n'y a plus de vestige de la racine retsi^ mais l'idée : main y est exprimée par ped^ qui a cette signification en souriquois.
b) Groupe du procédé de composition et de dérivation
alternant entre elles.
Ce procédé est très étendu et affecte surtout les langues civilisées; voici en quoi il consiste :
La préposition tire son origine de l'adverbe; lorsqu'elle est devenue vraie préposition, elle est normalement préposée ou postposée, préfixée ou suffixée au substantif qu'elle a pour mission de relier au verbe, en un mot gravite autour du substantif; anormalement, au contraire, elle gravite autour du verbe, en s'y préfixant, s'y infixant ou s'y suffixant.
Dans cette dernière gravitation, la préposition passe lentement de son rôle de préposition véritable à un rôle lexiologique, et finit par modifier le sens du verbe envers lequel elle devient un élément de dérivation.
Mais, d'un autre côte, l'adverbe aussi, avant de devenir préposition, est tantôt séparé, tantôt réuni au verbe autour duquel il gravite.
D'où l'adverbe-préposition affixé au verbe peut jouer dans cette situation un triple rôle : V celui d'adverbe, 2** celui de préposition, 3" celui de préfixe de dérivation.
Dans les premiers rôles, il est composant; dans le troisième rôle, il est dérivant. Nous allons successivement les décrire, en suivant Tordre de l'évolution.
Mais cette gravitation autour du verbe, quand il s'agit de la préposition jouant son propre rôle, est-elle plus ancienne ou plus récente que la gravitation normale autour du substantif?
En général, ce qui est anormal et d'exception dans la grammaire est plus ancien que ce qui est dit régulier; ici encore ce principe trouve son application. Nous découvrons une preuve frappante de l'antériorité de Taffixation de la préposition au verbe, dans ce fait singulier que les prépositions, même s'appliquant aux substantifs, semblent gouverner certains cas dans ces substantifs.
Nous verrons, en effet, que la préposition affixée au verbe tend de plus en plus à se confondre avec lui, à prendre son sens propre, à se contenter de le dériver. Dans un verbe comme occidere, par exemple, la préposition oh a perdu tout sens; seulement le sens de cadere s'est modifié; à ce degré d'évolution le verbe peut être considéré comme s'il était simple, et régit directement un cas dans le substantif. Mais il en fut de môme antérieurement et à un degré bien moins avancé de l'évolution. Lorsque l'adverbe-préposition affixé au verbe n'était encore qu'adverbe, ce n'était pas lui, c'était le verbe lui-même qui régissait le substantif au cas par lui voulu. On conçoit donc que la présence d'une préposition jointe au verbe n'a pas empêché le verbe de régir tel ou tel cas.
Mais comment se fait-il que le cas subsiste lorsque la préposition n'est point affixée au verbe, mais gravite autour du
substantif? Ce fait serait inexplicable si la préposition avait gravité autour du substantif avant de s'attacher au verbe, s'explique, au contraire, très bien, si la préposition affixée d'abord au verbe ne s'en est détachée que plus tard, si elle a trouvé, en s'approchant du substantif, les cas déjà tout formés dans celui-ci.
Examinons maintenant les trois rôles du verbe prépositionnel.
a) Fonction adverbiale, ou de composition.
L'adverbe-préposition ne relie point le verbe à ses compléments ; il ne détourne point non plus le sens du verbe, mais il réunit dans ce verbe l'expression de Vaction et celle de la qualité de Vaction, Ce cas est fréquent dans l'allemand moderne, où l'union de l'adverbe au verbe reste toujours instable; en effet, il en est toujours séparable et ne s'y réunit que dans certaines constructions de propositions. Dans cette langue, au contraire, quand cet adverbe devient préposition, Tunion avec le verbe devient stable et définitive. C'est ainsi que umschutten, séparable, signifie adverbialement : verser une chose tout autour^ c'est-à-dire : renverser, tandis quïnséparable il signifie prépositionnellement : verser autour de; de même, umreisen^ séparable, voyager alentour, faire un détour, tandis qu'inséparable il signifie prépositionnellement : voyager autour de.
Il est facile de concevoir comment l'affixation de l'adverbe au verbe est instable, tandis que celle de la préposition est stable. En effet, le rôle propre de la préposition est de réunir deux mots, rôle qu'elle remplit bien en s'attachant à l'un ou à l'autre de ces mots, au verbe ou au substantif, et en y servant d'amorce pour attirer vers lui l'autre mot. L'adverbe, au contraire, ne se joint que très anormalement au verbe dans son sens adverbial, ainsi que l'adjectif le fait au substantif dans certaines langues, par un vrai procédé de polysynthèse, lequel a toujours une tendance à se réduire en analyse.
Du reste, la mémo tendance existe dans la préposition réunie au verbe comme tel, quoique cette tendance soit plus lente. C'est ainsi, comme nous l'avons vu, que de la gravitation autour du verbe on passa à la gravitation autour du substantif.
Ce rôle adverbial fut bien le premier ; en effet, la préposition est issue de l'adverbe, de l'adverbe subjectif; car la préposition n'est en dernière analyse qu'un adverbe relatif; or, passer du subjectif au relatif fut la vraie marche de révolution linguistique.
P) Fonction prépositionnelle, ou de transposition
Quoique le nom de transposition soit en réalité impropre, puisque la préposition a gravité autour du verbe avant de graviter autour du substantif, néanmoins, dans l'état actuel des choses, il peint bien ce qu'il y a désormais d'anormal dans le procédé.
La préposition garde encore son sens et ne modifie pas celui du verbe; rien donc n'est changé, sauf ce déplacement. Tel est son rôle ordinaire dans le verbe prépositionnel en sanscrit, en latin, et même en allemand quand la préposition est inséparable et garde son sens entier.
y) Fonction d'affixe de dérivation.
Bientôt il n'en est plus de môme; l'adverbe-préposition finit par devenir un mot vide, mais s'il a enfin perdu son sens propre, il a d'abord profondément modifié celui du verbe simple.
Est-ce l'adverbe ou la préposition qui devient afflxe de dérivation, en d'autres termes, l'adverbe a-t-il dû passer auparavant par la phase prépositionnelle? Oui, ce qui le prouve, c'est que l'affixe de dérivation est inséparable, tout comme l'était la préposition dans son rôle prépositionnel.
Cette dérivation est à deux degrés.
i®' degré : La préposition s'est réduite au rôle de préfixe de dérivatioû dans certains verbes, mais garde son rôle prépositionnel dans certains autres, et de plus gravite souvent dans d'autres cas autour du substantif; elle conserve donc une partie de son autonomie. Citons pour le latin : perire^ inter-ficere^ en allemand : unter-gehen^ um-hringen, qui signifient périr et tuer^ ce qui transforme le sens du verbe.
2® degré : La préposition ainsi vidée de sens n'est plus jamais une préposition et perd toute autonomie; c'est un mot absolument vide. Cela arrive fréquemment dans les langues malaisiennes pour les particules préfixées, suffixées et infixées au verbe : man^ ma, ha, pa, mi, etc. De môme en allemand, les préfixes verbaux toujours inséparables : ent, he, zer, ver, etc.
c) Groupe des procédés de dérivation.
La dérivation est V simple, 2® altérée, 3** altérante, 4* iniégrante, 5° à Vinfini, 6» euphonique.
Tandis que la composition dans son essence est la formation d'un mot nouveau par Tordre établi entre deux autres mots ayant conservé ailleurs chacun leur sens autonome, la dérivation est essentiellement la formation d'un mot nouveau par la perte de ïautonomie d'un des deux mots composants.
Cette perte d'autonomie est plus ou moins complète; le mot qui se vide peut se vider seulement de son sens attrihutif; il peut se vider à la fois de sens et de son; enfin, cette perte d'autonomie peut affecter à son tour, dans une certaine mesure, même le mot dominant, celui dont il s'est agi de nuancer l'idée.
La dérivation simple est bien connue; elle existe dans toutes les langues et consiste dans l'adjonction à un mot qui conserve sa plénitude de sens et de son, d'un autre mot perdant son sens autonome; dans cette adjonction, les modifica-
tions phoniques peuvent d'ailleurs se produire au point de contact entre les deux mots.
La dérivation simple est primaire, secondaire ou tertiaire. Cette division n'a de vif intérêt qu'au point de vue de Temboltement des mots dérivants entre eux.
Mais l'emboîtement proprement dit ne se produit guère entre le mot dérivé et le mot dérivant; le mot dérivant est toujours très court, et par là même déjà propre à la fonction qu'il a à remplir, sans qu'il ait besoin d'accommodation. Il est plus fréquent entre les mots dérivants, mais cependant ceux-ci ne pourraient s'attaquer vivement sans se détruire; il n'y a donc pas lieu d'en faire l'objet d'une division.
La dérivation altérée est celle qui a lieu dans les langues à harmonie vocalique, ouraliennes, altaïques, accadienne. Par un procédé bien connu, le mot dérivant se vide ici non plus seulement de sa signification attributive, pour ne plus vivre que de l'existence et du sens d'emprunt du mot auquel il s'attache et qu'il ne fera plus que modifier, mais aussi de sa tonalité vocalique elle-même. C'est maintenant un mot vivant s'il s'attache, mort dès qu'on le détache, et subissant la voyelle du mot qu'il dérive. Ainsi l'union est devenue plus intime; la dérivation plus puissante.
L'harmonie vocalique est un procédé fourni par la phonétique à la psychique, comme tous les autres éléments qu'emploie la morphologie. Mais on se tromperait gravement si l'on n'y voyait que l'application d'une tendance phonétique; elle est aussi celle d'une tendance psychique. L'observation nous montre que le point de départ est phonétique et matériel dans la règle qui soumet la vocalisation de la syllabe subséquente à celle de la voyelle précédente; en effet, cette règle opère même dans l'intérieur de la racine, c'est ainsi qu'en iakute c'est la première syllabe de tout mot qui décide de la vocalisation des syllabes suivantes, sans qu'on s'inquiète de savoir si ces syllabes n'appartiennent point au radical. Mais le point A^ arrivée est Vidée psychique que le dérivant doit être subordonné au dérivé, idée psychique em-
preinte de matérialisme linguistique, il est yrai, puisqu'on préfère ainsi le mot concret de substance au mot abstrait modificateur, mais idée psychique néanmoins.
S'il en était autrement, les suffixes seuls devraient obéir à rharmonie yocalique et non les préfixes, or l'accadien nous prouve que les préfixes mêmes y étaient soumis. C'est ainsi que dans cette langue le préfixe du précatif : ga, devient gey gi, guy suivant la voyelle de la racine verbale qui suit.
La dérivation altérante est l'inverse de la précédente. Elle consiste dans la réaction du mot dérivant sur le mot dérivé. Elle se réalise par Vumlaut, qu'on commence à traduire par périphonie, mot inexact mais commode. La voyelle du mot dérivant agit sur la syllabe du mot dérivé, soit en transformant par influence la voyelle de celui-ci, soit en s'y répercutant comme par un écho, ce dernier procédé prend le nom d'insertion épenthétique, soit en s'y transportant elle-même et en changeant de place, ce qui constitue Vinfection vocalique. Nous retrouverons ces phénomènes avec une importance beaucoup plus grande dans la morphologie de relation et de détermination.
La dérivation intégrante n'opère point comme les deux précédentes une action destructive soit sur le mot dérivant, soit sur le mot dérivé; tout au contraire. Elle consiste en la production d'un accent qui vient frapper le mot dérivé, lui donne l'hégémonie du mot, et renforce sa voyelle. Ce renforcement, appelé guna et vriddhi dans certaines langues, ablaut ou apophonie dans d'autres, est à divers degrés, et c'est ici que la distinction entre les dérivations primaire, secondaire et tertiaire devient importante. Dans la dérivation primaire le renforcement n'est que d'un degré, c'est le cas du guna, dans la secondaire il est de deux degrés, c'est le cas de la vriddhi; si Ton adopte la terminologie des néo-grammairiens, dans le premier cas la racine est à Vétat normal, dans le second à Vétat fléchi.
La dérivation intégrante pour le mot entier, et aussi pour la partie de ce mot qui est le dérivé, ne peut l'être pour la
partie de ce mot qui est le dérivant; au contraire, elle y occasionne une dépression de la voyelle; mais remarquons-le bien, cette dépression, sans laquelle le renforcement de l'autre mot n'aurait pas son plein relief, ne se fait pas par une influence de la voyelle du mot dérivé comme dans l'harmonie vocalique, de manière à assimiler une voyelle à l'autre, mais bien par l'influence de l'accent qui se contente d'assourdir ou de réduire la voyelle du mot dérivant sans en modifier la nature.
La dérivation à l'infini est le plus haut degré de la dérivation, et n'était une circonstance que nous allons relever tout à l'heure, elle formerait une classe à part à côté de la dérivation ordinaire.
En effet, dans la composition, il y a union de deux mots pleins qui restent pleins; dans la dérivation, il y a union d'un mot plein, et d'un ou quelques mots vides; dans la dérivation à l'infini, il y a union d'un grand nombre de mots vides s'appuyant les uns sur les autres. Il en résulterait par conséquent un groupe spécial, si pour soutenir tous ces mots vides, l'introduction d'un mot plein, mais d'un seul, n'était nécessaire.
L'esquimau fournit des exemples très curieux de la dérivation à l'infini; nous les donnerons plus loin. En effet, nous y examinerons ce procédé dans sa fonction plus importante qui consiste à constituer non un mot, mais une phrase tout entière.
La dérivation euphonique ou thématique est celle qui consiste dans l'adjonction à la racine nue et dépourvue de véritables suffixes de la voyelle a ou de l'une de ses deux nuances : e et pour permettre à cette racine fermée, c'est-à-dire finissant par une consonne, de s'unir à la syllabe de désinence exprimant la relation, sans qu'il en résulte une accumulation désagréable de consonnes. Cette introduction qui permet de rendre toute racine, au moins toute racine verbale, thématique, a créé les différences de conjugaison dans les langues latine, grecque et bien d'autres. Une telle dérivation diffère
de la dérivation ordinaire en ce qu'elle n'emporte pas de modiûcation du sens primitif.
La variabilité dans certaines limites de cette voyelle de dérivation spéciale enrichit la langue de nouveaux moyens d'exprimer certaines nuances d'idées.
On peut comparer à cette dérivation thématique euphonique les consonnes de liaison qui empêchent Thiatus entre le thème et la désinence, entre un mot et l'autre ; mais ces dernières n'ont qu'un emploi purement mécanique et n'acquièrent pas une fonction morphologique.
d) Groupes du procédé phonétique.
Ce n'est pas seulement par l'adjonction d'un autre mot, soit plein, soit vide, que la morphologie lexiologique cherche à nuancer le sens d'un mot donné, mais aussi par la modification des phonèmes qui composent celui-ci.
Ici c'est pour ainsi dire le mot qui se féconde lui-môme, qui s'accroît par sa propre force. Nous verrons un peu plus loin si cette conception est bien réelle, si l'origine du procédé n'a pas été autre; mais en l'état au moins, c'est bien le mot qui pousse, se développe et produit les mots nouveaux.
Ce moyen de formation est frappant dans les langues sémitiques; c'est le grand principe de leur lexique, tellement marqué qu'il en fait un groupe tout à fait isolé parmi les groupes linguistiques.
La modification phonique consiste : V soit à changer un ou tous les phonèmes du mot déterminé, 2° soit à faire croître par voie de germination ce mot lui-même, 3o soit à créer un accord phonétique entre deux différents mots.
Ces deux derniers modes étant usités en cas de détermination et de relation bien plus que dans la lexiologie proprement dite, nous n'en développons pas ici la théorie, mais nous renvoyons à la synthèse des moyens de morphologie que nous établirons un peu plus loin.
2° FOXCTIOX AXORMALE.
Nous avons vu déjà que la morphologie statique, outre sa fonction normale qui est de marquer le sens principal, en remplit souvent une anormale qui appartient d'ordinaire à la morphologie dynamique de lexiologie, à savoir celle d'indiquer les sens accessoires, et même celle aussi anormale de déterminer et d'unir les idées, ce qui appartient à d'autres branches de la morphologie dynamique. A son tour la morphologie dynamique de lexiologie pratique pareille usurpation sur le domaine de la morphologie de détermination et de relation. C'est cette usurpation que nous allons maintenant observer.
Le mot : usurpation n'est pas exact au point de vue historique et de l'évolution. La lexiologie s'est d'abord la première et très naturellement chargée de telles fonctions, alors que la morphologie de détermination et celle de relation n'étaient pas nées encore. Il s'agit donc ici non d'une usurpation de fonctions hystérogène, mais au contraire d'un fonctionnement préhistorique et alors général dont on ne trouve plus que des traces.
Voici en quoi ce fonctionnement consiste. On a pu exprimer autrefois la détermination des mots et leurs relations non par des procédés grammaticaux proprement dits, mais par des procédés purement lexiologiques. C'est ainsi que la proposition et même la phrase, qui sont un composé de mots de nature différente, nom, verbe, adjectif, etc., tous distincts, ont pu se convertir en un simple mot composé de plusieurs syllabes, lesquelles syllabes étaient autant de mots différents ne paraissant plus en faire qu'un dans le conglomérat compact qu'ils formaient.
De cette sorte la proposition est remplacée par un seul mot, mot monstrueux pour nous, mais naturel pour l'esprit humain qui n'avait pas encore conçu la proposition comme telle.
Pour coDstituer le mot-proposition, autrement dit le motpensée, comme tout à l'heure pour constituer le mot-idée, la lexiologie eut recours encore à ses deux premiers procédés, la composition et la dérivation; elle ne se servit pas de son troisième : la modification vocalique,
a) Constitution du mot -proposition et expression de la détermination et des relations par la composition anormale.
«) Constitution du mot-proposition.
Le langage humain a été plus ou moins hardi dans remploi de ce procédé. Tantôt il n'a compris dans le mot-proposition, en dehors du verbe qui en forme en quelque sorte le pivot, que de simples pronoms, tantôt il y a admis même les substantifs, les verbes dépendants et les adverbes. Cette différence correspond à celle qui existe au point de vue psycholo- ^que, comme nous le verrons plus tard, entre le subjectif et l'objectif. En effet, le substantif étant l'expression ontologique objective, et le pronom la môme expression mais subjective, et d'autre côté le subjectif étant antérieur à l'objectif dans l'esprit humain, la composition anormale n'a dû d'abord contenir en dehors du verbe que des pronoms.
En dehors de cette distinction que nous avons développée dans une étude précédente, la constitution du mot-proposition par la composition anormale, consiste dans le procédé de la conjugaison objective. Cette dernière que nous avons décrite ailleurs, lorsqu'elle est complète, c'est-à-dire lorsqu'elle englobe le régime indirect avec le régime direct, le régime verbal aussi bien que le régime nominal, réalise le mot-proposition par une polysynthèse à forme lexiologique, quoiqu'à but morphologique de relation.
Mais si la conjugaison objective intégrale est le résultat de remploi de la lexiologie à la morphologie de relation, il faut distinguer avec soin si cette conjugaison est obligatoire dans la forme, même lorsque la pensée n'a pas à s'occuper de la
catégorie des relations, ou si elle ne Test que lorsque des relations sont établies par la pensée. Par exemple, le nahuatl ne pourra dire : je donne; lorsque cette langue voudra exprimer ce verbe absolu, elle devra dire : je donne quelque chose à quelqu'un : ni-te-tla-maka.
Tel est le polysynthéiisme grammatical qu'il faut bien discerner du polysynthéiisme lexiologique que nous avons décrit plus haut; ils sont totalement différents par leurs buts, mais se réunissent dans le même moyen.
p) Expression des relations de mot à mot.
Cette expression qui, comme nous le verrons, constitue le cas génitif et s'exprime par des moyens morphologiques de relation, peut s'exprimer aussi anormalement par la lexiologie, et cela à deux degrés différents.
La relation du génitif réunit, mais seulement momentanément, deux mots dans une dépendance l'un vis-à-vis de l'autre; par quels moyens? Nous l'exprimerons dans la suite; mais de ces moyens il en est un que nous devons immédiatement décrire pour bien faire comprendre ce qui suit. Ce procédé consiste dans l'ordre des deux mots, ordre variable d'ailleurs de langue à langue, car dans telle c'est le mot déterminant qui précède, dans l'autre c'est le mot déterminé. Mais ces mots n'étant unis que pour un instant ne se modifient pas, restent séparés dans la prononciation et surtout dans l'écriture.
Ce procédé diffère de l'expression lexiologique en ce que dans celle-ci l'union des deux mots, quoique momentanée, prend l'allure d'une union durable; l'un des mots se soude à l'autre soit par syncope, soit par modification vocalique. C'est ainsi que se forme en hébreu l'état construit. C'est ainsi que dans d'autres langues le mot déterminant se syncope, perd sa voyelle finale, se soude au mot déterminé.
Mais ici encore tantôt cette soudure ne se fait qu'entre un substantif déterminé et un pronom déterminant, tantôt elle
s'opère même entre deux substantifs. Dans un autre ordre dldées, tantôt le mot déterminé ne saurait s'exprimer sans cette détermination, surtout exprimée par un pronom, tantôt il peut apparaître seul et absolu.
Ce dernier point est surtout remarquable, et le caractère psychologique des langues s'y révèle. Beaucoup de peuples, surtout lorsqu'il s'agit de noms de parenté ou de parties du corps ; frère, ou bras, ne peuvent dire que mon bras ou ton braSj mon frère ou ton frère; en un mot, le substantif n'apparaît jamais sans un possessif, c'est-à-dire sans un pronom au génitif agglutiné.
Par contre, le moi déterminant n'apparaît chez certains autres jamais sans un mot déterminé spécial, surtout quand ce mot déterminant est pronom personnel ou nom de nombre; c'est ce que nous examinerons un peu plus loin, mais cela a trait à la détermination et non à la relation de mot à mot.
y) Expression de la relation de mot à proposition.
Lorsque je dis : j'aime la guerre, le sens est incomplet et môme nul, si je m'arrête après les mots : faime, car on ne peut aimer sans aimer quelque chose ; il en est de même dans cette proposition : je donne le livre à Pierre, si je m'arrête après les mots : je donne. Si, au contraire, je m'arrête après ceux-ci : je donn€ le livre, le sens sera encore incomplet, mais non pas nul; on saura que je me suis dépouillé du livre. Le régime indirect du verbe est donc bien un complément, mais le régime direct est plus que cela, c'est en réalité une partie intégrante de ce verbe, que le besoin et le résultat de l'analyse a pu seul en détacher artificiellement.
Rien donc d'étonnant à ce que dans l'état primitif on ait exprimé le complément direct du verbe transitif par ce verbe même; ce n'est qu'ainsi qu'un verbe transitif peut égaler le verbe intransitif et s'intégrer au même degré.
Les langues algonquines ont largement usé de ce procédé. En chérokee, cutuwo, je me lave; culestula, je me lave le
visage; taeasula, je me lave les pieds; iacungkela, je lave mes habits; cowela, je lave de la viande. De même en lenapé : nadholineen, amenez le canot, composé de : naiew, amener, amochol, canot; et neen, à nous.
Le régime indirect est, au contraire, un véritable régime, et si quelquefois il s'incorpore au verbe, c'est à un autre titre, celui de conjugaison objective, laquelle n'est qu'une application de l'expression normale des relations par l'ordre des mots, et le plus généralement seulement sous forme de pronoms.
Dans un cas singulier, mais tout à fait accidentellement, la lexiologie parvient encore à exprimer les relations de mot à proposition, sinon par le mot entier, du moins, pour l'une de ses parties, par le mot vide sufûxé d'ordinaire pour exprimer non ces relations, mais les nuances de sens ou le classement dans une des parties du discours. C'est ainsi que la voyelle finale, dite thématique, lorsqu'il y a chute de désinence, sert souvent à marquer tel ou tel cas. En russe, par exemple, la désinence du génitif pluriel en ov n'est point une désinence vraie, mais une syllabe thématique, une syllabe dérivante qui, mise à nu par la chute de la désinence dans un cas seulement a fini par simuler une désinence casuelle véritable.
dj Expression de la détermination.
Nous verrons en quoi exactement la détermination consiste; elle comprend le genre, le nombre, la qualité dans les substantifs, le temps dans les verbes, et s'exprime ordinairement par des moyens morphologiques. Comment le fait-elle anormalement par des moyens lexiologiques?
Le nombre s'exprime ici, comme tout à l'heure la relation génitive, par la composition du mot de nombre avec un mot générique comprenant dans sa classe le substantif dont il s'agit. Telle est la théorie du déterminant numéral. C'est ainsi que beaucoup de peuples ne peuvent nombrer directement un objet donné en y apposant un nombre; ils ne peuvent lui
appliquer ce nombre que déjà composé avec un autre substantif plus général. A quoi tient ce système morphologique? Il a une racine psychologique que nous trouverons plus loin dans la psychique : le concrétisme.
De môme, le genre s'exprime par composition lexiologique dans l'égyptien et le chinois, par exemple, quand à tout nom d'espèce on a soin d'ajouter celui de classe pour le déterminer.
Ce système très original du déterminant, signe de concrétisme comme tous les cas d'expression lexiologique de la morphologie de détermination ou de relation, s'étend-il au delà, par exemple aux temps, aux modes, aux voix? Oui, mais alors loin d'être un instrument de concrétisme, il est plutôt un instrument iï abstraction. Ce système consiste ainsi dans l'emploi des verbes auxiliaires pour la conjugaison périphrastique. C'est de Vabstraction par composition, comme nous avions tout à l'heure du concrétisme par composition.
Quant à la détermination qui s'opère par la qualification donnée par l'adjectif au substantif, elle emploie très souvent ce moyen anormal d'expression. L'adjectif et le substantif ne forment plus qu'un seul et même mot. Le lenapé dit : chingoteney, grand village, composé de chingué, grand, et oteney, village; chingiwilenno, grand homme, formé de chingué, grand, et lenno, homme; enfin : pilapé, jeune homme non marié = piltsit, chaste, lenapê, îiomme.
Accidentellement la détermination se trouve marquée dans certaines langues par un suffixe thématique de dérivation qui n'était pas à ce destiné. C'est ainsi que ou, qui forme l'indice du pluriel dans plusieurs langues celtiques, n'est que la voyelle du thème mise à nu par la chute de la véritable désinence.
b) Constitution du mot-proposition par la dérivation
anormale.
Cette dérivation porte le nom de dérivation à l'infini; il importe de bien la déterminer, et de voir en quoi elle diffère
de la composition anormale, et de celle holophrastiqne.
La composition se distingue, comme nous l'avons vu, de la dérivation, en ce que les deux mots composés restent pleins, tandis que le mot dérivant devient vide. La composition dérivante est mixte, en ce sens que Tun des mots composés, tout en restant plein, perd toute existence isolée et autonome.
C'est cette dernière, la composition dérivante qui de son rôle normal de formation des mots passe au rôle anormal de formation de la proposition elle-même.
Le mot-phrase : qasuersarfigssarsingildluinarnœrpoq est formé d'un thème indépendant, dit M. Adam sur la langue esquimaude, et de huit thèmes affixés. Il se décompose ainsi : i^^^ thème indépendant : qasu-v-oq = il est fatigué; 2«"* thèmes affixes : V er, priver de ; 2° sar ou sa, faire; 3° fik ou flj le lieu où; 4** gssaq ou gssar, de quoi quelque chose doit être fait; 5** si, atteindre, obtenir; 6** ngit, thème adverbial négatif; T dluinar, totalement; 8* nar, thème servant à former des verbes impersonnels. La traduction est en commençant par la fin : « On n'a pas du tout trouvé de quoi faire un lieu où la fatigue soit enlevée, » = on n'a pu d'aucune manière se reposer = qasU'er-sar'fi-gssarsi'ngii-dluinar'nar-p'Oq.
Ce qui est remarquable dans ce mot-phrase et ce qui différencie ce procédé de la composition dérivante ordinaire, c'est qu'il ne sert plus à l'expression des mots, mais à celle de la phrase, mais il lui ressemble par ailleurs; ainsi les mots afûxes n'ont pas ou n'ont plus de signification isolément, et en même temps conservent dans le conglomérat leur sens plein. D'ailleurs, leur nombre est considérable, et ils expriment toutes les idées qui ne subsistent point par elles-mêmes. Enfin, ce qui les différencie des affixes de la dérivation ordinaire, c'est qu'ils ne s'attachent point à certains mots seulement, mais à tous les mots, sont toujours mobiles.
Une telle composition amène souvent l'emboîtement, comme on l'a vu par l'exemple cité; d'autre côté, elle se complique d'une tournure inversive ou enveloppante que nous examinerons plus loin dans la psychique.