L. B. Virgile a dit, au dousième livre dé V Enéide
Us^ue adeén» mon miierum ett ?
Pensée trèis-forte, exprimëe très-fa îblément par Quinaulc t
La mort n*est pas an mal si crael qu'elle semble.
L* H. Cette pensée n*est point très-forte. Tout son mérite ^ dans Virg^île comme dans Racine 9 est celui de ce mouvement si vif, esi-'Ce un malheur si grand ^eXc. ; mouve* meut qui n*est pas dans Quinault.
(^^3^ Ce mouvement, qui tient à la forme interrogativâ de la phrase , sert à exprimer le sentiment joint à la pensée» et qui est ce mépris de la vie inspiré par la honte et le désespoir. Dans Quinault j il n'y a que la pensée toute nue » ou ce n'est que par le ton qu'on peut y peindre le sentiment.. Mais alors même le sentiment y est froid ^ tranquille y et tout stoïque» s*il faut le dire. Qu'on donne à ce vers la forme de celui de Virgile et de celui àfi Racine, > il S0ra» sinon aussi beau , du moins aussi animé i
La mort est-elle an mal aussi cruel qo^il semble ?
44 Hippoljte est hébreux » qu'aux dépens de vos joarf , Vous-même , en expirant, appuyies ses discours.
L. H. Si l'on consultait ici la valeur exacte des syllabes > il y en aurait quatre dans le subjonctif ii^/7ii/iea> puisque Yy seul équivaut à deux i« Mais cette prononciation serait $% horriblement dure , qu'ici l'oreille l'a emporté sur la GraniHmaire , même dans l'usage ordinaire. C'est la vuAfnù roiaoJi qui a autorisé ces deux vers d*Iphigénie i : ' -j .
Lorsque dans son Taftsèan , ftittiatitré timide'. Vous voyi&f devant vous oc vainqueur iiomicide*
n faut avouer qu'iV se rencontre dans notre langue <Iê rudes éléraens , puisque « s'il fallait la prononcer régiilièrç'*ment, on en dirait encore ce qu*6h en disait autrefois» quV//d rèssemifai^ au cfoâù'éméni 4^ê corbeaux*
Ii48 ÉTUDES
({^3^ Ce <{ui faisait surtout dire qv^êtte ressémhlaii au croassement des corbeaux , c'est qu'on ne proiioiiçait jamais en è y mais toujours en o« la diphthongue formée par la réunion d'un.o et d'un i, et qu'on disait j'aimoisy iu ^imois i il aimoU, etc. ; je connais , tu connais , il connaît 9 etc., comme /> reçois , iu reçois, il reçoit , etc. Le son oa domine , en effet > dans le cri du corbeau « qu'on appelle pour cette raison croassement.
Estait nécessaire d'observer que la construction du second des deux vers ci-dessus ne serait point correcte en prose ^ et qu'il y faudrait, vous-même, en expirant, vous ap^ puyiez ses discours ?
45 Déjà de l'insolence heureux persécuteur ,
Vous ayiei des deux mers affranchi les rivages.
L. H. Vainement le poète a voulu» par une ëpithète, modifier une expression qu'il sentait l>ien être ici en sens «antraire. Persécuteur ne peut jamais être pris qu'en mauvaise part* Qn peut pou^^^uivre les mëchans ; mais on oc persécute que la vertu t ce sont deux nuances que notre langue ne permet pas de' confondre, et le vers de Racine, quoique nombreux « forme une dissonnance réelle entre la pensée et les mots. Cest , au reste , la seule incorrection <ie ce morceau ^ dVilleurs plein d'une noblesse qui caractérise Je fib de Thésée.
f;^ -M. Geoffroy ne doute point que le mot persécuteur^ pris en bonne part , ne fût très-impropre en prose; mais il pense qu'on peut le permettre en poésie , dans le sens de ee^ tuifUi punit, fui poursuit: ce c'est» dit-il , un mot de pins, » un mot sonore , harmonieux. » Si l'on est choqué quoi puisse dire également perséctueur de la vertu , persécuteur du crime ^ il aépondra que Racine a adouci lalicenee^en ajoutant au mot persécuteur Vépïihèie heureux^ Mais qae cet eiemple de Racine n'autorise pourtant pas dans les mo^ dernes ces alliances bizarres de mots peu faits pour être ^pnis i ces métaphores extrafagantes qui font de leur
poésie une espèce de jargon gothique et barbare. Il trouve , au reste ^ ^i insolence est ici faible et impropre , au lieu de brigand a^ et de crime. Je ne von dans tout cela qu*nne de ces contradictions si ordinaires au Commentateur» Comment ce qui serait un défaut dans les Modernes peut-il être. une beauté dans Racine? Comment des inots qui ne pourraient être unis en prose » peuvenl-ils l'être en poésie ? et comnnent la prose peut^Ue rendre propre un mot essen** tiellement impropre 7 Pour moi ^ je mç ferais borné à re-« gretter quelle mo\ persécuteur ne conrenant pas, même avec son ëpithète » la langyie n'en ait pas fourni un autre pour rendre la même idée y ou que le poète , qui avait tant de ressources dans son génie , n'ait pa3 cherché quelque autre tour« Au reste ^ c'est bien dommage que ce mot persécuteur ^ en ^îî^\ sonore 9 harmonieux , soit un peu à contre-sens : car le mot insolence ^ loin é^hxx^ faible et impropre ^ ne convient pas moins ici, sans doute , que dans ces vers de VArà poétique où Boileau dit que ^harmonieuse adresse dt4 discours
HassembU les Bnmains dans les forêts épars , Enferma lès cités de mars et de remparts , De l'aspect du sapplice effraya Vinsolence, Et sous l'appui des loix mit la faible innocence.
Comme le défaut de l'expression, persécuter l^ insolence , est exactement le même que celui de Texpression , opprimer un tyran, employée dans A lexandre , il ne sera pas inutile de voir ce qui a été dit sur cette dernière*
46 D'an perfide ennemi j'ai purgé la nature; A stB monstres lui-même • servi de pâture.
L. B. Sublîgny, dans sa Critique ^ aurait voulu que Racine eût tourné ainsi ce vers :
IJ ennemi dont mon hras a purgé la nature , A aeB monstres lui-même a servi de pâture.
Et nous croyons que Sublîgny avait raison $ car autarement il
55a ETUDES
£iut nëcessairement Un il au second verf« ( DîMerUtîon tnr les Tragédies de Corneille et de Racine « tome II , pag. !i86.) L* H. J'en demande pardon à Subligny» et au Goaunentateur, et aux Dissertatears ', mais depuis long •> temps Teseraple de tons les classiques , qui a fini par faire la loi et Tusage , pefmet d'employer lui-même, 0ux^mémeSf cooÈWid nominatif «
^^^ronrre la Hemriade au hasard, et fy trouve» Chant IX :
Lui-même en ordonna la saperBe strnetnre. • . •
11 agite les airs que lui-même a oalmés. . . •
L'art simple dont lui-même a formé sa parure. • • «
Mais cela n'empêche pas qu'on n'y trouve aussi lui'-tnimê avec il ; Chant X :
Aux remparts de Paris i7 le conduit kn^mime. Chant I«5 :
Et lui'méme il punit lea forfaits qu'il inspire. Chant VII:
Aux* clartés que lid^néme «I plaça si Iota d*enx.
peut-être voudra-t-on en conclure que , si l'on peut siip« primer il, ce n'est qu'en poésie, et que par manière de licence , pour le besoin du vers : mais , comme mime ne fait absolument rien ici pour la règle , je pourrai opposer cet exemple de M. Wailly, où eux et lui sont sujets d'an verbe : Mes frères et mes cousins m^ùrii secouru, eux m'ont rc-^ levé , et ïui m'a pansé.
47 Honteuse du dessein d*ùn smant furîeoii
Et du feu criminel qu'il a pris dans ses yeux , Phèdre mourait, Seigneur^ et sa main meurtrière Eteignait de se» yeux l'innoeente lumière.
G« F. ?renétre du feu dans les yeux est une singnliirt façon de parler. Ce moi feu qui appartient à la galanterie de madrigal , de roman et d'opéra , convient mal à uns
DE LA LÀNGUB FRANÇAISE. 55c
fiassion criminelle « et k un ouvrage aussi sérieux qu*u&e ira* gëdie* Racine en a fait un usage trop (réquent : c'était la goût da temps.
^1^^ Le Commentateur était fondé à blâmer le fen pris dans les yeux d'une femme , et il eût pu , avec Louis Racine , trouver un peu étrange la femme honteuse de ce feu. Toutes ces expressions sont , en effet ^ trop peu naturelles. Mais depuis quand le mot^9 pour amour n'est^il que du langage de la galanterie ? Depuis quand convient-il mal à une passion criminelle , surtout dès qu*il est lui<« même accompagné de l'épithète criminel ? Feu 9 dit l'Aca-* demie , se dit poétiquement pour signifier la passion de l'amour^ et elle donne cet exemple : Nourrir dans son âme des feu» criminels*
48 Eteignait de set yeux Tinnooeiite lamière.
L. Kac. Ce vers est bien plus beau que no serait celui-ci : De ses yeux innoeens éteignait la lutniire. Le poète donne à ta lumière l'épithète qu'il vent donner à Phèdre : c'est le démentes ruinas d'Horace. Mais nos yeux n'ayant point dé lumière 9 comment dit-on, éteindre la lumière des yeux ? On les ferme à la lumière : cette expression est très-poétique. 'Les yeux brillant du feu de la lumière » ce qui les a fait appeler tant de fois par les poètes des soleils » sont regardés comme les astres du corps.
(to^ Peut-être pourrait-on prétendre {[u^ innocent, joint a un nom de chose physique 5 ou qui ne présente par luimême rien de moral , signifie plutôt non-nuisible , noTPfualfaisant y que non-coupable. Mais il est ici visiblement pour non-coupable^ ou , comme on voudra , pour exempt do .crime. Sans doute que ce n'est que par rapport à Phèdre ' niême, que le poète a pu appeler la lumière des yeux de Phèdre innocente. Mais c'est une espèee de métaphore encoreassez commune dans notre langue , que colle par laquelle on attribue à une chose ce qui ne convient propre ment qu'à une personne j 9urtomt lorsque la chose et la personne lien*
55a ÉTUDES
iient.de si prés l'ttne à l'antre. Cette dernière raison doit faire paraître Yinnoeente lumière dtis jeux de Phèdre J^ean* coup moins hardie que cette ruine insensée du Capitole-,
méditëe par Cléopâtrc.
49 Le jour n*est pas plus pur que le fond de mon ecear.
L. Rao. Ce vers si doux à l'oreille est tout composé de monosyllabes. On en a vu un pareil dans Bajazet :
Quand je fais toot pour lui , s^il ne fait rien pour moi.
Dans Malherbe:
Et moi ) je ne vois rien quand je ne la vois pas
Et tout ce que je Toiê n*est qu'un point a mes jeux.
J'ose encore citer nn vers du poème de. la Religion « parce qu'il n'a rien de rude : •
En toi seul est la vie , et sans toi tout est mort.
Plusieurs monosyllabes de suite font un son dur dans la langue latine» et font an contraire un son doux dans la pôtre. Vangelas en dit la raison : comme la langue latine a peu de monosyllabes, leur petit nombre est cause qu'on les remarque , lorsqu'ils se trouvent de suite , et que l'oreille qui n'y est pas accoutumée , s'en offense. Notre langue étant au contraire abondante en monosyllabes, plusieurs s'y peu* vent trouver ensemble y sans choquer notre oreille. Chaque langfie^ ajoute Vaugelas, a ses proprifiès et ses grâces. Pope remarque clans une de ses leltres » que les vers monosyllabes étant languissans , sont admirables dans la mélancolie et la tristesse^ Sa remarque peut être juste pour les vers anglais , et non pas pour les nôtres.
(P^ Oui j des vers monosyllabiques , tels que ceux qui ont été cités par le Commentateur^ peuvent n'avoir rien <ie pénible pour la bouche, ni de choquant pour l'oreille ; mais s'il |y en avait plusieurs de suite , ou s'ils étaient un peu multipliés dans la même pièce , combien ne rendraient-ils pas le style dur» rabqteia et barbare I II a'en trouve deux
Dfi LA LANGUE FRANÇAISE. 55S
île la sorte dans la Satire IX* de Boileau, qai est asses longue ; ce sont ceux-ci :
Mais moi ^i dans le fond êah bien ee qne j'en crois,. « • Il est yrai ^ s*il m^e&t cru qu'il n'e&t point fait de vers, . . .
Et voici ce que dit du premier le poète Ijebrun , qui ^'est tA sur le second : «Vers doux , quoique monosyllabique. Mal<- D berbe et Racine en ont plusieurs qui ont le mërite de ce* » lui de Boileau ; Racine , dans Phèdre :
> Le jour n'est pas pins pur que le fond de mon cœnr. >
Les vers monosyllabiques ne sont donc pas. regardes comme doux en général , puisqu'on fait remarquer ceux qui le sont comme une sorte de triomphe de Vs^U
5o Phèdre seule obannait tes impudiques yeux.
L. H. S*il eût dit , les yeux impudiques , on aurait pu en être blesse , parce que )e mot impudiques est désagréable à nos oreilles^ et n'entre guère que dans le style moral et religieux. Il /le choque point ici par deux raisons: parce qu'il exprime Tindignation et le mépris , et parce qu'il est place de manière que l'oreille ne s'y arrête pas , la fin du vers tombant sur le mot yeux.
Il nV^pas hors de propos de faire sentir quelquefois ces petites délicatesses de diction, dont la connaissance n'est pas une petite chose , et qui font voir combien l'art des vers est difficile.
J,,^ Celte remarque n'a pas déplu à M. Geoffroy, puisqu'il a cru devoir en faire son profit. Mais il n'en est pas , je crois , de pudique comme d'impudique, et il ne blesse pas plus, lorsque, lerminant la phrase, il force l'oreille de s'y arrêter , comme dans ces vers de Boileau, Art poétique z
Henpeux si Bt^ diseonrs , eraints do chaste lecteur , ^ Ne se sentaient des lieux où fréquentait l'auteur.
Et si du son hardi de ses rimc^ cyniques, U n'alarmait souvent les oreill0s pudiques !
que lorsqu'il se trouve daos le corps de la phrase et avant le substantif quM modifie , comme dans ces autres vers deU pièce^ rôle de TJiënimène i
QtieU courages Véons ii*B-t-él]e pas domptés? Vous-même où series-vous , vous quilt combsttet ^ Si toujours Authiope^à ses lois opposée , D*uoe pudique ardeur ii*eût brûlé pour Thésée ?
5i Misérable , tu cours à ta perte infaillible.
L. Bac. Le poète emploie onlinairement fnalhenreux quand il s'agit des malheurs do la foriuoé» et misera bU quand il sagit des malheurs dont nous sommes coupables.
Malheureuse / comment puis*je l'aToir perdue ?... Ce malheureux objet d'une si tendre amour ?
* Ifhio.
MiséraiU t et je vis, et je soutiens Ta vue De ce sacré Soleil dont je suis descendue?
Paào.
Je péris la dernière et la plus misérable.
Idem,
Haï j craint , envié , souvent plus misérable * Que tous les maibeikreux que mon poufoir accable.
EsTBia.
(^J^ Je doute que Racine ait réellement songé & cette distinction entre malheureux et misérable. Il me semble, même d'nprès ces exemples , qu'il n'a prëférë misérable à malheureux ^ que comme plus convenable à son vers, os que comme plus énergique, que comme signifiant extrémetnent malheureux, et dans un étal plus ou moins fait pour exciter la commisération*. Car malheureux , au fond , s'applique aussi bien que misérable h celui que Ton veut re* présenter comme méritant le sort plus Ou moins triste et pénible que ces deux mots expriment; et Ton dit également d'un méchant homme , d'un homme indigne, que c'est un malheureux t ou un misérable ^ avec cette seule différence de plus d'énergie dans le dernier de ces taoXs que dans le premier.
Quelle diffëreoce Molière a-t-il enteo Ju mettre entre mi^ sirable el malheureux f en faisant dire à boh Étourdi ^ Acte IV, Scèue VllI :
Oh ! le plus iTiâ/AeufVtfX de tous \t% misérables ! 5a La Mort est le seul Diea que j'osais implorer.
L. Kac. Ce vers fut autrefois critiqué. Si la mort, disaiton, est une divinité , elle est une Déesse , et non pas un Dieu. Le poêle transporte souvent dans notre langue des manières de parler des Anciens. Ils mettaient la mort comme la vieillesse , parmi les Divinités : elle fait un . personnage dans la Prologue de VAlcesie d'Earipide, et les Anciens donnaient le nom de uieu k une Déesse, parce qu'alors ce mot ne signifiait qn'^/r0 supérieur* Ain^ le poêle a pu dire : la mon est le seul Dieu. Nous disons même dans notre langue : implorer la mort*
%Z^ Il ne me poralt pas très-certain que le poète ait réellement entendu donner la Mort pour une divinité. Ne Serait-il pas aussi probable qu'il a voulu dire seulement : Je n'osais implorer pour tout Dieu ^ue la Mort? N'estce pas ainsi que nous disons: ces homme est si avare çu* il fait son Dieu 4^s richesses f pour dire que , les ricliesses lui tiennent lieu de Dieu ^ et non pas qu'i/ déifie les richesses ?
Voltaire , faisant parler d'Aumale , Henriade , chap. IX :
Et le Dieu de la guerre est la seule valeur.
Mais je veux que Racine ait entendu faire une divinité , de la mort , le nom de Dieu convenait mieux que celai de Déesse, parce quêtant un nom de genre, il peut dans sa' plus grande étendue , s'appliquer aux Déesses comme anx Dieux , et que Texclusion dont il s'agit devait comprendre les Dieux comme les Déesses. En disant : la Mort est le seul Dieu , il a dit implicitement , est la seule Déesse. Mais s'il eût dit : la Mort est la seule Déesse que j*osais implorer f il n'aurait exclu que les Déesses, autres que la Mort y et n'aurait exclu aucun Dieu. On me demandera si Ton dirait , 2'hérése , Elisabeth , Marie, etc. , est le seul
homme que j'estime ? Je pense qu*il faudrait dire : ta seule personne \ mais il n'en est pas des genres mëtaphjsiqaes comme des genres physiques ^ et nous ne sommes pas aussi accoutumes à distinguer une Déesse d*un Dieu, qu'une femzte d'un homme* Et ii*y a-t-il pas , d'ailleurs, des cas où il ne serait peut-être pas absurde d'appliquer à une femme le nom A* homme ? On veut , par exemple , faire entendre que telle femme l'a emporte en mérite » tant sur tous les hommes que sur toutes les femmes de son temps ou de soa pays : eh bien ! ne pourrait-on pas dire que cette fenune a été le premier homme , le plus grand homme de son pays ou de son temps ? C'est bien à peu-prés ainsi , ce me semble , que Henri IV dit à la Heine Elisabeth, Hénriade, chant II ;
Et TEurope tous compte an rang des plot grands hommes»
53 Misérable! et je vis! et je soutiens la vue, etc.. . . | Je rends dans les tourmens une pénible vie.
L* H» dans son Cours de îiuèrature» Je ne connais rien dans aucune langue au-dessus de ce morceau : il étincelle de traits de la première force. Quelle foule de sentimens et d'images l Quelle profonde douleur dans les uns ! Quelle pompe à-la-fois magnifique et effrayante dans les autres l ÏX quel coup de l'art , quel bonheur du génie d'avoir pu les réunir! L'imagination de Phèdre, conduite par celle du poète , embrasse le Ciel , la Terre et les Enfers. La Terre lui présente tous ses crimes et ceux de^ sa famille ; le Ciel , des aïeux qui la font rougir ; les Enfers , des juges qui la menacent : les Enfers, qui attendent les autres criminels, re* poussent la malheureuse Phèdre. Et quelle inimitable harmonie dans les vers ! Quelle énergie de diction I Je me suis souvent rappelé qu'un jour, dans une conversation sur Racine , Voltaire, après avoir déclamé ce morceau avec l'en- Hhousiasme que lui inspiraient les beaux vers , s'écria ; Non^ je ne suis rien auprès de ces homme là /.«. Quel homme que celui qui a pu seul arracher à Voltaire ce cri d'admiration !
$4 DeT*is*je mettre «a joar l'opprobre de son Ut ?
Et dans l'Acte prëcëdent , Scène II :
Apres qae le transport d'an amour plein d*horreur Jusqu'au lii de ton père a porté sa fureur.
L* Rac. DaDS ces exemples ^ le mot lii est dit du lit de rëpoux qui était sacre chez les Anciens; et dans notre poète, on le trouve pre.que toujours employë de mème»^
Je ionbaitai son lit ,
BaiTÀimictrs»
Quand je fOf qu'à ton lit lllonime réservée.
MiTHaiBATn
Plréte k sortir da /il où je Tayais placée. Que le lit d^nn éponx qui m*a fait cet outrage.
MlTHaiOATX.
Ce Monarque si fier
A son trône, k son lit^ daigna l'associer.
Idemi La cbassa de son trône , ainsi que de son lit*
EsTHza.
Cependant Agrippine a dit : mû Claude dans mon lît; et Clytemnestre, en parlant d'Hëlène : un hymen clan** destin mit ce Prince en son lii% Sur quoi on peut obser-*> Ter l'atteAtion continuelle du poète à placer ses mots* Quand Agrippine rapporte qu'elle souhaite d'être l'épouse de l'Empereur , elle dit : je souhaitai son lit : mais quand l'arrêt du sénat a autorisé le mariage y cet arrêt , dit-elle , Mil Claude dans mon lit , et Kome a mes genoux.
Devenue plus souveraine que son époux, elle dépeint dans ce beau vers l'imbécillo Claude , esclave de s^ femme , trop heureux d'être reçu dans son lit.
A l'égard du vers de Clytemnestre dans Iphigénie » il est alsë de comprendre pourquoi elle ne dit point mis Hélène
558 ÉT.UDES
en son lit , oe qui ^lait très-naturel : puisqu'elle raconte ^oe Thësëe enleva Hélène de la maison paternelle , il dut la conduire dans son lit; mais Clytemnestre irritée parle avec méprb d'Hëlène ,
Combien nos fronts pour elle ont-ik rougi de fois !
et fait entendre que ce n*est point dans le lit nuptial qu'elle entre. Elle reçoit un homme dans le sien , à la faveur d'un hymen clandestin « et le poète suppose cet hymen clandestin.i pour couvrir la honte de la naissance d*£riphile ,et afin que» dans la tragédie» elle soit regardée comme une princesse*
55 Me pnis-je avëo honnenr dérober avec vous ?
6. F. Me dérober pour m* enfuir n'est pas exact: an ne dit pas» dans un sens absolu » se dérober^ condme on dit s'enfuir; mais il me semble qu'on peut accorder aux poètes cette licence»
(^;;3S^ Peut-être bien que ce mot n'est pas celui qui cou* Tenait le mieux ; mais il peut se dire aussi dans on sens absolu» c'est-à-dire» sans qu'il soit besoin 4'ënoncer d*oj& ou à quoi l'on se dérobe. H paraîtrait » d'après le Dictionnaire de l'Académie » qu'employé de la sorte» il signifie pi os particulièrement » se retirer d'une compagnie sans dire mot» sans qu'on s'en aperçoive ; mais de ce sens à celui de s*er^ fuir 9 il n'y a pas loin » et le poète a pu y venir sans faire violence h la langue , et sans trop contrarier l'usage.
55 Allez » et laissei-moi quelque fidèle gaide Qui conduise vers vous ma démarche timide.
L« H» Il est visible que ma démarche est ici pour mes '•pas ; mais peut-il en prendre la place » et dit-on bien , en ce sens » conduire une démarche ? J'en doute d'autant plus qu'au figuré cette même phrase» conduire une démarche , signifie diriger des mesures* Cependant ce vers à de la douceur » de la gi&ce et du nombre ; et l'on no peut 6ire trop circonspect à condamner un vers de Racine»
(^}^ Sortout quand il semble le mériter aossi peu. Mar^ ohe ne pouvait pas convenir , puiscju'Jl ne se dit guère au propre que des troupes 3 des armées. Pas eût été plus conforme à l'usage général ; mais démarche n était peut-étro pas si impropre , surtout avee Tépithète qui Taccompagne : car enfin démarclèô , signifiant la manière de marcher , ea signifie aussi nécessairement Faction , et parait devoir Tem** porter sor le terme affecté & l'action seule , toutes les fois que l'on a 5 comme ici » autant en vue la manière de Taction €|ue l'action elle-même» // venait à vous d'une démar^ che fière , d'une démarche lente 5 contrainie , embar^ tassée 9 dit le Dictionnaire de l'Académie. M. de Laltarpe observe qu'au figuré » conduire une démarche signifie di'^ Tiger des mesures* Supposons que cette observation soie très-juste , il ne s'agit point ici simplement 8e conduire uns démarc?se, mais do conduire une démarche vers ^uel'^ ^u*un y et une démarche conduite vers queLfu'nn ne peut ^ire , ce me semble « qu^une démardze au propre. M» Geof«* froy eût pu sans doute nous éclairer là-dessus ; mais il a ntieux aimé se faire encore une fois tout uniment Técho d« M.deLaharpe.
• 57 Dieux ^ flaires mon trouble , et daignes k mes yeox
Montrer la vérité que je cherche en ces lieux.
G. F. Trouble est ici pour doute , incertitude , per-^ plexiié ; dans la signification ordinaire du mot trouble, éclairer ne serait pas le mot propre.
îd^ Trouble est ici pour trouble » et y signifie co que signifie toujours le trouble d'une personne , c'est-à-dire ^ <^<stte inquiétude oii agitation de l'âme d'où résulte une sorto de désordre et de confusion intérieure. Et pourquoi dirait- OQ plutôt éclairer un doute , une incertitude , une per-pl^xité, (jvL* éclairer un trouble ? Peut-on même dire éclai' ^r une incertitude , une perplexité ? Et dans la situation où se trouve Thésée , doute dirait-il autant que trouble ?.
55o ÉTUDES
En ^ëritë,oii ne conçoit pas comment nn homme tel qu*
M* Geoffroy a pu tomber dans do telle» méprises»
58 A peine nous sortions des portes de Trésène , Il étair sur son char, etc. , etc. , etc.
L. H. dans son Cours de tiâtèralure.. On a écrit des volumes pour et contre ce récit : je crois qu'on a été trop loin de part et d'autre» On prétend que Théraniène , dans le saisissement où il doit être, ne peut pas avoir la force d'entrer dans aucun détail : c'est beaucoup. On oublie qu'il est naturel et même nécessaire que Tbés^ s'informe du moins des principales circonstances de la mort de son fils .^ et que Théramène , encore tout plein de ce qu'il a vu, dœt satiséaire , autant qu*il est en lui , celte curiosité. Mais \e conviens aussi que ie récit est trop étendu et trop soigneusement orné. Il brille d'un luxe de poésie qnelquefcns déplacé : plus simple et plus court , il eût été conforme aux règles du thëàtre* Tel qu'il est, c'est un des plus beaux morceaux de poésie descriptive qui soient dans notre langue. C'est la senk fois dans sa vie que Racine s'eat permis d'être plus poétt qu'il ne fallait , et d'une faute il a fait un chef-d'œuvre: on ne doit ïfc^s craindre trop que cet exemple soit contagieux.
dQîk Le même critique dit dans son Commentaire , qu'il y a sans doute du luxe de style dans ce récit d'ailleurs si beau ; mais que ce qui est de trop se réduit à sept ou hait versa retrancher, et à la description du monstre, qui est trop détaillée ;... qu'à cela près, il n'y a rien de répréhensiblc, rien que de louable dans ce récit , animé par les mouvemens, les exclamations , et les interruptions de la douleur i que Fënélon, qui d'ailleurs avait tant de goût, s'est trompe en croyant que Théramène ne devait pas avoir la force «le faire ce récit , ni Thésée celle de l'entendre.
Les quatre vers où ces coursiers , jadis si fiers et bï pleine d* ardeur, partagens\& tristesse de leur maître, lui parais- «ent une longueur , et il y trouve même une sorte de recherche. « Les précédons , dit-il ^ sont à leur place , prw
DE LA LANGUE FRANÇAISE. S6t n que .Tbéramèiie a du être frappe de cette espèce de calme V mëlancoIiqBe et profond» «{ui accompagne le départ de » son maître dana les premiers momens , et qui «st troublé » tout-k-coup par un accidents! épouvantable. Ce contraste » a dû être saisi ; mais aller jusqu'à s'occuper d'un rapport » de con/owmiié eatre la tristesse des chevaux et b pensée » d'Hippolyte ^c'eU passer les bornes , et ce nVcait pas le » moment d'imiter Homère^et Virgile quand ils font pieuv> Ter les chevaux. >)
Il pense qw U;s huii vers qui ont pour objet la deacrip» tion du monstre > e'esi-à»dire , les huit vers compris entse celui qui con^mence par parmi des flots d'écume ^ei celui qui commence par Tout fuit ^ poviyaient se réduire à quatre ; que Xes: écailles jaunissantes ne font rien à la chose, non plus que les cornes m^naçan^es ^ puisque le monstre est taureau, et non plus encore que la terre ^ui s* en émeut \ que la description , abrégée ainsi qu'il suit , n'aurait poijjt ralenti la narration:
Ses longs mugissemens fout trembler le rivage ; ' Le Ciel avec horreur voit ce monstre sauvage, indomptable uure^u, dragon isapétueax^ Sa croupe se recourbe en rq>lis toctoenz. Tout fuit, etc.
59 Cependant sur le dos de la plaine liquide
S^élève à gros bouillons une montagne humide.
G. F. Notre poésie n'a rien de plus hardi, de plus appro* chant àes méluphores grecques et latines , que le dos de ifi plaine liquide , une niontagne, humide ; c'est tout ce que le style épique et lyrique peuvent supporter de plus auda-> cieuz •
({CZ$^ Ces .yers4à sont trè94>eaux » irès-épifues , saps doute ; mais ce qui les diMingue , c'est bien moins Vaudaoe^ je crois , que l'élégance et la pompe. Pour les rendre vraiment aud^cieuK 9 il faudrait plus encore que des méli^phores ; il faudrait quelque f^ji^onuificAtion , et l'po. n'y ^a
66a ETUDES
Toît pas même le commencement d'une ; cfeir il ne £aat pts regarder comme tel le dos d'une monUBgne , le mot dot •'appliquant à des choses inanimées comme à des dioaes animées* Et puis , ces métaphores de plaine liquide , ds jmoniagne humide, qu'ont-elles dans leur beauté de si nouveau , de si étonnant , pour ceux qui les Toient journellement dans les poètes anciens dont on les a en qildqao sorte traduites ? Si c'est une si grande hardiesse dans Bacine d'avoir appelé la mw plaine liquides en est-ce une moindre dans Boileau d'avoir appelé l'air plaine céleste dans cas vers sur Phaéton, cités par le Dictionnaire de Trévoux ?
Apollon cependant plein d'un tronble funeste ^ Le voit renier de loin danf U plaine eélesU ?
4o Le flot qui l'apporta , reonle éponvanté.
L»H. On trouve dans Saint -Marc (Commentateur de Boileau ) une longue dissertation sur ce seul vers* U est imité de celui de Virgile :
DùsuUant ripm reJluUque exlerrUia amnis.
Mais f avoue qu'en cette occasion faire reculer le flot qui apporta le tnonsùre , et le faire reculer d*épouçanie • offre un rapport trop ingénieux pour la situation de Théramine. Son imagination ne doit se porter naturellement que sur ce qui tient à l'horreur réelle des objets , et non pas sur des idées qui ne sont que de l'esprit poétique» C'est, je crois» la seule fob où le poète ait trahi Racine, et l'ait montré derrière le personnage. Le vers «st beau ; il serait admirable dans un récit épique; mais c'est le seul de ceux de Tauleur dont on puisse dire qu'il est trop beau»
Quant à la critique de l'abbé d'Olivet sur le prétérit défini apporta, qui ne doit pas, du moins en prose, se dire d'un événement du jour, c'est ici un véritable purisme. S*il n'était pas permis en vers de dire^ns' Rapporta pour fui l'aeait apporté; si dans cent occasions pareilles , on ne pouvait pas 9»pttre le prétérit pour le plusque-parfiait » il ne faudrait pas
DE LA LANGUE FRANÇAISE. 565 faire de vers dans notre langue , on il fism&ait la débanasser de ses détestables auxiliaires, ^i la font marcher si lente^ ment»
(^^ Void ce qna Voltaire , dans son Commentaire sur Corneille , dit de ces deux yers du Cid :
IHovm parttmei cinq oenU, mais par un prompt renfort Kous nous Times trois mille en arrlTanl aa pon.
« L'Académie n*a. point repris cet endroit, qui consiste à » substituer l'aoriste au simple passé (c'est-à'dire le prétérit » défini an prétérit indéfini ). Je vis , ]e fis, \* allai , je » parii^, ne peut se dire d'une diose faite le four où l'on 2> parle. Plût à Dieu que cette licence fût permise en poésie I » car nous nous sommes vus cin^ cents ^ nous sommée » partis est bien languissant...» L'Académie ne prononce » point sur cette faute , uniquement* par la raison que. Scu— » déri ne l^ivait pas relerëe , et qu'elle se borna , comme je » l'ai déjà dit , à jager entre Corneille et Scndéri. » Voltaire eût donc , comme on le voit», condamné , quoiqu'à regset , le prétérit défini apporta. L'abbé Desfontaines et Louis Racine avaient cherché , avant H. de Laharpe , aie justifier. Les raisons du premier sont j i^. que Théramène ne peut pas savoir quand le flot a apporté le monstre ; qu'il doit donc employer un temps indéfini f un aoriste ; a • • que cette figure, appelée hypotypose , qui met la chose devant les yeux par ces mots ^ recule épouvanté | exigeait que l'auteur se servit de l'aoriste par rapport au flot qui avait apporté le monstre , pour ne point spécifier le temps où il l'avait apporté ; ce qui eût été très-froid > 3^« enfin qu'il n'y a personne que cet aonste doive blesser, et qu'un poète qui aurait dit , ^ui Va apporté, eût été un plat auteur.
Le second dit que le poète, qui pouvait mettre. Va vomi, ne s'est point servi sans raison de l'aoriste : que Théramène parle comme si le monstre était depub longr temps sur le rivage, parce (joLO depuis qu'il l'y a fait arrirer, il a dit ne|if vers.
564 ÉTtIDES
Qa'oil pisé maintenant toutes les raisons pour et contre j et puis , si Ton se croit «jsses éclairé , qu'en décide. Pour moi y je ne pourrais, je l'avoue, donner tort à Voltaire et àd'Oiivet. J'observerai toutefois qu^apporia n'auf ait hen dé choquant pour quiconque ne jugerait point le récit de Théramène par rapport à l'action de la pièce, et pourrait ignorer ou ne pas se souvenir que tout ce qui en fait l'objet vient d'avoir lieu à l'instant même.
61 OJk des Rois tes aïeux sont les froides reliques.
L. B* Relique^. Ce mot, dérivé du latin reliçuîtit, qui vent dirCj restes , a vieilli : ou ne le dit plus que des dioses saintes.
L* H« Oui, ordinairement; mais quand on sait le placer aussi bien que dans ce vers , il n'est nullement au-dessous dt la poésie dans quelque sujet que ce soit.
^3^ L'Académie dit que reliques , au pluriel , se prend quelquefois dans le style oratoire ou poétique « et ordinaire* ment avec une épithète, poni^ les restes de quelque chose ée grand : Les irisiejt relifues de sa fortune i ce iotnbeau renferme les froides reliques de vos aieux. On peut euoore voir sur ce moi ce qui en a été dit dans Bmfaeet^ ai 1 ujet du Vers :
CbargesDt de ûicm débris les rêliquéS pl«s efaérès.