ÉTUDE ONZIÈME
qu'il fait rebrousser le tranchant des meilleures haches. Il se fend d'un bout à l'autre avec la plus grande facilité, et il est rempli, au dedans , d'une substance spongieuse qu'on enlève aisément. Quand il est ainsi préparé , il sert à faire , pour la conduite des eaux souvent dévoyées par les rochers qui sont au sommet des montagnes , des tuyaux qui sont incorruptibles à l'humidité. Ainsi les palmiers donnent aux habitants de ces pays de quoi faire des aqueducs à la source des rivières, et des vaisseaux à leur embouchure. D'autres espèces d'arbres leur rendent ailleurs les mêmes services. C'est sur les rivages des îles Antilles que croît l'acajou , qu'on y appelle improprement cèdre, à cause de son incorruptibilité. Il y vient si gros, que, d'un seul de ses tronçons, on fait des pirogues qui portent jusqu'à quarante hommes l. Cet arbre a une autre qualité qui , au jugement des meilleurs observateurs , aurait dû le rendre précieux à notre marine : c'est qu'il est le seul de ces»rivages que les vers marins n'attaquent jamais , quoiqu'ils soient si redoutables à toutes les espèces de bois qui flottent dans ces mers , qu'ils dévorent en peu de temps les escadres, et que, pour les en préserver, on est obligé, depuis quelques années, de doubler leurs carènes de cuivre. Mais cebel arbre a trouvé des ennemis plus redoutables que les vers dans les habitants européens de ces îles , qui en ont presque totalement détruit l'espèce.
La manière dont la Providence a pourvu à la soif de l'homme, dans les lieux arides, n'est pas moins digne d'admiration. Elle a mis dans les sables brûlants de l'Afrique une plante dont la feuille, contournée en burette, est toujours remplie d'un grand verre d'eau fraîche ; le goulot de cette burette est fermé par l'extrémité même de la feuille , en sorte que l'eau ne peut pas s'en évaporer. Elle a planté, sur quelques terres arides du même pays , un grand arbre appelé par les nègres boa, dont le tronc, monstrueusement gros, est naturellement creusé comme une citerne. Dans la saison des pluies, il se remplit d'eau, qu'il conserve fraîche dans les
1 Voyez les pères Labat et du Tertre.
DES PLANTES. 329 plus grandes chaleurs , au moyen du feuillage touffu qui en couronne le sommet. Enfin elle a placé, sur les rochers arides des îles Antilles , des fontaines végétales. On y trouve communément une liane, appelée liane à eau, si remplie de séve que , si on en coupe une simple branche , il en coule surle-champ autant d'eau qu'un homme en pourrait boire d'un trait : elle est très-limpide et très-pure. Dans les lagunes de la baie de Campêche, les voyageurs trouvent un autre secours : ces lagunes , au niveau de la mer , sont presque entièrement inondées dans la saison pluvieuse: et elles sont si arides dans la saison sèche, qu'il est arrivé à plusieurs chasseurs qui s'étaient égarés dans les forêts dont elles sont couvertes , d'y mourir de soif. Le célèbre voyageur Dampier rapporte qu'il a échappé plusieurs fois à ce malheur par le secours d'une végétation fort extraordinaire , qu'on lui avait fait remarquer sur le tronc d'une espèce de pin qui y est très-commun : elle ressemble à un paquet de feuilles placées l'une sur l'autre par étages ; et à cause de sa forme , et de l'arbre où elle croît , il l'appelle pomme de pin. Cette pomme est pleine d'eau; en sorte qu'en la perçant à sa base avec un couteau , il en coule aussitôt une bonne pinte d'une eau très-claire et très-saine. Le père du Tertre raconte qu'il a trouvé plusieurs fois un pareil rafraîchissement dans les feuilles tournées en cornet d'une espèce de balisier qui croît sur les plages sablonneuses de la Guadeloupe. J'ai ouï dire à plusieurs de nos chasseurs que rien n'était plus propre à désaltérer que les feuilles du gui qui croît dans nos arbres.
Telles sont en partie les précautions dont la Providence a compensé, en faveur de l'homme, les inconvénients de chaque climat, en opposant aux qualités des éléments des qualités contraires dans les végétaux. Je ne les suivrai pas plus loin, car je les crois inépuisables. Je suis persuadé que chaque latitude et chaque saison ont les leurs qui leur sont affectées, et que chaque parallèle les varie dans chaque degré de longitude.
ÉTUDE ONZIEME