‹ Études de la langue francaise sur RacineChapitre 68 sur 76 · Acte IIX, Scène IIL · texte numérisé non relu

Acte IIX, Scène IIL

8»( - Chères scBurs , n'entendei-vous pas

I)«s erueb Tyriens la trompette qui sonne?

L'AeAD* Sonne est superflu : on ne Tentendrait pas si elle ne sonnait.

{t^^Sans doute qu'il 7 a U une sorte de surabondance. Mais est-elle absolument vicieuse , et ne peut-on pas là re* garder comme ne contribuant pas moins ^ la plénitude dt l'idée qu*à celle de l'harmonie ? Qui sonne ne fait-il pas plus entendre que s'il j avait simplement, m'entendez^

vctês pa4 10 frompetêe d^4 Tyriens? N*annoace-t-dl pas

MrticnliAremènt les raouvemeas qui se préparent | l'appel aux armes? Blàmerait-on , n'entendez-^oiis pas le son de la trompette tyriennel n* entendez^votts pas sonner la trompette des ly riens 1 Or, n'entendez-vous pas la trompette qui sonne « diffère-t-il beaucoup de n'entendez-^ vous pas sonner la trompette ?

14 Redoubles ao Seigneur votre ardente prière.

L'AcAD» Gomme les mots au Seigneur ne peuvent être régis ici que par prière, plusieurs ont trouve Tiuversion trop forte.

{^[^ Je crois que Racine a entendu faire des mots , au Seigneur, le régime indirect de redoutiez ; mais le verbe redoubler^ pris dans ce sens, ne parait point du tout se prêter à cette sorte de régime , et l'on ne dit pas redoubler . Jt, quelqu'un des vœux , comme on dirait les lui renouveler^ répéter, réitérer* Ainsi le défaut de ce vers serait , non paa une inversion forcée , mais une sorte de solécisme* J'ai dit que redoubler, dans le sens du vers , ne prend point de ré— .gime indirect nuarqué par la préposition à; c'est qu'il peut en prendre un lorsqu'il est employé» soit à Tactif ^ soit aa neutre , pour signifier simplement augmenter : La fièvre lui a redoublé son mal de tête ^ la fièvre lui a z^doublé*

85 Quoi conseil , oher Abner^ eroyes-vous qu'on doit suivre ?

L'AcAo. Selon quelques-uns , Texactitude exigeait qu'on doive', mais la plupart ont préféré qu'on doit ^ et, pour appuyer leur avis , ont rapporté ces deux exemples : Croyez» vous qu'on doive faire une remarque sn^ce vers^ Quelle remarque croyez-vous qu'on doit /aire sur ce vert^ Dans le premier cas , que est conjonction ; dans le second , il est relatif.

^;^^ Que. le yri^ soit conjonction, ou qu'il soit relatif, peu importe ^ ce me semble, pour le mode du verbe. Le

CBtk ETUDES

Miode dépend nniquemenl de la uianiére dont on voit In chose ^ et de Tidëe qu'on a en vue. Je veas faire entendre ^*on ne peut faire aucun fond sur un tel , qn'on ne pent loi accorder ancnne estime , aucune confiance , ou du moins je veux exprimer mon doute à cet ëgard , ne pourrai-je pas employer ce tour : quel fond crojcz-vous qu'on puisse fairs sur cet homme ? quelle estime , quelle confiance crojes«Tous qu'on puisse- lui accorder 7 Là , le fue est bien relatif, et cependant c'est le subjonctif que je mets et qu'il faut mettre» Pourquoi donc dans la question de TAcadémie , Quelle remarque croyez- vous if u* an doit faire ^ faut-il Tindicatif^ c'est-à-dire, doit ^ plutôt que doive^ C'est que cette question suppose une réponse affirmative à la question précë-* dente : Croyez^vous qn*on doive faite quelque remarque tnrcevers ? Celui qui parle et celui à qui il s'adresse sont iS'aecord qu'il y a une remarque h faire sur ce vers, et il ne s\tgit plus ent]^e eux que de savoir laquelle. Quelle remarque croyeZ'T^ons qu'on doit faire y revient a , quelle remarque eràyeZ'TfOus celle qu'on doit faire ^ la refàarque qu'on 'dàitfaire\ Venons au vers de Racine : comme il y a sans doute un conseil à suivre , et qu'il ne peut s^agir que de savoir lèqàel , il fallait comme l'auteur a mis r

Quel eoQseil croyem-Tous , eber Abner^ qci*oii doit saiTre ?

£6 I>a moins, et Josabeth , eomme moi , Ta pu Toir, TaDt<&i à son aspect je l'ai va s'émouvoir.

I/Ag4d» Il faut je l'ai vue en parlant d'Athalie : on a condamné tout d'une voix /e l'ai vu»

^^^ La raison pouv laquelle le participe doit s'accorder avec le pronom la , qui le prëcède^ c'est que ce pronom est eu effet son régime. Je l'ai vue s'émouvoir, c'est-à-dire, j'ai vu elle $* émouvant ou qui s'émouvait. Le poète s'était conformé à la règle , en disant de Junie par la boucbc de Néron :

Celte nuit je Vj»i vne arriver çn ces lieux.

D£ LA LANGUE FRANÇAISE. 68i

' Voltaire dit , au sujet de ces deux Ters de Corneille dans Cinna 5

Lk y par on long récit de toates les misères

Que darant notre enfanee ont enduré nos pères ,

qu'il n*est point du tout de l'avis des Grammairiens qui vou«i draient les misères i/u^ ont endurées nos pères ; qu'il serait ridicule de dire les misères qu'ont souffertes nos pères, quoiqu'il faille dire ^les misères que nos pères ont souf-^ fertes ; que , s'il n'est pas permis à un po^te de se servir en ce cas du participe absolu , il faut renoncer à faire des vers» Mais en quoi serait-il ridicule de dire 5 les misères que nos pères ont souffertes i En quoi peut-il être ridicule de se conforiber aux lois de la* syntate ? La syntaxe veut ici ab« solument souffertes « comme elle veut endurées : et pour-^ quoi le veut-*elle ? Parce que le ré^me précède le participe j et que , dans ce cas-là , le participe est toujours soumis h la loi de l'accord. Souffertes peut blesser le goût et l'harmonie, et c'est pourquoi « je pense » il ne i^drait pas l'eioployei'. Mais .f àud rait- i l pour cela employer souffert ? i^- Quoi ! la nëcessité de se conformer en ce pohn^ à la Gram-^ maire devmïi /aire renoncer à faire des wrsX Voltaire ïui*nrième ne * s'y . est-il pas conforme presque toujours « et dans^ettés-beaux verssane doute ? Combien peu d'exemples de lui et des autres grands poètes pounrait-^on citer, où ib se soient permis de violer la règle 1 On en trouve un toutefois dans Taricrède, où le héros de la pièce dit^ en parlant d'Aména'ide , Acte IV, Scène Us

"Et l'enssè-je «im^ moins, comment l'abandonner?

On en trouve un autre, dans VEnfant Prodigue , Acte IV, Scène III, où Eiiphcinon , le iils , dit :

J^ot reconnu , j'en jure par vous-même, Par la Tertu qujE^ ^^^fui, mais que j'aime.

Et ces exemples sont encore bien plus condamnables que celui de Racine,' où le participe, se (rûiuvant devant ttn verbe

68a ETUDES

à rinfinitif ., peut du moins paraître an auxiliaire de ce ▼erbe.

87 De ce coup imprévu songeoiif k 0011s parer.

L. H. On a déjà relève ailleurs la même faute. Il parait que du temps de Racine 00 disait encore sê parer pour se garantir* Cela n'est pas fninçais. On dit parer un coup, et non pas se parer d'un coup m

G. F. M. deLahape avait dëjh condamne » dans son Cours de Littérature > ce vers de Bajazêt:

Rien ne m*a pa parer contre ses derniers coaps.

Qui croirait qu'un Académicien ne reconnaisse pas le Dio^ tionqaire de rAcudëniie » et blâme d'un ton tranchant et dogmatique ce que l'Académie approuve foranellement ? « Parer, dit le Dictionnaire de l'Académie, se met aussi avec i> les prépositions de^X, contre , pour dire se meure à eou-^ » vert de : Prendre son manteau pour se parer de la ^ pluie-, cela 'VOUS parera du soleil \ il tâche de séparer a» contre les incommodités de la saison ; et au figuré , il » est difficile de se parer d'un ennemi couvert. » Il j a peu d'exemples d'une critique aussi hasardée et aussi indiscrète : accuser Racine de ne pas parler français , quand il se conforme au Dictionnaire de l'Académie ! On a de la peine k concevoir et à expliquer une pareille témérité*

(^^ Le Dictionnaire de l'Académie est ici contre Laluirpe^ il laut en convenir, et mAme, à'ia suite du dernier exemple cité par M. GeoCTroyi on 7 trouve, édition de 1798, celui-ci 4 bien plus décisif encore, et que M. Geoffroy n'a omis, je pense, que parce qu'if n'était pas dans Tédition qu*il avait sous les yeux : Je saurai bien me parer de ses coups. Mais était-ce une raison pour M. Geoffroy d'attaquer avec si peu de ménagement un homme à qui il a fait tant d'emprunts , et à qui il doit peut-être tout ce qu^il a de plus %ensé et de plus juste dans ses Remarques ? Et Laharpe a*t-il accu4é Racine de. ne, pas parlerfrançaii ? A*t-il dit que

êe pafer d'un coup n'était point français du temps de Ra-* cine ? Quel est enfin son tort , son crime envers TAcadëmiej ^tt'il n'a môme pas nommée ? Quoi I parce qu'il a cru qne^e parer d'un coup élait maintenant hors d'usage ^ n'^lait pins français 9 il a méconnu l'aùtorilë de l'Académie ! il s'est mis en révolte contre le Corps auguste dont il a été si long- temps un des Membres les plus distingués I Voilà , certes , M. Geof* froy devenu tout-iWcoup bien respectueux envers l'Académie , lui qui lui a donné je ne sais combien de démentis formels! lui qui plus d'une fois lui a donné tort contre Racine 9 tandis que tant d'autres fois il a reproché à Racine de ne pas par hr français ! Mais enfin, j*oserai le dire aussi, moi 9 sans nom , sans autorité » moi, un des plus obscurs citoyens delà République des Lettres^ et j'oserai le dire sans croire manquer à l'Académie, pour laquelle j'ai toujours montré le respect le plus profond : il nie semble que séparer d*un coup ne se dit plus guère aujourd'hui , surtout dans le atyle soutenu. Je doute fort qu'on le trouve dans aucun grand poàte venu après Racine; mais on trouvera fréquemment ^ au contraire , parer un coup* Voyez la Henrîade :

Lear bouclier, lenr casque, arrêtant leur effort, J^arc cncer quelques coups , et repousse la mort. . . • .U pare , en lui parlant , plus d*ttn coup qu'on lui porte. • • •

i8 Des prêtres , des enfans lui feraieot^ils quelque ombre ?

L'AcAD. Quelques*uns ont prétendu qvke/aire ombre signifie éclipser, effacer, obscurcir, et ne pouvait pas se dire pour faire ombrage, qui signifie donner de ta jalousie, du soupçon»

G. F» Faire ombre ne se dit point en prose fota faire ombrage ; en poésie quelque ombre n'est peut-être pas assez harmonieux» .

Ç3^ Pourquoi /îatïVtf ombre pour faire ombrage se di-

' rait-il plutôt en poésie qu'en prose? L'Académie dit dans son

Dictionnaire, sans distinguer entre la poésie et la prose,

Hixefaire ombre à fuelfu^un , au figuré > c'est obscurcir le

mërlte, lecr^JUde quelqu'un par un nwSrite plus ëclatanl f par un plus grand crédit , comme dans ces exemples : Il /aie ombre à ious ses concurrens ; Il n'a pas assez de jnérite pour faire ombre à personne. \

On trouve au commencement de là même pièce , dans la scène entre Joad et Âbner :

D'adorateurs sélés ii peina un petit nombre

Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.

Et ombre est là dans le sens S apparence ^.^ image. 89 Ah ! je le prends déjà , Seigneur, tous mon appui.

L' AcAD. On ne dit point prendre sous son appui , quoique appui signifie protection : ces deux termes doivent s'employer avec des terines difiërens.

(jrj^ La synonymie ^ appui et de protection consiste en ce qu'ils ont l'un et Vautre pour objet d'assurer et de maintenir. Mais V appui assure et maintient en se tenant dessous ou contre , et la protection en se tenant dessus ou dewant: d'où il semble résulter qu'on ne peut pas en effet dire sous V appui 3 comme on dit sous la protection. Cependant l'Académie elle-même dit à l'article Auspice de son Dictionnaire : <cOn dit , sous les auspices de quelqu'un , » pour sous la conduite , sous la bonne fortune , sous Xap- » pui^ sous la faveur de quelqu'un.» J.-C Rousseau a dit aussi sous son appui y dans celte strophe de son Époile, quatrième partie :

Afin qu'aux légions k ton Dieu consacrées , Nous puissions, réunis sous ton puissant appui. Lui présenter un jour , victimes épurées, ï>es vœux dignes de lui.

Et avant lui , La Fontaine avait dil dans Philémon et Baucis :

Quelque jour on verra clici les races futures,

Sous V appui d*un grcnd nom , passer ces arcnlurcs.

DE lA LANGUE r^AMÇAISE. 689

90 AUei , sacrét Tengeara de lo» prince* meortrifl , De leur sang par ta moit faire cesser les cris.

L*Agad. Meurtrir pour tuer a yieilli.

L. H. Comme de meurtre on a fiiit meurtrir. Il était na« turel que l'un conservât le sens de Tautre , et c*est ce qui a eu Hea d'abord» Hais Tosage , qu*on u% peut pas toujours expliquer, en a décidé autrement, et depuis Ion g-tempsm^io*-* irir ne signifie plus que faire des meurtrieeures des contur* sions. Us l'ont meurtri de coups,

G. F. Cependant meurtris, pour assassinés eet un beau mot poétique dont noire versification a besoin, et que raulorité de Baieine aurait dû faire revivre.

fK^ Si meurtrir se disait pour assassiner. ^ il ne feiut'plus tant s'étonner quMl ait vieilli^ et Ton ne voit pas quel si grand besoin en aurait notie versification « puisque ass^ssi" ner nous reste toujours, et qu'il est assurément assex noble et assex poétique. Mais meurtrir n'a pas plus été, je crois, le vrai synonyme à*assasslner, que meurtre ne l'est d'assaS' sinat. Le meurtre est un homicide commis injustement et avec, violence, et V assassinat est un homicide commis de dessein formé et en trahison.

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