‹ Études de la nature (volume 2)Chapitre 50 sur 55 · ON LUI A BEAUCOUP REMIS , PARCE QU'ELLE A BEAUCOUP AIMÉ · texte numérisé non relu

ON LUI A BEAUCOUP REMIS , PARCE QU'ELLE A BEAUCOUP AIMÉ

Sur une autre partie de la frise on graverait celle-ci , qui nous éclaire sur la nature de nos devoirs :

LA VERTU EST UN EFFORT FAIT SUR NOUS-MÊMES POUR LE BIEN DES HOM- MES , DANS L'INTENTION DE PLAIRE A DIEU SEUL-

On y pourrait joindre la suivante , propre à réprimer nos ambitieuses émulations :

LE PLUS PETIT ACTE DE VERTU VAUT MIEUX QUE L'EXERCICE DES PLUS GRANDS TALENTS.

Sur d'autres tables on pourrait écrire des maximes d'espérance dans la Providence divine , tirées des philosophes de toutes les nations , telles que celle-ci, qui vient des Perses modernes :

QUAND ON EST LE PLUS AFFLIGÉ , C'EST ALORS QU'IL FAUT ESPÉRER LE PLUS DE CONSOLATION ; LE PLUS ÉTROIT DU DÉFILÉ EST A L'ENTRÉE DE LA .PLAINE '.

Et cette autre du même pays :

' Chardin, palais d'ispahan.

QUICONQUE A ATTACHÉ FORTEMENT SON COEUR A DIEU S'EST DELIVRE HEUREUSEMENT DE TOUTES LES AFFLICTIONS QUI LUI PEUVENT ARRIVER EN CE MONDE ET EN L'AUTRE.

On y en pourrait mettre de philosophiques sur la vanité des choses de ce monde, telles que celle-ci :

COMPTEZ CHACUN DE VOS JOURS PAR DES PLAISIRS , PAR DES AMOURS, PAR DES TRÉSORS ET PAR DES GRANDEURS ; LE DERNIER LES ACCUSERA TOUS DE VANITÉ.

Ou cette autre, qui nous ouvre une perspective dans l'autre vie :

CELUI QUI A DONNÉ LA LUMIÈRE AUX YEUX DE L'HOMME , DES SONS A SON OUÏE, DES PARFUMS A SON ODORAT , ET DES FRUITS A SON GOUT, SAURA BIEN REMPLIR UN JOUR SON COEUR , QUE RIEN NE PEUT SATISFAIRE JCJ- BAS.

Et cette autre , qui nous porte à la charité envers les hommes par notre propre intérêt :

QUAND ON ÉTUDIE LE MONDE , ON NE FAIT CAS QUE DES HOMMES QUI ONT DE LA SAGACITÉ; MAIS QUAND ON S'ÉTUDIE SOI-MÊME, ON N'ESTIME QUE CEUX QUI ONT DE L'INDULGENCE.

Celle-ci serait inscrite en lettres de hronze antique, autour de la coupole :

MANDATUM NOVUM DO VOBIS , UT DILIGAT1S 1NVICEM SICUT D1LEXI VOS , UT ET VOS DILICATIS INVICEM.

Joan. , cap. xxm , * 34.

« Je vous donne un dernier commandement , que vous vous aimiez « les uns les autres, comme je vous ai aimés moi-même. »

Pour déeorer ce temple au dehors avec une dignité convenable , il ne faudrait d'autres ornements que ceux de la nature. Les premiers rayons du soleil levant et les derniers du soleil couchant doreraient sa coupole, élevée au-dessus des forêts, pendant le jour les feux du midi, et pendant la nuit la clarté de la lune , traceraient sur la pelouse son ombre majestueuse; la Seine en répéterait les reflets dans ses eaux, les tempêtes frémiraient en vain contre son énorme voûte ; et lorsque le temps l'aurait bronzée de mousse, les chênes de la patrie sortiraient de ses antiques claveaux ; et les aigles du ciel , planant autour, viendraient y faire leurs nids.

D'UN ÉLYSÉE

Ni les talents , ni la naissance , ni l'or, ne seraient des titres pour avoir un monument dans cette terre patriotique et sainte. Mais , dira-t-on , qui déciderait du mérite de ceux dont on y déposerait les cendres ? Le roi seul en serait le juge , et le peuple le rapporteur. Il ne suffirait pas à un citoyen , pour obtenir ce genre d'illustration , de cultiver une plante dans une serre chaude, ni même dans son jardin ; mais il faudrait qu'elle fût naturalisée en plein champ , et qu'on en portât vendre les fruits au marché. Ce ne serait pas assez que le modèle d'une machine ingénieuse fût dans le cabinet d'un artiste , et approuvé par l'Académie des Sciences : il faudrait que la machine même fût entre les mains du peuple , et à son usage. Il ne suffirait pas, pour constater le succès d'un ouvrage littéraire, qu'il eût été couronné par l'Académie française , mais il faudrait qu'il fût lu de la classe d'hommes à laquelle il est destiné. Ainsi , par exemple , une ode à la patrie serait réputée ne rien valoir, si elle n'était chantée dans les rues par le peuple. Le mérite d'un homme de guerre ou de mer ne se déciderait pas d'après les gazettes, mais d'après la voix des soldats ou des matelots. A la vérité, le peuple ne connaît guère dans les citoyens d'autre vertu que la bienfaisance : il ne consulte que son premier besoin ; mais son instinct, sur ce point , est conforme à la loi divine : car toutes les vertus aboutissent à celle-là , même celles qui en paraissent les plus éloignées ; et quand il y aurait des riches qui chercheraient à le captiver en lui faisant du bien, c'est précisément là ce que nous nous proposons de leur inspirer. Us rempliraient leurs devoirs, et les grandes conditions se rapprocheraient des petites.

11 résulterait d'une pareille institution le rétablissement d'une des lois de la nature les plus importantes à une nation : je veux dire une perspective inépuisable de l'infini, aussi nécessaire au bonheur d'un peuple qu'à celui d'un particulier. Telle est, comme nous l'avons entrevu ailleurs, la nature de l'esprit humain ; s'il ne voit l'infini dans ses vues , il se reploie sur lui-même , et il se détruit par ses propres forces. Rome présenta au patriotisme de ses citoyens la conquête du monde;

mais ce but était trop borné. Sa dernière victoire eût été le commencement de sa ruine. L'établissement que je propose n'a point cet inconvénient. Il n'y a point pour l'homme d'objet plus étendu et plus profond que celui de sa propre fin; il n'y a point de monuments plus variés et plus agréables que ceux de la vertu. Quand on n'élèverait chaque année, dans cet Élysée , qu'un socle de marbre de Bretagne ou de granit d'Auvergne, il y aurait de quoi tenir toujours le peuple en haleine par le spectacle de la nouveauté. Les provinces du royaume plaideraient contre la capitale pour y faire placer leurs habitants vertueux. Quel auguste tribunal on pourrait former d'évêques illustres par leur piété , de magistrats intègres, de généraux d'armée célèbres , pour examiner leurs diverses prétentions ! Que de mémoires paraîtraient au jour, propres à intéresser le peuple , qui ne voit dans sa bibliothèque que des arrêts de mort des fameux scélérats, ou la vie des saints, qui sont hors de sa portée ! Que de sujets nouveaux pour nos gens de lettres , qui ne savent plus que rebattre éternellement le siècle de Louis XIV, ou être les facteurs de la réputation des Grecs et des Romains ! Que d'anecdotes curieuses pour nos riches voluptueux! Ils payent fort chèrement l'histoire d'un insecte de l'Amérique , gravé de toutes les manières , et étudié au microscope , minute par minute , dans toutes les phases de sa vie. Ils n'auraient pas moins de plaisir à connaître les mœurs d'un pauvre charbonnier élevant vertueusement sa famille dans les forêts , au milieu des contrebandiers et des brigands; ou celles d'un misérable pêcheur qui, pour fournir aux délices de leurs tables , vit , comme une mauve , au milieu des tempêtes.

Je ne doute pas que ces monuments , exécutés avec le goût dont nous sommes capables , n'attirassent à Paris une foule de riches étrangers. Ils y viennent aujourd'hui pour y vivre , ils y viendraient encore pour y mourir. Ils chercheraient à bien mériter d'une nation devenue l'arbitre des vertus de l'Europe, et à acquérir un dernier asile dans la terre sainte de cet Élysée , où tous les hommes vertueux et bien-

IrÙN ELYSÉE.

taisants seraient réputés citoyens. Cet établissement , qu'on peut sans doute former d'une manière bien supérieure à la faible esquisse que j'en présente , servirait à rapprocher les grandes conditions des petites , bien mieux que nos églises mêmes , où l'avarice et l'ambition mettent souvent entre les citoyens des distinctions plus humiliantes qu'il n'y en a dans la société. Il attirerait les étrangers à la capitale , en leur offrant les droits d'une bourgeoisie illustre et immortelle. Il réunirait enfin la religion à la patrie , et la patrie à la religion, dont les liens mutuels sont bientôt près de se rompre.

Je n'ai pas besoin de dire que cet établissement ne coûterait rien à l'État. On en ferait les frais , et on l'entretiendrait par le revenu de quelque riche abbaye , puisqu'il serait consacré à la religion et aux récompenses de la vertu. Il ne faudrait pas qu'il devînt , comme les monuments de Rome moderne , et même comme plusieurs de nos monuments royaux , un objet de lucre pour des particuliers qui en vendent la vue aux curieux. On se garderait bien d'en bannir le peuple quand il est mal vêtu, et d'en chasser , comme dans nos jardins publics , les pauvres et honnêtes ouvrières en casaquin , tandis que des courtisanes bien parées se promènent avec effronterie dans leurs grandes allées. Les plus petites gens du peuple pourraient y entrer en tout temps. C'est à vous, ô malheureux de toutes les conditions , qu'appartiendrait la vue des amis de l'humanité ; et vos patrons ne sont désormais que parmi les statues des hommes vertueux ! Là , un militaire , à la vue de Catinat , apprendrait à supporter la calomnie. Là , une fille du monde, lassée de son misérable métier , baisserait les yeux en soupirant , en voyant la statue de la Pudeur honorée ; mais à la vue de celle d'une femme de son état retournée vers la vertu , elle les relèverait vers celui qui préféra le repentir à l'innocence.

On pourra m' objecter que notre peuple ne tarderait pas 5 porter la destruction dans tous ces monuments. C'est en effet ce qu'il ne manque guère de faire à l'égard de ceux qui ne l'intéressent point. Il y aurait sans doute une police dans ce lieu ;

mais le peuple respecte les monuments qui sont à son usage. Il ravage un pare , mais il ne détruit rien dans les campagnes. Il prendrait bientôt l'Élysée de la patrie sous sa protection , et il s'y surveillerait lui-même Lien mieux que les suisses et les gardes.

Il y aurait encore plus d'un moyen de lui rendre ce lieu respectable et cher. Il faudrait qu'il fût un asile inviolable pour tous les infortunés ; par exemple , pour les pères endettés de mois de nourrice de leurs enfants, et pour ceux qui ont fait des fautes légères et inconsidérées. Il faudrait qu'on n'y pût arrêter un homme que par un ordre exprès du roi , signé de sa main. Ce serait là aussi que pourraient s'adresser des familles laborieuses qui manquent de travail. Il serait défendu d'y faire l'aumône, mais permis d'y faire du bien. Des gens vertueux, qui savent connaître et employer les hommes, viendraient y chercher des sujets en faveur desquels ils pussent employer leur crédit; d'autres, pour honorer la mémoire de quelque homme illustre, donneraient des repas au pied de sa statue à quelque famille de pauvres gens. L'État en donnerait l'exemple à certaines époques chères à la patrie , comme à la fête du roi. Il y ferait donner des vivres au petit peuple, non pas en lui jetant des pains à la tête , comme dans nos réjouissances publiques ; mais on les lui distribuerait en le faisant asseoir sur l'herbe, par corps de métiers, autour des statues de ceux qui les ont inventés ou perfectionnés. Ces repas ne ressembleraient point à ceux que nos gens riches donnent quelquefois aux misérables par cérémonie , où ils les servent respectueusement avec des serviettes sous le bras. Ceux qui les donneraient seraient obligés de se mettre à table et de manger avec eux. Ils ne s'occuperaient point du soin de leur laver les pieds ; mais ils seraient tenus de leur rendre un service plus utile , en leur donnant des bas et des chaussures.

Là , le riche apprendrait à pratiquer réellement la vertu , et le peuple à la connaître. La nation s'y instruirait de ses devoirs , et s'y formerait une idée de la véritable grandeur. Elle verrait les offrandes présentées à la mémoire des hommes

vertueux , et offertes à la Divinité , tourner enfin au profit fies misérables.

Ces repas nous rappelleraient les agapes des premiers chrétiens, et les saturnales de la mort, où chaque jour nous entraîne , et qui , nous rendant bientôt tous égaux , ne mettront entre nous d'autre différence que celle du bien que nous aurons fait pendant la vie.

Autrefois, pour honorer la mémoire des hommes vertueux , les fidèles se rassemblaient dans les lieux consacrés par leurs actions ou parleurs tombeaux sur le bord d'une fontaine ou à l'ombre d'une forêt. Là, ils apportaient des vivres, et invitaient ceux qui n'en avaient pas à venir les partager avec eux. Les mêmes coutumes ont été communes à toutes les religions ; elles subsistent encore dans celles de l'Asie ; vous les retrouvez che2 les anciens Grecs. Lorsque Xénophoneut fait cette fameuse retraite où il sauva dix mille de ses compatriotes , en ravageant le territoire delà Perse, il destina une partie du butin qu'il y avait gagné à fonder dans la Grèce une chapelle en l'honneur de Diane. Il y attacha un revenu , des chasses , et des repas pour ceux qui, chaque année, s'y rendraient à certain jour.

Si nos pauvres participent quelquefois à quelque misérable distribution ecclésiastique, les secours qu'ils en reçoivent, loin de les tirer de la misère , ne font que les y entretenir. Que de fonds de terre cependant ont été légués en leur faveur à l'Église! Pourquoi n'en distribue-t-on pas les revenus en sommes assez fortes pour tirer, au moins chaque année , de l'indigence un certain nombre de familles ?Les gens du clergé disent qu'ils sont les administrateurs des biens des pauvres j mais les pauvres ne sont ni des fous, ni des imbéciles , pour avoir besoin d'administrateurs: d'ailleurs, on ne pourrait prouver , par aucun passage de l'Ancien ou du Nouveau Testament , que cette charge appartient aux prêtres : si ceux-ci sont les administrateurs des pauvres, ils ont donc actuellement dans le royaume sept millions d'hommes dans leur ad-

BERK. DE S -PIF.r.IiE. — T. II. 4,n

ministration temporelle. Je ne pousserai pas plus loin cette réflexion. Il faut rendre à chacun ce qui lui est dû : les prêtres sont de droit divin les avocats des pauvres ; mais c'est le roi seul qui est leur administrateur naturel.

Comme l'indigence est la principale cause des vices du peuple, l'opulence peut , comme elle , produire à son tour des désordres dans le clergé. Je ne m'appuierai pas ici des répréhensions de saint Jérôme , de saint Bernard , de saint Augustin , et des autres Pères de l'Église, au clergé de leur temps et de leur pays , dans lesquelles ils leur prophétisaient la destruction totale de la religion , comme une suite nécessaire de leurs mœurs et de leurs richesses. La prophétie de plusieurs d'entre eux n'a pas tardé à se vérifier en Afrique , en Asie, en Judée , et dans l'empire de la Grèce, où nonseulement la religion a disparu, mais même les gouvernements de ces nations. L'avidité de la plupart des ecclésiastiques rend bientôt les fonctions de l'Église suspectes : c'est un argument qui frappe tous les hommes. « Je crois , disait Pascal, « à des témoins qui se font égorger. » Il y aurait cependant quelques objections à faire à ce raisonnement; mais il n'y en a point contre celui-ci : « Je me méfie des témoins « qui s'enrichissent. » A la vérité , la religion a des preuves naturelles et surnaturelles , bien supérieures à celles que peuvent lui fournir les hommes. Elle ne dépend ni de notre ordre ni de notre désordre ; mais la patrie en dépend.

Les prêtres sont les enfants de leur siècle, comme les autres hommes. Les vices qu'on leur reproche appartiennent en partie à leur nation, au temps où ils vivent, à la constitution politique de l'État, et à leur éducation. Les nôtres sont des Français comme nous ; ce sont nos parents, sacrifiés souvent à notre propre fortune par l'ambition de nos pères. Si nous étions chargés de leurs devoirs , nous nous en acquitterions souvent plus mal. Je n'en connais point de si pénibles et de si dignes de respect que ceux d'un bon ecclésiastique. Je ne parle pas de ceux d'un évêque qui veille sur son diocèse, qui forme de sages séminaires, qui entretient l'ordre et la paix dans les commu-

Hautes , qui résiste aux méchants et supporte les faibles, qui est toujours prêt à secourir les malheureux , et qui , dans ce siècle d'erreur , réfute les objections des ennemis de la foi par ses propres vertus : il est récompensé par l'estime publique. On peut acheter par de pénibles travaux la gloire d'être ud Fénelon ou un Juigné. Je ne dis rien de ceux d'un curé , qui attirent quelquefois par leur importance l'attention des rois . ni de ceux d'un missionnaire qui va au martyre. Souvent les combats de celui-ci ne durent qu'un jour , et sa gloire est immortelle. Mais je parle de ceux d'un simple et obscur habitué de paroisse, auquel personne ne fait attention. Il est obligé d'abord de sacrifier les plaisirs et la liberté de sa jeunesse à d'ennuyeuses et pénibles études. Il faut qu'il supporte, tous les jours de sa vie, la continence, comme une lourde cuirasse, dans mille occasions propres à la faire perdre. Le monde n'honore que des vertus de théâtre et des victoires d'un moment. Mais combattre chaque jour un ennemi logé au dedans de soi, et qui s'approche en ami ; repousser sans cesse, sans témoin, sans gloire, sans éloge, la plus forte des passions et le plus doux des penchants , voilà ce qui est difficile. Des combats d'une autre espèce l'attendent au dehors. Il est obligé d'exposer journellement sa vie dans des maladies épidémiques. Il faut quil confesse, la tête sur le même oreiller, des malades qui ont la petite vérole, la fièvre putride, le pourpre. Ce courage obscur me paraît fort supérieur au courage militaire. Le soldat combat à la vue des armées , au bruit du canon et des tambours ; il se présente à la mort en héros : mais le prêtre s'y dévoue en victime. Quelle fortune celui-ci se promet-il de ses travaux? une subsistance souvent précaire. D'ailleurs, quand il acquerrait des biens , il ne peut les faire passer à ses descendants II voit toutes ses espérances temporelles mourir avec lui. Quel dédommagement reçoit-il des hommes? Avoir à consoler souvent des gens qui n'ont plus de foi ; être le refuge des pauvres , et n'avoir rien à leur donner ; être persécuté quelquefois pour ses vertus mêmes ; voir tourner ses combats en mépris , ses démarches en

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ruses, ses vertus en vices , sa religion en ridicule : tels sont les devoirs et la récompense que le monde donne à la plupart de ces hommes , dont il envie le sort.

Voilà ce que j'ai osé proposer pour le bonheur du peuple et des principaux ordres de l'État , et ce qu'il m'a été permis de mettre au jour. Assez de philosophes et de politiques out déclamé contre les vices de la société . sans s'embarrasser d'en rechercher les causes , et encore moins les remèdes. Les plus habiles n'ont vu nos maux qu'en détail , et n'y ont employé que des palliatifs. Les uns ont proscrit le luxe, d'autres les célibataires , et ont voulu forcera se charger d'une famille des gens qui n'ont pas de quoi subvenir à leurs propres besoins. D'autres ont voulu qu'on emprisonnât les mendiants , d'autres ont défendu aux filles de joie de paraître dans les rues. Ils agissent comme ces médecins qui, pour guérir les boutons d'un corps malade, s'efforceraient de les répercuter au dedans. Politiques, vous appliquez le remède à la tête , parce que la douleur est au front ; mais le mal est dans les nerfs : c'est au cœur qu'il faut pourvoir; c'est le peuple qu'il faut guérir.

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de l'éducation.

« À quoi, dit Plutarque1 , devoit INuma plustost employer « son estude qu'à faire bien nourrir les enfants et à faire exer- « citer les jeunes gens , afin qu'ils ne fussent différents des « mœurs, ni turbulents pour la diversité de leur nourriture, « mais fussent tous accordants ensemble pour avoir esté, « dans leur enfance , acheminés à une inesme trace , et mou- « lés sur une mesme forme de la vertu? Cela , outre les au- « très utilités , servit encore à maintenir les lois de Lycur- « gue ; car la crainte du serment que les Spartiates avoieut

1 Plutarque , comparaison de Numa et de Lycurgue.

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« jure eust eu bien peu d'efficace, si, par l'institution et la « nourriture, il n'eust, par manière de dire, teint en laine « les mœurs des enfants , et ne leur eust , avec le lait de * leurs nourrices , presque fait sucer l'amour de ses lois et « de sa police. »

Voilà un jugement qui condamne toutes nos éducations , en faisant l'éloge de celle de Sparte. Je ne balance pas à attribuer à nos éducations modernes l'esprit inquiet , ambitieux,» haineux , tracassier et intolérant de la plupart des Européens : on en peut voir des effets dans les malheurs des peupies. Il est remarquable que ceux qui ont été les plus agités au dedans et au dehors sont précisément ceux où notre éducation si vantée a été la plus florissante : c'est ce qu'on peut vérifier pays par pays , siècle par siècle. Les politiques ont cru voir la cause des malheurs publics dans les différentes formes de gouvernements; mais la Turquie est tranquille, et l'Angleterre est souvent agitée. Toutes formes politiques sont indifférentes au bonheur d'un État , comme nous l'avons dit, pourvu que le peuple y soit heureux. Nous aurions pu ajouter : Et pourvu que les enfants le soient aussi.

Le philosophe Laloubère , envoyé de Louis XIV à Siam , dit, dans la relation de son voyage, que les Asiatiques se moquent de nous , quand nous leur vantons l'excellence de la religion chrétienne pour le bonheur des États. Ils demandent, en lisant nos histoires, comment il est possible que notre religion soit si humaine , et que nous fassions la guerre dix fois plus souvent qu'eux. Que diraient-ils donc s'ils voyaient parmi nous nos procès perpétuels , les médisances et les calomnies de nos sociétés, les jalousies des corps, les batteries du petit peuple , les duels des gens bien élevés, et nos haines de tout genre , auxquelles on ne voit rien de comparable en Asie , en Afrique, chez Jes Tartares ni chez Jes sauvages , au témoignage même des missionnaires? Pour moi, je trouve la cause de tous ces désordres particuliers et généraux dans notre éducation ambitieuse. Quand on a bu, dès l'enfance , dans la coupe de l'ambition , la soif en reste

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toute la vie, et elle dégénère en lièvre au pied des autels.

Certainement ce n'est pas la religion qui en est la cause, .le ne sais pas comment des royaumes soi-disant chrétiens ont pu adopter l'ambition pour base de l'éducation publique. Indépendamment de leur constitution politique, qui l'interdit à tous ceux de leurs sujets qui n'ont pas d'argent, c'està-dire au plus grand nombre , il n'y a point de passion si constamment proscrite par la religion. Nous avons observé 'qu'il n'y avait que deux passions dans le cœur humain , l'amour et l'ambition. Les lois civiles portent de grandes peines contre les excès de la première ; elles en répriment , tant qu'elles peuvent , les mouvements. Il y a des peines infamantes contre la prostitution , et même en quelques lieux il y en a de mort contre l'adultère. Mais ces mêmes lois vont au-devant delà seconde; elles lui proposent partout des prix, des récompenses et des honneurs. Ces opinions régnent jusque dans les cloîtres. Il y a un grand scandale dans un couvent , si les intrigues amoureuses d'un moine viennent à y éclater; mais que d'éloges y sont donnés à celles qui le font cardinal ! Que de railleries, d'imprécations et de malédictions contre la faiblesse imprudente! Que de termes doux et honorables pour la ruse audacieuse! Noble émulation , amour de la gloire, esprit , intelligence , mérite récompensé , de combien de noms glorieux pallie-t-on l'intrigue , la flatterie, la simonie, la perfidie, et tous les vices qui marchent , dans tous les états, à la suite de l'ambitieux !

Voilà comme juge le monde ; mais la religion , toujours conforme à la nature , porte sur les caractères de ces deux passions un jugement bien différent. Jésus appelle à lui la faible Samaritaine, il pardonne à la femme adultère, il absout la pécheresse qui baigne ses pieds de larmes; mais écoutez comme il sévit contre les ambitieux : * Malheur à vous , « scribes et pharisiens , qui aimez les premières places dans <« les festins et les premières chaires dans les synagogues, * qui aimez qu'on vous salue dans les places publiques , et » que les hommes vous appellent Maîtres! Malheur aussi à

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a vous , docteurs de la loi , qui chargez les hommes de farts deaux qu'ils ne sauraient porter , et qui ne voudriez pas les « avoir touchés du bout du doigt! Malheur aussi à vous. « docteurs de la loi, qui vous êtes saisis de la clef de la h science, et qui , n'y étant point entrés vous-mêmes , l'avez « encore fermée à ceux qui voulaient y entrer! etc. *. » IJ leur déclare que, malgré leurs vains honneurs dans ce monde, ?s prostituées les précéderont au royaume de Dieu. Il nous rdonne, en plusieurs endroits , de prendre garde à eux; et il nous avertit que nous les reconnaîtrons à leurs fruits. Dans des jugements si différents des nôtres , il juge nos passions suivant leurs convenances naturelles. Il pardonne à la prostitution , qui est en elle-même un vice , mais qui n'est , après tout, qu'une faiblesse par rapport à l'ordre de la société; et il condamne sans indulgence l'ambition , comme un crime qui est à la fois contre l'ordre de la société et celui de la nature. La première ne fait que le malheur de deux coupables , mais la seconde fait celui du genre humain.

A cela nos docteurs répondent qu'il ne s'agit dans l'éducation de nos enfants que de leur inspirer l'émulation de la vertu. Je ne crois pas qu'il soit question dans nos collèges d'exercices de vertu , si ce n'est pour faire à ce sujet quelques thèmes ou quelques amplifications. Mais on leur donne une véritable ambition , en leur apprenant à se disputer les premières places dans les classes, et en leur faisant adopter mille systèmes intolérants. Aussi , quand ils ont une fois la clef de la science dans leur poche, ils sont bien déterminés, comme leurs maîtres ; à n'y laisser entrer personne que par leur porte.

La vertu et l'ambition sont incompatibles. La gloire de l'ambrtion est de monter, et celle de la vertu de descendre. Voyez comme Jésus réprimande ses apôtres , lorsqu'ils lui demandent lequel d'entre eux doit être le premier. Il prend un enfant , et le met au milieu d'eux. Sans doute ce n'était pas un enfant de nos écoles. Ah ! lorsqu'il nous recommande

1 Saint Matthieu, chap. xxui et suiv

M 0 ÉTUDE QUATORZIÈME. '

l'humilité si convenable à notre faible et misérable nature , c est qu'il n'a pas cru que la puissance, même suprême, pût faire notre bonheur dans ce monde : et il est digne de remarque que ce ne fut pas au disciple qu'il aimait le plus qu'il donna la primauté sur les autres ; mais pour prix de son amour, qui fut fidèle jusqu'à la mort, il lui légua, en mourant, sa propre mère.

Cette prétendue émulation inspirée aux enfants les rend pour toute leur vie intolérants, vains, changeants au moindre blâme ou au plus petit éloge d'un inconnu. On leur donne , dit-on, de l'ambition pour leur bonheur, afin qu'ils fassent fortune dans le monde; mais la cupidité naturelle suffit au delà pour remplir cet objet. Est-ce que les marchands , les ouvriers et toutes les professions lucratives, c'est-à-dire tous les états de la société, ont besoin d'un autre stimulant? Si l'on n'inspirait d'ambition qu'à un seul enfant, destiné à remplir un jour de grands emplois, cette éducation , qui ne serait pas sans inconvénient , serait au moins convenable à la carrière qu'il doit parcourir : mais en l'inspirant à tous , vous donnez à chacun d'eux autant d'ennemis qu'il a de compagnons ; vous les rendez malheureux les uns par les autres. Ceux qui ne peuvent s'élever par leurs talents cherchent à réussir auprès de leurs maîtres par des flatteries , et à faire tomber leurs égaux par leurs médisances. Si ces moyens ne leur réussissent pas, ils prennent en haine les objets de leur émulation, qui valent à leurs camarades des applaudissements , et qui sont pour eux des sources perpétuelles d'ennui , de châtiments et de larmes. Voilà pourquoi tant d'hommes bannissent de leur mémoire les temps et les objets de leurs premières études, quoiqu'il soit naturel au cœur humain, de se rappeler avec délices les époques de l'enfance. Combien voient encore avec une tendre émotion les berceaux d'osier et les poêlons rustiques qui ont servi à leurs premières couches et à leurs premières tables , et ne peuvent voir sans aversion un Turselin ou un Despautère! Je ne doute pas que ces dégoûts de l'éducation n'in-

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fluent beaucoup sur l'amour que nous devons porter à Ja religion , parce qu'on ne nous en montre de même les éléments qu'avec tristesse , orgueil et inhumanité.

J'avoue cependant qu'il est heureux , pour beaucoup d'enfants qui ont de mauvais parents , qu'il y ait des collèges : ils y sont moins malheureux que dans la maison paternelle. Les défauts de leurs maîtres , étant exposés à la vue, sont , en partie, réprimés parla crainte de la censure publique ; mais il n'en est pas ainsi de ceux de leurs parents. Par exemple, l'orgueil d'un homme de lettres est babillard , et quelquefois instructif; celui d'un ecclésiastique est dissimulé, mais flatteur; celui d'un gentilhomme est altier, mais franc; celui d'un paysan est insolent, mais naïf: mais l'orgueil d'un bourgeois est morne et stupide; c'est l'orgueil à son aise, l'orgueil en robe de chambre. Gomme un bourgeois n'est jamais contredit , si ce n'est par sa femme , ils se réunissent l'un et l'autre pour rendre leurs enfants malheureux , sans même s'en douter. Peut-on croire que dans une société où tous les moralistes conviennent quëles hommes sont corrompus , où les citoyens ne se maintiennent que par la crainte des lois , ou par la peur qu'ils ont les uns des autres, les enfants faibles et sans défense ne soient pas abandonnés à la discrétion de la tyrannie? Il n'y a rien de si borné et de si vain que la plupart des bourgeois; c'est chez eux que la sottise jette des racines profondes : vous en voyez beaucoup, hommes et femmes, mourir d'apoplexie pour mener une vie trop sédentaire , pour manger du bœuf et prendre du bouillon de viande étant malades , sans se douter un moment que ce régime leur soit nuisible. Il n'y a rien de si sain , disent-ils ; ils l'ont toujours vu observer à leurs tantes. C'est là qu'une foule de faux remèdes et de superstitions conservent les réputations qu'ils perdent dans le monde ; c'est dans leurs armoires que le cassis , espèce de poison , passe encore pour une panacée universelle. Le régime de l'éducation de leurs malheureux enfants ressemble à celui de leur santé: ils les forment à de tristes usages; ils leur font apprendre, la verge

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à la main /jusqu'à l'Évangile; ils les tiennent sédentaires tout le long du jour , dans l'âge où la nature les force de se mouvoir pour se développer. Soyez sages , leur disent ils sans cesse ; et cette sagesse consiste à ne pas remuer les jambes. Une femme d'esprit, qui aimait les enfants, vit un jour, chez une marchande de la rue SainJ-Denis , un petit garçon et une petite fille qui avaient l'air fort sérieux. « Vos enfants « sont bien tristes , dit-elle à la mère — Ah ! madame, ré- « pondit la bourgeoise , ce n'est pas manque que nous ne les « fouettions bien pour ça.»

Les enfants , rendus misérables dans leurs jeux et dans leurs études, deviennent hypocrites et sournois devant leurs pères et leurs mères. Enfin ils grandissent. Un soir, la fille met son mantelet , sous prétexte d'aller au salut, et elle va voir son amant ; bientôt sa grossesse se déclare; elle s'enfuit de la maison paternelle, et elle devient fille du monde. Un beau matin , le fils s'engage. Le père et la mère sont au désespoir. Nous n'avons rien épargné, disent-ils, pour leur éducation : nous leur avons donné des maîtres de toute espèce. Insensés ! vous avez oublié le point principal , qui était de vous en faire aimer.

Ils justifient leur tyrannie par ce cruel adage : 11 faut cor- « riger les enfants ; la nature humaine est corrompue. » Ils ne s'aperçoivent pas que ce sont eux-mêmes qui la corrompent par leurs châtiments , et que dans tous les pays où les pères sont bons, les enfants leur ressemblent (23).

Je pourrais démontrer , par une foule d'exemples , que la dépravation de nos plus fameux scélérats a commencé par la cruauté même de leur éducation , depuis Guillery jusqu'à Desrues. Mais , pour sortir tout à fait de cette perspective odieuse, nous ne ferons plus que cette réflexion : c'est que , si la nature humaine était corrompue, comme le prétendent ceux qui s'arrogent le pouvoir de la réformer, les enfants ne manqueraient pas d'ajouter une corruption nouvelle à celle qu'ils trouvent déjà introduite dans le monde lorsqu'ils y arrivent. Ainsi la société humaine atteindrait bientôt le terme

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de sa destruction. Ce sont les enfants , au contraire , qui l'éloignent , en y apportant des âmes neuves et innocentes, il faut de longs apprentissages pour leur faire naître le goût de nos passions et de nos fureurs. Les générations nouvelles ressemblent aux rosées et aux pluies du ciel, qui rafraîchissent les eaux des fleuves , ralenties dans leurs cours et prêtes à se corrompre : changez les sources d'un fleuve , vous le changerez dans tout son cours; changez l'éducation d'un peuple, vous changerez son caractère et ses mœurs.

Il est digne de remarque que, de toutes les espèces d'êtres sensibles, l'espèce humaine est la seule dont les petits soient élevés à force de coups. Je ne voudrais pas d'autre preuve , dans le genre humain, d'une dépravation originelle. L'espèce européenne surpasse à cet égard toutes les nations du monde, comme aussi en méchanceté. Nous avons remarqué, d'après les témoignages des missionnaires mêmes, avec quelle douceur les sauvages élèvent leurs enfants , et quelle affection ceux-ci portent à leurs parents. Les Arabes étendent leur humanité jusqu'à leurs chevaux : jamais ils ne les frappent; ils les dressent à force de caresses, et ils les rendent si dociles, qu'il n'y en a point dans le inonde qui leur soient comparables en beauté et en bonté. Ils ne les attachent point dans leur camp; ils les laissent errer en paissant aux environs , d'où ils accourent à la voix de leurs maîtres. Ces animaux dociles viennent la nuit se coucher dans leurs tentes au milieu des enfants, sans jamais les blesser. Si un cavalier tombe dans une course, son cheval s'arrête sur-le-champ , et reste auprès de lui sans le quitter. Ces peuples sont parvenus , par l'influence invincible d'une éducation douce, à.faire de leurs chevaux les premiers coursiers de l'univers. On ne peut lire sans attendrissement ce que rapporte à ce sujet le vertueux consul d'Arvieux , dans son voyage du Liban. Un pauvre Arabe du Désert avait pour tout bien une magnifique jument : le consul de France à Seyde lui proposa de la lui vendre , dans l'intention de l'envoyer à Louis XIV. L'Arabe , pressé par le besoin , balança longtemps; enfin il y consentit, et en demanda un prix considé-

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rable. Le consul, n'osant de son chef donner une si grosse somme, écrivit à sa cour pour en obtenir l'agrément. Louis XIV donna ordre qu'elle fût délivrée. Le consul sur-le-champ mande l'Arabe, qui arrive monté sur sa belle coursière,et il lui compte l'or qu'il avait demandé. L'Arabe, couvert d'une pauvre natte, met pied à terre, regarde l'or; il jette ensuite les yeux sur sa jument, il soupire et lui dit: « A qui « vais-je te livrer? à des Européens qui t'attacheront, qui te '< battront, qui te rendront malheureuse : reviens avec moi, « ma belle, ma mignonne, ma gazelle! sois la joie de mes « enfants! » En disant ces mots, il sauta dessus, et reprit la route du Désert.

Chez les anciens, et même chez les sauvages, la perspective de la vie sociale leur présentait une suite d'emplois depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, qui était parmi eux l'âge des grandes magistratures et du sacerdoce* Les espérances de leur religion venaient alors terminer la fin de leur carrière, et achevaient de rendre le plan de leur vie conforme à celui de la nature. C'est ainsi qu'ils entretenaient toujours dans l'âme de leurs citoyens cette perspective de l'infini , si naturelle au eœur humain. Mais la vénalité et les mauvaises mœurs ayant renversé parmi nous l'ordre de la nature, le seui âge delà vie qui ait conservé ses droits est celui de la jeunesse et des amours. C'est là l'époque où tous les citoyens dirigent leurs pensées. Chez les anciens, c'étaient les vieillards qui gouvernaient; chez nous, ce sont les jeunes gens. On force, dans tous les emplois, les vieillards de se retirer.

Si j'ai désiré qu'on élevât des monuments à la gloire de ceux qui ont enrichi notre climat de plantes exotiques , ce n'est pas que je préfère celles-là à celles de la patrie ; mais c'est pour rendre à la mémoire de ces citoyens une partie de la reconnaissance que nous devons à la nature. D'ailleurs , les plantes les plus communes de nos campagnes, indépendamment de leur utilité, sont celles qui nous rappellent les sensations les plus agréables : elles ne nous jettent pas au dehors comme les plantes étrangères, mais elles nous ramènent

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au dedans et à nous-mêmes. La sphère emplumée d'un pissenlit me fait ressouvenir des lieux où, assis sur l'herbe avec des enfants de mon âge , nous tentions d'enlever d'un seul souffle toutes ses aigrettes, sans quil en restât une seule. La fortune a soufflé de même sur nous , et a dispersé nos cercles iégers dans tous les pays du monde. Je me rappelle, en voyant certains épis de graminées , l'âge heureux où nous conjuguions sur leurs stipules alternatives les différents temps et les différents modes du verbe aimer. Nous tremblions d'entendre nos compagnons finir à la dernière par : «. Je ne vous aime plus. » Ce ne sont pas les plus belles fleurs que nous affectionnons davantage : le sentiment moral détermine à la longue tous nos goûts physiques. Les plantes qui me semblent les plus malheureuses sont aujourd'hui celles qui m'inspirent le plus d'intérêt. Souvent je lixe mon attention sur un brin d'herbe au haut d'un vieux mur, ou sur une scabieuse battue des vents au milieu d'une plaine. Plus d'une fois, en voyant dans les pays étrangers un pommier sans fleurs et sans fruits, je me suis écrié : « Oh! pourquoi la fortune vous a-t-elle re- « fusé , comme à moi , un peu de terre dans votre terre na- « taie? »

Les plantes de la patrie nous en rappellent partout l'idée d'une manière plus touchante que ses monuments. Je n'épargnerais donc rien pour les réunir autour des enfants. Je ferais de leur école un lieu charmant comme leur âge, afin que quand les injustices de leurs patrons, de leurs amis, de leurs parents , de la fortune , auraient brisé dans leur cœur tous les liens de la patrie, le lieu où leur enfance aurait été heureuse fût encore leur Capitole.

Je le décorerais de quelques tableaux. Les enfants, ainsi que le peuple, préfèrent la peinture à la sculpture, parce que cette dernière a pour eux trop de beautés de convention. Ils n'aiment point les figures toutes blanches , mais avec des joues rouges et des yeux bleus , comme leurs images de plâtre. Ils sont plus frappés des couleurs que des formes. Je voudrais (jL'on y vît les portraits de nos rois enfants. Cyrus , élevé avec

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des enfants de son âge , en fit des héros ; les nôtres seraient élevés, au moins avec les images des rois. Ils prendraient, à leur vue, les premiers sentiments de l'attachement qu'ils doivent aux pères de la patrie , On y verrait des tableaux de religion , non pas ceux qui sont effrayants , et qui sont destinés à rappeler l'homme au repentir, mais ceux qui sont propres à rassurer l'innocence. Tel serait celui de la Vierge tenant Jésus enfant dans ses bras; tel serait Jésus lui-même au milieu des enfants, portant dans leurs attitudes et leurs traits la naïveté et la confiance de leur âge , et tels que le Sueur les eût peints. On lirait au-dessous ces paroles de Jésus- Christ même :

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