L. B. Cette manière de s'adresser à ^a/» cœur, à ses yeux f
DE LA LANGUE FRANÇAISE, 3oS
soA platét la déclamation que la vraie passion. On en voit beaucoup d'exemples dans Corneille ^ et Ton en trouve quel-* qaes--uns dans Racine* L* H. Quand Emilie dit , dans Cinna :
Toot beau , ona passion , deviens un peu moins forte ;
je suis tente de rire* Quand Bérénice dit :
Rassarons-nous , mon eceur , je puis encor Ui plaire ,
je me sens ému , et la déclamation n*émeat pas. Ce qne dît la commentateur de ces sortes d'apostrophes , est vrai en général, et il Ta dit d'après Voltaire. Mais il aurait dû ajouter qu'il y a des exceptions qui dépendent dos convena|ices parti» culièresy dont le goût seul peut décider. Voltaii« n'a point censuré ce vers de Bérénice i c'est qu'il est bien à sa place , et qu'il a le ton de la vérité •
^^ Je n'entends point du tout critiquer le vers en ques>* tion ^ mais je dis qu'un vers épargné par Voltaire pourrait bien n'être pas toujours un bon vers. Voltaire, au reste a-t-il censuré dans* Bérénice tout ce qui pouvait prêter k la œnsare î Et M. de Laharpe lui-même n'a-t-il rien laissé 1 faire à ceux qoi sont venus après lui ?
iG Qae diront avec moi , laConr, Kome, l'Empire? Mais y comme votre ami ^ que ne puis-je yoqs dire?
L. H. La négation pas ou poinù éiBii ici d'une nécessité iadispensable pour mettre d'accord le sens de la plurase et la Granmiaire. Que veut dire ici quelles choses : il est relatif et régime : c< Quelles choses ne puis-je^o^ j ne pourrais- je > pas vous dire ? Sans la négation 9 que signifie pourquoi s )' Que ne puis- je vous dire ce que je pense y ce que j'ai en-* )) tendu ?» La négation omise n'est donc point ici une licence ni une elli|>se; c'est une véritable faute 5 parce qu'elle changa le sens « et qu'après ces mots 9 que ne puis-je vous dire ? la phrase , suivant les règles du langage ^ parait suspendue , tt fait attendre ce qu'on va dire. '
2;;;^ S'il n'y avait point ne^ I9 que '%BV9Xi pronom et
Soi ETUDES
régime, 6t simplifierait quelles choses \ mais arec ixtf , il ne peut être en effet qu'adverbe , et que signifier /^our^jia»*. Ce serait différent s'il ëtait prëcëdë àe qu'est-ce , et s*il y avait qu 'est-ce que je ne ptsis vous dire , au lien de que ne puis-je vous direm Le premier que serait pronom et sujet , pour quelles choses > et le second relatif et régime , poar lesquelles: Quelles sont les choses» lesquelles je ne puit vous dire ?
vj Et lorsqu'avee ma main mon cœar peut s'épancher. Vous fuyez mes bienfaits tout prêts k voas chercher.
L. Rai?. On dit ordinairement épancher , c'est-à-dire > verser. Qnoiqne s'épancher au sens figuré ne se trotive pas dans le Dictionnaire de l'Académie française, il est très^ ilégaut dans Britannicus i
Il s'épanchait en fils
çt dans Phèdre,
Mon coeur , pour s'épancher. • • . ; La main ne s^ épanche pas, elle épancbéi
Ma main de cette coupe épanche les prémices.
Cependant s^ épancher est dit ici de la main et du cûBurftX,\ cette expression hardie présente Tirnage d*un prince qui ouvrai aa main et son cœur pour son ami.
{«3$^ Là main , il est vrai , ne î! épanche pas comme le caur^ mais elle Couvre coitime le àceuf y et le cœur la fait passer ici d'autant plus facilement avec lui, qu'^/iaiicher se trouve employé , même pour le cœur^ dans le sens A* ouvrir. Ainsi l'expression n'est peut-être pas ce qu'on peut appeler hardie ; mais elle a cette précision et cette élégance qu'on admire à tout moment dans Racine , et qui soûtiln dei principaux mérites de son style.
a8 Mon cœur, lihre d'ailleurs , sans craindre les marmnres, ^eat br&ler a son éboiz dans des flammes obscures,
L. H. Je crois cette épitbéte de mauvais goût:, on dirait bien un hymen obscur^ une alliance obscure , des amours
DE LA LANGUE FRANÇAISB. 3o5
oheurs ; mais après avoir ëtabli la métaphore , brnlef dans les flammes , Vobscurisé n'a plus ici de sens : il y a inôohéreace entre les idées et les mots. Cette faute est bien rare dans l'auteur.
JQ^ Obscures est ici dans le même seos que dans ces vers de Boileau, Satire IX :
Et déjk TOUS croyes dans vos rimes obscures , Aaz Sanmaiftes futurs préparer des tortures y
et que dans ceux^i de J» fi* Rousseau ^ dans son OJe contre les hypocrites :
Artisans de fourbes obscures »
Habiles seulemeui \ Doircir les vertus )
c'eit-à-dire» qu'il est dans' le sens de caché , d'inconnu 9 etc* Mai^ avecy^i7S9fS0^, on ne peut l'entende que 4ads le sens de sombre , de ténébreuse , etc , parce que Xafliàmme étant aa propre la partie la plus lumineuse comme la plus subtile da feu I répithète obscure semble nécessairement mise à dessein d'affaiblir cette idée de clarté : d'autant plus qu'on peut dire au propre un /eu sontbte ; témoin ces deux vers de Cjlardeau dans son » r e d'Itéloise .'
La torche funéraire y obscur et noir flambeau , Poussait par interralie vin feu mourant et Sombre*
I9 Adieu. Ne quittes poiât ma princesse ^ ma reine > Tout ôe qui de mon cœur fut Punique désir, < Tout ce que j'aimerai jusqu'au dernier Soupir.
Volt. y cité par L. H. C'est ici qu^on voit^ plus qu'ail-* leurs I la nécessité absolue de faire de beaux vers , c*est-fl-« dire , d'être éloquent de cette éloquence propre au caractère du personnage et à sa situation, de n'avoir que des idées justes et naturelles, de ne se pas permettre un mot vicieux, ane construction obscure-, une syllabe rude; de charmer l'oreille et l'esprit par une élégance continue. Les rôles qui ne sont ni principaux, ni' relevés, ni tragiques, ont surtout besoin de cette élégance e t du charmé d'une diction pure. — Bérénice , Atalide , Aricie , étaient perdues sans ce prodige
ao
3oS ÉTUDES
de l'art ; prodige d'autant plus grand » qu'il n'ëtonne point , qu'il plaît par la simplicité , et que chacun croît que, 5*il avait eu à faire parler ces personnages , il n'aurait pu les faire parler autrement,
Speret idem , sudet multàm , fruslràque laboret,
([T]^ Ma princesse, ma reine , ëtant dîLs ici de la personne, et non à la personne même, n'ont plus celte fadear romanesque qui 1^ accompagne ordinairement , et les rend indignes du style tragique* Entre ces dénominations et ce qui les suit , on supplée aisément Une ellipse qui ne contribue pas peu à l'élégance de ces vers : Ma princesse , ma reine y ^ui esùiout ce ^ui de mon ceeur, etc. , ^ui est ious ce ^ue f*aimerai 9 eic. Le poète eût pu aiettre sans ellipse, celle ^lii de mon cctur, etc. , celle ^jue j* aimerai, etc« Biais quelle différence entre les expiiessions et entre les. idées I C'est au cœur, autant qu'à l'esprit , d'en juger.
3o D'autres , loia de se taire eo ce mâme Jnoment, Triompheraient peut-être, et pleins de confiance. Céderaient ayec joie k votre impatience.
Volt. Goncevcs l'escès de la tyrannie de la rime , puisque l'auteur qui lui commande le plus, est gêné pare lie axi point de remplir un hémistiche de ces mots inutiles et lâches , en ce mime momenL
L* H. Il m'est impossible de déférer ici à l'autorité de Voltaire, En ce même moment n'est rien moins qvC inutile et lâche* Sans doute le censeur n'y a pas assez réfléchi. Comment n'a-t-il pas vu que ce moment est très-marquaut* pour Antiochus sous tous les rapports , et ne peut être ici , comme il l'est si souvent dans nos tragédies, un remplissage oiseux et parasite ? Supposons qu'Antiochus parle en prose , il dirait et devrait dire : ce II n'y a peut-être que moi. Ma- » dame , qui, dans un pareil moment, ne fût pas pressé de y> parler. »
Consolons-nous d'être faillibles dans nos jugemens , puis-
DE LA LANGUE PAANÇAISE» So;
(jae Voltaire a pu se tromper à ce poini ; et il ih*a pas ici d'humear.
Ajoutons que gêné par elle ( la rime } est xme faute de diction dans ia note de Voltaire. Il est contraire et très-con-^ traire à Télëgance française ^ de se servir du pronom elle en rëgime , si ce n*cst en parlant des personnes. Voltaire commet souvent cette faute dans sa rersilication : je ne sais si on en trourerait des exemples dans Racine et Boileau* Elle a en-> core moins d'^excnse en prose. Il était aisé de mettre y (jtii eri t9i le moins gêné*
J3^ Voltaire pouvait et devait même , ce me semble , nietlre ici comme il a mis. Sans doute que le pronom lui , elle y ne doit s'employer ed rlégiMe quen parlant des persoDues. Mais la rimstf n'cs^ellepas suffisamment personnifiée daas ce qui précède , et par cette tyrannie qu'elle exerce , et par cet empire qu'on peut prendre sur elle ? N'y a-t-il pas d'ailleurs cette personnification si connne de la rime ?
La rimé ^est june esclaTe « r ne ;doiLqa "obéir. Lorsqu'à la bieo chercher d*abord oa s'évertac-.. L'esprit à la troovei aisément s'hsbitue ; Aa joug de la raison sans peine elle flëchit. Et , (via de la gêner, là aert' et l'enrichit \ Mais lorsqu^oa la néglige ^ elle devient rebelle ^ Et 0Ot:^r JU ri^tlraper le sens cpart ajprès elle.
IBpi.u, Artpoét^
3i Vous Toyez devant TOQS une reine éperdue ^
Qui , là mort clans le sein , tous demande deux mots.
Volt. Deux mQis serait ailleurs une expression triviale ; elle est ici três-loucbante. Tout intéresse ,. la situation , -la passion, le discours de Bérénice j Ven^barras même d*Ântio« chns.
L. H. Il n'est pas besoin d'expliquer pourquoi toute la beauté de ce vers consiste dans le contraste de deux mots
avec la mort darïsle sein, qui le précède , et qui est s^ loin de le faire attendre*
3o8 ETUDES
|{!3^ -^^ Tftor^ dans le sein est ici une espression ezar gërëe , hyperbolique, qui ne peut se prendre à la lettre; et dût-on Ty prendre en effet, formerait-elle un vrai contrasie avec ces deux mots demanjdés ? On peut porter la morf, c'est-à-dire le principe de la niort , dans le sein , sans être prëcisëment mourant ; et Ton p^ut être mourant ^ et demander deux mots à quelqu'un* La mon dans le sein , qui est noble et poétique, fait perdre à deux mots tout ce qu'il peut avoir par lui-même de trivial, et le premier hémistiche communique au second toute sa dignité* Voilà, je crois , Coût le mystère. Mab si M* de Laharpe, par ce eon^ truste dont il parle , n'a pas entendu un contraste d'idées , mon observation n'est pas, au fond, opposée à la sienne.
Sa Et dans quel temps encor ? Dans le moment fatal Qnej*étale à ses. yeux les pleurs de mon rival.
6. F. J'étale , pour fe fais valoir, expression un peu \}iasardée , que je n'ose condamner.
(j;;^ Voluire dit, au sujet de ce vers de Corneille dans Rodogune :'
De ses pleurs tant vantés je déoouyre le fard ,
que Xefard des pleurs est des plus impropres, mais qu'on a dit avec succès, le faste des pleurs, pour exprimer l'ostentation d'une douleur étudiée , parce qu'en effet il y a de l'os-» tentation, du faste, dans l'appareil d'une douleur qu'on étale» Il parait bien, d'après cela, que Voltaire, non-seu* lement n'eût pas condamné dans Racine l'expression étaler des pleurs , mais ne l'e&t même pas trouvée hasardée*
33 Souffres que de vos pleurs je répare l'outra|^e.
Volt. On peut appliquer à ces vers ce précepte de fioileau :
Qui dit sans s'avilir les plus petites choses.
En effet, tien xi*est plus petit que de faire paraître sur le théâtre tragique une suivante qui propose à sa maîtresse <!s
teJQSter son voile et ses cheveux. Otet à ces idées lé charme de la diction , od rira.
L. H. Ooi ', mais quelle diction ! quel choix de fibres dans ces mot»| réparer Vouùrage de vos pleurs! et que le vers qui suit » et qui est amène par celui-là » est beau ^e sentiment I
LalBM y laisse ^ Phënice , il yeira son oarrage. . . «
{^ Le premier de ces deux vers , ai justement admires» en rippelle un XAlhalie qui roule aussi sur la réparation d'un outrage y et qui , au même genre de beauté ^ en joint un de tout particulier, celui d'une belle alliance de mots :
Et réparer des ans l'irréparable outrage.
L'oiUrage fait par des pleurs à la parure peut se réparer. Mais , hélas l V outrage fait par Içs ans à la beauté se réparet-U?
34 Et qoe m'importe , hélas I de ees Taios omemens. . .
L. Rac. Cette locution 9 qui , suivant M. d'Ollvet , arrête le lecteur malgré lui , n'arrête point l'abbé Dcsfontain.es , qui trouve qu'elle peut avoir place en vers....
L\b. Des FONT. Cette locution est singulière , je l'avoue. Racine aurait pu mettre 9 ^ue m* importent , hélas! tous ces vains ornemenst Mais on dit fort bien 9 çue m'im^ porte défaire cela 7 II a donc cru pouvoir placer un nom de la même manière qu'on place un infinitif après fu*im-^ porte» Tout -ce qu'on peut dire pour l'excuser, c'est que c'est une licence qui ne gâte point la poésie > et qui ne doit point arrêter un lecteur malgré lui.
^s^ Si 4^ue devant m'importe , pouvait avoir la même S'gnification que flevant me reste^t-il^ me revient-il^ c'est-à-dire ^ la signification de qu'est-ce qui , le vers de Racine» loin d'être répréhensible, se trouverait au contraire dans la règle : car» quelles phrases plus françaises que celles-^ ci t Que me reste-t'il de toutes ces grandeurs^ que ma renent'il de tous ce4 travaux 7 Maia fue devajat mUm^
Sio ETUDES
•porte 9 signifie exactement la même chose que ds fuoi dans cet exemple du Dictionnaire de l' Académie : De çuoi cela 'VOUS impor^'i'in et Te^pression du vers de Bacioe revient à celle-ci : De çuoi m* importe de oes vains oraemens^ Or^cela fait déjà sentir que de vains ornem^KS est intolérable. L'Académie met bien de après il importe, daas ces exemples : // m'importe de tout mon bien» il m*im^ porte de la vie ; mais on voit aisément que ce n'est pas du tout le même sens que dans le vers de Racine, Dans ces exemples , le nom qui sait de est poor marquer l'étendue i le combien de Timportance ; et dans le vers de Racine, c'est le nom même de la chose dont il s'agit de marquer l'importance.
35 Ah 1 Uche ^ fais l'amour, et renonee à l'Empire.
Volt. Ce vers et tout ce qui suit me paraissent admirables. Il n'y a pas dans ce monologue un seul mot hors de sa place.
L. H. Le commentateur ( Luneau ) qui est venu après Voltaire , a pensé bien différemment. Il a fait si peu de cas du texte de Racine et du suffrage de Voltaire, qu'il a refait le vers de sa pleine autorité , sans daigner même en avertir^ et sans prétexter aucune variante , lui qui recueille si soigneusement les plus légères différences des diverses éditions. Au lieu de cette ironie si noble et si animée, jiàl lâche, Jais l'i^mour» etc. , il a fait présent à Racine de ce vers :
Ah ! làohe j fois l'amoulr, ou renonce k l'empire.
Avouons que ce fuis l'amtkur est iina correction bien imaginée 9 et qu'il ne s'agit ici pour Tilus, que ^efuir l'amour. Je ne crois pas que jamais-moralité ait été mieux placée.
Quelque mépris qu'inspire d'abord cet escès d'ineptie $ d est impossible de ne pas s'indigner, pour l'honneur de U nation et des lettres , que les Qhefs*d'œuvre de no& classiqa<^ soiont fouillés aux yeiu.de l'SttCOjpp par 4q3 rnw^ atis&i ^"
DEliA LANGUE FRANÇAISE. 3ii
xu^raîres qae mëprisables, el qu'à la faveur du mérite typo*- ^raphique , ils circulent partout , dëfigarës h ce poii;t ^ aveo une impudence si révoltante. C'est un devoir indispensable d'en avertir les étrangers'^ et de leur faire voir que la nation n'en est point complice*
( Mais revenons au véritable vers : Ah! lâcJu , fait l 'amour^ vtc. ) C'est peut-être la première fois que la phrase triviale » faire l* amour ^ a pu entref dans le style noble : c'est un de ces coups de l'art si connus de Racine* Il fallait , pour faire passer cette expression, toute l'amertume de Tironie, et tout le contre-poids de ce mot Empire , qui relève si adroitement la familiarité du premier hémistiche*
G. F* Cette expression familière, fais V amour t tire sa force de sa bassesse même; elle peint bien L'avilissement d'un Empereur qui aimerait mieux faire V amour que à» régner.
{fi^ Ne dirait-on pas , d'après cette dernière remarque , que , Y^Mt peindre V avilissement ^ les expressions les plus basses sont les plus énergiques et les plus convenables ? Fais V amour ne tire point sa force de sa bassesse même ; mais il La tire de toutes les heureuses circonstances dont La* barpe a su rendre raison et faire sentir l'effet*
On ne peut toutefois partager le fnrieux emportement de ce dernier commentateur contre son devancier* Rien n'annonce dans Luneau un bommç h prétentions, ni un homme de mauvaise foi , et s'il a rapporté inexactement le vers de Racine, c'est que sans doute il l'a trouvé tel dans les éditions qui ont servi à la sienne* S'il eût prétendu le corriger, comme on l'en accuse , est-il à croire qu'il n'eût pas songé à se faire honneur d^celte correction ?
36 Je pouvais dt«Bt mort toewer votre père. Le people, le sénat, tout l'empire romain. Tout l'univers , plutôt qu'une si ohère main.
L. B. Cet hémistiche ^pluiét éju'une si chère main , n'est point harmonieux : les moAOsyllabes ao doivent jamais finir
Sia ETUDES .
un vers j surtout lorsqu'ils sont procèdes d*ane syllabe muette*
L. H. Il n'est point vrai que les monosyllabes ne doi^ vent jamais finir un vers : ce serait rendre la versification impossible , surtout dans une langue qui a un si grand nombre de monosyllabes^ et Ton sait que ces monosyllabes terminent une foule de nos plus beaux vers. Le commentateur s'est donc ërigë ici en législateur très-mal-à-propos , et a <lonné une extension très-mal fondée à un précepte d'ailleurs très-connu , celui d'éviter, à la fin des vers, les monosyllabes qiii forment des désinences trop sèches , ou des chutes désagréables, ce qui arrive en effbt principalement après une syllabe muette , mais non pas toujours. Vne si chère main n'a rien , par exemple , qui choque l'oreille , et dans ce vers A'Estber^
Si le succès 4'épend d'une mortelle main «
le derivier hémistiche est très-beau*
^Zs^ ^^^ mortelle main et une si chère main ne sont pas de mauvais hémistiches » parce que le monosyllabe main qui les termine , se trouve précédé d'une syllabe muette : car voici des vers où ce même monosyllabe employé de la même inanière, soit an singulier, «oit au pluriel « ne fait sûrement pi^ un mauvais çffet^
Je régnais seule alors, et si ma Jhible main Mit à ses vœux hardis co redoutable frein. . . .
SéMiaAMts,
Elle ouyre le billet d^une tremblanie main» • • •
Idem^
Polifonte, Pœil 6ze, et d*an front ftiumaîn, présentait ii Mérope urne odieuse main*
Méaopc.
|l.e glatye et PAlcoran , dans mes sanglantes mains , {mpo&eraiem silence au reste des humains.
Maooimt^
DE LA LANGUE FRANÇAISE. Si3
Je puis lever vers toi mes innocente* mains»
HiN&lAOB.
Et riait en tenant dans ses débiles mains ,
Ce fer, l'appni da trône ^ et l'effroi des humains.
Idem, Laisser passer l'empire en vos augustes mains,
M£ao?i.
Et puis , est-il vrai, comme semble en convenir M« de La* barbe , que les monosyllabes ne puiss^t pas, en gênerai , après une syllabe muette , .terminer heureusement un vers ? Les exemples ci-après du Lunin de Boileau ne confirment pas ce principe :
Partant k la favear de la naissante nuit....
Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs. • • •
Ancnn soin n'approchait de leur paisible cour. . . •
Moines^ abbés , prieors, tout s'arme eoutre moi.. . •
Déjà de Mont-Lhéri voit la fameuse tour. , . •
Il attendait la nnit dans ces sauvages liens... <
Ta profane fureur |ie se Vepose pas. • • •
C'est toi qui le formas dès se* plus jeunes ans.
et il n'est pas plus confirme par ces exemples de la Hen» riade :
Hëlas I trop jeune enoor, mon bras , mon faible bras. • • • Du plus grand des Français tel fut le triste sort • . • Et le^fer et le feu volent de toutes parts. . . . U vient : le Fanatisme est son horrible nom. . . • Henri , vous répandies do véritables pleurs.. •. Dispose y ordonne tout, voit tout en mémctemps.. . . Les ligueurs fatigués ne lui résistent plus. . . . lEtes-vous en ces lieux ^ faibles et tendres cœurs?... Soudain les flots émus des deux profondes mers....
Mais il ne s'ensuit pourtant pas qa'une mortelle main soit «n très'bel hér^isêiche ^ ni qu'une si chère main n'ait rien fui choque l'oreille. D'abord , dans l'un , les sons
3i4 ÉTUDES
morù et mairii et , dans l'autre » les sods ji et ciêre, si rapprochés , sont-ils bien harmonieux ? Ensuite , les ad jectifii morielle et si chère no font-ils pas quelque peine , avant leur substantif? Mortelle est pour sujet à la mort^ et ^ suivant quelques-uns , tels que l'abbé d*01ivet , il ne peut guère , avant le substantif, avoir ce sens-lh. Voyez dans Bri' tannicus les remarques sur le vers :
J'ens soin de ?ou8 Dommer par un contraire choix. . •
Quant à si chère , n'est-il pas mieux après main qu'il ne pourrait Té Ire availt^ dans ces vers de la Sémiramis de Voltaire :
Soaffre an moins que Ifs pleurs de ta coupable mère Arrosent une main si fatale et si chère !
Dites une si chère tête , au lieu A*ttne tête si chère , que deviendra ce beau vers de Bacine dans Phèdre :
Je pleure ie destin d'une tèle si chère I
Zij Si , devant que mourir, la triste Bërénice
Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur. Je ne le ohertehe , ingrat I qu'au fond de votre cosur.
L. Rag. On disait alors indifféremment devant que ou lavant que , comme on le voit par une remarque de Van-* gelas. Aujourd'hui on dit toujours avant que , et on doit ajouter de , quand il suit un infinitif* Dans Phèdre •* Ma^ dame ^ avant qup de partir.
G. F. Levant que meurir, pour avant de mourir, façon de parler antique, qu'il ne faut poul-éUe pas proscrire Je notre poésie , déjà bien païkvre*
({C!^ La poésie a cm sans deiite pouvoir se passer de co mot dans ce sens, puisqu'elle l'a laissé tomber au point qu'on ne le trouvé plus mentionné dans le Dictionnaire de l'Académie. Non, devant ne peut plus s^cmploycr que comme préposition de lieu ou d'ordre, ou que pour signifier e» présence de , eX il n'est point permis de. le confondre avec avant, préposiUpii, du temps* (lais il est encore plus inio-
DE LA LANGUE FRANÇAI&è. 3i5
Urable devant un nom que devant un verbe ^ parce qu'il peut y formernn sens équivoque , comme quand la mouche de la Fable dit à Jupiter:
Si l'on i^immole i^i bœaf , j^en goiite devant toi,
Cest avant toi qu'elle veut dire y et Ton pourrait croire que c'est en ta présence , à tes yeux*
Da reste, s'il est vrai, comme le dît Louis Racine» qu'il faut ajouter de à avant que , devant un infinitif, il ne l'est pas moins qu'on peut supprimer que , et mettre simplement avant Je, comme le dit M. Geoffroy. Ajoutons même que cette suppression est aujourd'hui presque de rigueur, d'après l'usage commun ; et il faut convenir que le de liant assez, tout seul 5 le verbe à la préposition avant , le que est à— peu'-près inutile.
Voir dans Mithridate l'article sur le vers :
JUais avant que partir, je me ferai justice. 38 Je me renieU sur eux de toute ma yeDgeaiice.
Adieu.
Toii» Les vers sont bien faits , je l'avoue ; mais encore une fois cette scène n'est pas ce qu'elle devrait être.... Peut-être cette scène pouvait-elle être plus vive , et porter dans les eceurs plus de trouble et d'attendrissement ; peut-être *esUelle plus ëlëgante et plus mesurée que déchirante....
L. H. -Voltaire , qui voyait le mieux, pouvait être diflî-* cile sur le bien , et j'avoue qu'il y a dans cette scène quelques endroits faibles , quoique je ne mette pas dans ce nombre ce vers qu'il trouve petit :
Vous ne «oomptes pour rien les pleurs de Bérénice !
vers qui me parait la plus heureuse et la plus touchante ré-* ponse à l'ënumëration que Titus vient de faire des autorités 4ui s'opposent à son mariage. Mais est-il vrai qu'en général cette scène ne soit pas ce qu*elle devrait être? Quelques fautes peuvent-elles atténuer è ce point tant de beautés at<^ tendrissantes qui , dans leur genre ^ sont au premier rang?
5ié ^ ÉTUDES '
Wj a-t-il pas une sensibilitë profonde dans ces vers , dont rëlëgance est le moindre mërite :
Dans un mois, dans un an, comment 6oaffrirons*noiiij Sci^eur, que tant de mefrs me séparent de tous Y Que le jour recommence y et que le jour finisse ^ Sans que jamais Titus puisse yoir Bérénice , Sans que , de toutle jour^ je poisse yoir Titus?
La tendresse éplorée a-t-elle un langage plus pënëtranl et des accens plus enchanteurs? Chaque mot n*est-U pas un sentiment ? Chaque hémistiche n'est-il pa3 de la mélodie 7 Les adieux de Bérénice , où il n'y a que de la tendresse et de la douleur, ue sont-ils pas comparables à ceux de Didon , si Yioleus et si terribles ? La perfection n'est-elle pas la mèoie » quoique l'amour^ blesse dans toutes deux , ait dans toutes le$ deux un caractère différent ?..*.
J!^ On peut remarquer une belle ellipse dans le vers qui sert de texte à cet article : Je me remeis de toute ma ven^ geancCi ponr/tf me remeis de iQul le soin de ma ven^ geance. L'expression sans ellipse aurait encore assez de force ', mais combien plus n'en a«t-elle pas avec l'ellipsei
Il parait 5 d*après l'Académie , qu'il faudrait à vous , et non pas sur vous, et qoejem*en remets serait encore mieux que, je me remets ; par conséquent, que le vers devrait être ainsi :
Je m*en remets k vous de route ma vengeance.
39 L'excès de la douleur accable mes esprits.
L'ab. Desfont. M. d'Olivet croit qn^ esprit , lorsqu'il se prend pour notre âme 5 n'a point de pluriel. Mais il n'y a peut-être pas d'expression si commune che« nos poètes^ Les esprits animaux se prennent figurément pour l'âme....
L. Bac. Esprit pour âme a un pluriel chez les poètes^ et cclui'ci en fournit plusieurs exemples dans Britannicus :
Hélas I de quelle horreur ses timides esprits A ce nouveau spectacle auront été surpris (
Et dans Miihridoie :
D'ailleorsi mille deSMias partagent mes esprits,
{^^ Les esprits d'une personne sont an propre les esprits ^lauz ou animaux ) c'est-à-dire, ces corps légers, sublils, invisibles, qoi porletot la vie et le sentiment dans les diflFé^ Tentes parties de l'animal : La peur glace les esprits ; il est éçanoui, jetes^lui de Vean pour lui faire revenir lee esprits. Et quand ce même mot , au «pluriel , s'emploie au figuré, c'est à-peu^^pris dans la même signification que sens^ et dans la vue d'exprimer l'étonnement, U surprise , l'em-* barras , le désordre, etc. > comme dans te Ters dont il s'agit ici particulièrement y et comme dans les deus de Britan^ niauSf cités par Louis Racine. Mais jamais il ne peut, même en poésie , se prendre pour Vâme même : ou s'il sa prend ponr Vâme , c'ert pour l'âme considérée on tant ^ue passive et sensible , et non pour l'âme considérée en tant ^'active et pensante. L'âme, en -tant, i^actifre tlpen^ santé , ne peut , et en prose et en vers , s'appeler qn* esprit i au singulier. Ainsi ce n'est pas espriu , au pluriel , mais esprit, au singulier, qu'il fallait dans le vers de Mithridate^ parce que les desseins ne peuvent regarder et partager que V esprit seul , qui les oonçoit et les Corme* Mais esprits , an pluriel , se trouye à sa place dans ces vers de Boileau , sur le passage du Rhin , déjà cités pour un antre objet :
Quand ponr nouvelle alarfne k ses esprits glaoés | Un bruit s'épand qu'Engbien et Condé soi^t passés |
ainsi que dans ceux-ci de 4on Lutrin , Chant !•' :
Reprenes Vos esprits , et souvenec-vous bien Qu'on dîner récbauffé ne valut jamais rien.
Peut-être n'y est-il pas tout-à-fait fiussi bien dans ce vers de U Henriade , Chant III : , .,,
▲lors un noble orgueil a rempli ses esprits.
4o Elle n'eoteud ni pleurs , ni coiueil , ni raison. • . .
Volt. , cite par G. P. Ce mot pleurs , joint avec conseil et raison , sauve Tirrëgularitë du terme eruendre. Oa Tk entend point des pleura ; mais id . n^eniend signifie ne donne ppini aUenàion*
f^!^ Le moi pleurs , qui ne se dit plus au singulier^ ddnve» suivant Roubaud , du Io^ïl plancius , ploraïus^ plainte, gémissement , lamentation , et son sens prioftitif et propre est celui d'un cri ou d*un signe éclatant de douleur. Il n'a ëlë long-temps employé , suivant le même auteur, que dans cette dernière acception, et c'est ainsi qu'Amyot dit, en parlant du désespoir où jeta les Carthaginois l'embrasement de leur flotle par Sdpio» : On xCoyoUqaa pleurs et lamenta-* tiens. C'eH ainsi encore que madanfie de Sëvigné raconte qne « Mademoiselle , suivant son homeiir, ^cUuait en pleurs , 31 en cris, en plaintes, en douleurs eixcessives. » Il n'eai donc pitsbien étonnant que Racine aitd^t entendrm des pleurs $ Ini qui avait déjà dit dans Alexandre^ :
. • '. SeigneuV, ^coa/et lea'/^/ffcirf de Cléofile;
et dans BrUannicus :
Le oiel , dans tons leurs pleurs -ut m*enieud ppùiK nommer.
' 41 Faites qu'yen ce moment je lui puisse annoncer Un boubetir où peut-être il n'ose plus- penser.
L'ab. d'Oliv. J'avoue qne les poètes n'oseraient dire auquel y et que ce pronoiù est ordinairement remplacé avec élégance par l'adverbe pù. Mais pourtant il me semble qu'un bonheur ou je pense ne se dit point. Pourquoi ne se dit-il point ? Vous le demanderez à l'usage.
L'ab. Desfont. M. d'Olivet blâme où pour auqneL Ce^ pendant ces deux mots sont synonymes. ï^'est-il pas d'usage, même en prose , de dire , le bonheur oùj^^aspire , le degfè ou je veux atteindre? J'avoue qu'une chose ou l'onpense^ n'est pas une expression si usitée. Cependant je ne la puis condamner en vers, puisque l'analogie y est.
L. Râc. Un bonheur où j* aspire est exact; mais um bonheur où je pense ne Test pas : il faudrait auquel en prose.
(^3^ Un bonheur où je pense ne vaut pas mieax en vers qa'en prose. Oi/ peut èlre synonyme d^au^//^/ après un .verbe de mouvement qui, ^el qix* aspirer, atteindre y prend la préposition à dans le sens de vers , ou de Vad des Latins ; maïs où y après un verbe de repos , tel qne pemer, no peut èlre que le synonyme de dans lequel; et l'on sent combien nn bonheur dans lequel je pense est ridicule. Penser prend bien après soi la préposition à y comme aspirer et a/^ teindre 'y mais est-ce dans le sens A* ad ou de vers y ou bien dans le sens de de y de sur y de touchant y etc. ? Penser à , en français, n'est-ce pas à-peu-près comme en latin 5 eogi'^ tare de ?
Voici toutefois dans Voltaire, MahometyActeVy Scène 11^ un exemple parfaitement semblable à celui de Racine :
\oB premiers sentimeos doivent tous s^affacer , A l'aspeot des grandeurs où tous n^osics penser.
4t Mais d*an soin si emel la fortune m^ jone.
L'Ab. Dksfobt. c(Rien, dit l'abbë d'Olîvet, n*estsi fa-^ » milier à Racine et à Despréaux 5 que l'emploi de la pré« )) position de dans le sens ai avec ou de par y ou même en » d'autres sens. » Il cite encore ici ce vers ùilphigénie*
D'où vient qne d'un soin si cruel
L'injnste Agamemnon m'écarte d/e l'autel ?
Je lui réponds que cet emploi de la préposition de pour avec ou pour par% est si commun chez nos poètes , et y figure si bien , que je ne sais pas comment on en peut faire Tin objet de censure. Qui ne sait pas que cette manière de s'exprimer est toute consacrée à la poésie ?
%Z^ Si la remarque de l'abbé d*OUvet ne porte exactement que ce qu'en cite son antagoniste , je ne vois pas où €tt la censure dont il le plaint , ni ce qu'il y a tant à r^-
pondre. L'abbëd'Olivet ne pouvait pas i^orer que de dans le sens de par ou d'avec , est souvent d'un très-bel effet poëliqne par la rapidité et l'énergie qu'il donne à la phrase* Il pouvait d'autant moins l'ignorer que, dans cer Uins cas, cette préposition s'emploie , môme en prose , dans l'un ou dans l'autre de ces deux sens d'croprant; par exemple: aimé, favorisé de tout le monde , abandonné de ses amis , inspiré litfDieu , consumé de chagrin, touché de la foudre , frapper du pied , montrer du doigt , applaudir de la main , faire aigne de l'œil , etc. , etc. ; mais comme il y a une infinité de cas où cette sorte de substitution serait, mémo en vers , aussi contraire au génie de la langue, qu'à l'usage ordinaire , il est bon de remarquer ceux où , en blessant ce dernier , elle peut être avouée par le premier. Voilà pourquoi peut-être d'Olivet a cité les vers de Racine en question. En voici quel* ques-ans de Boileau dans le même genre t
D'un remords importun vient brider nos désirs. . • Maint poêle aveuglé d'une telle manie. . . « Conduit d'nn vain espoir , il parut a la cour* ... Et d'vkXL vers qu'elle épure aux rayons du bon sens. Détromper les esprits des erreurs de leur temps.. • . •
On en trouve aussi plus d'un dana la, Hesiriade , par exemple :
Tandis que soùs le joug de Ses mal iras avides , Valois pressait l'Etat du fardeau des subside 9. • . • Je vois <£'un zèle faux nos prêtres emportés. • • •
ce qui rappelle les vers de Boileau :
La plupart emportés <£'une fougue insensée ^ Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée» Voir dans Alexandre , la remarque sur :
Vaincu du pouvoir de vos charmes.
43 Tous mes momens ne sont qu'un étemel passage , De la crainte à l'espoir , de l'espoir a la rage.
L. H. Cette expression , de Vespoir à la rage , n'esl-elle pas trop forte dans la bouche d'Antiochus î II y a dans son
DE LA LANQUE FRANÇAISE. 3ai
rôle de la douleur et du dépit ; mais il n'y a , et il ne devait y avoir de rage d*auçune espèce. Je m'étonne que Racine ait laissé échapper ce mot , le seul qui sorte de l'unité de Ion , qui est une rçgle do convenance aussi essentielle pour le bon goût , que l'unité d'objet , et qui n'est connue que des maî« très , et sentie que des connaisseurs.
Voltaire a imité aussi ces deux vers dans A délaide » où ils sont mieux placés :
LÀche , consQme-les (tesjoors) dans l'éternel paêsage » Pu dgpit aux respeola y et des pleurs à la rage.
{i^ Ils peuvent être mieux pour la situation , et ils ont un ton assurëaieot plus énergique ; mais sont-ils mieux pour la gradation et pour le contraste ? Il n'y a point d'opposi'tioa marqoée entre le dépit et les respects y qai d'ailleurs no. présentent pas. une idée a^z précise; il y en a moins encore entre les pleurs et la ra^e y qui peu veut tellement aller ensemble, qu'on dit pleurer de rage , comme pleurer de douleur y et que Voltaire lui-même a dit dans Mahomet y ActelV» SeènellI:
J'en verse encor des pleurs de douleur et de rige. • •
Et puis enfin y arrivé aux respects y que devient-on ? Comment passe-t-on aux pleurs y et d'où y passe*t-on ? Lo passage des pleurs à la rage n'a pas sans doute lieu en même temps que le passage du dépit aux respects» Pleurs est-il donc pour synonyme A» respects? ou faut-^il entre les deux' hémisticbes , entre respects et pleurs y suppléer par la pensée y des respects aux pleurs ?
Les vers , tels qu'ils sont dans Racine , ne donnent pas lieu aux mêmes questions ; et l'opposition , parfaite entre la crainte et l'espoiry est encore assez frappante entre l* espoir et la rage :
M. de Laharpe trouve le mot rage trop fort dans la Couche d'Antlochus. Mais co mot ne s*emploie-t-il pas souvent, même dans l'usage ordinaire , par exagération et par hyperbole ? Et puis y ne peut-on pas lui faire sig^iller un vloleatdépity la douleur d'un espoir, ^éçu , et une sorte do
ai
32a ÉTUDES
désespoir h Or n'est-ce pa» là à peu-près la situation d'An* liochus au moment où il tient ce langage? L'cspërance et la joie commençaient d'entrer dans son cœur , et le voilà plus assure que jamais du sort qu'il redoute. M. de Laharpe luimême n'aurait-il: pas trouvé le mot de douleur ou de dépU trop faible ? Et si , au lieu de tout cela, il avait vu , de t espoir à la crainte , aurait-il manqué de se récrier et de dire que ce qui est crainte avant Vespoir, ne peut plus être après, l 'espoir une simple^er a»i»/» ?
Luneau,a fait sur les vers en question une remarque toute contraire à ceil© de U. de Laharpe : a Voilà ; dit^il* le- Wi^c » de toute Va iwèce , voUà iQul Fartilice dc^nt ftacine s'est », servi: chaque aqteu^ passe tour ij^^iour de ta-erminte à » l'espoir et de l' espoir à la rage. »
44 Et pourquoi ? Peur >eiil«iidre un peaple iDJurieax Qui fait de mon mAlh^c jret epCir, tous ce» Ken» ?^ Ne l'enuuMdaxrvquf. pA4 <ieM«- omftejoif^ , T^^pdis qpe dfiis les, ple!\rf^o^(H §fi»\» je me. n^i^?
L. H. Injurieux , dans l'exactitude: d«t la» prpaft, na peut s'appUqu^f qu^'au»» cUpsjpft, Mail, w> s^it. V^r l^poé^»« peut transp(^ter les ét>ithàtesdjs choses aux ^^BS(^jan^^,eiÂfis personnes aux. chose?.; c'ejst ^IX dtî.se^.privilége* et.uAe de ses. beautés, quapd. le, goût pccsideau, cjipix. quelle, eu faiu On ne dirait pas. n.OD. plp^. ea, prose , e/$Sç/ufr^ u^JoiAi mais coipmo la fQie tîst bruyantç ,
Ne rentend^fr*voua p as, cette çciusUe joie? est un beau vers, et toutes ces hardiesses bien amenées font la langue du poète. Nous ne les remarquoinspas, toutes, à beaucoup près j c'est à ceux, qai veulent se former le goût et étudier les secrets de la versification , h lire Racine dans
cet esprit.
r^^ Le Dictionnaire de. l'Académie ne dit pas qu*»»;»rieux puisse s'applique? aux personnes ; mais il dit qu'^u rapplique tigurément et poj^liquemeot à la fovtaoe, att sort y au destin , dans le sens d'injuste. Or dès qu'on peut l'appliquer à des personnes fictives , à des abstriacûpAS per-
soDnifiëes , pourquoi ne rappliquerai t-onr pas aussi à des personnes r^Hes? Le Dictionnaire de Trévoux , plus tranchant qae celai éélTAcadëmie» dit que ce mot se dit des choses e t de^ personnes^ et qu'un homme fn/irriâux est un homhid qoi se Sert de ferme» în^tirîeoi et piqnans. C'est te dernier sens , je crois, et; non celui â^in/uste 9 qxi^Si injurieux dsrnsle vers dé Racine. Mais je né saurais j^énscr, avec les auteurs de Trëvour, qu'oncle dise au propre des personnes. Quoiqu'il en soie , voici an esemplo où J« B« Rousseau appelle le sort injurieux .* ce sont lea derniers vers d*t»nè strophe de son Ode an prince Eugène de Savoie , après la paix dé Passnrowits :
Et qa« leurs Hotos , vainqueurs dé là nuit la plus sombre ^
Ont su dissiper l^ôiuhre Bbnt le» obscurcissait lé soi^ ift/afieux,
n dit aussi un asire injurieux , c'est-à-dire injuste , dans ces vers de son Ode au comte de Luc :
C*cit lui^ c'est Vb pouvoir de cet bdureus génie Qui soutient l'équité contre la tyrannie D'un aslre injurieux.
45 Crsi^eu*yottS que mes yeu]^ versent trop peu de larmes ?
L'Ab. d'Ouv. Toutes les lois que craindre est suivi de U conjonction €jue y la particule de doit se trouver , ou dans le premier, ou dans le second membre de la phrase. Dans le premier 5 je ne crains pas qu'il verse trop de larmes : et ici cette particule est négative. Dans le second , je crains qu'il ne^ verse trop de larmes : et ici la même particule ( je dis la même, si l'on n'a \é§ard qu'au son ) est proliibi* tive. Racine lui-mênie nous donne ua bel exemple de l'une et de l'autre dans ces deux vers d^Androma^ue :
Hélas ! on ne craint p«>Lnt qu*lL venge un jour son père.
On craint qu'il n*essuyàt les larmes de sa mère.
L'ab. DesFONT , cité par L« Rac. Il y a ici une négation
qui manqne selon l'escicte Grammaire ^ mais je ne puis
blâmer un poète qui se met au-dessus de ces petits soins»
}'aime au contraire h voiir de temps en temps des traces de
la liberté poétique. Malhedœuseiueut on ne remarque rien aujourd'hui de pareil dans plusieurs de nos poètes tragiques. La platitude des vers y est raerveilleusement graainiatioale.'
(^^3^ L* Académie, de même que d^Olivet, ne regarde que comme une simple particule prohibitive , revenant au çuin des Latins , et , à ce qu'il parait , que comme une particule h peu-près redondante > le ne exprimé ou sons-enlenda après craindre » lorsque , comme ici , il ne doit py étro suivi de pas ou points et qu'il s'agit d'un effet qu'on ne désire pas. Si ce ne était une négation 5 comme le dit aussi faussement que mal-adroitement Desfontaine s ^ on ne pourrait le supprimer sans changer le sens en un sens contraire. La douceur et le charme du vers font que cette suppression est h peine sensible, et comme. le sens ne souffre aucuoe altération , on ne peut pas regarder la faute comme très* grave. Voilà , ce me semble , ce qu'on pouvait et ce qu'on devait dire pour justifier Racine. C'est , certes , le bien jus-^ tifier que de se jouer aussi impudemment de tous les principes de la langue et de la Grammaire I Sans doute que des vers plats peuvent ôtre fort exacts sous le rapport grammatical ; mais cela empéche-t-il que des vers élégans ne doivent l'être aussi autant que possibluf Un poète ne peut se mettre gm-dessus de ces petits soins de l'exactitude gramma* gicale y que lorsqu'il est bien sûr que ses fautes ou ses négligences seront rachetées par des beaatés frappantes et incontestables. La harpe mérite bien plus que Desfontaines d'en être cru lorsque , dans sa remarque sur le je vous tien îles Plaideurs , il dit que ce Loin qu'on doive légitimer ces » licences qui ne font que blesser la langue sans enrichir la }> diction, et que faciliter la poésie sans l'embellir, il serait » à souhaiter peut-être que les régîtes fussent encore plus » serrées et plus contraignantes, parce qu'elles ont le double » avantage de donner plus de ressort au génie , et de n être » un obstacle que pour la médiocrité. »
Voir dans Andromaque les remarques sur les vers: Hélas I on ne craint point, etc.
DE LÀ LANGUE FRANÇAISE. 3a5
46 Mais qnoîcpie je cr&î^nûse , il faut que je le die , ' Je n'en avais prévu que la mc^dre pariie.
L. Rag. On trouvera encore dans Bajazet^ s* il faut que je le die; et dans Iphigènie :
Oh ! que vous auries vu sans que je vQus le die.
Vaugelfis ëcrii souvent , quoiqu'on diii et parait dans upo de ses remarques , le préférer à quoiqh^on dise» L'académie, dans son observation sur cette remarque, décide qu'il ne faut plus se servir de quoiqu*on die^ en ajoutant qu's/ e*esù dit autrefois , surtout en poésie»
G. F. Le quoiqu'on die du Sonnet de Trissotin ^ a , je crois j banni de notre langue cette manière de parler.
2^^ Il est vrai que ce quoiqu'on die a été frappé d*oa ridicule dont die lui*même n'a pu que se ressentir :
Ah ! que ce tjuoiqu^on dietsi d'un ^o&t admirable î - C'est , k mon sentiment , un endroit impayable. -* De quoiqu^on die aossi mon cœur est amoureux. -^ Je suis de votre avis, quoi^u\>n die est heureux. -* Ce quoiqu^on die en dit beaucoup plus quiil tie semble .- Je ne sais pas , pour moi , si quelqu'un me ressemble j Mais j'entends là-dessous un million de mots. •—11 est vrai qu'il dit plus d^ choses qu'il n'est gros , etc.
C'est ainsi que dans les Femmes saluantes , Acte III , Scène II , s'extasient tour-à-tour sur la fameuse merveille» Philaminte ^ Bélise , Armande , réunies avec Trissotin en comité littéraire.
Mais si die pour dise , est, à n'en point douter, banni de la poésie noble, peut-être le souffrirait-on encore dans là poésie familière : il me semble même qu'il y aurait toujours <fe la grâce , comme dans cette épigranîme si connue :
Colas est mort de maladie 1 Tu veux que je pleure son sort?
Que diable veux- tu que J'en die?
Colas vivait , Colas est mort.
47 J'a; ein que voire amour «liait fiair flott eQVf ;
L. H. he cours de t'atnour, comme celui de la Tiainef est une expression impropre. G'esl la seule tache de cette scène.
([;r^ Le même commentateur avait dit sur ce vetfs i^Andromaque , rôle d'Ores te :
Je sentia que ma ^laine allait iijiir son ooi^ra ,
qae le mot de cours lui semblait impropre , parce ^ne la haine d'Oreste , n'ëunt , de son aveu, qu'un dépit passager et un amour déguise ^ excluait l'idée de cours , quf ne ooavieot qu'à MU long ressentiment. Ici c'était un bien véritable amour ^ un amour bien vif , et cet amour durait depuis bien dea années. Mais le terme d^ cours ne m'en parait pas plus propre , ou s'il l'est en lui-même , il ne Test pss du moins tel qu'il se trouve eipployé. Meitops queT^UiOiiraitun coursf comme un% fièvre , comme upe maladie ( et' c'pç est souvent une biep cruelle) , est-ce bien parler que dédire qn'ilyîniV son cours ? Fini^ au neutre n'irail-il pas mieux ? J'ai cru é/u*aHait finir le cours de 7u>tre amour ? £t mieux encore : J'ai cm "votre amour à la fia , au terme de son cours-. Il y a même plus: finir tout seul dirait tout: /"a» cruifue votre amour allait finir ^ et cours y ajouté \k finir ^ Qst un mot à peu-près inutile, qui rend le vers languissant et prosaïque.
48 Sur Titus et sur mol réglei votre conduite.
Je l'aime, je le fuis, Titus m'aime, il me quitte,
L. iUc Pans cette pièce , tpqjours Ti(u* » dans celle àù Corneille , toujours Tite • M* d'Aodilly et M* Bossuet écrivent Tite, En y^v^ , Titifs a plus de grii?. Ou ^ TU dans la Tragédie de Britannicas , Claude et Claudivs» Nous ne devons donner la terminaison française qu'aux noins célèbres ; cependant il y a d^s exceptions. Corneille est Iç seul qui ^i^ dit, Romulcy Agrippe, Brute et Çrç^ss^* On dit les Cracqnes , Gornélie mère des Gracçues y et il faut dire
nécessairement Tibérius^Gr<icchus. Nous disons Cyrus ^ Pyrrhus f Porus , Thistorien Tacite , Tempercur 2^acUe^ Antoine y et nen pas Antonius\ Vhidias ^ lEpaminon^ das , Pyihaffore , et non }>as Fyihagpras .; Clio , Calypso , Dtdom ^Slraion , Corbulon y etc. Cç qui ]>rouve ijue nous n'avons point sur ceci de ré jle certaine : on doit consulter son oreille et Tiisage.
Cette remarque patnit extraite dNine reni<nt[ue aliseï étendue de Vaugeles sur le lâême sujet. Qe <^lèb^e griimmniriea dît » en effet , qtl'ii n'y a point de règle certaine p6ur la cttAnière dont les nodns grets ict latins deivent être rendus en français ; niais il fait pourtant quelques ob^rvations asset justes , qui méritent d'être connues, et dont voici en substance les principales.
1^. Les noms en iu de deux syllabes conservent presque toujours en irailçaisla terminaison latine , lorsque ce ne sont pltséé^ noms desâitits ; t»t cctlk rit; plas it detit syllabes , au contraire y prennent presque toujours la terminaison française , lorsqu'ils sont fort connus , et d'un usage fami- , lier. Il en tst de ménie des noms composés ou doubles.
a®. La terminiisoti latine en a cfaeng^ dans les noms de femmes d'un usage très- familier : Agrîppine , Cléopâtre , Julie , Hersilie , Ctélie , etc. ; mais elle ne cbangc ^'uère dans les noms d'hommes , si ce n'est dans Seneca , dont on fait Sénêque*
3** Presque tous les noms simples en o , prennent en français un », après cet o, et s'y terminent, par conséquent , comme les Grecs Platon ^ Soion , Cimony Conon^eiQ*.
4*. Quelques noms grecs ou latins en as changent cet^x en e muet , mais la plupart restent invariables.
5^« Peu de noms en ès^ d'origine grecque ou barbare , tels que Périclis , Xercèf , conservent leur forme primitive: Ve muet en devient le plus souvent la terminaisQu, .comme dans Démosthène ^ Socrate , jiristote » Alcihiade , etc. '
A ces observations générales 9 ^e crois devoir en ajouter
deux particulières. La première » c*e8t que certains noms, depuis Vaugelas , ont change de terminaison. Alors 3 par exemple , on disait SiS&ez commanëmcnt Julia , Poppea , Liçia, Octavia g Mécèhas y Ap elles ^ et ce n'était même qu'en vers qu'on pouvait se permettre de dire Mécène ^ Apelle* Depuis long-temps. Mécène et jtpelle sont seuls d'usage en prose comme en vers , et on ne dit plus que Julicy Ociavie, Poppée y et Liçie.
La seconde y c'est que les poètes se permettent quelquefois de modifier certains noms pour le besoin du vers. Racine 9 par exemple , dans Britannicus 5 dit tantôt Cla^ élius^ tantôt Claude:
Voas qui , déshéritant le fils de Claudius , Avez nominé César l'heureux Domitins... » ïïe parlons plus ici de Claude et d^Agrippine.
Et Vol taire 9 dans la Mon de César, dit XahIoI Déeimus f et tantôt Décime.
Compagnons de Césigr , approches y Cassins ,
Cimber , Cinna , Décime , et toi , mon cher Bratiis« • •
Je donne à Décimus la Grèce et U Ljeie.