RÉPONSES AUX OBJECTIONS CONTRE LA PROVIDENCE
Si les murmures de l'athéiste contre la Providence venaient de quelques pauvres matelots exposés sur la mer à toutes les révolutions de l'atmosphère, ou de quelque paysan accablé des mépris de la société qu'il nourrit, je ne m'en étonnerais pas. Mais nos athées sont, pour l'ordinaire, bien àFabri des injures des éléments , et surtout de celles de la fortune. La plupart même d'entre eux n'ont jamais voyagé. Quant aux maux de la société , ils ont bien tort de s'en plaindre; car ils jouissent de ses plus doux hommages , après en avoir rompu les liens par leurs opinions. Que n'ont-ils pas écrit sur l'amitié , sur l'amour, sur les devoirs envers la patrie , et sur les affections humaines, qu'ils ont rabaissées au niveau de celles des bêtes, tandis que quelques-uns d'entre eux pouvaient les rendre divines par la sublimité de leurs talents? Ne sont-ce pas eux qui sont en partie cause de nos malheurs , en flattant en mille manières les passions de nos tyrans modernes, pendant qu'une croix qui s'élève dans un désert console les misérables? On a bien de la peine même à retenir ces derniers dans un culte sensé; et c'est un phénomène moral qui m'a paru longtemps inexplicable , de voir, dans tous les siècles , l'athéisme naître chez les hommes qui ont le plus à se louer de la nature , et la superstition chez ceux qui ont le plus à s'en plaindre. C'est dans le luxe de la Grèce et de Rome, au sein des richesses del'ïndostan, du faste de la Perse , des voluptés de la Chine , et de l'abondance des capitales de l'Europe , qu'ont paru les premiers hommes qui ont osé nier la Divinité. Au contraire, les Tartares sans asiles, les sauvages de l'Amérique toujours affamés, les nègres sans prévoyance et sans police , les habitants des rudes cli-
ÉTÙDE QUATRIÈME.
mats du nord, comme les Lapons, les Esquimaux, les Groè'nlandais, voient des dieux partout , jusque dans des cailloux.
J'ai cru longtemps que l'athéisme était chez les hommes voluptueux et riches un argument de leur conscience. « Je « suis riche, et je suis un fripon, doivent-ils se dire : il n'y « a donc point de Dieu. D'ailleurs , s'il y a un Dieu, il y a « des comptes à rendre. » Mais ces raisonnements , quoique naturels, ne sont pas généraux. Il y a des athées qui ont des fortunes légitimes , et qui en usent moralement bien, du moins à l'extérieur. D'ailleurs, parla raison contraire , le pauvre devrait dire : « Je suis laborieux , honnête homme , « et misérable; il n'y a donc point de Providence. * Mais c'est dans la nature même qu'il faut chercher la source de ces raisonnements dénaturés.
Par tous pays les pauvres se lèvent matin , travaillent à la terre, vivent sous le ciel et dans les champs. Ils sont pénétrés de cette puissance active de la nature qui remplit l'univers. Mais leur raison, affaissée par le malheur, et distraite par leurs besoins journaliers, n'en peut supporter l'éclat. Elle s'arrête, sans se généraliser, aux effets sensibles de cette cause invisible. Ils croient , par un sentiment naturel aux âmes faibles, que les objets de leur culte seront à leur disposition dès qu'ils seront à leur portée. De là vient que , par tout pays , les dévotions du petit peuple sont à la campagne , et ont pour centre des objets naturels. Il y ramène toujours la religion du pays. Un ermitage sur une montagne , une chapelle à la source d'une fontaine , une bonne Notre-Dame-des-Bois nichée dans le tronc d'un chêne ou dans le feuillage d'une aubépine, l'attirent bien plus volontiers que les autels dorés des cathédrales. J'en excepte cependant celui que l'amour des richesses a tout à fait corrompu ; car à celui-là il faut des saints d'argent, même dans les campagnes. Les principaux actes de religion du peuple , en Turquie, en Perse, aux Indes et à la Chine , sont des pè lerinages dans les champs. Les riches, au contraire préve-
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nus dans tous leurs besoins par les hommes , n'attendent plus rien de Dieu. Ils passent leur vie dans leurs appartements, où ils ne voient que des ouvrages de l'industrie humaine , des lustres, des bougies, des glaces, des secrétaires, des chiffonnières, des livres, des beaux esprits. Ils viennent à perdre insensiblement de vue la nature , dont les productions d'ailleurs leur sont presque toujours présentées défigurées ou à contre-saison , et toujours comme des effets de l'art de leurs jardiniers ou de leurs artistes. Us ne manquent pas aussi d'interpréter ses opérations sublimes par le mécanisme des arts qui leur sont le plus familiers. De là tant de systèmes qui font deviner les occupations de leurs auteurs. Épicure , épuisé par la volupté , tira son monde et ses atomes sans providence de son apathie; le géomètre le forme avec son compas ; le chimiste , avec des sels ; le minéralogiste le fait sortir du feu ; et ceux qui ne s'appliquent à rien , et qui sont en bon nombre, le supposent, comme eux, dans le chaos, et allant au hasard. Ainsi la corruption du cœur est la première source de nos erreurs. Ensuite les sciences , employant dans la recherche des choses naturelles des définitions, des principes et des méthodes revêtus d un grand appareil géométrique, semblent, par ce prétendu ordre, remettre dans l'ordre ceux qui s'en écartent. Mais quand cet ordre existerait tel qu'elles nous le présentent, pourrait-il être utile aux hommes ? Suffirait-il à contenir et à consoler des malheureux ? Et quel intérêt prendront-ils à celui d'une société qui les écrase, quand ils n'ont plus rien à espérer de celui de la nature , qui les abandonne aux lois du mouvement?
Pour moi , si j'ose le dire, j'attribue le déluge universel à l'effusion totale des glaces polaires , à laquelle on peut joindre celle des montagnes à glaces, telles que les Cordilières et le Taurus ,qui en ont des chaînes de douze à quinze cents lieues de longueur, sur vingt ou trente de largeur , et sur douze à quinze cents toises d'élévation. On peut y ajouter encore les eaux dispersées dans l'atmosphère en nuages et en vapeurs in-
ÉTUDE QUATRIÈME
.sensibles , qui ne laisseraient pas de former un volume d'eau très -considérable , si elles étaient rassemblées sur la terre.
Je suppose donc qu'à l'époque de ce terrible événement , le soleil , sorti de l'écliptique , s'avança du midi au nord , et parcourut un des méridiens qui passe par le milieu de l'océan Atlantique et de la mer du Sud. Il n'échauffa dans cette route qu'une zone d'eau, tant fluide que gelée, qui, dans la plus grande partie de sa circonférence, a quatre mille cinq cents lieues de largeur. Il fit sortir de longues bandes débrouillards et de brumes , qui accompagnent la fonte de toutes les glaces de la chaîne des Cordilières, des diverses branches des montagnes à glace du Mexique , du Taurus et de l'Imaùs , qui courent , comme elles , nord et sud , des flancs de l'Atlas , des sommets deTénériffe, du mont Jura , de l'Ida, du Liban, et de toutes les montagnes couvertes de neiges qui se trouvèrent exposées à son influence directe. Bientôt il embrassa de ses feux verticaux la constellation de l'Ourse et celle de la Croix du sud ; et aussitôt les vastes coupoles de glace des pôles fumèrent de toutes parts. Toutes ces vapeurs, réunies à celles qui s'élevaient de l'Océan, couvrirent la terre d'une pluie universelle. L'action de la chaleur du soleil fut encore redoublée par celle des vents brûlants des zones sablonneuses de l'Afrique et de l'Asie , qui, soufflant, comme tous les vents , vers les parties de la terre où l'air était le plus raréfié , se précipitèrent, comme des béliers de feu, vers les pôles du monde, où le soleil agissait alors avec toute son énergie.
Bientôt des torrents innombrables jaillirent du pôle du nord , qui était alors le plus chargé de glaces , puisque le déluge commença le 17 février, qui est le temps de l'année où l'hiver a exercé tout son empire sur notre hémisphère. Ces torrents sortirent à la fois de toutes les portes du nord , des détroits de la mer d'Anadir , du golfe profond de Kamtschatka , de la mer Baltique , du détroit de Waigats , des écluses inconnues du Spitzberg et du Groenland, de la baie d'Hudson , et de celle de Baffni , qui est encore plus reculée. Leurs eaux mugissantes se précipitèrent en partie par le canal de
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l'océan Atlantique , bouleversèrent le fond de son bassin , pénétrèrent au delà de la ligne ; et leurs remoux collatéraux revenant sur leurs pas , repoussés et augmentés par les courants du pôle austral , qui s'écoulaient dans le même temps , étalèrent sur nos rivages la plus effroyable des marées. Us roulèrent dans leurs flots une partie des dépouilles de l'océan situé entre l'ancien et le nouveau monde. Ils étendirent les larges coquillages qui pavent le fond des mers des îles des Antilles et du cap Vert sur les plaines de la Normandie , et ils portèrent même ceux qui s'attachent aux rochers du détroit de Magellan jusque dans les campagnes qu'arrose la Saône. Rencontrés par le courant général du pôle , ils formèrent , à leur confluent , d'horribles contre-marées qui conglomérèrent , dans leurs vastes entonnoirs , les sables , les cailloux et les corps marins en masses de grès tourbillonnées , en collines irrégulières, en rochers pyramidaux, qui hérissent, en plusieurs endroits, le sol de la France et de l'Allemagne. Ces deux courants généraux des pôles , venant à se rencontrer entre les tropiques , soulevèrent du fond des mers de grands bancs de madrépores , et les jetèrent tout entiers sur les rivages des îles voisines , où ils subsistent encore.
Ailleurs leurs eaux , ralenties à l'extrémité de leurs cours , s'épandirent au sein des terres en vastes nappes , et déposèrent à plusieurs reprises , en couches horizontales , et les débris et les gluten d'une infinité de poissons , d'oursins , de fucus, de coquillages, de coralloïdes , et ils en formèrent les lits de sable , les pâtes de marbre , de marne , de plâtre et de pierre calcaire qui font aujourd'hui le sol d'une grande partie de l'Europe. Chaque couche de nos fossiles fut le résultat d'une marée universelle. Pendant que les effusions des glaces polaires couvraient les extrémités occidentales de notre continent des dépouilles de la mer, elles étalaient sur ses extrémités orientales celles de la terre même , et déposaient sur le sol de la Chine des lits de terre végétale de trois à quatre cents pieds de profondeur. Ce fut alors que tous les plans
$TUPE QUATRIÈME,
de la nature lurent renversés. Des îles entières de glaces flottantes , chargées d'ours blancs , vinrent s'échouer parmi les palmiers de la zone torride; et les éléphants de l'Afrique furent roulés jusque dans les sapins de la Sibérie , où l'on retrouve encore leurs grands ossements. Les vastes plaines de la terre, inondées par les eaux , n'offrirent plus de carrière aux agiles coursiers , et celles de la mer en fureur cessèrent d'être navigables aux vaisseaux. En vain l'homme crut trouver une retraite dans les hautes montagnes : mille torrents s'écoulaient de leurs flancs , et mêlaient le bruit confus de leurs eaux aux gémissements des vents et aux roulements des tonnerres. Les noirs orages se rassemblaient autour de leurs sommets , et répandaient une nuit affreuse au milieu du jour. En vain il chercha dans les cieux le lieu où devait reparaître l'aurore ; il n'aperçut autour de l'horizon que de longues files de nuages redoublés; de pâles éclairs sillonnaient leurs sombres et innombrables bataillons; et l'astre du jour, voilé par leurs ténébreuses clartés , jetait à peine assez de lumière pour laisser entrevoir dans le firmament son disque sanglant, parcourant de nouvelles constellations. Au désordre des cieux, l'homme désespéra du salut delà terre. Ne pouvant trouver en lui-même la dernière consolation de la vertu, celle de périr sans être coupable, il chercha au moins à finir ses derniers moments dans le sein de l'amour ou de l'amitié. Mais dans ce siècle criminel , où tous les sentiments naturels étaient éteints , l'ami repoussa son ami, la mère son enfant, l'époux son épouse. Tout fut englouti dans les eaux , cités , palais , majestueuses pyramides, arcs de triomphe chargés des trophées des rois; et vous aussi , qui auriez dû survivre à la ruine même du monde, paisibles grottes, tranquilles bocages , humbles cabanes , asiles de l'innocence ! Il ne resta sur la terre aucune trace de la gloire ou du bonheur des mortels, dans ces jours de vengeance où la nature détruisait ses propres monuments.
De pareils bouleversements , dont il reste encore une infi-
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nité de traces sur la surface et dans le sein de la terre , n'ont pu, en aucune manière, être produits par la simple action d'une pluie universelle.
Je sais que le texte de l'Écriture est formel à cet égard ; mais les circonstances qu'elle y joint semblent admettre les moyens qui , suivant mon hypothèse , opérèrent cette terrible révolution.
Il est dit, dans la Genèse , « qu'il plut sur toute la terre « pendant quarante jours et quarante nuits. » Cette pluie , comme nous l'avons dit , fut le résultat des vapeurs qui s'élevaient de la fonte des glaces tant terrestres que maritimes, et de la zone d'eau que le soleil parcourait alors au méridien. Quant au terme de quarante jours , ce temps nous paraît suffisant à l'action verticale du soleil sur les glaces polaires pour les mettre au niveau des mers , puisqu'il ne faut guère que trois semaines du voisinage du soleil au tropique du Cancer pour fondre une bonne partie de celles de notre pôle. Il ne faut même alors que quelques bouffées de vent de sud ou de sud-ouest pendant quelques jours , pour dégager de glaces la côte méridionale de la Nouvelle-Zemble , et déboucher le détroit de Waigats , ainsi que l'ont observé Martens , Barents, et d'autres navigateurs du nord.
La Genèse dit , de plus , que « les sources du grand abî- « me des eaux furent rompues , et que les cataractes du ciel « furent ouvertes. » L'expression de « sources du grand abîme» ne peut s'appliquer , à mon avis , qu'à une effusion des glaces polaires , qui sont tes véritables sources de la mer, comme ies effusions des glaces des montagnes sont les sources de tous les grands fleuves. L'expression de « cataractes du ciel » désigne aussi, ce me semble, la résolution universelle des eaux répandues dans l'atmosphère , qui y sont soutenues par le froid , dont les foyers se détruisaient alors aux pôles.
La Genèse dit ensuite « qu'après qu'il eut plu pendant « quarante jours , Dieu lit souffler un vent qui lit dispa- « raître les eaux qui couvraient la terre. » Ce vent , sans doute, reporta vers les pôles les évaporations de l'Océan,
ÉTUDE QUATRIÈME
qui s'y fixèrent de nouveau en glaces. La Genèse ajoute ensuite des circonstances qui semblent rapporter tous les effets de ce vent aux pôles du monde ; car elle dit : « Les source ces de l'abîme furent fermées , aussi bien que les cata- « ractes du ciel , et les pluies du ciel furent arrêtées. Les « eaux , étant agitées de côté et d'autre , se retirèrent et « commencèrent à diminuer, après cent cinquante jours 1 .»
L'agitation de ces eaux « de côté et d'autre » convient parfaitement au mouvement des mers , de la ligne aux pôles, qui devait se faire alors sans aucun obstacle , puisque le globe n'était plus qu'un globe aquatique, et que l'on peut supposer que son balancement annuel dans l'écliptique , dont les glaces polaires sont en même temps les ressorts et les contre-poids , était dégénéré alors en une titubation journalière , suite de son premier mouvement. Ces eaux se retirèrent donc de l'Océan , lorsqu'elles vinrent à se convertir de nouveau en glaces sur les pôles; et il est remarquable que l'espace de « cent cinquante jours » qu'elles mirent à s'y fixer est précisément le temps que chacun des pôles emploie chaque année à se charger de ses congélations ordinaires.
On trouve encore , à la suite du même récit, des expressions analogues aux mêmes causes. « Dieu dit ensuite à Noé : « Tant que la terre durera , la semence et la moisson , le « froid et le chaud , l'été et l'hiver , la nuit et le jour , ne « cesseront point de s'entre-suivre 2. » Il ne doit y avoir rien de superflu dans les paroles de l'auteur de la nature, ainsi que dans ses ouvrages. Le déluge, comme nous l'avons dit, commença le dix-septième jour du second mois de Tannée , qui était , chez les Hébreux comme chez nous , le mois de février. Les hommes avaient donc alors ensemencé les terres , et ils ne les moissonnèrent point. Le froid ne succéda point, cette année-là, au chaud , ni l'été à l'hiver , parce qu'il n'y eut ni hiver ni froid , par la fusion générale des glaces polaires, qui en sont les foyers naturels; et la nuit, pro-
1 Genèse, chap. Viu , v 2 et
2 ld . * 22.
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
prement dite , ne suivit point le jour, parce qu'il n'y eut point alors de nuit aux pôles , où il y en a alternativement une de six mois , parce que le soleil , parcourant un méridien , éclairait toute la terre , comme il arrive lorsqu'il est à Téquateur.
J'ajouterai à l'autorité de la Genèse un passage très-curieux du livre de Job1, qui décrit le déluge et les pôles du monde avec les principaux caractères que je viens d'en présenter.
« Où étiez- vous quand je posais les fondements de la terre? Dites-le- « moi , si vous avez de l'intelligence. Savez-vous qui est-ce qui en a dé- « terminé les mesures, ou qui en a réglé les niveaux? Sur quoi ses bases «c sont-elles affermies, ou qui en a posé la pierre angulaire, lorsque les « astres du matin me louaient tous ensemble, et que tous les enfants de <( Dieu étaient transportés de joie? Qui a donné des portes à la mer pour <( la renfermer, lorsqu'elle se débordait sur la terre, en sortant comme « du sein de sa mère ; lorsque je lui donnai des nuages pour vêtement, « et que je l'enveloppai d'obscurité, comme on enveloppe un enfant de « bandelettes? Je l'ai resserrée dans des bornes qui me sont connues ; je « lui ai donné une digue et des écluses, et je lui ai dit : Tu viendras « jusque-là, tu ne passeras pas plus loin ; ici se brisera l'orgueil de tes « flots. Est-ce vous qui , en ouvrant vos yeux à la lumière , avez or- « donné au point du jour de luire, et qui avez montré à l'aurore le lieu « où elle devait naître ? Est-ce vous qui, tenant dans vos mains les extré- « mités de la terre , l'avez ébranlée, et qui en avez secoué les impies? « De petits monuments innombrables de cette ruine en resteront em- « preints à sa surface dans l'argile, et subsisteront comme son vêtement. « La lumière des impies leur sera ôtée, et leur bras élevé sera brisé, «x Avez-vous pénétré au fond de la mer, et vous êtes-vous promené sur « les sources qui renouvellent l'abime? Vous a-t-on ouvert ces portes « de la mort, et en avez-vous vu les dégorgeoirs ténébreux? Avez-vous « observé où se termine la latitude de la terre? Si toutes ces choses vous «sont connues, déclarez-le-moi. Dites-moi où habite la lumière, et « quel est le lieu des ténèbres, afin que vous les conduisiez chacune à leur « destination, quand vous saurez les routes de leurs demeures. Saviez- « vous , lorsque ces choses existaient déjà , que vous deviez naître vous- « même , et aviez-vous connu alors le nombre rapide de vos jours? êtes- « vous entré enfin dans les trésors de la neige , et avez-vous vu ces af- « freux réservoirs de grêle que j'ai préparés pour le temps de l'ennemi, « et pour le jour de la guerre et du combat ? »
J'ai cru que le lecteur ne trouverait pas mauvais que je m'écartasse un peu de mon sujet , pour lui présenter la concordance de mon hypothèse avec les traditions de l'Écriture sainte , et surtout avec celles , quoiqu'un peu obscures , du
« Chap. xxxvm.
ÉTUDE QUATRIEME
livre peut-être le plus ancien qu'il y aif au monde. De savants théologiens croient que Job a écrit avant Moïse. Personne n'a peint la nature avec plus de sublimité.
Si la terre se refroidit, le soleil, d'où on la fait sortir, doit se refroidir à proportion; et l'affaiblissement mutuel de la chaleur, dans ces deux globes, doit se manifester de siècle en siècle , au moins à la surface de la terre , dans les évaporations des mers , dans la diminution des pluies , et surtout dans la destruction successive d'un grand nombre de plantes , qu'un simple affaiblissement de quelques degrés de chaleur fait périr aujourd'hui , lorsqu'on les change de climat. Cependant, il n'y a pas une seule plante de perdue de celles qui étaient connues de Circé , la plus ancienne des botanistes , dont Homère nous a , en quelque sorte , conservé l'herbier. Les plantes chantées par Orphée existent encore avec leurs vertus. Il n'y en a pas même une seule qui ait perdu quelque chose de son attitude. La jalouse Clytie se tourne toujours vers le soleil ; et le beau-fils de Liriope, Narcisse , s'admire encore sur le bord des fontaines.
Tels sont les témoignages du règne végétal sur la constance de la température du globe; examinons ceux du genre bumain. Il y a des habitants de la Suisse qui se sont aperçus, disent-ils, d'un accroissement progressif de glaces dans leurs montagnes. Je pourrais leur opposer d'autres observateurs modernes qui , pour faire leur cour à des princes du nord , prétendent avec aussi peu de fondement que le froid y a diminué , parce que ces princes y ont fait abattre des forêts; mais je m'en tiendrai au témoignage des anciens, qui , sur ce point , ne voulaient flatter personne. Si le refroidissement de la terre est sensible dans la vie d'un homme , il doit l'être bien davantage dans la vie du genre humain : or, toutes les températures décrites par les historiens les plus anciens, comme celle de l'Allemagne par Tacite, des Gaules par César, delà Grèce par Plutarque , delà Thrace par Xénophon, sont précisément les mêmes aujourd'hui que de leur temps. Le livre de l'Arabe Job , que l'on croit être plus ancien que Moïse, le-
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
quel contient des connaissances de la nature beaucoup plus profondes qu'on ne le pense, et dont les plus communes nous étaient inconnues il y a deux siècles , parle fréquemment de la chute des neiges dans son pays, qui était vers le 30e degré de latitude nord. Le mont Liban porte dans la plus haute antiquité le nom arabe de Liban, qui signifie blanc, à caus des neiges dont son sommet est couvert en tout temps. Homère rapporte qu'il neigeait à Ithaque quand Ulysse y arriva , ce qui l'obligea d'emprunter un manteau du bon Eumée. S» depuis trois mille ans et davantage, le froid eût été, chaque année , en croissant dans tous ces climats il devrait y être aujourd'hui aussi long et aussi rude que dans le Groenland. Mais le Liban et les autres provinces de l'Asie ont conservé la même température. La petite île d'Ithaque se couvre encore en hiver de frimas ; et elle porte, comme du temps de Télémaque, des lauriers et des oliviers.
ÉTUDE CINQUIÈME
RÉPONSE AUX OBJECTIONS CONTRE LA PROVIDENCE, TIRÉES DES DÉSORDRES DU RÈGNE VÉGÉTAL.
La terre est, dit-on, un jardinier fort mal ordonné. Des hommes d'esprit , qui n'ont point voyagé , se sont plu à nous la peindre sortant des mains de la nature, comme si les géants y eussent combattu. Ils nous ont représenté ses fleuves vaguant çà et là , ses marais fangeux, les arbres de ses forêts renversés, ses campagnes couvertes cle rochers, de ronces et d'épines, tous ses chemins rendus impraticables, toutes ses cultures devenues l'effort du génie. J'avoue que ces tableaux , quoique pittoresques , m'ont quelquefois attristé, parce qu'il.1 me donnaient de la méfiance de Fauteur de la nature. On avai* beau supposer d'ailleurs que l'homme était comblé de ses bienfaits , il avait oublié un de nos premiers besoins ; en négii géant de prendre soin de notre habitation.
Mais, en y réfléchissant, il m'a paru que non-seulement la
::r» ETUDE CINQUIÈME.
nature avait fait un jardin magnifique du monde entier, mai!? encore qu'elle en avait , pour ainsi dire , placé plusieurs les uns sur les autres, pour embellir le même sol de ses plus charmantes harmonies.
Dans nos climats tempérés , on voit se développer, dès les premiers jours d'avril, au milieu des sombres forêts, les réseaux de la pervenche, et ceux de Yanemona nemorosa, qui recouvrent d'un long tapis vert et lustré les mousses et les feuilles desséchées par Tannée précédente. Cependant, à l'orée des bois , on voit déjà fleurir les primevères , les violettes et les marguerites , qui bientôt disparaissent en partie , pour faire place, en mai, à l'hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent le miel , au muguet parfumé , si aimé des amants, au genêt doré , au bassinet doré et vernissé , et aux trèfles rouges et blancs , si bien alliés aux graminées. Bientôt les orties blanches et jaunes, les fleurs du fraisier, celles du sceau de Salomon , sont remplacées par les coquelicots et les bluets , qui enclosent dans des oppositions ravissantes ; les églantiers épanouissent leurs guirlandes fraîches et variées , les fraises se colorent, les chèvrefeuilles parfument les airs ; on voit ensuite les vipérines d'un bleu pourpré , les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses battues des vents , les ansérines , les champignons et les asclépias, qui restent bien avant dans l'hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.
Toutes ces fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon , dont la couleur est uniforme , sert de fond à ce riche tableau. Quand ces plantes ont fleuri et donné leurs graines , la plupart s'enfoncent et se cachent , pour renaître avec d'autres printemps. Il y en a qui durent toute l'année, comme la pâquerette et le pissenlit ; d'autres s'épanouissent pendant cinq jours , après lesquels elles disparaissent entière ment : ce sont les éphémères de la végétation.
Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque espèce présente, dans le cours de l'année,
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
lés progrès de la prairie. D'abord les buissons donnent leurs fleurs; les chèvrefeuilles déroulent leur tendre verdure; l'aubépine parfumée se couronne de nombreux bouquets, les ronces laissent pendre leurs grappes d'un bleu mourant; les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts deneiga au milieu du printemps ; les néfliers entr'ouvrent leurs larges fleurs aux extrémités d'un rameau cotonneux ; les ormes donnent leurs fruits; les hêtres développent leurs superbes feuillages ; et enfin le chêne majestueux se couvre le dernier de ses feuilles épaisses, qui doivent résister à l'hiver.
Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par l'éclat de leurs couleurs , de même les rameaux fleuris des arbrisseaux se détachent du feuillage des grands arbres. L'hiver présente de nouveaux accords ; car alors les fruits noirs du troène, la mûre d'un bleu sombre, le fruit de corail de l'églantier, la baie du myrtille, brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur nourriture, et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des graminées, et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs ; et celles des forêts , où les chênes antiques agitent leurs sommets vénérables ; le bouleau , ses feuilles pendantes ; et les sombres sapins , leurs longues flèches toujours vertes ? Du sein de ces forêts s'échappent de doux murmures, et s'exhalent mille parfums qui influent sur les qualités de l'air. Le matin, au lever de l'aurore, tout est chargé de gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des ruisseaux ; tout se meut au gré des vents ; de longs rayons de soleil dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des êtres d'un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs , volent sans bruit sur les fleurs; ici l'abeille et le bourdon murmurent; là des oiseaux font leurs nids; les airs retentissent de mille chansons d'amour. Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de basse aux ravissants concerts du rossignol , et aux accords vifs et gais de la fauvette. La prairie a aussi ses