REPOSE J.-J. ROUSSEAU
Voulez-vous augmenter l'impression de ce tableau , sans toutefois en dénaturer le sujet? Éloignez le lieu, le temps et le monument. Que cette île soit celle de Lemnos , les arbres de ces bosquets des lauriers et des oliviers sauvages, et ce tombeau celui de Philoctète. Qu'on y voie la grotte où ce grand homme
vécut abandonné des Grecs qu'il avait servis , son pot de bois, les lambeaux dont il se couvrait, l'arc et les flèches d'Hercule qui renversèrent tant de monstres dans ses mains , et dont il se blessa lui-même : vous éprouverez à la fois deux grands sentiments, l'un physique qui s'accroît à mesure qu'on s'approche des ouvrages de la nature , parce que leur beauté ne se développe que par l'examen ; l'autre moral qui augmente à mesure qu'on s'éloigne des monuments de la vertu , parce que faire du bien aux hommes , et n'être plus à leur portée , est une ressemblance avec la Divinité.
Hélas! les biens nous ont été donnés en commun , et nous n'avons partagé que les maux. Partout l'homme manque de terre, et le globe est couvert de déserts. L'homme seul est exposé à la famine, et jusqu'aux insectes regorgent de biens. Presque partout il est esclave de son semblable , et les animaux les plus faibles se sont maintenus libres contre les plus forts. La nature, qui l'avait fait pour aimer, lui avait refusé des armes , et il s'en est forgé pour combattre ses semblables. Elle présente à tous ses enfants des asiles et des festins; et les avenues de nos villes ne s'annoncent au loin que par des roues et par des gibets. L'histoire de la nature n'offre que des bienfaits , et celle de l'homme que brigandage et fureur. Ses héros sont ceux qui se sont rendus les plus redoutables. Partout il méprise la main qui file ses habits , et qui laboure pour lui le sein de la terre; partout il estime qui le trompe, et révère qui l'opprime. Toujours mécontent du présent , il est le seul être qui regrette le passé et qui redoute l'avenir. La nature n'avait donné qu'à lui d'entrevoir qu'il existât un Dieu, et des milliers de religions inhumaines sont nées d'un sentiment si simple et si consolant. Quelle est donc la puissance qui a mis obstacle à celle de la nature ? Quelle illusion a égaré cette raison merveilleuse d'où sont sortis tant d'arts , excepté celui d'être heureux ?0 législateurs! ne vantez plus vos lois. Ou l'homme est né pour être misérable , ou la terre , arrosée partout de son sang et de ses larmes , vous accuse tous d'avoir méconnu celle de la nature.
PLAN DE L'OUVRAGE. 17
Qui ne s'ordonne pas à sa patrie , sa patrie au genre humain , et le genre» humain à Dieu , n'a pas plus connu les lois de la politique que celui qui , se faisant une physique pour lui seul, et séparant ses relations personnelles d'avec les éléments , la terre et le soleil, n'aurait connu les lois de la nature. C'est à la recherche de ses harmonies divines que j'ai consacré ma vie et cet ouvrage. Si, comme tant d'autres, je me suis égaré, au moins mes erreurs ne seront point fatales à ma religion. Elle seule m'a paru le lien naturel du genre humain , l'espoir de nos passions sublimes , et le complément de nos destins misérables. Heureux si j'ai pu quelquefois étayer de mon faible support son édifice merveilleux, ébranlé aujourd'hui de toutes parts! Mais ses fondements ne portent point sur la terre , et c'est au ciel que sont attachées ses colonnes augustes. Quelque hardies que soient mes spéculations , il n'y arien pour les méchants. Mais peut-être plus d'un épicurien y reconnaîtra que la volupté suprême est dans la vertu; peut-être de bons citoyens y trouveront de nouveaux moyens d'être utiles. Au moins je serai récompensé de mes travaux , si un seul infortuné , troublé par le spectacle du monde, se rassure en voyant dans la nature un père , un ami et un rémunérateur.
Les riches et les puissants croient qu'on est misérable et hors du monde quand on ne vit pas comme eux ; mais ce sont eux qui, vivant loin de la nature, vivent hors du monde. Ils vous trouveraient, ô éternelle beauté, toujours ancienne et toujours nouvelle 1 ! ô vie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous cherchaient seulement au dedans d'euxmêmes ! Si vous étiez un amas stérile d'or, ou un roi victorieux qui ne vivra pas demain, ou quelque femme attrayante et trompeuse, ils vous apercevraient, et vous attribueraient la puissance de leur donner quelque plaisir. Votre nature vaine occuperait leur vanité; vous seriez un objet proportionné à leurs pensées craintives et rampantes. Mais parce que vous êtes trop au dedans d'eux , où ils ne rentrent jamais , et trop magnifique au
* Saint Augustin , Cité de Dieu.
) TiJDK PREMIÈRE.
dehors, où vous vous répandez dans l'infini , vous leur êtes un Dieu caché ». Ils vous ont perdu en se perdant. L'ordre et la beauté même que vous avez répandus sur toutes vos créatures , comme des degrés pour élever l'homme à vous , sont devenus des voiles qui vous dérobent à leurs yeux malades. Ils n'en ont plus que pour voir des ombres. La lumière les éblouit. Ce qui n'est rien est tout pour eux ; ce qui est tout ne leur semble rien. Cependant, qui ne vous voit pas n'a rien vu ; qui ne vous goûte point n'a jamais rien senti : il est comme s'il n'était pas . et sa vie entière n'est qu'un songe malheureux. Moi-même , ô mon Dieu, égaré par une éducation trompeuse , j'ai cherché un vain bonheur dans les systèmes des sciences, dans les armes , dans la faveur des grands, quelquefois dans de frivoles et dangereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je courais après Je malheur, tandis que le bonheur était auprès de moi. Quand j'étais loin de ma patrie , je soupirais après des biens que je n'y avais pas ; et cependant vous me faisiez connaître les biens sans nombre que vous avez répandus sur toute la terre , qui est la patrie du genre humain. Je m'inquiétais de ne tenir ni à aucun grand , ni à aucun corps ; et j'ai été protégé par vous dans mille dangers où ils ne peuvent rien. Je m'attristais de vivre seul et sans considération ; et vous m'avez appris que la solitude valait mieux que le séjour des cours , et que la liberté était préférable à la grandeur. Je m'affligeais de n'avoir pas trouvé d'épouse qui eût été la compagne de ma vie et l'objet de mon amour; et votre sagesse m'invitait à marcher vers elle , et me montrait dans chacun de ses ouvrages une Vénus immortelle. Je n'ai cessé d'être heureux que quand j'ai cessé de me fier à vous. 0 mon Dieu! donnez à ces travaux d'un homme, je ne dis pas la. durée ou l'esprit de vie , mais la fraîcheur du moindre de vos ouvrages ! Que leurs grâces divines passent dans mes écrits , et ramènent mon siècle à vous , comme elles m'y ont ramené moi-même ! Contre vous toute puissance est fai*
x Fenelon , Existence de Dieu,
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blesse ; avec vous toute faiblesse devient puissance. Quand les rudes aquilons ont ravagé la terre , vous appelez le plus faible des vents ; à votre voix le zéphyr souffle, la verdure renaît , les douces primevères et les humbles violettes colorent d'or et de pourpre le sein des noirs rochers.
ÉTUDE DEUXIÈME
BIENFAISANCE DE LA NATURE
La plupart des hommes policés regardent la nature avec indifférence ; ils sont au milieu de ses ouvrages , et ils n'admirent que la grandeur humaine. Qu'a donc de si intéressant l'histoire des hommes? Elle ne vante que de vains objets de gloire , des opinions incertaines , des victoires sanglantes , ou tout au plus des travaux inutiles. Si quelquefois elle parle de la nature, c'est pour en observer les fléaux , et pour mettre sur son compte des malheurs qui viennent presque toujours de notre imprudence. Quels soins , au contraire , cette mère commune ne prend-elle pas de notre bonheur ! Elle n'a répandu ses biens d'un pôle à l'autre qu'afin de nous engager à nous réunir pour nous les communiquer. Elle nous rappelle sans cesse , malgré les préjugés qui nous divisent , aux lois universelles de la justice et de l'humanité, en mettant bien souvent nos maux dans les mains des conquérants si vantés , et nos plaisirs dans celles des opprimés , à qui nous n'accordons pas même de la pitié. Quand les princes de l'Europe furent , l'Évangile à la main, ravager l'Asie , ils nous en rapportèrent la peste, la lèpre et la petite vérole ; mais la nature montra à un derviche l'arbre du café dans les montagnes de l'Yémen , et elle fit naître à la fois nos fléaux de nos croisades , et nos délices de la tasse d'un moine mahométan. Les descendants de ces princes se sont emparés de l'Amérique, et ils nous ont transmis , par cette conquête , une succession inépuisable de guerres et de maladies vénériennes. Pendant qu'ils en exterminaient les habitants à coups de canon , un Caraïbe fait fu*
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mer, on signe de paix, des matelots dans son calumet ; le parfum du tabac dissipe leurs ennuis; ils en répandent l'usage par toute la terre ; et tandis que les malheurs des deux mondes viennent de l'artillerie , que les rois appellent leur dernière raison, les consolations des peuples policés sortent de la pipe d'un sauvage.
A qui devons-nous l'usage du sucre, du chocolat, de tant de substances agréables et de tant de remèdes salutaires ? à des Indiens tout nus , à de pauvres paysans , à de misérables nègres. La bêche des esclaves a fait plus de bien que Tépéedes conquérants n'a fait de mal; cependant, dans quelles places publiques sont les statues de nos obscurs bienfaiteurs ? Nos histoires même n'ont pas daigné conserver leurs noms. Mais , sans chercher au loin des preuves des obligations que nous avons à la nature, n'est-ce pas à l'étude de ses lois que Paris doit ses lumières multipliées , qui s'y rassemblent de toutes les parties de la terre , s y combinent de mille manières , et se réfléchissent sur l'Europe en sciences ingénieuses et en jouissances de toute espèce? Où est le temps où nos aïeux sautaient de joie, quand ils avaient trouvé quelque prunier sauvage sur les rives de la Loire, ou attrapé quelque chevreuil à la course dans les vastes prairies de la Normandie? Nos terres, aujourd'hui si couvertes de moissons, de vergers et de troupeaux , ne leur fournissaient pas alors de quoi vivre ; ils erraient çà et là , vivant de chasses incertaines , et n'osant se fier à la nature. Ses moindres phénomènes leur faisaient peur; ils tremblaient à la vue d'une éclipse, d'un feu follet, d'une branche de gui de chêne. Ce n'est pas qu'ils crussent les choses de ce monde livrées au hasard : ils reconnaissaient partout des dieux intelligents ; mais , n'osant les croire bons sous des prêtres cruels , ces infortunés pensaient qu'ils ne se plaisaient que dans les larmes , et ils leur immolaient des hommes sur tel terrain peut-être qui sert aujourd'hui d'hospice aux malheureux (l).
Je suppose qu'un philosophe comme Newton leur eut donné alors le spectacle de quelques-unes de nos sciences naturelles,
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et qu'il Jeur eût fait voir, avec le microscope, des forêts dans des mousses, des montagnes dans des grains de sable , des milliers d'animaux dans des gouttes d'eau , et toutes les merveilles de la nature , qui , en descendant vers le néant, multiplie les ressources de son intelligence , sans que l'œil humain puisse en apercevoir le terme ; qu'ensuite , leur découvrant dans les cieux une progression de grandeur également infinie , il leur eût montré , dans des planètes qu'on aperçoit à peine , des mondes plus grands que le nôtre, Saturne à trois cents millions de lieues de distance ; dans les étoiles , infiniment plus éloignées, des soleils qui probablement éclairent d'autres mondes ; dans la blancheur de la voie lactée , des étoiles , c'est-à-dire des soleils innombrables semés dans le ciel comme les grains de poussière sur la terre, sans que l'homme sache si ce sont là seulement les préliminaires de la création : avec quel ravissement eussent-ils vu un spectacle que nous regardons aujourd'hui avec indifférence !
Mais je suppose plutôt que , sans la magie de nos sciences , un homme comme Fénelon se fût présenté à eux avec sa vertu, et qu'il eût dit aux druides : « Vous vous effrayez vous-mê- « mes de l'effroi que vous donnez aux peuples. Dieu est juste ; « il envoie aux méchants des opinions terribles qui réagissent « sur ceux qui les répandent; mais il parle à tous les hommes « par ses bienfaits. Votre religion est de les gouverner par la « crainte ; la mienne est de les conduire par l'amour, et d'i- « miter son soleil , qu'il fait luire sur les bons comme sur les « méchants. » Qu'ensuite il leur eût distribué les simples présents de la nature qui leur étaient alors inconnus , des gerbes de blé , des ceps de vigne, des brebis couvertes de laine : oh ! quelle eût été la reconnaissance de nos aïeux! Ils se fussent peut-être enfuis de peur devant l'inventeur du télescope , en le prenant pour un esprit; mais certainement ils eussent adoré l'auteur du Télémaque.
Cependant ce n'est là que la moindre partie des biens dont leurs riches descendants sont redevables à la nature. Te ne parle pas de ce nombre infini d'arts qui travaillent , dans la
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patrie , à leur procurer des lumières et des plaisirs; ni de cet art terrible de l'artillerie qui leur en assure la jouissance , sans que son bruit trouble leur repos dans Paris , que pour leur annoncer des victoires; ni de cet art nouveau et encore plus merveilleux de l'électricité , qui écarte (2) le tonnerre de leurs hôtels ; ni du privilège qu'ils ont , dans ce siècle vénal , de présider, dans tous les états, au bonheur des hommes , lorsqu'ils croient n'avoir plus rien à craindre des puissances de la terre et du ciel.
Mais l'univers entier ne s'occupe que de leurs plaisirs. L'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Archipel, la Hongrie, toute l'Europe méridionale, ajoutent chaque année des laines à leurs laines , des vins à leurs vins , des soies à leurs soies. L'Asie leur donne des diamants , des épiceries , des mousselines , des toiles, et jusqu'à des porcelaines; l'Amérique, l'or et l'argent de ses montagnes, les éineraudes de ses fleuves , les teintures de ses forêts , la cochenille , la canne à sucre et le cacao de ses brûlantes campagnes, que leurs mains n'ont point labourées ; l'Afrique, son ivoire, son or, et ses propres enfants, qui leur servent de bêtes de somme par toute la terre. Il n'y a aucune portion du globe qui ne leur produise quelque jouissance. Les gouffres de la mer leur fournissent 'des perles; ses écueils , de l'ambre gris ; et ses glaces , des fourrures. Ils ont rendu, dans leur patrie, des montagnes et des fleuves roturiers , afin de se réserver des pêches et des chasses nobles ; mais il n'était pas besoin d'en faire les frais : les sables de l'Afrique, où ils n'ont point de gardes^chasse, leur envoient des nuées de cailles et d'oiseaux de passage qui traversent la mer, au printemps , pour couvrir leurs tables en automne. Le pôle du nord, où ils n'ont pas de gardes-côtes , verse , chaque été , sur leurs rivages , des légions de maquereaux , de morues fraîches, et de turbots engraissés dans ses longues nuits. Nonseulement les poissons et les oiseaux, mais les arbres même, changent pour eux de climats. Leurs vergers leur sont venus autrefois de l'Asie; leurs parcs viennent aujourd'hui de l'Amérique. Au lieu du châtaignier et du noyer, qui entouraient
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les métairies de leurs vassaux, dans les rustiques domaines de leurs ancêtres , l'ébénier, le sorbier du Canada , le pin de la Virginie , le magnolia , le laurier qui porte des tulipes , environnent leurs châteaux des ombrages du nouveau monde , et bientôt de ses solitudes. Ils ont fait venir de l'Arabie des jasmins , de la Chine des orangers , du Brésil des ananas, et une foule de plantes parfumées de toutes les parties de la zone torride. Ils n'ont plus besoin de ses soleils , ils disposent des latitudes. Ils peuvent donner, dans leurs serres , les chaleurs de la Syrie à des plantes étrangères, dans la saison même où leurs paysans éprouvent le froid des Alpes dans leurs cabanes. Rien ne leur échappe des productions de la nature : ce qu'ils ne peuvent avoir vivant, ils l'ont mort. Les insectes, les oiseaux, les coquilles, les minéraux et les terres même des pays les plus éloignés, remplissent leurs cabinets. La gravure et la peinture leur en présentent les paysages, et les font jouir des glaciers de la Suisse dans les chaleurs de la canicule, et du printemps des Canaries au milieu de l'hiver. Des marins intrépides leur apportent, des lieux où les arts n'ont osé pénétrer, des relations de voyages encore plus intéressantes que des tableaux, et redoublent le silence, la paix et la sécurité de leurs nuits, tantôt parle récit des horribles tempêtes du cap Horn , tantôt par celui des danses des heureux insulaires de la mer du Sud.
Non-seulement tout ce qui existe actuellement, mais les siècles passés , concourent à leur félicité. Ce n'est plus pour les temples de Vénus que Corinthe inventa ces belles colonnes qui s'élèvent comme des palmiers ; c'est pour soutenir les alcôves de leurs lits. Un art voluptueux y voile la lumière du jour à travers des taffetas de toutes couleurs ; et imitant , par de doux reflets , ou des clairs de lune* ou des levers du soleil , il y fait paraître, les objets de leurs amours semblables à des Diane ou à des Aurore. L'art des Phidias y fait contraster avec leurs beautés les bustes vénérables des Socràte et des Platon. Des savants obscurs , par un travail que rien ne peut payer, leur ont fait connaître les génies sublimes qui ont illustré la terre dans les temps même voisins de l'ori-
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gine du monde, Orphée, Zoroastre, Ésope, Lokman, David , Salomon, Confucius, et une multitude d'autres, inconnus à l'antiquité même. Ce n'est plus pour les Grecs , c'est pour eux qu'Homère chante encore les dieux et les héros , et que Virgile fait entendre les sons de la flûte latine qui ravirent la cour d'Auguste , et qui y rappelèrent l'amour delà patrie et de la nature. C'est pour eux qu'Horace, Pope , Addison, la Fontaine, Gessner, ont aplani les rudes sentiers de la sagesse, et les ont rendus plus accessibles que les sentiers riants et trompeurs de la folie. Une foule de poètes et d'historiens de toutes les nations , Sophocle , Euripide, Corneille , Racine , Shakspeare , le Tasse , Xénophon , Tacite , Plutarque , Suétone , en les introduisant jusque dans les cabinets de ces princes terribles qui brisèrent d'un sceptre de fer la tête des nations qu'ils étaient chargés de rendre heureuses , leur font bénir leurs tranquilles destinées , et en espérer encore de meilleures sous le règne d'un autre Antonin. Ces vastes génies de tous les temps et de tous les lieux, célébrant , sans s'être concertés , l'éclat immortel de la vertu, et la providence du ciel dans la punition du vice, ajoutent l'autorité de leur raison sublime à l'instinct universel du genre humain , et multiplient mille et mille fois , en leur faveur, les espérances d'une autre vie plus durable et plus fortunée. •
Ne semble-t-il pas que des concerts de louanges devraient s'élever jour et nuit des voûtes de nos hôtels vers l'auteur de la nature ? Jamais les anciens rois de l'Asie ne rassemblèrent autant de jouissances dans Suse ou dans Ecbatane, que nos simples bourgeois dans Paris. Cependant, chaque jour ces monarques bénissaient le dieux; ils n'entreprenaient rien sans les consulter ;* ils ne se mettaient pas même a table sans leur offrir des libations. Plût à Dieu que nos épicuriens n'eussent que de l'indifférence pour la main qui les comble de biens! Mais c'est du sein de leurs voluptés que sortent aujourd'hui les murmures contre la Providence ; c'est de leurs bibliothèques, si remplies de lumières s que
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s'élèvent les nuages qui ont obscurci les espérances et les vertus de l'Europe.
ÉTUDE QUATRIÈME