‹ Études de la nature (volume 2)Chapitre 9 sur 55 · DE L'ORDRE · texte numérisé non relu

DE L'ORDRE

qui souvent n'a aucun rapport avec ses besoins : il s'ensuit que l'homme est bonde sa nature, par cela même qu'il est raisonnable, puisqu'à l'aspect d'une convenance qui lui est étrangère , il éprouve un sentiment de plaisir. C'est par ce sentiment naturel de bonté que la vue d'un animal bien proportionné nous donne des sensations agréables , qui augmentent à mesure qu'il nous développe son instinct. Nous aimons à voir une tourterelle dans une volière ; mais cet oiseau nous plaît encore davantage dans les forêts , lorsque l'amour le fait murmurer au haut d'un orme, ou que nous l'y apercevons occupé à faire le nid de ses petits avec toute la sollicitude de l'amour maternel.

C'est encore par une suite de cette bonté naturelle que la disconvenance nous donne un sentiment pénible qui naît toujours à la vue de quelque mal : ainsi la vue d'un monstre nous choque. Nous souffrons de voir un animal à qui il manque un pied ou un œil. Ce sentiment est indépendant de toute idée de douleur relative à nous , quoi qu'en disent quelques philosophes; car nous souffrons , quoique nous sachions qu'il est venu ainsi au monde. Nous souffrons même à la vue du désordre dans les objets insensibles. Des plantes flétries, des arbres mutilés , un édifice mal ordonné , nous font de la peine à voir. Ces sentiments ne sont altérés dans l'homme que par les préjugés ou par l'éducation.

de l'ordre.

Une suite de convenances qui ont un centre commun forme l'ordre. 11 y a des convenances dans les membres d'un animal , mais il n'y a d'ordre que dans son corps. La convenance est dans le détail, et l'ordre dans l'ensemble. L'ordre étend notre plaisir en rassemblant un grand nombre de convenances, et il le fixe en les déterminant vers un centre. 11 nous montre à* la fois, dans un seul objet, une suite de convenances particulières, et la convenance principale où elles se rapportent toutes . Ainsi l'ordre nous plaît, comme à des êtres doués d'une raison qui embrasse toute la nature; et il nous plaît peut-être encore

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davantage comme à des êtres faibles qui n'en peuvent saisir à la fois qu'un seul point.

Nous voyons, par exemple, avec plaisir les relations de la trompe d'une abeille avec les nectaires des fleurs ; celles de ses cuisses creusées en cuillers et hérissées de poils, avec les poussières des étamines qu'elle y entasse ; de ses quatre ailes , avec le butin dont elle est chargée (secours que la nature a refusé aux mouches qui volent à vide, et qui , pour cette raison, n'en ont que deux); enfin l'usage du long aiguillon qu'elle a reçu pour la défense de son bien, et toutes les convenances d'organes de ce petit insecte , qui sont plus ingénieuses et plus multipliées que celles des plus grands animaux. Mais l'intérêt s'accroît lorsque nous la voyons toute couverte d'une poussière jaune, les cuisses pendantes, et à demi accablée de son fardeau , prendre sa volée dans les airs , traverser des plaines, des rivières et de sombres bocages, sous des rumbs de vent qui lui sont connus , et aborder en murmurant au tronc caverneux de quelque vieux chêne. C'est là que nous apercevons un autre ordre, à la vue d'une multitude de petits individus semblables à elles, qui y entrent et qui en sortent, occupés des travaux d'une ruche. Celle dont nous admirions les convenances particulières n'est qu'un membre d'une nombreuse république , et sa république n'est elle-même qu'une petite colonie de la nation immense des abeilles , éparse sur toute la terre, depuis la ligne jusqu'aux bords de la mer Glaciale. Elle y est répartie en diverses espèces , aux diverses espèces de fleurs ; car il y en a qui , étant destinées à vivre sur des fleurs sans profondeur , telles que les fleurs radiées , sont armées de cinq crochets, pour ne pas glisser sur leurs pétales. D'autres , au contraire , comme les abeilles de l'Amérique , n'ont point d'aiguillon , parce qu'elles placent leurs ruches dans des troncs d'arbres épineux qui y sont fort communs : ce sont les arbres qui portent leurs défenses. Il y a bien d'autres convenances parmi les autres espèces d'abeilles, qui nous sont tout à fait inconnues. Cependant cette grande nation , si variée dans ses colonies et si étendue dans ses possessions ,

m L'ORDRE.

n'est qu'une bim petite famille de la classe des mouches , dont nous connaissons, dans notre seul climat, près de six mille espèces , la plupart aussi distinctes les unes des autres , en formes et en instincts , que les abeilles elles-mêmes le sont des autres mouches. Si nous comparions les relations de cette classe volatile si nombreuse avec toutes les parties du règne végétal et animal, nous trouverions une multitude innombrable d'ordres différents de convenances ; et si nous les joignions à ceux que nous présenteraient les légions des papillons , des scarabées , des sauterelles et des autres insectes qui volent aussi, nous les multiplierions à l'infini. Cependant tout cela serait peu de chose, comparé aux industries des autres insectes qui rampent, qui sautent, qui nagent, qui grimpent , qui marchent, qui sont immobiles , dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des premiers ; et l'histoire de ceux-ci , jointe à celle des autres , ne serait encore que celle du petit peuple de cette grande république du monde , remplie de flottes innombrables de poissons , et de légions infinies de quadrupèdes, d'amphibies et d'oiseaux. Toutes leurs classes, avec leurs divisions et subdivisions , dont le moindre individu présente une sphère très-étendue de convenances , ne sont elles-mêmes que des convenances particulières, des rayons et des points de la sphère générale , dont l'homme seul occupe le centre et entrevoit l'immensité.

Il résulte du sentiment de l'ordre général deux autres sentiments : l'un qui nous jette insensiblement dans le sein de la Divinité , et l'autre qui nous ramène à nos besoins ; l'un qui nous montre pour cause un être infini en intelligence hors de nous ; et l'autre , pour fin un être très-borné dans nousmêmes. Ces deux sentiments caractérisent les deux puissances, spirituelle et corporelle , qui composent l'homme. Ce n'est pas ici le lieu de les développer ; il me suffit de remarquer que ces deux sentiments naturels sont les sources générales du plaisir que nous donne l'ordre de la nature. Les animaux ne sont touchés que du second , dans un degré fort borné.

Une abeille a le sentiment de l'ordre de sa ruche ; mais elle

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ne connaît rien au delà. Elle ignore celui qui dirige les fourmis dans leur fourmilière , quoiqu'elle les ait vues souvent occupées de leurs travaux. Elle irait en rain , après le renversement de sa ruche , se réfugier, conime républicaine , au milieu de leur république. En vain , dans son malheur, elle leur ferait valoir les qualités qui lui tfmtcommunes avec elles et qui font fleurir les sociétés , la tempérance , le goût du travail, l'amour de la patrie, et surtout celui de l'égalité, joint à des talents supérieurs ; éile n'éprouverait de leur part ni hospitalité , ni considération , ni pitié ; elle ne trouverait pas même d'asile parmi d'autres abeilles d'une espèce différente; car chaque espèce a sa sphère qui lui est assignée : et c'est par un effet de la sagesse de la nature , car autrement les espèces les mieux organisées ouïes plus fortes chasseraient les autres de leurs domaines. Il résulte de là que la société des animaux ne peut subsister que par des passions , et celle des hommes que par des vertus. L'homme seul, de tous les animaux, a le sentiment de l'ordre universel , qui est celui de la Divinité même ; et en portant par toute la terre les vertus qui en sont les fruits , quelles que soient les différences que les préjugés mettent entre les hommes , il est sûr de rapprocher de lu^ tous les cœurs. C'est par ce sentiment de l'ordre universel qui a dirigé votre vie que vous êtes devenus les hommes de toutes les nations , et que vous nous intéressez encore lors même que vous n'êtes plus , Aristide , Socrate , Marc-Aurèle , divin Fénelon: et vous aussi , infortuné Jean- Jacques !

de l'harmonie.

La nature oppose les êtres les uns aux autres , afin de produire entre eux des convenances. Cette loi a été connue dans la plus haute antiquité. On la trouve en plusieurs endroits de l'Écriture sainte. La voici dans un passage de Y Ecclésiastique 1 :

* 25. Omnia duplicia, unum contra unum, el non fecit quidquam

déesse.

•Chap. xlii.

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