‹ Études de la nature (volume 2)Chapitre 22 sur 55 · DES HARMONIES ELEMENTAIRES DES PLANTES, PAR RAP- PORT A L'HOMME · texte numérisé non relu

DES HARMONIES ELEMENTAIRES DES PLANTES, PAR RAP- PORT A L'HOMME

Si nous considérons l'ordre végétal par les simples rapports de force et de grandeur, nous le trouverons divisé assez généralement en trois grandes classes : en herbes, en arbrisseaux, et en arbres. Nous remarquerons premièrement que les herbes sont d'une substance pliante et molle. Si elles eussent été ligneuses et dures, comme les jeunes branches des arbres auxquels il paraît qu'elles devraient naturellement ressem-

322 ÉTUDE ONZIÈME

bler, puisqu'elles croissent sur le même sol , la plus grande partie de la terre eût été inaccessible au marcher de l'homme, jusqu'à ce que le fer ou le feu y eût frayé des chemins. Ce n'est donc pas par hasard que tant de graminées, de mousses et d'herbes sont d'une substance molle et souple, ni faute de nourriture ou de moyens de se développer; car il y a de ces herbes qui s'élèvent fort haut, telles que le bananier des Indes, et plusieurs férulacées de nos climats, qui s'élèvent a la hauteur d'un petit arbre.

D'un autre côté, il y a des arbrisseaux ligneux qui ne viennent pas plus grands que des herbes : mais ils croissent, pour l'ordinaire , aux lieux âpres et escarpés , et ils donnent aux hommes la facilité d'y grimper, en poussant jusque dans les fentes des rochers. Mais comme il y a des rochers qui n'ont point de fentes, et qui sont à pic comme des murailles, il y a des plantes rampantes qui prennent racine à leurs bases, et qui , s' attachant à leurs flancs , s'élèvent avec eux à des hauteurs qui surpassent celle des plus grands arbres : tels sont les lierres, les vignes vierges, et un grand nombre de lianes qui tapissent les rochers des pays méridionaux. Si ces sortes de végétations couvraient la terre, il serait impossible d'y marcher. Il est très-remarquable que lorsqu'on a découvert des îles inhabitées , on en a trouvé qui étaient remplies de forêts, comme l'île de Madère; d'autres où il n'y avait que des herbes et des joncs , comme les îles Malouines, à l'entrée du détroit de Magellan; d'autres simplement revêtues de mousses , comme plusieurs îlots qui sont sur les côtes du Spitzberg ; d'autres en grand nombre où ces différents végétaux étaient mêlés : mais je ne sache pas qu'on en ait trouvé une seule où il n'y eût que des buissons et des lianes. La nature n'a placé ces classes que dans les lieux difficiles à escalader, afin d'en faciliter l'accès aux hommes. On peut dire qu'il n'y a point d'escarpement qui ne puisse être franchi par leur secours. Il ne s'en fallut rien que , par leur moyen , les anciens Gaulois ne s'emparassent du Capitole.

Quant aux arbres, quoiqu'ils soient remplis d'une force

DES PLANTES. 323 végétative qui les élève à de grandes hauteurs, la plupart ne poussent leurs premières branches qu'à une certaine distance de la terre ; en sorte que , quoiqu'ils forment , à une certaine élévation , des entrelacements impénétrables au soleil , qu'ils étendent fort loin d eux , ils laissent cependant autour de leurs pieds des avenues suffisantes pour les aborder, et pour parcourir aisément les forêts.

Voilà donc les dispositions générales des végétaux sur la terre , par rapport au besoin que l'homme avait de la parcourir ; les herbes servent de matelas à ses pieds ; les buissons , d'échelles à ses mains ; et les arbres , de parasols à sa tête. La nature, après avoir établi entre eux ces proportions, les a distribués dans tous les sites, en leur donnant, abstraction faite de leurs rapports particuliers avec les éléments et avec les animaux , les qualités les plus propres à subvenir aux besoins de l'homme , et à compenser, en sa faveur, les inconvénients du climat. Quoique cette manière d'étudier ses ouvrages soit méprisée aujourd'hui de la plupart des naturalis tes, c'est à celle-là cependant que nous nous arrêterons. Nous venons de considérer les plantes par la taille , à la manière des jardiniers ; nous allons encore les examiner comme les x bûcherons , les chasseurs , les charpentiers , les pêcheurs , les bergers , les matelots , et même les bouquetières. Peu nous importe d'être savants , pourvu que nous ne cessions pas d'être hommes.

C'est dans les pays du Nord , et sur le sommet des montagnes froides , que croissent les pins , les sapins , les cèdres , et la plupart des arbres résineux , qui abritent l'homme des neiges par l'épaisseur de leurs feuillages , et qui lui fournissent pendant l'hiver des flambeaux et l'entretien de ses foyers. I II est très-remarquable que les feuilles de ces arbres toujours I verts sont filiformes , et très-capables , par cette configuration, i qui a encore l'avantage de réverbérer la chaleur comme les poils des animaux , de résister à la violence des vents qui régnent ordinairement sur les lieux élevés. Les naturalistes do I Suède ont observé que les pins les plus gros se trouvent aux

324 ÉTUDE ONZIÈME

lieux les plus secs et les plus sablonneux de la Norvège. Les mélèzes , qui se plaisent également dans les montagnes froides, ont des troncs fort résineux. Mathiole, dans son utile commentaire sur Dioscoride , dit qu'il n'y a point de matière plus propre que le charbon de ces arbres à fondre promptement les mines de fer, dans le voisinage desquelles ils se plaisent. Ils sont de plus chargés de mousses , dont quelques espèces s'enflamment à la moindre étincelle. Il raconte qu'étant, une nuit, obligé de coucher dans les hautes montagnes du détroit de Trente , où il herborisait , il y trouva quantité de mélèzes ou larix , tout barbus , dit<il , et tout blancs de mousses. Les bergers du lieu, voulant lui procurer quelque amusement, mirent le feu aux mousses de quelques-uns de ces arbres, qui s'embrasèrent aussitôt avec la rapidité de la poudre à canon. Il semblait, au milieu de l'obscurité de la nuit, que la flamme et les étincelles montassent jusqu'au ciel. Elles répandaient, en brûlant, une fort bonne odeur. Il remarque encore que le meilleur agaric croît sur les mézières, et que les arquebusiers de son temps s'en servaient à conserver le feu et à faire des mèches. Ainsi la nature, en couronnant les sommets des montagnes froides et ferrugineuses de ces grandes torches végétales , en a mis les allumettes dans leurs branches , l'amadou à leurs pieds , et le briquet à leurs racines.

Au midi , au contraire , les arbres présentent , dans leurs feuillages , des éventails , des parapluies et des parasols. Le latanier porte chacune de ses feuilles plissée comme un éventail , attachée à une longue queue , et semblable , dans son développement parfait, à un soleil rayonnant de verdure. On peut voir deux de ces arbres au Jardin du Roi. Celle du bananier ressemble à une longue et large ceinture , ce qui lui a fait donner sans doute le nom de figuier d'Adam. La grandeur des feuilles de plusieurs espèces d'arbres augmente à mesure qu'on s'approche de la ligne. Celle du cocotier à fruit double , des îles Séchelles, a douze ou quinze pieds de long , et sept ou huit de large. Elle suffit pour couvrir une nombreuse famille. U y a aussi une de ces feuilles au Cabinet du Roi. Celle du

DES PLAINTES. 3^5 tàlipot deTîle de Ceylan a à peu près la même grandeur. L'intéressant et infortuné Robert ICnok , qui a donné la meilleure relation de cette île que je connaisse, dit qu'une de ces feuilles peut couvrir quinze ou vingt personnes. Quand elle est sèche, ajoute-t-il, elle est à la fois forte et maniable, en sorte qu'on peut l'étendre et la resserrer à son gré , étant naturellement plissée comme un éventail. Dans cet état, elle n'est pas plus grosse que le bras , et extraordinairement légère. Les habitants la coupent par triangles , quoiqu'elle soit naturellement ronde ; et chacun d'eux en porte un morceau sur sa tête, tenant de la main le bout le plus pointu en avant, pour s'ouvrir un passage à travers les buissons. Les soldats se servent de cette feuille pour faire leurs tentes. Ils la regardent, avec raison , comme un des plus grands bienfaits de la Providence , dans un pays brûlé du soleil , et inondé de pluies la moitié de l'année. La nature a fait, dans ces climats , des parasols pour des villages entiers ; car le figuier qu'on appelle aux Indes figuier des Banians , et dont on voit le dessin dans Tavernier et dans plusieurs autres voyageurs , croît sur le sable même brûlant du rivage de la mer, en jetant, de l'extrémité de ses branches , une multitude de jets qui s'inclinent vers la terre, y prennent racine, et forment, autour du tronc principal , quantité d'arcades couvertes d'un ombrage impénétrable.

Dans nos climats tempérés, nous éprouvons une bienveillance semblable de la part de la nature. C'est dans la saison chaude et sèche qu'elle nous donne quantité de fruits pleins d'un jus rafraîchissant, tels que les cerises, les pêches, les melons ; et , à l'entrée de l'hiver, ceux qui échauffent par leurs huiles, tels que les amandes et les noix. Quelques naturalistes même ont regardé les coques ligneuses de ces fruits comme : des préservatifs de leurs semences contre le froid de la mauvaise saison; mais ce sont, comme nous l'avons vu, des j moyens de surnager et de voguer. La nature en emploie d'au* i très que nous ne connaissons pas , pour préserver les subsi tances des fruits des impressions de l'air. Par exemple, elle

j ULU.N. DE S.-HEURE. — T. U. 19

326 ÉTUDE ONZIÈME

fait durer pendant tout l'hiver plusieurs espèces de pommes et de poires qui n'ont d'autres enveloppes que des pellicules si minces , qu'on ne peut en déterminer les épaisseurs.

La nature a mis d autres végétaux aux lieux humides et arides, dont les qualités sont inexplicables par les lois de notre physique, mais qui sont admirablement d'accord avec les besoins de l'homme qui les habite. C'est le long des eaux que croissent les plantes et les arbres les plus secs , les plus légers , et par conséquent les plus propres à les traverser. Tels sont les roseaux qui sont creux , et les joncs remplis d'une moelle inflammable. Il ne faut qu'une botte médiocre de jonc pour porter sur l'eau un homme fort pesant. C'est sur les bords des lacs du Nord que croissent ces vastes bouleaux dont il ne faut que l'écorce d'un seul arbre pour faire un grand canot. Cette écorce est semblable à un cuir par sa souplesse, et si incorruptible à l'humidité , que j'en ai vu tirer , en Russie , de dessous les terres dont on couvre les magasins à poudre , qui étaient parfaitement saines , quoiqu'on les y eût mises du temps de Pierre le Grand. Suivant le témoignage de Pline et de Plutarque , on trouva à Rome , quatre cents ans après la mort de JNuma , les livres <jue ce grand roi avait fait mettre avec lui dans son tombeau. Son corps était totalement détruit ; mais ses livres , qui traitaient de la philosophie et de la religion , étaient si bien conservés , que le préteur Pétilius en prit lecture par ordre du sénat. Sur le rapport qu'il en fit, il fut décidé qu'on les brûlerait. Ils étaient écrits sur des écorces de bouleau. Ces écorces se lèvent en dix ou douze feuillets blancs et minces comme du papier , et en tenaient lieu aux anciens. La nature présente à l'homme d'autres trajectiles sur d'autres rivages. Elle a mis sur les bords des fleuves de l'Inde le bambou , grand roseau qui s'y élève quelquefois à soixante pieds de hauteur, et qui y croît delà grosseur delà cuisse L'intervalle compris entre deux de ses nœuds suffit pour soutenir un homme sur l'eau. Un Indien s'y met à califourchon, et traverse ainsi les rivières, en nageant avec les pieds. Le Hollandais Jean-Hugues Linschoten, voyageur

digne de foi , assure que les crocodiles ne touchent jamais aux gens qui passent ainsi les rivières, quoiqu'ils attaquent souvent les canots et les chaloupes même des Européens, li attribue la retenue de cet animal vorace à une antipathie qu'il a contre ce roseau. François Pyrard, autre voyageur qui a fort bien observé la nature, dit qu'il croît sur les rivages des îles Maldives un arbre appelé candou, d'un bois si léger, qu'il sert de liège aux pêcheurs *. Je crois avoir eu en ma possession une souche d'arbre de la même espèce. Elle était dépouillée de son écorce toute blanche, de la grosseur du bras, de six pieds de longueur , et si légère que je la levais avec deux doigts avec la plus grande facilité. C'est dans les mêmes îles et sur les mêmes sables que s'élève le cocotier, qui y vient plus beau que dans aucun autre lieu du monde. Ainsi l'arbre le plus utile aux marins croît sur le bord des mers les plus naviguées. Tout le monde sait qu'on y bâtit un vaisseau de son bois , qu'on en fait les voiles avec ses feuilles , le mât avec son tronc , les cordages avec l'étoupe appelée caire qui entoure son fruit , et qu'on le charge ensuite avec ses cocos. Il est encore remarquable que le coco renferme, avant sa maturité parfaite , une liqueur qui est un excellent antiscorbutique. N'est-ce donc pas une merveille delà nature que ce fruit vienne plein de lait, dans des sables arides • et sur les bords de l'eau salée? Ce n'est même que sur les bords de la mer que l'arbre qui le porte parvient dans toute sa beauté; car on en voit peu dans l'intérieur des terres. La nature a placé un palmier delà même famille, mais d'une autre espèce , au sommet des montagnes des mêmes climats : c'est le palmiste. La tige de cet arbre a quelquefois plus de cent pieds de hauteur : elle est parfaitement droite; elle porte à son sommet, pour unique feuillage, un bouquet de palmes, du milieu duquel sort un long rouleau de feuilles plissées, | semblable au fût d'une lance. Ce rouleau renferme, dans une espèce de fourreau coriace , les feuilles naissantes , qui sont très-bonnes à manger avant leur développement. Le tronc du palmiste n'a de bois qu'à la circonférence; mais il est si dur,

1 Voyez Pyrard, Voyage aux lies Maldives, page 38.

Page 1