BAJAZET
LiETTE pièce eût, à sa naissance, un assez grand snocès, fit beaucoup de bruit, et, suivant madame de Sévignë elle-même, qui n'était pas tros-favorable à l'auteur, fut nonseulement applaudie, mais même exaltée. Cependant elle est , au jugement de Boileau et de beaucoup d'autres, inférieure à Briiannicus 9 à Andromaque ^ et même à Béré^ nice. Boileau, qui plus est, en trouvait la versification négligée, et il faut convenir qu'elle ne l'est que trop en plus d'un endroit; il faut convenir que le style de tous les rôles n'est pas^ à beaucoup près, aussi parfait que celui du rôle d'Acomat, dont Voltaire ne parle qu'avec admiration , et dont il dit ; « Pas un seul vers ou dur ou faible » pas un mol » qui ne soit le mot propre, jamais de sublime hors d'œuvre.» £xpliquons-nous pourtant sur ces imperfections et sur ces défauts* M* de Laharpe les réduit à environ cinquante vers ïépréhensibles sur un millier d'excellens , et trois ou quatre cents d'admirables. <c C'est dans cette proportion , dit-il , A qu'il est arrivé à Racine , une fois en sa vie, depuis An^ » drofmujue^ d'être ce que Boilean appelait négligé. On ^ peut juger par là de la sévérité du critique et de la supd- )) riorité de l'auteur. »
1 yicns , sais-moi , la sultane «n ce lieu se doit rendre.
L'âb. d'Olxv. Presque tous nos écrivains aujourd'hui se font une loi de placer immédiatement les pironoms avant Tinfinitif qui les régit. Ainsi, dans la phrase présente, ils diraient, la sukariè en ce lieu doit se rendre, et non pas , se dois rendre* Je conviens que l'un est aussi bon que l'autre^ pour l'ordinaire; mais quelques-uns de nos maîtres
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dont Tautoritë pourrait être aëdaisante , jugent Tim des deaz meilleur de beaucoup : et c'e^t par conséquent ne laisser que Tun des deux en usage , puisqu'on Grammaire , comme en tout le reste , il faut toujours choisir le meilleur*
L. Rac. Il me parait fort indifférent qu'on lise « se doit tendre^ ou doU se rendre \ que le nom soit auprès de Tinfijaiiif pour la neltetë , ou transpose pour l'ëlcîganoe. Je ne suis pas assez habile poursentirla di£Qcohéqae fiiit M.1*abbë -d'Olivet sur ce vers, non plus que la. nécessité de la n^ntiarque de Vaugelas sur il se ii>ient justifier^ oa il vienne justifier, Cest pousser bien loin la délicatesse.
J;^ M. de Wailly pense qu'il vaut mieux placer les'pronoms auprès du verbe qui les régit ; mais il reconnaît qu'on peut les placer aussi devant les deux verbes ^ "et il ajotite qu'il • faut en ce cas avoir égarjA au^jugement de l'oreille.^ Oui, sans doute j il faut avoir égard au {ugement de l'oreille, ti ce &*est pas sans raison que Boilean a dit :
Le vers le mieux rempli , la plos noble pensée ^e -peat plaire a l'esprit quand l'oreille est blessée»
Mais l'oreille pe«t avoir des babitodes incieuses , et c'est à la raison de les réformer ; l'oreille , d-ailleuiis ^ est en eeci asseï souvent indifférente , et c*i$stà la raison seule alors à décider. .Or^ la raison vent en général ^ œ me scMniUe^poar la plus grande clarté du discours ^ etipour que le rapport des «lots soit mieux marqué » que les pronoms aient leur ^wsb ^tspth -du verbe dont ils dépendent, plutiot qu'auprès de celui qui n'est rien pour eux* En les plaçant devant les deux vmbes, on pourrait quelquefois donner à entendre « ou qu'ils sont régis par le premier verbe, ou quil^le sont partons les deux à-la-fois , comme cela>peut en effet avoir lieu, tandis que, dans notre supposition , ils ne le sont que parr ^le dentier. Aussi est«il vrai, comme l'observe d'Olivet, quenos écriv&im d'aujourd'hui ne suivent pUs en général , à «cet ^gard, Texemple des écrivains di^ grand siècle. Us He 4e suivent guère que par manière de licence , et que lorsqii'ils 7 sont
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cèBtraints parle besoin de la mesure» on pourëviter quelque mauvais son , comme on peut le voir par ces exemples de la Hennade :
Vous craignes les dangers , seol je in*y. yaîs offrir.... Si j« n*ai pu le yaioere, on le peut amollir.. . . <Je lui peos immoler mon repos et ma yie. . . .
Boileau et Racine , par les mêmes raisons 5 s'ëcartent quelquefois de la règle générale qu*on suivait de leur temps , et mettent les pronoms avant le dernier verbe* Mais ce qui prouve encore que c'est là en effet leur place naturelle , c'est que ce serait une faute, comme l'observe M. de Waillj, 1®. de les mettre avant le premier verbe & un temps composé; 21®. de les mettre avant un verbe suivi de deux infinitifs au second desquels ils n'auraient aucun rapport»
% Je pourrai cependant te parler et l'entendre.
G. F« Cependant 9ià prend ici pour pendant ce umpsAà: c'est sa signification rigoureuse et grammaticale. L*Qsage lui en donne une autre ; mais les poètes ne sont pas obligés de s'asservir à l'usage commun. La Fontaine a dit avec succès dans sa Fable du Chine et du Roseau :
Cependant que mon front au Caucase pareil.
Cependant que est employé dans ce vers au -lieu de pen-* dant que. Le poète, en allongeant le mot d'une syllabe , le lend plus.grave, plus majestueux» et plus estpressif.
f^j^ L^usage a donné à cependant une nouvelle signification 9 sans lui ôter absolimient l'anci^me. On peut toujours lui prêter celle-ci. en poésie» et même quelquefois en prose. Nou4 nous amusons , et cependant la nuit vient : JL'aff aire presse 9 et cependant vous perdez l'occasion , dit l'Académie » en prenant cependant dans le sens de pen^» dans Cela , pendant ce terr^ps-là* Cependant est » dans ce sens, adverbe , tandis que , dans le sens de néanmoins , toutefois 9 nondstant cela-, il est conjonction adver^ative. Cependant que , par exemple , est » je crois , du do«
33a ETUDES
luaine seul dé la poésie. Voltaire l'a aussi heureuseme&t .employé que La Fontaine , dans ces vers de la Henriade, Chant IV :
L'bumble religion se eacbe en des déserts ; Elle y vit avec Dieu dans ane paix profonde: Cependant que sou nom , profané dans le monde , Est le prétexte saint des fareurs des tyrans ^ Le bandeaa da vulgaire ^ et le mépris des grands.
3 Songe que da récit ^ Osmin , que tu vas faire. Dépendent le» destins de l'Empire Ottoman.
L. Rag. Il faudrait dire V Empire des Ottomans , su^ Tant la règle ordinaire des noms propres. Noos ne disons pas V Empire Bourbon ponr V Empire des Bourbons» Mais c'est ici une exception à l'asage gënëraK Nous donnons le nom à^ Ottoman et à la maison régnante , et à la nation , et alors nous employons ce nom. adjectivement.
Ni du sang Ottoman proscrire l'espérance. . . . De l'honneur Ottoman se^ successeurs jaloux. . . .
Nous disons sms&W armée Ottomane "pont V armée Turque f et V Empire Ottoman pour V Empire Turo.
^IZ^ Luneau et Laharpe font cette même remarque diaprés Louis Racine*
4 Mais , comme vous savez 9 malgré ma diligence ^ Un long chemin sépare et le camp et Bysance.
L'AB.n'OLiv. Que celui qui parle fût diligent ou non, cela pouvait-il faire que le camp et Bysance fussent plus ou moins éloignés l'un de l'autre ? On voit asses ce que l'auteur ▼onlaitdire; mais il ne le dit pas : J'évite d'itre long^ et je deviens obscur.
L'Ab. Desfont. Si l'auteur ne dit pas tout, c'est que ce qu'il ne dit pas ne vaut pas la peine d'être dit autrement. On l'entend , et cela suffit : car c'est comme s'il disait 9 j'ai fait bien de la diligence » mais le chemin était fort long. En faut-il davantage pour faire entendre sa pensée? Qoelie chicane !
L. &• n est bien sûr que la diligence d'Osmin ne fait rien à la dislance qui est enire Bysajice et le camp d*Aninrat , et que ^ par conséquent , ce mot malgré, qui marque Topposition^ n*estpas grammaticalement exact. Mais le sens est si clair , et la phrase si naturellement abrégée par celte forme d*ellipse , que , bien loin de la reprocher à l'auteur, il faut lui savoir gré d*avoir dit ce qu'il fallait dire , en si peu de mots.
(1^3^ C'est l'intention de Tautenr qui est claire , et non pas le sens : on voit très-bien ce qu'il a voulu dire , mais il ne Ta pas dit ^ et ce qu'il a dit est aussi contraire à la Logique qu'à la Grammaire. Malgré , étant de sa nature oppositif, doit nécessairement marquer une opposition ^ et ici il n'en marque point y ou n'en marque qu'une bien vaine et bien dérisoire , puisqu'on effet , comme on en convient , M dis^ tance entre le camp et Bysance ne peut nullement dépendre de la diligence d'Osmin ou de tout autre» et que cette diligence n'en serait pas moins toujours ce qu'elle est , quand même Osmin ou tout autre redoublerait cent et cent fois de diligence. Et c'est bien » certes, le cas de parler d'ellipses ! Les ellipses ne peuvent être des beautés que quand elles s'accordent avec la raison. Je ne doute point que ces deux vers-là ne fussent du nombre de ceux de cette pièce quine pouvaient avoir l'approbation de Boileau. On n'est point étonné que Desfontaines ait voulu les défendre. Mais, M. de Laharpe !..• Est-ce donc aussi pour l'unique plaisir de contredire d*0livet7
5 Amurat est content , si nous le Toulont croire , Et semblait se promettre une heureuse victoire.
LVb. d'Oliv* Je doute s'il est bien de passer si brusque^ ment du présent esù à l'imparfait semblait. Mais du moins il est certain que le changement de temps au second verbe demandait le pronom qui répète le nominatif : Amurat est content y et il semblait, etc.
L'ab. Desfont* Je suijs du sentiment du critique : c'est une
3Jt ÉTUDES
petite faute de style que le privilège poétique- ne saurait excuser ; elle arrête un lecteur avec raison*
L. B. Nous croyons , avec Louis Racine , que c*cst une faute de Timprinieur, et que le poète avait mis :
Amurat est content y si nons le Tenions oroîre j Et semble se promettre nne hearense victoire.
L.H. Je n'ai jamais compris quel pouvait être ce grand inconvénient de passer d'un temps à un autre » avec le même nominatif > quand il n'en résulte aucun embarras dans la phrase. Ce sont là des vétilles de grammairien , et semblait est plus juste que semble.
^;^ M. Geoffroy dit que^ puisque dans toutes les éditions on lit et semblaU y Raci|ie a sans doute préféré l'imparfait » et que«on autorité doit l'emporter sur celle de d'Olivet. Mais combien de termes et de tours que Racine a préférée à d'autres^ et que ce|)endant M« Geoffroy condamne ! Est-ce donc que l'autorité de M. Geoffroy doit plus V emporter qpe celle de d'Olivet y sur celle de Racine ? Il n*y a personne pourtant, ce me semble , ^qui » en matière de langue et de style , ne déférât plutôt à l'autorité de d'Olivet qu'à celle de M. Geoffroy, Dans le cas présent surtout, l'abbé d'Olivet parait avoir incon* testablement raison, et l'on ne conçoit pas comment Laharpe a pu être d'un avis contraire. Dans les langues même les plus libres, dans le latin par esemple, le passage trop brusque d*nn temps à un autre serait choquant dans deux propositions liées ensemble, comme ici , pour ne former qu'une même phrase. Peut-on ' traiter - de vétilles de grammairien les justes réclamations de la raison et de la logique ? Et puis , comment semblait est-il plus juste que semble ? S'il est plus juste que semble , était eût donc été aussi plus juste que est? Car, pourquoi Amurat est-il content ? N'est-ce pas par cela même qu'il se promet une /leurettse victoire ? £t peut-on croire qu'il soit encore content, si toutefois il ne se la promet plus, comme le ferait presque entendre semblait^ Ce contentement et cette espérance d Amurat sont donc
DE LA LAIfGUE FRANÇAISE. 355
teUement Mes ensemble, qu'on ne peut guère les suj^ser Tua 8MkB l'autre* Pourquoi donc les deux verbes qui servent à.les escprimer , ne seraient^ils pas au même temps ?
Voltaire j dans deux exemples de la Henriade , Chant V^ passe aussi toutrit-coup d'un temps à un autre , et lie ces deux temps diffërens par la conjonction eu, sans employer de pronooi pour sujet- du second verbe* Il dit d'abord :
La snpeiistitionj U cabale loquiète,
Le faux aèle, cnQamixié d'an eourroai^ éclatant y
Feillaieni tons à sa porte , ei rouvrent k l'instant;
et puis , un peu plus loin :
J'ai volé vers mon prince, et tous rends cette lettre Qu'armes fidèles mains Harlay tient de remettre.
Maïs quelle différence ! Il s'agit > dans les deux cas ^ de deux actions , dont l'une a dû nëcessairement préparer et précéder Tautre, qui en est comme la conséquence ^ et le passage se fait , non pas à rebours du présent au passé , mais ^ comme le veat la raison ^ du passé au présenL
6 C'est en yain que, forçant ses soupçons ordinaires ^ U se rend accessible à tous lea^ janissaires....
L. Rac. On ne dit point ordinairement ^ôrc^r X0/ soup^ çons. Comme le poète pouvait dire ^ c^esl en vain que nialgrê , etc.^ il a trouvé dans ce forçant^ une élégance que d'autres que moi y trouveront peut-être.
{i[3S^ Forcer signifie violenter, contraindre pour quelquo chose pu à quelque chose , et suppose par conséquent une ï^pugnance ou une opposition à vaincre. Il s'ensuit , ce me Kmble , que forcer ne peut guère se dire que d'un sujet animé 9 ou que de ce qui en nous tient le plus à l'âme, comme nos passions, et comme, çn, général, nos facultés inlellectoelles ou morales. Ainsi Ton dit, /ôrc^r son humeur^ son inclination , pour dire , les contraindre de se prêter à ce <iui leur répugne ; el forcer son talent , son génie , pour dire, en exiger ce à quoi ils se Refusent absolument. Mais les
soupçons , qui sont une opinion au croyance d^savanU-^ geuse , mélëe de doute , ne peuvent être rangés ni parmi nos facultés intellectuelles ou morales , ni parmi nos passions. Voilà probablement pourquoi Louis Racine n'aimait point ici le mot forçant. Peut-être que surmontant eût été plus convenable. Sans doute que le poète y comme Tobserve ce critique 9 pouvait mettre ^ malgré ses soupçons ; mais malgré ses soupçons n*eût pas eu ici beaucoup d'énergie* Il est mieux dans ces vers de la même scène qui viennent quelques pages après :
Mais 9 maigre stA soupçons , le eroel àmorat , Avant qu'un fils naissant eût rassuré rÉtat^ ?(*osait sacrifier ce frère à sa Vengeance , m du sang Ottoman proscrire Tespérance.
j Ils regrettent le temps , k leur grand cœur si dons , Lorsqu'assorés de vaincre^ ils combattaient sous vous.
L. Rac. Ils regrettent le temps»»..*, Lorsque , etc. Si Soileau eût dit :
Hélas! qu'est devenu ce temps, cet benreux temps , Quand nos rois s'honoraient du nom de fainéans ?
il eût très-mal dit : il a dit où. Mais s'il eût fait ainsi son vers :
f Qu'est devenu ce temps fameux dans notre histoire ,
il eût pu mettre quand au vers suivant. L'interruption cause cette différence , et le morceau du cbœur à^Athalie^ que cite M. Tâbbé d'Olivet» en est la preuve. Supposons que le poète eût dit :
O mont de Sinai ! conserve la mémoire Du jour, quand sur ton sommet , etc. y
nos oreilles seraient blessées ^ et au lieu de l'êtte parcci vers :
O mont de Sinaî I conserve la mémoire De ce jour à jamais auguste et renommé , . \ Quand sur ton sommet enflammé , etc.
DE LA LAJfGUB FRANÇAISE. Sî/
Elles le seraient s'il y avait ou, La raison ? Je rîornore.
L.B, On ne dit point tfi Utnps lorsque, le temps ai^ ^ueli etCb, mais le lemps où* M. l'abhë d^Olivet prétend que les mots qui se trouvent eqtre le temps et lorsque , doi- Tent servir à faire excuser cette licence : mais cette raison nà nous parait point propre à justifier Racine. Il nous semble que ce poète aurait pu mettre : ,
J\â regrettent le temps , k !ear grand edsor si doonr ,
Ce temps où , sftfs de Tainore , ils comlNittftieot sons vonSh •