DE L'HARMONIE
loi
« Chaque chose a son contraire : l'une est opposée à l'autre, et rien ne manque aux œuvres de Dieu. »
Je regarde cette grande vérité comme la clef de toute la philosophie. Elle a été aussi féconde en découvertes que cette autre : « Rien n'a été fait en vain. » Elle est la source du goût dans les arts et dans l'éloquence. C'est des contraires que naissent les plaisirs de la vue , de Fouie , du toucher, du goût , et tous les attraits de la beauté , en quelque genre que ce soit. Mais c'est aussi des contraires que viennent la laideur, la discorde , et toutes les sensations qui nous déplaisent. Ce qu'il y a d'admirable , c'est que la nature emploie les mêmes causes pour produire des effets si différents. Quand elle oppose les contraires , elle fait naître en nous des affections douloureuses ; et elle nous en fait éprouver d'agréables lorsqu'elle les confond. De l'opposition des contraires naît la discorde, et de leur réunion l'harmonie.
Cherchons dans la nature quelques preuves de cette grande loi. Le froid est opposé au chaud , la lumière aux ténèbres , la terre à l'eau , et l'harmonie de ces éléments contraires produit des effets ravissants ; mais si le froid succède rapidement à la chaleur, ou la chaleur au froid , la plupart des végétaux êt des animaux , exposés à ces révolutions subites , courent risque de périr. La lumière du soleil est agréable; mais si un nuage noir tranche avec l'éclat de ses rayons , ou si des feux vifs brillent au sein d'une nuée obscure , tels que ceux des éclairs , notre vue éprouve , dans les deux cas , des sensations pénibles. L'effroi de Forage augmente si le tonnerre y joint ses terribles éclats entremêlés de silences , et il redouble si les oppositions de ces feux et de ces obscurités , de ces tumultes et de ces repos célestes , se font sentir dans les ténèbres et le calme de la nuit.
Mais lorsque deux contraires viennent à se confondre , en quelque genre que ce soit , on en voit naître le plaisir , la beauté et l'harmonie. J'appelle l'instant et le point de leur réunion expression harmonique. C'est le seul principe que j'aie pu apercevoir dans la nature ; car ses éléments mêmes
loi ÉTUDE DIXIÈME.
ne sont pas simples , comme nous l'avons vu ; ils présentent toujours des accords formés de deux contraires , aux analyses les plus multipliées. Ainsi , en reprenant quelques-uns de nos exemples, les températures les plus douces et les plus favorables en général à toute espèce de végétation sont celles des saisons où le froid se mêle au chaud, comme celles du printemps et de l'automne. Elles occasionnent alors deux sèves dans les arbres, ce que ne font pas les plus fortes chaleurs de l'été. Les effets les plus agréables de la lumière et des ténèbres sont produits lorsqu'elles viennent à se confondre, et à former ce que les peintres appellent des clairs-obscurs et des demi-jours. Voilà pourquoi les heures delà journée les plus intéressantes sont celles du matin et du soir; ces heures où , dit la Fontaine dans sa fable charmante de Pyrame et Thisbê, l'ombre et le jour luttent dans les champs azurés. Les sites les plus aimables sont ceux où les eaux se confondent avec les terres : ce qui a fait dire au bon Plutarque que les voyages de terre les plus plaisants étaient ceux qui se faisaient le long de la mer ; et ceux de la mer, à leur tour, ceux qui se faisaient le long de la terre. Vous verrez ces mêmes harmonies résulter des saveurs et des sons les plus opposés, dans les plaisirs du goût et de l'ouïe. • Nous allons examiner la . constance de cette loi , par les principes mêmes par lesquels la nature nous donne les premières sensations de ses ouvrages, qui sont les couleurs, les formes et les mouvements.
DES COULEURS
Je me garderai bien de définir les couleurs, et encore plus d'en expliquer l'origine. Ce sont, disent nos physiciens, des réfractions de la lumière sur les corps , comme le démontre le prisme, qui , en brisant un rayon de soleil, le décompose en sept rayons colorés , qui se développent suivant cet ordre : le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo et le violet. Ce sont là, selon eux, les sept couleurs primitives. Mais, comme je l'ai dit, j'ignore ce qui est primitif dans la
DES COULEURS
nature. Je pourrais leur objecter que, si les couleurs des objets ne naissent que de ia réfraction de la lumière du soleil , elles devraient disparaître à la lueur de nos bougies, car celle-ci ne se décompose au prisme que bien faiblement; mais je m'en tiendrai à quelques réflexions sur le nombre et l'ordre de ces sept prétendues couleurs primitives. D'abord , il est évident qu'il y en a quatre qui sont composées : car l'orangé est composé du jaune et du rouge; le vert , du jaune et du bleu; le violet, du bleu et du rouge; et l'indigo n'est qu'une teinte de bleu surchargée de noir : ce qui réduit les couleurs solaires à trois couleurs primordiales , qui sont le jaune, le rouge et le bleu, auxquelles si nous joignons le blanc , qui est la couleur de la lumière , et le noir, qui en est la privation , nous aurons cinq couleurs simples, avec lesquelles on peut composer toutes les nuances imaginables.
JNous observerons ici que nos machines de physique nous trompent avec leur air savant , non-seulement parce qu'elles supposent à la nature de faux éléments , comme lorsque le prisme nous donne des couleurs composées pour des couleurs primitives, mais en lui en soustrayant de véritables : car combien de corps blancs et noirs doivent être réputés sans couleur, attendu que ce même prisme ne manifeste pas leurs teintes dans la décomposition du rayon solaire! Cet instrument nous induit encore en erreur sur l'ordre naturel de ces mêmes couleurs , en le commençant par le rayon rouge , et en le terminant par le rayon violet. L'ordre des couleurs dans le prisme n'est donc qu'une décomposition triangulaire d'un rayon de lumière cylindrique, dont les deux extrêmes, le rouge et le violet , participent l'un de l'autre sans la terminer ; de sorte que le principe des couleurs , qui est le rayon blanc , et sa décomposition progressive , ne s'y manifestent plus. Je suis même très-porté à croire qu'on peut tailler un cristal avec tel nombre d'angles qui donneraient aux réfractions du rayon solaire un ordre tout différent , et qui en multiplieraient les couleurs prétendues primitives bien au delà du nombre de sept. L'autorité de ce polyèdre deviendrait tout aussi respeo
ÉTUDK UJX1ÙME.
table que celle du prisme , si des algébristes y appliquaient quelques calculs un peu obscurs , et quelques raisonnements de la philosophie corpusculaire , comme ils ont fait aux effets de celui-là.
Nous nous servirons d'un moyen moins savant, pour nous donner une idée de la génération des couleurs et de la décomposition du rayon solaire. Au lieu de les examiner dans un prisme de verre , nous les considérerons dans les cieux , et nous y verrons les cinq couleurs primordiales s'y développer dans l'ordre où nous les avons annoncées.
Dans une belle nuit d'été , quand le ciel est serein , et chargé seulement de quelques vapeurs légères , propres à arrêter et à réfranger les rayons du soleil lorsqu'ils traversent les extrémités de notre atmosphère , transportez-vous dans une campagne d'où l'on puisse apercevoir les premiers feux de l'aurore. Vous verrez d'abord blanchir, à l'horizon , le lieu où elle doit paraître; et cette espèce d'auréole lui a fait donner, à cause de sa couleur , le nom d'aube , du mot latin alba , qui veut dire blanche. Cette blancheur monte insensiblement au ciel, et se teint en jaune à quelques degrés au-dessus de l'horizon ; le jaune, en s' élevant à quelques degrés plus haut, passe à l'orangé; et cette nuance d'orangé s'élève au-dessus en vermillon vif qui s'étend jusqu'au zénith. De ce point vous apercevez au ciel j derrière vous , le violet à la suite du vermillon, puis l'azur, ensuite le gros bleu ou indigo; et enfin le noir tout à fait à l'occident.
Quoique ce développement de couleurs présente une multitude infinie de nuances intermédiaires qui se succèdent assez rapidement , cependant il y a un moment (et , si je me le rappelle bien , c'est celui où le soleil est près de montrer son disque) où le blanc éblouissant se fait voir à l'horizon; le jaune pur, à quarante-cinq degrés d'élévation ; la couleur de feu , au zénith, à quarante-cinq degrés au dessous; vers l'occident , le bleu pur ; et à l'occident même , le voile sombre de la nuit, qui touche encore l'horizon. Du moins j'ai cru re* marquer cette progression entre les tropiques , où il n'y a
DES COULEURS
presque pas de réfraction horizontale qui fasse anticiper la lumière sur les ténèbres, comme dans nos climats,
J.-J. Rousseau me disait un jour que, quoique le champ de ces couleurs célestes soit le bleu , les teintes du jaune qui se fondent avec lui n'y produisent point la couleur verte , comme il arrive dans nos couleurs matérielles , lorsqu'on mêle ces deux nuances ensemble. Mais je lui répondis que j'avais aperçu plusieurs fois du vert au ciel , non-seulement entre les tropiques, mais sur l'horizon de Paris. A la vérité , cette couleur ne se voit guère ici que dans quelque belle soirée de l'été. J'ai aperçu aussi dans les nuages des tropiques , principalement sur la mer et dans les tempêtes , toutes les couleurs qu'on peut voir sur la terre. Il y en a alors de cuivrées , de couleur de fumée de pipe , de brunes , de rousses , de noires , de grises, de livides, de couleur marron, et de celle de gueule de four enflammé. Quant à celles qui y paraissent dans les jours sereins , il y en a de si vives et de si éclatantes , qu'on n'en verra jamais de semblables dans aucun palais , quand on y rassemblerait toutes les pierreries du Mogol. Quelquefois les vents alizés du nord-est ou du sud-est, qui y soufflent constamment , cardent les nuages comme si c'étaient des flocons de soie; puis ils les chassent à l'occident, en les croisant les uns sur les autres , comme les mailles d'un panier à jour. Ils jettent , sur les côtés de ce réseau , les nuages qu'ils n'ont pas employés , et qui ne sont pas en petit nombre ; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige , les contournent sur leurs bords en forme de croupes , et les entassent les uns sur les autres comme les Cordilières du Pérou , en leur donnant des formes de montagnes , de cavernes et de rochers; ensuite, vers le soir, ils cal missent un peu, comme s'ils craignaient de déranger leur ouvrage. Quand le soleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau, on voit passer par toutes ses losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel effet , que les deux côtés de chaque losange qui en sont éclairés paraissent relevés d'un filet d'or ; et les deux autres , qui devraient être dans l'ombre , sont teints
ÉTUDE DIXIÈME
d'an superbe nacarat. Quatre ou ciuq gerbes de lumière, qui s'élèvent du soleil couchant jusqu'au zénith , bordent de franges d'or les sommets indécis de cette barrière céleste, et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides d3S montagnes aériennes collatérales , qui semblent alors être d'argent et de vermillon. C'est dans ce moment qu'on aperçoit , au milieu de leurs croupes redoublées, une multitude de vallons qui s'étendent à F infini, en se distinguant à leur ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent, dans leurs divers contours , des teintes inimitables de blanc qui fuient à perte de vue dans le blanc , ou des ombres qui se prolongent, sans se confondre, sur d'autres ombres. Vous voyez çà et là sortir des flancs caverneux de ces montagnes des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d'or et d'argent sur des rochers de corail. Ici , ce sont de sombres rochers , percés à jour, qui laissent apercevoir par leurs ouvertures le bleu pur du firmament; là , ce sont de longues grèves salées d'or , qui s'étendent sur de riches fonds du ciel , ponceaux , écarlates , et verts comme l'émeraude. La réverbération de ces couleurs occidentales se répand sur la mer , dont elle glace les flots azurés de safran et de pourpre. Les matelots , appuyés sur les passavants du navire, admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux à l'heure de la prière, et semble les inviter à élever leurs cœurs comme leurs vœux vers les cieux. Il change à chaque instant : bientôt ce qui était lumineux est simplement coloré, et ce qui était coloré est dans l'ombre. Les formes en sont aussi variables que les nuances; ce sont tour à tour des îles, des hameaux, des collines plantées de palmiers , de grands ponts qui traversent des fleuves , des campagnes d'or, d'améthystes , de rubis ; ou plutôt ce n'est rien de tout cela ; ce sont des couleurs et des formes célestes qu'aucun pinceau ne peut rendre , ni aucune langue exprimer.
11 est très-remarquable que tous les voyageurs qui ont monté, en différentes saisons, sur les montagnes les plus
DES COULEURS
élevées du globe, entre les tropiques et hors des tropiques, au milieu du continent ou dans les îles , n'ont aperçu dans les nuages qui étaient au-dessous d'eux qu'une surface grise et plombée, sans aucune variation de couleur, et semblable à celle d'un lac. Cependant le soleil éclairait ces nuages de toute sa lumière ; et ses rayons pouvaient y combiner , sans obstacle , toutes les lois de la réfraction , auxquelles notre physique les a assujettis. Il s'ensuit de cette observation , que je répéterai encore ailleurs à cause de son importance , qu'il n'y a pas une seule nuance de couleur employée en vain dans l'univers; que ces décorations célestes sont faites pour le niveau de la terre , et que leur magnifique point de vue est pris de l'habitation de l'homme.
Ces concerts admirables de lumières et de formes , qui ne se manifestent que dans la partie inférieure des nuages , la moins éclairée du soleil , sont produits par des lois qui me sont tout à fait inconnues. Mais, quelle que soit leur variété, elles s'y réduisent à cinq couleurs; le jaune y paraît une génération du blanc , le rouge une nuance plus foncée du jaune , le bleu une teinte de rouge plus renforcée, et le noir la dernière teinte du bleu. On ne peut douter de cette progression lorsqu'on observe le matin , comme je l'ai dit, le développement delà lumière dans les cieux ; vous y voyez ces cinq couleurs , avec leurs nuances intermédiaires , s'engendrer les unes des autres à peu près dans cet ordre : le blanc, le jaune-soufre, le jaune-citron, le jaune-d'œuf , l'orangé, la couleur aurore , le ponceau , le rouge plein , le rouge carminé , le pourpre , le violet , l'azur , l'indigo , et le noir. Chacune de ces couleurs ne semble être qu'une teinte forte de celle qui la précède , et une teinte légère de celle qui la suit , en sorte que toutes ensemble ne paraissent que des modulations d'une progression dont le blanc est le premier terme , et le noir le dernier.
Dans cet ordre, où les deux extrêmes , le blanc et le noir, c'est-à-dire la lumière et les ténèbres, produisent en s'harmoniant tant de couleurs différentes, vous remarquerez que
ÉTUDE DIXIÈME
la couleur rouge tient le milieu , et qu'elle est la plus belle de toutes, au jugement de tous les peuples. Les Russes, pour dire qu'une fille est belle, disent qu'elle est rouge. Ils l'appellent crasina devitsa : chez eux, beau et rouge sont synonymes. On faisait au Pérou et au Mexique un cas infini du rouge. Le plus beau présent que l'empereur Montezuma crut faire à Cortez fut de lui donner un collier d'écre visses qui avaient naturellement cette riche couleur La seule demande que fit le roi de Sumatra aux Espagnols qui abordèrent les premiers dans son pays, et qui lui présentèrent beaucoup d'échantillons du commerce et de l'industrie de l'Europe, se réduisit à du corail et à de l'écarlate 2 ; et il leur promit de leur donner en retour toutes les épiceries et les marchandises de l'Inde dont ils auraient besoin. On trafique désavantageu sèment avec les nègres , les Tartares , les Américains et les Indiens orientaux, si on ne leur apporte des étoffes rouges. Les témoignages des voyageurs sont unanimes sur la préférence que tous les peuples donnent à cette couleur. Je pourrais en rapporter une infinité de preuves , si je ne craignais d'être ennuyeux. J'ai indiqué seulement l'universalité de ce goût, pour faire voir la fausseté de cet axiome philosophique, qui dit que les goûts sont arbitraires ; ou , ce qui est la même chose, qu'il n'y a point dans la nature de lois pour la beauté , et que nos goûts sont des effets de nos préjugés. C'est tout le contraire ; ce sont nos préjugés qui corrompent nos goûts naturels , qui sans eux seraient les mêmes par toute la terre. C'est par une suite de ces préjugés que les Turcs préfèrent la couleur verte à toutes les autres, parce que, selon la tradition de leurs docteurs , c'était la couleur favorite de Mahomet, et que ses descendants ont , seuls de tous les Turcs, le privilège de porter le turban vert. Mais , par une autre prévention, les Persans leurs voisins méprisent le vert, parce qu'ils rejettent les traditions de ces docteurs turcs , et qu'ils ne reconnaissent point cette parenté de leur prophète , étant
! F oyez Herrera.
s Voyez Histoire générale des Voyages, par l'abbé Prévost.
DES COULEURS
sectateurs d'Ali. Par une autre chimère, le jaune paraît aux Chinois la plus distinguée de toutes les couleurs , parce que c'est celle de leur dragon emblématique ; le jaune est à la Chine la couleur impériale, comme le vert l'est en Turquie. D'ailleurs, suivant le rapport d'Isbrand-Ides, les Chinois représentent sur leurs théâtres les dieux et les héros le visage teint d'une couleur de sang 1 . Toutes ces nations , la couleur politique exceptée , regardent le rouge comme la plus belle ; ce qui suffit pour établir à son égard une unanimité de préférence.
Mais , sans nous arrêter davantage au témoignage variable des hommes, il suffit de celui de la nature. C'est avec le rouge que la nature rehausse les parties les plus brillantes dbs plus belles fleurs. Elle en a coloré entièrement la rose , qui en est la reine ; elle a donné cette teinture au sang , qui est le principe de la vie dans les animaux ; elle en revêt aux Indes le plumage de la plupart des oiseaux , surtout dans la saison des amours. Il y a peu d'oiseaux alors à qui elle ne donne quelque nuance de cette riche couleur. Les uns en ont la tête couverte , comme ceux qu'on appelle cardinaux ; d'autres en ont des pièces de poitrine , des colliers , des capuchons , des épaulettes. Il y en a qui conservent entièrement le fond gris ou brun de leurs plumes , mais qui sont glacés dè rouge , comme si on les eût roulés dans le carmin. D'autres en sont sablés , comme si on eût soufflé sur eux quelque poudre d'écarlate. Ils ont avec cela des piquetures blanches mêlées parmi, qui y produisent un effet charmant : c'est ainsi qu'est peint un petit oiseau des Indes appelé bengali. Mais rien n'est plus aimable qu'une tourterelle d'Afrique, qui porte sur son plumage gris-de-perle , précisément à l'endroit du cœur, une tache sanglante mêiée de différents rouges , parfaitement sen> blable à une blessure : il semble que cet oiseau , dédié à l'Amour, porte la livrée de son maître, et qu'il a servi de but à ses flèches, Ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est que ces riches teintes coralines disparaissent dans la plupart de ces
1 P'oynyc de Moscou à la Chine , par Isbrand-Ides , p- 141.
ÉTUDE DIXIÈME
oiseaux après la saison d'aimer, comme si c'étaient des habits de parade qui leur eussent été prêtés par la nature seulemeni pour le temps des noces.
La couleur rouge, située au milieu des cinq couleurs primordiales , en est l'expression harmonique par excellence , et le résultat , comme nous l'avons dit , de l'union de deux contraires , la lumière et les ténèbres. Il y a encore des teintes fort agréables qui se composent d'oppositions d'extrêmes. Par exemple , de la seconde et de la quatrième couleur , c'est-à-dire du jaune et du bleu, se forme le vert, qui constitue une harmonie très-belle, laquelle doit tenir peut-être le second rang en beauté parmi les couleurs , comme elle tient le second dans leur génération. Le vert paraît même, aux yeux de bien des gens , sinon la plus belle teinte , du moins la plus aimable , parce qu'il est moins éblouissant que le rouge, et plus assorti à leurs yeux (8).
Je ne m'arrêterai pas davantage aux autres nuances harmoniques que l'on peut tirer , suivant les lois de leur génération , des couleurs les plus opposées , et dont on peut former des accords et des concerts , comme avait fait le père Castel dans son fameux clavecin. Je remarquerai cependant que les couleurs peuvent influer sur les passions, et qu'on peut les rapporter , ainsi que leurs harmonies , à des affections morales. Par exemple , si vous partez du rouge , qui est la couleur harmonique par excellence, et que vous remontiez au blanc, plus vous approcherez de ce premier terme, plus les couleurs seront vives et gaies. Vous aurez successivement leponceau, l'orangé, le jaune, le citron, la couleur sulfurine, et le blanc. Plus, au contraire, vous irez du rouge au noir, plus les couleurs seront sombres et tristes; car vous aurez le pourpre , le violet , le bleu , l'indigo , et le noir. Dans les harmonies que vous formerez de part et d'autre en réunissant les couleurs opposées , plus il y entrera de couleurs de la progression ascendante , plus les harmonies en seront gaies ; et le contraire arrivera lorsque les couleurs de la progression descendante domineront. C'est par cet effet harmonique que
DES COULEURS
le vert étant composé du jaune et du bleu 5 il est d'autant plus gai que le jaune y domine , et il est d'autant plus triste que le bleu le surmonte. C'est encore par cette influence harmonique que le blanc répand plus de gaieté dans toutes les nuances, parce qu'il est la lumière. Il fait même par son opposition un effet charmant dans les harmonies que j'appelle mélancoliques ; car, mêlé au violet , il donne les nuances agréables de la fleur du lilas ; joint au bleu , il donne l'azur ; et au noir , il produit le gris-de-perle : mais , fondu avec le rouge , il donne la couleur de rose , cette nuance ravissante qui est la fleur de la vie. Au contraire , si le noir domine dans les couleurs gaies , il en résulte un effet plustriste que celui qu'il produirait lui-même étant tout pur. C'est ce que vous pouvez voir lorsqu'il est mêlé au jaune , à l'orangé et au rouge, qui deviennent alors des couleurs ternes et meurtries. La couleur rouge donne de la vie à toutes les nuances où elle entre, comme la blanche leur donne de la gaieté , et la noire de la tristesse.
Si vous voulez faire naître des effets tout à fait opposés à la plupart de ceux dont nous venons de parler , c'est de placer les couleurs extrêmes les unes auprès des autres sans les confondre. Le noir opposé au blanc produit l'effet le plus triste et le plus dur. Leur opposition est un signe de deuil chez la plupart des nations , comme il en est un de destruction dans les orages du ciel et dans les tempêtes de la mer. lie jaune même opposé au noir est le caractéristique de plusieurs animaux dangereux, comme de la guêpe et du tigre, etc.. Ce n'est pas que les femmes n'emploient avec avantage dans leur parure ces couleurs opposées ; mais elles ne s'en embellissent que par les contrastes qu'elles en forment avec la couleur de leur teint; et comme le rouge y domine, il s'ensuit que ces couleurs opposées leur sont avantageuses ; car jamais l'expression harmonique n'est plus forte que quand elle se trouve entre les deux extrêmes qui la produisent. Nous dirons ailleurs quelque chose de cette partie de l'harmonie, lorsque nous parlerons des contrastes de la figure humaine.
Nous ne devons pas dissimuler ici quelques objections qu'on
ÉTUDE DIXIEME
peut élever contre l'universalité de ces principes. Nous avons représenté la couleur blanche comme une couleur gaie , et la noire comme une couleur triste : cependant quelques peuplés nègres représentent le diable blanc ; les habitants de la presqu'île de l'Inde se frottent, en signe de deuil , le front et les tempes de poudre de bois de santal, dont la couleur est d'un blanc jaunâtre. Le voyageur Gentil de la Barbinais, qui , dans son Voyage autour du monde , a aussi bien décrit les mœurs de la Chine que celles de nos marins et de plusieurs colonies de l'Europe , dit que le blanc est la couleur du deuil chez les Chinois. On pourrait conclure deces exemples que le sentiment des couleurs est arbitraire , puisqu'il n'est pas le même chez tous les peuples.
Voici ce que nous avons à répondre à ce sujet. Nous avons déjà fait voir ailleurs que les peuples de l'Afrique et de l'Asie , quelque noirs qu'ils soient , préfèrent les femmes blanches à celles de tous les autres teints. Si quelques nations de nègres peignent le diable en blanc , ce peut bien être par le sentiment de la tyrannie que les blancs exercent sur elles. Ainsi la cou-* leur blanche , devenue pour elles une couleur politique, cesse d'être une couleur naturelle. D'ailleurs le blanc dont elles peignent leur diable n'est pas un blanc rempli d'harmonie comme celui de la figure humaine , mais un blanc pur, un blanc de craie , tel que celui dont nos peintres enluminent les figures de fantômes et de revenants dans leurs scènes magiques et infernales. Si cette couleur éclatante est l'expression du deuil chez les Indiens et chez les Chinois, c'est qu'elle contraste durement avec la peau noire de ces peuples. Les Indiens sont noirs. Les Chinois méridionaux ont la peau fort basanée. Ils tirent leur religion et leurs principales coutumes de l'Inde, le berceau du genre humain, dont les habitants sont noirs. Leurs habits extérieurs sont d'une couleur sombre : ils portent beaucoup de robes de satin noir ; ils sont chaussés de bottes noires ; les ameublements de leurs maisons sont , pour la plupart, revêtus de ces beaux vernis noirs qu'on nous apporte de leur pays. Le blanc doit donc faire une grande dissonance