HARMONIES ÉLÉMENTAIRES DES PLANTES AVEC LE SOLEIL, PAR LES FLEURS
Quoique les botanistes aient fait de grandes et laborieuse: recherches sur les plantes , ils ne se sont occupés d'aucun d< ces rapports. Enchaînés par leurs systèmes, ils se sont attachés particulièrement à les considérer du côté des fleurs.; e ils les ont rassemblées dans la même classe, quand ils leu ont trouvé ces ressemblances extérieures, sans chercher mem quel pouvait être l'usage particulier des différentes partie de la floraison. A la vérité, ils ont reconnu celui des etammes des anthères et des stigmates, pour la fécondation du fruit mais celui-là et quelques autres qui regardent l' organisât^
intérieure exceptés, ils ont négligé ou méconnu les rapports que la plante entière a avec le reste de la nature.
Cette division partielle les a fait tomber dans la plus étrange confusion ; car, en regardant les fleurs comme les caractères principaux de la végétation , et en comprenant dans la même classe celles qui étaient semblables, ils ont réuni des plantes fort étrangères les unes aux autres , et ils en ont séparé , au contraire , qui étaient évidemment du même genre. Tel est , dans le premier cas , le cbardon de bonnetier, appelé dipsacus, qu'ils rangent avec les scabieuses, à cause de la ressemblance de quelques parties de sa fleur, quoiqu'il présente , dans ses brandies, ses feuilles, son odeur, sa semence, ses épines, et le reste de ses qualités, un véritable cbardon; et tel est, dans le second , le marronnier d'Inde, qu'ils ne comprennent pas dans la classe des châtaigniers , parce qu'il a des fleurs différentes. Classer les plantes par les fleurs, c'est à'dire par les parties de leur fécondation, c'est classer les animaux par celles de la génération.
Cependant, quoiqu'ils aient rapporté le caractère d'une plante à sa fleur, ils ont méconnu l'usage de sa partie la plus éclatante, qui est celui de la corolle. Ils appellent corolle ce que nous appelons les feuilles d'une fleur ; du mot latin corolla; parce que ces feuilles sont disposées en forme de petites couronnes dans un grand nombre d'espèces, et ils ont donné le nom de pétales aux divisions de cette couronne. A la vérité, quelques-uns l'ont reconnue propre à couvrir les parties de la fécondation avant le développement de la fleur; mais son calice y est bien plus propre, par son épaisseur, par ses barbes , et quelquefois par les épines dont il est revêtu. D'aiN leurs, quand la corolle laisse les étamines à découvert, et qu'elle reste épanouie pendant des semaines entières , il faut bien qu'elle serve à quelque autre usage; car la nature ne fait rien en vain.
La corolle paraît être destinée à réverbérer les rayons du soleil sur les parties de la fécondation ; et nous n'en douterons pas, si nous en considérons la couleur et la forme dans la
226 I I i DB ONZIÈME.
plupart des (leurs. Nous avons remarqué, dans l'Étude pré* cédente, que, de toutes les couleurs, la blanche était la plus propre à réfléchir la chaleur : or, elle est en général celle que la nature donne aux fleurs qui eclosent dans des saisons et des lieux froids , comme nous le voyons dans les perce-neige, les muguets, les hyacinthes, les narcisses, et l'anemonaneinorosa, qui fleurissent au commencement du printemps. Il faut aussi ranger dans cette couleur celles qui ont des nuances légères de rose ou d'azur, comme plusieurs hyacinthes; ainsi que celles qui ont des teintes jaunes et éclatantes, comme les fleurs des pissenlits, des bassinets des prés, et des giroflées de murailles. Mais celles qui s'ouvrent dans des saisons et des lieux chauds, comme les nielles , les coquelicots et les bluets , qui croissent l'été dans les moissons, ont des couleurs fortes, tel que le pourpre, le gros rouge et le bleu, qui absorbent la chaleur, sans la réfléchir beaucoup. Je ne sache pas cependant qu'il y ait de fleur tout à fait noire ; car alors ses pétales, sans réflexion, lui seraientinutiles. En général, de quelque couleur que soit une fleur, la partie inférieure de sa corolle, qui réfléchit les rayons du soleil , est d'une teinte beaucoup plus pâle que le reste. Elle y est même si remarquable, que les botauistes, qui regardent engénéral les couleurs, dans les fleurs , comme de simples accidents, la distinguent sous le nom « d'onglet. » L'onglet est, par rapport à la fleur, ce que le ventre est par rapport aux animaux : sa nuance est presque toujours plus claire que celle du reste du pétale.
Les formes des fleurs ne sont pas moins propres que leurs couleurs à réfléchir la chaleur. Leurs corolles, divisées en pétales, ne sont qu'un assemblage de miroirs dirigés vers un foyer. Elles en ont tantôt quatre qui sont plans, comme la fleur du chou dans les crucifères; ou un cercle entier, comme les marguerites dans les radiées; ou des portions sphériques, comme les roses; ou des sphères entières, comme les grelots du muguet; ou des cônes tronqués, comme la digitale, dont la corolle est faite comme un dé à coudre. La nature a mis au foyer de ces miroirs plans, sphériques, elliptiques, para-
boliques, etc., les parties de la fécondation des plantes, comme elle a mis celles de la génération dans les animaux aux endroits les plus chauds de leurs corps. Ces courbes^ que les géomètres n'ont pas encore examinées, sont dignes de leurs plus profondes recherches. Il est même bien étonnant qu'ils aient employé tant de savoir pour trouver des courbes imaginaires et souvent inutiles, et qu'ils n'aient pas cherché à étudier celle que la nature emploie avec tant de régularité et de variété dans une infinité d'objets Quoi qu'il en soit, les botanistes s'en sont encore moins souciés. Ils comprennent celles des fleurs sous un petit nombre de classes, sans avoir aucun égard à leur usage, ni même le soupçonner. Ils ne fout attention qu'à la division de leurs pétales, qui ne change souvent rien à la configuration de leurs courbes ; et ils réunissent fréquemment sous le même nom celles1 qui sont le plus opoosées. C'e^t ainsi qu'ils comprennent, sous le nom de « monopétales, » le sphéroïde du muguet et la trompette du convolvulus.
Nous observerons à ce sujet une chose très-remarquable : c'est que souvent,' telle est la courbe que forme le limbe ou extrémité supérieure du pétale, telle est celle du plan du pétale même; de sorte que la nature nous présente la coupe de chaque, fleur dans le contour de ses pétales, et nous donne à la fois son plan et son élévatiou. Ainsi , les roses et rosacées ont le limbe de leurs pétales en portion de cercle, comme la courbure de ces mêmes fleurs; les œillets et les bluets, qui ont leurs bords déchiquetés , ont les plans de leurs fleurs plissés comme des éventails , et forment une multitude de foyers. On peut, au défaut de quelque fleur naturelle, vérifier ces curieuses remarques sur les dessins des peintres qui ont dessiné le plus exactement les plantes, et qui sont en bien petit nombre. Tel est, entre autres, Aubriet, qui a dessiné celles du Voyage au Levant de Tournefort ■ avec le goût d'un peintre et la précision d'un botaniste. On y verra la confirmation de ce que je viens de dire. Par exemple , la scorzonera
' Tournefort, l'oyage au Levant, tome I
«g ÉTUDE ONZIÈME.
grxca sexatilis et maritima foliis varie laciniatis, qui y est représentée, a ses pétales ou demi-fleurons équarris par le bout, et planes dans leur surface. La fleur de la stacltu cretica lat i/o/ta, qui est une monopétale en tuyau, a la partie supérieure de sa corolle ondée ainsi que son tuyau. La campanula grxca saxatilis Jacobexjoliis présente ces consonnances d'une manière encore plus frappante. Cette campanule, que Tournefort regarde comme la plus belle qu'il ait jamais vue, et qu'il sema au Jardin du Roi, où elle a réussi , est de forme pentagonale. Chacun de ses pans est formé de deux portions de cercle, dont les foyers se réunissent sans doute sur la même anthère; et lelimhe de cette campanule est découpé en cinq parties, dont chacune est taillée en arcade gothique, comme chaque pan de la fleur. Ainsi , pour connaître tout d'un coup la courbure d'une fleur, il suflit d'examiner le bord de son pétale. Ceci est fort utile à observer , car il serait autrement fort difficile de déterminer les foyers des pétales : d'ailleurs les fleurs perdent leurs courbures internes dans les herbiers. Je crois ces consonnances générales; cependant je ne voudrais pas assurer qu'elles fussent sans exception. La nature peut s'en écarter dans quelques espèces , pour des raisons qui me sont inconnues. Nous ne saurions trop le répéter, elle n'a de loi générale et constante que la convenance des être.v Les relations que nous venons de rapporter entre la courbure des limbes et celle des pétales paraissent d'ailleurs fondées sur cette loi universelle, puisqu'elles présentent des convenances si agréables à rapprocher.
Les pétales paraissent tellement destinés à réchauffer les parties de la fécondation , que la nature en a mis un cercle autour de la plupart des fleurs composées, qui sont elles-mêmes des agrégations de petits tuyaux en nombre infini, qui forment autant de fleurs particulières appelées fleurons. C'est ce qu'on peut remarquer dans les pétales qui environnent les disques des marguerites et des soleils. On les retrouve encore autour de la plupart des ombellifères : quoique chaque petite fleur qui les compose ait ses pétales particuliers , il y en a un
DhS PLANTES. '»
cercle de plus grands qui entoure leur assemblage, ainsi qu'on peut le voir aux fleurs du daucus.
La nature a encore d'autres moyens de multiplier les reflets de la chaleur dans les fleurs. Tantôt elle les place sur des tiges peu élevées, afin qu'elles soient échauffées parles réflexions de la terre ; tantôt elle glace leur corolle d'un vernis brillant , comme dans les renoncules jaunes des prés , appelées bassinets. Quelquefois elle en soustrait la corolle , et fait sortir les parties de la fécondation des parois d'un épi, d'un cône, ou d'une branche d'arbre. Les formes d'épi et de cône paraissent les plus propres à réverbérer sur elles l'action du soleil, et à assurer leur fructification; car elles leur présentent toujours quelque côté abrité du froid. Il est même très-remarquable que l'agrégation de fleurs en cône ou en épi est fort commune aux herbes et aux arbres du Nord , et est fort rare dans ceux du Midi. La plupart des graminées que j'ai vues dans les pays du Midi ne portent point leurs grains en épi, mais en panaches flottants, et divisés par une multitude de tiges particulières , comme le millet et le riz. Le maïs ou blé de Turquie y porte , à la vérité , un gros épi , mais cet épi est longtemps enfermé dans un sac; et quand il en sort, il pousse au-dessus de sa tête un long chevelu qui semble uniquement destiné à abriter ses fleurs du soleil. Enfin , ce qui confirme que les fleurs des plantes sont ordonnées à l'action de la chaleur suivant chaque pays , c'est que beaucoup de nos plantes d'Europe végètent fort bien aux îles Antilles, et n'y grènent jamais. Le père du Tertre y a observé • que les choux , le sainfoin , la luzerne , la sarriette , le basilic, l'ortie, le plantain, l'absinthe, la sauge, l'hépatique , l'amarante, et toutes nos espèces de graminées, y croissaient à merveille , mais n'y donnaient jamais de graines. Ces observations prouvent que ce n'est ni l'air ni la terre qui leur est contraire , mais le soleil qui agit trop vivement sur leurs fleurs ; car la plupart de ces plantes les portent agrégées en épis qui augmentent beaucoup la répercussion des rayons so-
1 Histoire naturelle des tles Antilles, par le père du Tertre.
230 KTUDi; ONZIl.Mh.
laires. Je crois cependant qu'on pourrait les naturaliser dans ces îles, ainsi que beaucoup d'autres végétaux de nos climats tempérés, en choisissant, dans les variétés de leurs espèces, celles dont les fleurs ont le moius de champ , et dont les couleurs sont les plus foncées', ou celles dont les panicules sont divergents.
Ce n'est pas que la nature n'ait encore d'autres ressources pour faire croître des plantes du même genre dans des saisons et des climats différents. Elle en rend les fleurs susceptibles de refléchir la chaleur à différents degrés de latitude, sans presque rien changer à leurs formes. Tantôt elle les place sur des tiges élevées , pour les soustraire à la réflexion du sol. C'est ainsi qu'elle a mis , entre les tropiques , la plupart des fleurs apparentes sur des arbres. J'y en ai vu bien peu dans les prairies, mais beaucoup dans les forêts. Dans ces pays, il faut lever les yeux en haut pour y voir des fleurs ; dans le nôtre, il faut les baisser à terre : elles sont chez nous sur des herbes et sur des arbrisseaux. Tantôt elle les fait éclore à l'ombre des feuilles ; telles sont celles des palmiers et des jacquiers, qui croissent immédiatement au tronc de l'arbre. Telles sont aussi chez nous ces larges cloches blanches , appelées chemises de Notre-Dame , qui se plaisent à l'ombre des saules. Il y en a d'autres, comme les fleurs de quelques convolvulus , qui ne s'ouvrent que la nuit ; d'autres viennent à terre et à découvert , comme les pensées ; mais elles ont leurs pavillons sombres et veloutés. Il y en a qui reçoivent l'action du soleil quand il est bien élevé , comme la tulipe ; mais la nature a pris les précautions de ne faire paraître cette large fleur qu'au printemps , de peindre ses pétales de couleurs fortes, et de barbouiller de noir le fond de sa coupe (10). D'autres sont disposées en girandoles, et ne reçoivent l'effet des rayons solaires que sous un rumb de vent. Telle est la girandole du lilas, qui , regardant par ses différentes faces le levant, le midi , le couchant et le nord , présente sur le même bouquet des fleurs en bouton , entr'ouvertes , épanouies , et toutes les nuances ravissantes de la floraison.
Il v a des ileurs, comme les composées, qui, étant dans une situation horizontale , et tout à fait à découvert , voient, comme notre horizon, le soleil depuis son lever jusqu'à son coucher; telle est la fleur du pissenlit. Mais elle a un moyen bien particulier de s'abriter de la chaleur : elle se referme quand elle devient trop grande. On a observé qu'elle s'ouvre, en été , à cinq heures et demie du matin , et réunit ses pétales vers le centre à neuf heures. La fleur de la chicorée des jardins , qui est , au contraire , dans un plan vertical , s'ouvre à sept heures, et se ferme à dix. C'était par une suite d'observations semblables que le célèbre Linnée avait formé une horloge botanique ; car il avait trouvé des plantes qui ouvraient leurs fleurs à toutes les heures du jour et de Ja nuit. On cultive au Jardin du Roi une espèce d'aloès serpentin sans épines , dont la fleur, grande et belle, exhale une forte odeur de vanille dans le temps de son épanouissement , qui est fort court. Elle ne s'ouvre que vers le mois de juillet, sur les cinq heures du soir : on la voit alors entr'ouvrir peu à peu ses pétales, les étendre, s'épanouir, et mourir. A dix heures du soir, elle est totalement flétrie, au grand étonnement des spectateurs, qui accourent en foule; maison n'admire que ce qui y est rare. La fleur de notre épine commune (qui n'est pas celle de l'aubépine) ust encore plus extraordinaire; car elle fleurit si vite , qu'à peine a-t-on le temps d'observer son développement.
Toutes ces observations démontrent clairement les relations des corolles avec la chaleur. J'en ajouterai une dernière, qui prouve évidemment leur usage : c'est que le temps de leur existence est réglé sur la quantité de chaleur qu'elles doivent rassembler. Plus il fait chaud , moins elles ont de durée; presque toutes tombent dès que la plante est fécondée.
Mais si la nature soustrait le plus grand nombre des fleurs à l'action trop violente du soleil , elle en destine d'autres à paraître dans tout l'éclat de ses rayons sans en être offensées. Elle a donné aux premières des réverbères rembrunis , ou
qui se ferment suivant le besoin; elle donne aux autres d( s parasols. Telle est l'impériale, dont les fleurs en cloches renversées croissent à l'ombre d'un panache de feuilles. Le chrysanthemum peruvianum , ou , pour parler plus simplement , le tournesol , qui se tourne sans cesse vers le soleil , se couvre, comme le Pérou d'où H est venu, de nuages de rosée qui rafraîchissent ses fleurs pendant la plus grande ardeur du jour. La fleur blanche du h chnis, qui vient l'été dans nos champs , et qui ressemble de loin à une croix de Malte, a une espèce d'étranglement ou de petite collerette placé à son centre , en sorte que ses grands pétales brillants renversés en dehors n'agissent point sur ses étamines. Le narcisse blanc a pareillement un petit entonnoir : mais la nature n'a pas besoin de créer de nouvelles parties pour donner de nouveaux caractères à ses ouvrages ; elle les tire à la fois de l'être et du néant , et les rend positifs ou négatifs à son gré. Elle a donné des courbes à la plupart des fleurs , pour réunir la chaleur à leur centre; elle emploie, quand elle veut, lesmêmes courbes pour l'en écarter : elle en met les foyers en dehors. C'est ainsi que sont disposés les pétales du lis , qui sont autant de sections de parabole. Malgré la grandeur et la blancheur de sa coupe , plus il s'épanouit, plus il écarte de lui les feux du soleil; et pendant qu'au milieu de l'été, en plein midi , toutes les fleurs brûlées de ses ardeurs s'inclinent et penchent leurs têtes vers la terre , le lis , comme un roi , élève la sienne , et contemple face à face l'astre qui brille au haut des cieux.
Je vais rapporter en peu de mots les relations positives ou négatives des fleurs par rapport au soleil , aux cinq formes élémentaires que j'ai posées, dans l'Étude précédente , comme les principes de l'harmonie des corps. C'est bien moins un plan que je prescris aux botanistes , qu'une invitation d'entrer dans une carrière aussi riche en observations , et de corriger mes erreurs, en nous faisant part de leurs lumières.
Il y a donc, des fleurs à réverbères perpendiculaires, conî-
ques, sphériques, elliptiques, paraboliques, ou plans. On peut rapporter à ces courbes celles de la plupart des fleurs. Il y a aussi des fleurs à parasol , mais celles-ci sont en plus grand nombre; car les effets négatifs, dans toute harmonie, sont bien plus nombreux que les effets positifs. Par exemple , il n'y a qu'un seul moyen de venir à la vie, et il y en a des milliers pour en sortir. Cependant nous opposerons à chaque relation positive des fleurs avec le soleil, une relation négative principale, afin qu'on puisse comparer leurs effets dans chaque latitude.
Les fleurs à réverbères perpendiculaires sont celles qui naissent adossées à un cône, à des chatons allongés, ou à un épi : telles sont celles des cèdres, des mélèzes, des sapins, des bouleaux, des genévriers , de la plupart des graminées du Nord, des végétaux des montagnes froides et élevées, comme les cyprès et les pins; ou de ceux qui fleurissent chez nous dès la fin de l'hiver, comme les coudriers et les saules. Une partie des fleurs, dans cette position , est abritée du vent du nord , et reçoit la réflexion du soleil du côté du midi. 11 est remarquable que tous les végétaux qui portent des contes, des chatons ou des épis, les présentent à l'extrémité de leurs tiges, exposés à toute l'action du soleil. 11 n'en est pas de même de ceux qui croissent entre les tropiques, dont la plupart, comme les palmiers, portent leurs fleurs divergentes, attachées à des grappes pendantes, et ombragées parleurs rameaux. Les graminées des pays chauds ont aussi presque toutes leurs épis divergents; tels sont les mils d'Afrique. L'épi solide du maïs d'Amérique est couronné par un chevelu qui abrite ses fleurs du soleil.
Les fleurs à réverbères coniques réfléchissent sur les parties de la floraison un cône entier de lumière. Son action est trèsforte; aussi il est remarquable que la nature n'a donné cette configuration de pétale qu'aux fleurs qui croissent à l'ombre des arbres, comme aux convolvulus qui grimpent autour de leurs troncs, et qu'elle a rendu cette fleur de peu de durée; car
à peine elle subsiste un demi-jour; et quand sa fécondation est achevée, son limbe se reploie en dedans, et se referme comme une bourse. La nature l'a cependant fait croître dans les pays méridionaux, mais elle l'y a teinte de violet et de bb-u , pour affaiblir son effet. De plus, c tte fleur ne s'y ouvre guère que pendant la nuit. Je présume que c'est à ce caractère nocturne qu'on peut distinguer principalement les convolvulus des pays chauds , de ceux de nos climats , qui s'ouvrent pendant le jour.
Les fleurs qui participent le plus de cette forme conique sont celles qui naissent à .l'entrée du printemps, comme la fleur de l'arum, qui est faite en cornet, ou celles qui viennent dans les montagnes élevées, comme l'oreille d'ours des Alpes : lorsque la nature l'emploie en été, c'est presque toujours avec des caractères négatifs, tels que dans les fleurs de la digitale, qui sont inclinées, et teintes en gros rouge ou en bleu.
Les fleurs à réverbères sphériques sont celles dont les pétales sont figurés en portions de sphère. On peut s'amuser, non sans plaisir, à considérer que ces pétales à portion de sphère ont à leurs foyers les anthères de la fleur portées sur des filets plus ou moins allongés pour cet effet. Il est encore digne de remarque que chaque pétale est assorti à son anthère particulière, ou quelquefois à deux , ou même à trois ; en sorte que le nombre des pétales dans une fleur divise presque toujours exactement celui des anthères. Pour les pétales, ils ne passent guère le nombre de cinq dans les fleurs en rose , comme si la nature avait voulu y exprimer le nombre des cinq termes de la progression élémentaire , dont cette belle forme est l'expression harmonique. Les fleurs à réverbères sphériques sont trèscommunes dans nos climats tempérés; elles ne renvoient pas toute la réflexion de leurs disques sur les anthères, comme le convolvulus , mais seulement la cinquième partie , parce que chacun de leurs pétales a son foyer particulier. La fleur en rose est répandue sur la plupart des arbres fruitiers, comme
poiriers, pommiers, pêchers, pruniers, abricotiers, etc., et sur beaucoup d'arbrisseaux et d'herbes, comme les épines noire et blanche , les ronces , les fraisiers , les anémones, etc. , dont la plupart donnent à l'homme des fruits comestibles, et qui fleurissent au mois de mai. On peut aussi y rapporter les sphéroïdes, comme les muguets. Cette forme, qui est l'expression harmonique des cinq formes élémentaires, convenait très-bien à une température comme la nôtre, qui est elle-même moyenne proportionnelle entre celle de la zone glaciale et celle de la zone torride. Comme les réverbères sphériques rassemblent beaucoup de rayons à leurs foyers, leur action y est très forte, mais aussi elle dure peu. On sait que rien ne passe plus vite que les roses. Les fleurs en rose sont, rares entre les tropiques, surtout celles dont les pétales sont blancs : elles n'y réussissent qu'à l'ombre des arbres. J'ai vu à l'Ile-de-France plusieurs habitants s'efforcer en vain d'y faire venir des fraises ; mais l'un d'eux, qui demeurait à la vérité dans une partie élevée de l'île, trouva le moyen de s'en procurer en abondance , en les plantant sous des arbres , dans des terrains à demi défrichés. En récompense, la nature a multiplié dans les pays chauds les fleurs papilionacées ou légumineuses. La fleur légumineuse est entièrement opposée à la fleur en rose ; elle a pour l'ordinaire cinq pétales arrondis, comme celle-ci; mais, au lieu d'être disposés autour du centre de la fleur pour y réverbérer les rayons du soleil , ils sont , au contraire reployés autour des anthères, pour les mettre à l'abri. On y distingue un pavillon, deux ailes, et une carène partagée, pour l'ordinaire, en deux , qui recouvre les anthères et l'embryon du fruit. Ainsi , entre les tropiques , un grand nombre d'arbres, d'arbrisseaux, de lianes et d'herbes, ont des fleurs papilionacées. Tous nos pois et nos haricots y réussissent à merveille, et ces pays en produisent des variétés infinies : il est même remarquable que les nôtres se plaisent dans les plages sablonneuses et chaudes, et donnent leurs fleurs au milieu de l'été. Je regarde donc les fleurs légumineuses comme des fleurs à parasol.
On peut aussi rapporter à ces mêmes effets négatifs du soleil la forme des fleurs en gueule qui cachent leurs anthères, comme le muffle-de-veau , qui se plaît sur les flancs des murailles.
Les fleurs à réverbères elliptiques sont celles qui présentent des formes de coupes ovales, plus étroites du haut que du milieu. On sent que cette forme de coupe, dont les pétales perpendiculaires se rapprochent du sommet, abrite en partie le fond de la fleur , et que les courbes de ces mêmes pétales, qui ont plusieurs foyers, ne réunissent pas les rayons du soleil vers un seul centre : telle est la tulipe. Il est remarquable que cette forme de fleur allongée est plus commune dans les pays chauds que la fleur en rose. La tulipe croît d'elle-même aux environs de Constantinople. On peut rapporter aussi à cette forme celle des liliacées, qui y sont aussi plus fréquentes qu'ailleurs. Cependant, quand la nature les emploie dans des pays encore plus méridionaux, ou dans le milieu de l'été, c'est presque toujours avec des caractères négatifs : ainsi elle a renversé les fleurs tulipées de l'impériale originaire de Perse, et les a ombragées d'un panache de feuilles ; ainsi elle renverse en dehors, dans nos climats, les pétales du lis; mais les espèces de lis blancs qui croissent entre les tropiques ont de plus leurs pétales découpés en lanières.
Les fleurs à miroirs paraboliques ou plans sont celles qui renvoient les rayons du soleil parallèlement. La configuration des premières donne beaucoup d'éclat à la corolle de ces fleurs , qui jettent, pour ainsi dire, de leur sein un faisceau de lumière ; car elles la rassemblent vers le fond de leur corolle , et non sur les anthères. C'est peut-être pour en affaiblir l'action , que la nature a terminé ces sortes de fleurs par une espèce de capuchon que les botanistes appellent éperon. C'est probablement dans ce tuyau que se rend le foyer de leur parabole, qui est peut-être situé, comme dans plusieurs courbes de ce genre, au delà de son sommet. Ces sortes de fleurs sont fréquentes entre les tropiques; telle est la fleur de poincil-
(ade des Antilles , autrement appelée fleur du paon , à cause de sa beauté ; telle est aussi la capucine du Pérou. On prétend même que l'espèce vivace est phosphorique la nuit. Les fleurs à miroirs plans produisent les mêmes effets, et la nature en a multiplié les modèles dans nos fleurs d'été , ou qui se plaisent dans les plages chaudes et sablonneuses, comme les radiées , telles que les fleurs du pissenlit; on les retrouve dans les fleurs de doronic , de laitue , de chicorée ; dans les asters , dans les marguerites de nos prairies, etc.. mais elle en a mis le premier patron sous la ligne, en Amérique , dans le large tournesol qui nous est venu du Brésil. Comme ce sont les fleurs dont les pétales ont le moins d'action, ce sont aussi celles qui durent le plus longtemps. Leurs attitudes sont variées à l'infini; celles qui sont horizontales, comme celles des pissenlits, se referment, dit-on, vers le milieu du jour; ce sont aussi celles qui sont le plus exposées à l'action du soleil, car elles reçoivent ses rayons depuis son lever jusqu'à son coucher. Il y en a d'autres qui , au lieu de clore leurs pétales , les renversent , ce qui produit à peu près le même effet; telle est la fleur de camomille. D'autres sont perpendiculaires à l'horizon, comme la fleur de chicorée. La couleur bleue dont elle est teinte contribue encore à affaiblir les rayons du soleil, qui , dans cet aspect , agirait avec trop d'action sur elle. D'autres n'ont que quatre pétales horizontaux , comme les cruciées , dont 4es espèces sont fort communes dans les pays chauds. D'autres portent autour de leur disque des fleurons qui l'ombragent.
Nous avons parlé des formes générales des fleurs ; mais nous ne finirions pas si nous voulions parler de leurs diverses agrégations. Je crois cependant qu'on peut les rapporter au plan même des fleurs. Ainsi les ombellifères se présentent au soleil sous les mêmes aspects que les fleurs radiées. Nous récapitulerons seulement ce que nous avous dit sur leurs miroirs. Le réverbère perpendiculaire de cône ou d'épi rassemble sur les anthères des fleurs un arc de lumière de 90 degrés, depuis
238 KïTDK ONZIÊMK.
le zénith jusqu'à l'horizon. Il présente encore dans les inégalités de ses pans des faces réfléchissantes. Le réverbère conique rassemble un cône de lumière de 60 degrés. Le réverbère sphérique réunit dans chacun de ses cinq pétales un arc de lumière de 36 degrés du cours du soleil , en supposant cet astre à l'équateur. Le réverbère elliptique en rassemble moins, parla position perpendiculaire de ses pétales; et le réverbère parabolique, ainsi que celui à pans, renvoie les rayons du soleil divergents ou parallèles. La première forme paraît fort commune dans les fleurs des zones glaciales; la seconde, dans celles qui viennent à l'ombre; la troisième, dans les latitudes tempérées; la quatrième, dans les pays chauds; et la cinquième , dans la zone torride. 11 semble aussi que la nature multiplie les divisions de leurs pétales , pour en affaiblir l'action. Les cônes et les épis n'ont point de pétales. Les convolvulus n'en ont qu'un ; les fleurs en rose en ont cinq ; les fleurs elliptiques, comme les tulipes et les Jiliacées, en ont six : les fleurs à réverbère plan, comme les radiées, en ont une multitude.
Les fleurs ont encore des parties ordonnées aux autres éléments. Il y en a qui sont garnies en dehors de poils, pour les abriter du froid. D'autres sont formées pour éclore à la surface de l'eau ; telles sont les roses jaunes des nymphsea , qui flottent sur les lacs , et qui se prêtent aux divers mouvements des vagues sans en être mouillées , au moyen des tiges longues et souples auxquelles elles sont attachées. Celles de la vallisneria sont encore plus artistement disposées : elles croissent dans le Rhône, et elles y auraient été exposées à être inondées par les crues subites de ce fleuve , si la nature ne leur avait donné des tiges formées en tire-bouchon , qui s'allongent tout à coup de trois à quatre pieds. Il y a d'autres fleurs coordonnées aux vents et aux pluies, comme celles des pois , qui ont des nacelles qui abritent les étamines et les embryons de leurs fruits, De plus , elles ont de grands pavillons , et sont posées sur des queues courbées et élastiques , comme un
nerf; de sorte que, quand le vent souffle sur un champ de pois , vous voyez toutes les fleurs tourner le dos au vent , comme autant de girouettes. Cette classe paraît fort répandue dans les lieux battus des vents. Dampier rapporte qu'il trouva les rivages déserts de la Nouvelle-Guinée couverts de pois à fleurs rouges et bleues. Dans nos climats, la fougère, qui couronne les sommets des collines , toujours battus des vents et des pluies, porte les siennes tournées vers la terre, sur le dos de ses feuilles. Il y a même des espèces de plantes dont la floraison est réglée sur l'irrégularité des vents. Telles sont celles dont les individus mâles et femelles naissent sur des tiges séparées. Jetées çà et là sur la terre , souvent à de grandes distances les unes des autres, les poussières des fleurs mâles ne pourraient féconder que bien peu de fleurs femelles , si , dans le temps de leur floraison , le vent ne soufflait do plusieurs cotés. Chose étrange ! il y a des générations constantes fondées sur l'inconstance des vents. Je présume de là que dans les pays où les vents soufflent toujours du même côté, comme entre les tropiques, ce genre de floraison doit être rare ; et si on l'y rencontre , il doit être précisément réglé sur la saison où ces vents réguliers varient.
On ne peut douter de ces relations admirables, quelque éloignées qu'elles paraissent, en observant l'attention avec laquelle la nature a préservé les fleurs des chocs que les vents mêmes pouvaient leur faire éprouver sur leurs tiges . Elle les enveloppe , pour la plupart , d'une partie que les botanistes appellent calice. Plus la plante est rameuse, plus le calice de sa fleur est épais. Elle le garnit quelquefois de coussinets et de barbes , comme on le peut voir aux boutons de rose. C'est ainsi qu'une mère met des bourrelets à la tête de ses enfants lorsqu'ils sont petits , pour les garantir des accidents de quelque chute. La nature a si bien marqué son intention à cet égard dans les fleurs des plantes rameuses , qu'elle a privé de ce fourreau celles qui croissent sur des tiges qui ne le sont pas, et où elles n'ont rien à craindre de l'agitation des vents. C'est ce qu'on peut remarquer aux fleurs du sceau-de-Salomon , du
muguet, de l'hyacinthe, du narcisse, de la plupart des liliacées, et des plantes qui portent leurs fleurs isolées sur des tiges perpendiculaires.
Les fleurs ont encore des relations très-curieuses avec les animaux et avec l'homme, par la diversité de leurs configurations et de leurs odeurs. Celle d'une espèce d'orchis représente des punaises, et exhale la même puanteur. Celle d'une espèce d'arum ressemble, à la chair pourrie, et elle en a l'infection à un tel point , que la mouche à viande y vient déposer ses œufs. Mais ces rapports , peu approfondis , sont étrangers à cet article; il suffit que j'aie démontré ici qu'elles en ont de bien marquées avec les éléments , et surtout avec le soleil. Quand les botanistes auront répandu sur cette partie toutes les lumières dont ils sont capables , en examinant leurs foyers, les élévations où elles se trouvent sur le sol , les abris ou les réflexions des corps qui les avoisinent, la variété de leurs couleurs , enfin tous les moyens dont la nature compense les différences de leurs expositions , ils ne douteront point de ces harmonies élémentaires ; ils reconnaîtront que la fleur, loin de présenter un caractère constant dans les plantes , en offre au contraire un perpétuel de variété. C'est par elle que la nature varie principalement les espèces dans le même genre de plante , pour la rendre susceptible de fécondation sur différents sites. Voilà pourquoi les fleurs du marronnier d'Inde, originaire de l'Asie, ne sont point les mêmes que celles du châtaignier de l'Europe ; et que celles du chardon de bonnetier , qui vient sur le bord des rivières, sont différentes de celles des chardons qui croissent dans les lieux élevés et arides.
Une observation fort extraordinaire achèvera de confirmer tout ce que nous venons de dire : c'est qu'une plante change quelquefois totalement la forme dé ses fleurs dans la génération qui la reproduit. Ce phénomène étonna beaucoup le célèbre Linnée, la première fois qu'on le lui fit observer. Un de ses élèves lui apporta un jour une plante parfaitement semblable àialinaire, a l'exception de la fleur :1a couleur, la saveur, les
feuilles , la tige , la racine, le calice, le péricarpe , la semence, enfin l'odeur, qui en est remarquable, étaient exactement les mêmes , excepté que ses Heurs étaient en entonnoir, tandis que la linaire les porte en gueule. Linnée crut d'abord que son élève avait voulu éprouver sa science , en adaptant sur la tige de cette plante une fleur étrangère ; mais il s'assura que c'é» tait une vraie linaire , dont la nature avait totalement cbangé la fleur. Ou l'avait trouvée parmi d'autres linaires, dans une île à sept milles d'Upsal , près du rivage de la mer, sur un fond de sable et de gravier. Il éprouva lui-même qu'elle se reperpétuait, dans ce nouvel état, par ses semences. Il en trouva depuis en d'autres lieux; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, il y en avait parmi celles-là qui portaient sur le même pied des fleurs en entonnoir et des fleurs en gueule. Il donna à ce nouveau végétal le nom de pélore, du mot grec rrsXwp, qui signifie prodige. Il observa depuis les mêmes variations dans d'autres espèces de plantes, entre autres dans e cbardon ériocépbale, dont les semences produisent, chaque mnée , dans le jardin d'Upsal , le chardon bourru des Pyréîées '. Ce fameux botaniste explique ces transformations omme les effets d'une génération métive, altérée par les wussières fécondantes de quelque autre fleur du voisinage. ]ela peut être : cependant on peut opposer à son opinion les leurs de la pélore et de la linaire , qu'il a trouvées réunies ur le même individu. Si c'était la fécondation qui transfornât cette plante , elle devrait donner des fleurs semblables ians l'individu entier. D'ailleurs, il a observé lui-même qu'il 'y avait aucune altération dans les autres parties de la pé- Dre , ainsi que dans ses vertus ; et il doit y en avoir comme ans sa fleur, si elle est produite par le mélange de quelque ace étrangère. Enfin , elle se reproduit en pélore par ses îmences ; ce qui n'arrive à aucune espèce mulâtre dans les nimaux. Cette stérilité dans les branches métives est un [fet de la sage constance de la nature, qui intercepte les
1 In dissertationc Upsaliœ 1744, menscdecembri, page 59, noie G.
ïkl LTUDE ONZIEME.
générations divergentes , pour empêcher les espèces primordiales de se confondre, et de disparaître à la longue. Au reste, je n'examine ni les causes ni les moyens qu'elle me cache, parce qu'ils sont au-dessus de ma portée. Je m'arrête aux fins qu'elle me montre; je me confirme, par la variété des fleurs dans les mêmes espèces, et quelquefois dans le même individu, qu'elles servent tantôt de réverbères aux végétaux, pour rassembler, suivant leur position, les rayons du soleil sur les parties de leur fécondation , tantôt de parasol pour les mettre à couvert de leur chaleur. La nature agit envers elles à peu près comme envers les animaux exposés aux mêmes variations de latitude. Llle dépouille, en Afrique, le mouton de sa laine, et lui donne un poil ras comme celui d'un cheval ; et au nord , au contraire , elle couvre le cheval de la fourrure frisée du mouton. J'ai vu celte double métamorphose au cap de Bonne-Espérance et en Russie. J'ai vu à Pétersbourg des chevaux normands et napolitains, dont le poil, naturellement court, était si long et si frisé au milieu de l'hiver, qu'on les aurait crus couverts de laine comme les moutons. Ce n'est donc pas sans raison qu'est fondé ce vieux proverbe : « Dieu mesure le vent à la brebis tondue ; « et | lorsque je vois sa main paternelle varier la fourrure des ; animaux suivant le froid , je puis bien croire qu'elle varie de même les miroirs des fleurs suivant le soleil. Ainsi , on peut diviser les fleurs , par rapport au soleil , en deux classes : j en fleurs à réverbères , et en fleurs à parasol.
S'il y a quelque caractère constant dans les plantes, il faut le chercher dans le fruit. C'est là que la nature a ordonné toutes les parties de la végétation, comme à l'objet principal. Ce mot de la Sagesse même, « Vous les connaîtrez à leurs « fruits, » appartient au moins autant aux plantes qu'aux hommes.
Nous examinerons donc les caractères généraux des plan* tes , par rapport aux lieux où leurs semences ont coutume de naître. Comme le règne animal est divisé en trois grandes i classes, de quadrupèdes, de volatiles et d'aquatiques, qui j
se rapportent aux trois éléments du globe, nous diviserons de même le règne végétal en plantes aériennes ou de montagnes, en aquatiques ou de rivages, en terrestres ou de plaines. Mais comme cette dernière participe des deux autres, nous ne nous y arrêterons point : car quoique je sois persuadé que chaque espèce, et même chaque variété, peut être rap portée à quelque site particulier de la terre, et y croître de la plus grande beauté, il suffit d'en dire autant qu'il en faut pour la prospérité d'un petit jardin. Quand nous aurons reconnu des caractères constants dans les deux extrémités du règne végétal , il sera aisé de rapporter aux classes intermédiaires ceux qui leur conviennent. Nous commencerons par les plantes de montagnes.
HARMONIES ÉLÉMENTAIRES DES PLANTES AVEC L'EAU ET L'AIR, PAR LEURS FEUILLES ET LEURS FRUITS.
Lorsque l'Auteur de la nature voulut couronner de végétaux jusqu'aux sommets des terres les plus escarpées , il ordonna d'abord les chaînes des montagnes aux bassins des mers qui devaient leur fournir des vapeurs, au cours des vents qui devaient les y porter, et aux divers aspects du soleil qui devait les échauffer. Dès que ces harmonies furent établies entre les éléments, les nuages s'élevèrent de l'Océan , et se dispersèrent dans les parties les plus reculées des continents. Ils s'y répandirent sous mille formes diverses, en brouillards, en rosées, en pluies, en neiges, et en frimas. Ils s'écoulèrent du haut des airs avec autant de variété : les uns, dans un air calme, comme les pluies de nos printemps, filèrent comme si on les eût versés par un crible; d'autres, chassés par des vents violents, furent lancés horizontalement sur les flancs des collines; d'autres tombèrent en torrents, comme ceux qui inondent neuf mois de l'année l'île de Gorgone, placée au milieu de la zone torride dans le golfe brûlant de Panama. Il y en eut qui s'entassèrent en montagnes de neige sur les sommets inaccessibles des Andes, pour rafraîchir par leurs eaux le continent de l'Amérique méridionale, et, par leur
24* ÉTUDL ONZIÈME.
atmosphère glaciale, la vaste mer du Sud. Enfin, de grands fleuves coulèrent sur des terres où il ne pleut jamais, et le Nil arrosa l'Egypte.
Dieu dit alors ' : « Que la terre produise de l'herbe verte « qui porte de la graine, et des arbres fruitiers qui portent « du fruit, chacun selon son espèce. » A la voix du Tout- Puissant, les végétaux parurent , avec les organes propres à recueillir les bénédictions du ciel. L'orme s'éleva sur les montagnes qui bordent le Tanaïs, chargé de feuilles en forme de langues; le buis touffu sortit de la croupe des Alpes, et le câprier épineux des rochers de l'Afrique, avec leurs feuilles creusées en cuillers. Les pins des monts sablonneux de la Norvège recueillirent les vapeurs qui flottaient dans l'air, avec leurs folioles disposées en pinceaux ; les verbascum étalèrent leurs larges feuilles sur les sables arides, et la fougère présenta sur les collines son feuillage en éventail aux vents pluvieux et horizontaux. Une multitude d'autres plantes, du sein des rochers, des cailloux et delà croûte même des marbres , reçurent les eaux des pluies dans des cornets, des sabots et des burettes. Depuis le cèdre du Liban jusqu'à la violette qui borde les bocages , il n'y en eut aucune qui ne tendit sa large coupe ou sa petite tasse , suivant ses besoins ou son poste.
Cette aptitude des feuilles des plantes des lieux élevés pour recevoir les eaux des pluies est variée à l'infini ; mais on en reconnaît le caractère dans la plupart, non-seulement à leurs formes concaves , mais encore à un petit canal creusé sur l€ pédicule qui les attache à leurs rameaux. Il ressemble eD quelque sorte à celui que la nature a tracé sur la lèvre supérieure de l'homme, pour recevoir les humeurs qui tombenl du cerveau. On peut l'observer surtout sur les feuilles des chardons, qui se plaisent dans les lieux secs et sablonneux. Celles-ci ont de plus des tendelets collatéraux, pour ne rien perdre des eaux qui tombent du ciel. Des plantes qui croissenl dans les lieux fort chauds et fort arides ont quelquefois leurs
* Genèse, chap. i , * II.
tiges ou leurs feuilles entières transformées en canal. Tels sont les aloès de l'île de Zocotora, à l'entrée de la mer Rouge, ou les cierges épineux de la zone torride. L'aqueduc de l'aloès est horizontal , et celui du cierge est perpendiculaire.
Ce qui a empêché les botanistes de remarquer les rapports que les feuilles des plantes ont avec les eaux qui les arrosent, c'est qu'ils les voient partout à peu près de la même forme, dans les vallées comme sur les hauteurs : mais, quoique les plantes de montagnes présentent des feuillages de toutes sortes de configurations , on reconnaît aisément , à leur agrégation en forme de pinceaux ou d'éventail , au froncement des feuilles, ou à d'autres marques équivalentes, qu'elles sont destinées à recevoir les eaux des pluies, mais principalement à l'aqueduc dont je parle. Cet aqueduc est tracé sur le pédicule des plus petits feuillages des plantes de montagnes ; c'est par son moyen que la nature a rendu les formes mêmes des plantes aquatiques susceptibles de végéter dans les lieux les plus arides. Par exemple, le jonc, qui n'est qu'un chalumeau rond et plein , qui croît sur le bord de l'eau , ne paraissait pas susceptible de ramasser aucune humidité dans l'air, quoiqu'il convînt très-bien aux;lieux élevés par sa forme capillacée, qui, comme celle des graminées, ne donne point de prise au vent. En effet, si vous considérez les diverses espèces de joncs qui tapissent les montagnes dans plusieurs parties du monde, tels que celui appelé icho des hautes montagnes du Pérou , qui est le seul végétal qui y croisse en quelques endroits , et ceux qui viennent chez nous dans des sables arides ou sur des hauteurs , au premier coup d'œil vous les croirez semblables à des joncs de marais ; mais , avec un peu d'attention, vous remarquerez, non sans étonnement, qu'ils sont creusés en écope dans toute leur longueur. Ils sont , comme les autres joncs, convexes d'un côté, mais ils en diffèrent essentiellement en ce qu'ils sont tous concaves de l'autre. J'ai reconnu à ce même caractère le sparte, qui est un jonc des montagnes d'Espagne, dont on fait mijourd'hui a Paris des cordages pour les puits.
Beaucoup de feuilles, de plantes même dans les plaines, prennent en naissant cette forme d'écope ou de cuiller, pomme celles de la violette et de la plupart des graminées. On voit, au printemps , les jeunes touffes de celles-ci se dresser vers le ciel comme des griffes, pour en recevoir les eaux, surtout lorsqu'il commence à pleuvoir; mais la plupart des plantes de plaine perdent leur gouttière en se développant. Elle ne leur a été donnée que pour le temps nécessaire a leur accroissement. Elle n'est permanente que dans les plantes de montagnes. Elle est tracée, comme je l'ai dit, sur le pédicule des feuilles, et conduit l'eau des pluies, dans les arbres, de la feuille à la branche; la branche, par l'obliquité de sa position , la porte au tronc , d'où elle descend a la racine par une suite de dispositions conséquentes. Si on verse doucement de l'eau sur les feuilles d*un arbrisseau de montagne les plus éloignées de sa tige, on la verra couler par la route que je viens d'indiquer, sans qu'il en tombe une seule goutte à terre. J'ai eu la curiosité de mesurer, dans quelques plantes montagnardes , l'inclinaison que forment leurs branches avec leurs tiges, et j'ai trouvé dans une douzaine d'espèces différentes, comme dans les fougères, les thuya, etc., qu'elles formaient un angle d'environ 30 degrés. Il est très-remarquable que ce degré d'incidence est le même que celui que forme, en terrain horizontal , le cours de beaucoup de rivières et de ruisseaux avec les fleuves où ils se jettent , comme on peut le vérifier sur les cartes de géographie. Ce degré d'incidence paraît le plus favorable à l'écoulement de plusieurs fluides qui se dirigent vers une seule ligne. La même sagesse a réglé le niveau des branches dans les arbres , et le cours des ruisseaux dans les plaines.
Cette inclinaison éprouve quelques variétés dans quelques arbres de montagnes. Le cèdre du Liban, par exemple, pousse la partie inférieure de ses rameaux vers le ciel, et il ec abaisse l'extrémité vers la terre. Ils ont l'attitude du comman dément qui convient au roi des végétaux, celle d'un bras levf en l'air, dont la main serait inclinée. Au movpn de la première
DKS PLANTES. 247
disposition, les eaux des pluies coulent vers son tronc, et par la seconde , les neiges , dans la région desquelles il se plaît , glissent de dessus son feuillage. Ses cônes ont également deux ports différents ; car il les incline d'al ord vers la terre, pour les abriter dans le temps de leur floraison ; mais , quand ils sont fécondés, il les dresse vers le ciel. On peut vérifier ces observations sur un jeune et beau cèdre qui est au Jardin du Roi, et qui, quoique étranger, a conservé au milieu de notre climat l'attitude d'un roi et le costume du Liban.
L'écorce de la plupart des arbres de montagnes est disposée également pour conduire les eaux des pluies depuis les brandies jusqu'aux racines. Celle des pins est en grosses côtes perpendiculaires; celle de l'orme est fendue et crevassée dans sa longueur ; celle du cyprès est spongieuse comme de l'étoupe.
Les plantes de montagnes ou de lieux arides ont encore un caractère qui leur est propre eu général , c'est d'attirer l'eau qui nage dans l'air en vapeurs insensibles. La pariétaire , ainsi appelée a pariete , parce qu'elle croît sur les parois des murailles, a ses feuilles presque toujours humides. Cette attraction est commune à la plupart des arbres de montagnes. Les voyageurs rapportent unanimement qu'il y a, dans les montagnes de l'île de Fer, un arbre qui fournit chaque jour à cette île une quantité prodigieuse d'eau. Les insulaires l'appellent <7«roe, et les Espagnols sanlo, à cause de son utilité. Ils disent qu'il est toujours environné d'une nuée qui coule en abondance le long de ses feuilles , et remplit d'eau de grands réservoirs qu'on a construits au pied de cet arbre , qui suffisent à la provision de l'île. Cet effet est peut-être un peu exagéré , quoique rapporté par des hommes de différentes nations; mais je le crois vrai au fond.
Je pense seulement que c'est la montagne qui attire de loin les vapeurs de l'atmosphère, et que l'arbre situé au foyer de son attraction les rassemble autour de lui.
Comme j'ai parlé plusieurs fois dans cet ouvrage de l'attraction des sommets de beaucoup de montagnes , le lecteur ne trouvera pas mauvais que je lui donne ici une idée de cette
partie de l'architecture hydraulique de la nature. Entre un grand nomhre d'exemples curieux que je pourrais en rapporter, et que j'ai rassemblés dans mes matériaux sur la géogra. phie, en voici un que j'ai extrait, non d'un philosophe à systèmes, mais d'un voyageur simple et naïf du siècle passé, qui raconte les choses telles qu'il les a vues , et sans en tirer aucune conséquence. Cest une description des sommets de l'île de Bourbon , située dans l'océan Indien , par le 28e degré de latitude sud. Elle a été faite d'après les écrits de M. de Vilïers, qui gouvernait alors cette île pour la compagnie des Indes orientales : elle est imprimée dans le voyage que nos vaisseaux français firent, pour la première fois, dans l'Arabie Heureuse , qui fut vers l'an 1709 , et qui a été mis au jour par M. de la Roque.
« Entre ces plaines, dit M. de Villers, qui sont sur les « montagnes ( de Bourhon ) , la plus remarquable, et dont « personne n'a rien écrit , est celle qu'on a nommée la plaine « des Cafres, à cause qu'une troupe de Cafres, esclaves des « habitants de l'île, s'y étaient allés cacher, après avoir quitté « leurs maîtres. Du bord de la mer on monte assez doucement « pendant sept lieues pour arriver à cette plaine par une « seule route, le long delà rivière Saint-Étienne : on peut « même faire ce chemin à cheval. Le terrain est bon et uni «jusqu'à une lieue et demie en deçà delà plaine, garni de « beaux et grands arbres , dont les feuilles qui en tombent « servent de nourriture aux tortues que l'on y trouve en grand « nombre. On peut estimer la hauteur de cette plaine à deux « lieues au-dessus de l'horizon ; aussi paraît-elle d'en bas toute « perdue dans les nues. Elle peut avoir quatre ou cinq lieues « de circonférence : le froid y est insupportable , et un brouil- « lard continuel, qui mouille autant que la pluie, empêche « qu'on ne s'y voie de dix pas loin : comme il tombe la nuit , « on y voit plus clair que pendant le jour ; mais alors il y gèle « terriblement, et le matin , avant le lever du soleil, on dé- « couvre la plaine toute glacée.
« Mais ce qui s'y voit de bien extraordinaire, ce sonteer-
DES PLANTES. 24'j
« taines élévations de terre , taillées presque comme des colon- « nés rondes , et prodigieusement hautes; car elles n'en doi- « vent guère aux tours de Notre-Dame de Paris. Elles sont « plantées comme un jeu de quilles, et si semblables qu'on « se trompe facilement à les compter : on les appelle des pitons- « Si l'on veut s'arrêter auprès de quelqu'un de ces pitons pour « se reposer, il ne faut pas que ceux qui ne s'y reposent pas, « et qui veulent aller ailleurs , s'écartent seulement de deux « cents pas : ils courraient risque de ne plus retouver le lieu « qu'ils auraient quitté , tant ces pitons sont en grand nombre , « tous pareils , et tellement disposés de même manière , que les « créoles, gens nés dans le pays, s'y trompent eux-mêmes. « C'est pour cela que, pour éviter cet inconvénient, quand « une troupe de voyageurs s'arrête au pied d'un de ces pitons , « et que quelques personnes veulent s'écarter, on y laisse quel- « qu'un qui fait du feu ou de la fumée, qui sert à redresser « et à ramener les autres; et si la brume était si épaisse, « comme il arrive souvent, qu'elle empêchât de voir le feu « ou la fumée , on se munit de certains gros coquillages , « dont on laisse un à celui qui reste auprès du piton : ceux « qui veulent s'écarter emportent l'autre ; et quand on veut « revenir, on souffle avec violence dans cette coquille comme « dans une trompette , qui rend un son très-aigu , et s'entend « de loin ; de manière que , se répondant les uns les autres , « on ne se perd point, et on se retrouve facilement. Sans cette « précaution , on y serait attrapé.
« Il y a beaucoup de trembles dans cette plaine, qui sont « toujours verts : les autres arbres ont une mousse de plus d'une « brasse de long, qui couvre leur tronc et leurs grosses branches. « Ils sont secs , sans feuillages , et si moites d'eau , qu'on n'en « peut faire de feu. Si , après bien de la peine , on en a allumé « quelques branchages , ce n'est qu'un feu noir, sans flamme , <• avec une fumée rougeâtre , qui enfume la viande au lieu de « la cuire. On a peine à trouver un lieu, dans cette plaine , « pour y faire du feu , à moins que de chercher une élévation « autour de ces pitons : car la terre de la plaine est si humide ,
250 KTUDE ONZIEME.
« que l'eau en sort partout ; et l'on y est toujours dans la boue ,
et mouillé jusqu'à mi-jambes. On y voit grand nombre
-< d'oiseaux bleus , qui se nicbent dans des herbes et dans des
« fougères aquatiques. Cette plaine était inconnue avant la
« fuite des Cafres : pour en descendre, il faut reprendre le
« chemin par où l'on y est monté, à moins qu'on ne veuille
« se risquer par un autre, qui est trop rude et trop dangereux.
« On voit, dé la plaine des Cafres, la montagne des Trois-
« Salases, ainsi nommée à cause des trois pointes de ce rocher,
< le plus haut de l'île de Bourbon. Toutes ses rivières en sor-
* tent ; et il est si escarpé de tous côtés, que l'on n'y peut monter.
« Il y a encore dans cette île une autre plaine appelée de
« Silaos, plus haute que celle des Cafres, et qui ne vaut pas
« mieux : on ne peut y monter que très-difficilement. »
Il faut excuser, dans la description naïve de notre voyageurquelques erreurs de physique, telles que celle où il suppose à la plaine des Cafres deux lieues d'élévation au-dessus de l'horizon. Le baromètre et le thermomètre ne lui avaient pas appris qu'il n'y a point de pareille élévation sur le globe, et qu'à une lieue seulement de hauteur perpendiculaire le terme de la glace est constant. Mais à la brume épaisse qui environne ces pitons, à leur brouillard continuel qui mouille autant que la pluie , et qui tombe pendant la nuit, on reconnaît évidemment qu'ils attirent à eux les vapeurs que le soleil élève, pendant le jour, de dessus la mer, et qui disparaissent pendant la nuit. C'est de là que se forme la nappe d'eau qui inonde la plaine des Cafres , et d'où sortent la plupart des ruisseaux et des rivières qui arrosent l'île. On y reconnaît également une attraction végétale dans cette espèce de trembles toujours verts, et dans ces arbres toujours moites dont on ne peut faire du feu. L'ile de Bourbon est à peu près ronde, et s'élève de dessus la mer commela moitié d'une orange. C'est sur la partie la plus élevée de cet hémisphère que sont situées la plaine de Silaos et celle des Cafres, où la nature a placé ce labyrinthe de pitons toujours environnés de brumes, planta comme des quilles, et élevés comme des tours.
Si le temps et le lieu me le permettaient, je ferais voir qu'il y a une multitude de pitons semblables sur les chaînes des hautes montagnes des Cordilières , du Taurus , etc. , et au centre de la plupart des îles , sans qu'on puisse supposer, comme on le fait ordinairement , qu'ils soient des restes d'une terre primitive qui s'élevait à cette hauteur : car que seraient devenus les débris de cette terre, dont les prétendus témoins s'élèvent de toutes parts sur la surface du globe? Je ferais voir qu'ils y sont placés dans des agrégations et des lieux convenables aux besoins des terres , dont ils sont , en quelque sorte, les châteaux d'eau, les uns en labyrinthe, comme ceux de l'île de Bourbon, quand ils sont sur le sommet d'un hémisphère , d'où ils doivent distribuer les eaux du ciel de tous côtés ; les autres en peigne , quand ils sont placés sur la crête prolongée d'une chaîne de montagnes, comme sont les pics de la chaîne du Taurus et des Cordilières; d'autres, groupés deux à deux, trois à trois, suivant la configuration des terrains qu'ils arrosent. 11 y en a de plusieurs formes et de différentes constructions; il yen a d'enduits de terre, comme ceux de la plaine des Cafres et quelques-uns des îles Antilles, et qui sont avec cela si escarpés qu'ils sont inaccessibles : ces enduits de terre prouvent qu'ils ont à la fois des attractions fossiles et hydrauliques.
Il y en a d'autres qui sont de longues aiguilles de roc vif et tout nu; d'autres sont en forme de cône; d'autres, de table, comme celui de la montagne de la Table, au cap de Bonne-Espérance , où l'on voit fréquemment les nuages s'amasser et s'épandre en forme de nappe. D'autres ne sont point apparents , mais sont entièrement engagés dans le flanc des montagnes, ou dans le sein des plaines. On les reconnaît tous aux brouillards qu'ils attirent autour d'eux, et aux sources qui coulent dans leur voisinage. On peut assurer même qu'il n'y a pas de source dans le voisinage de laquelle il n'y ait quelque carrière de pierre hydro-attractive, et, pour l'ordinaire , métallique. J'attribue l'attraction de ces pitons aux corps vitreux et métalliques dont ils sont composés. Jesuis per-
552 ETUDE O.NZIEME.
suadé qu'on pourrait imiter cette architecture de la nature, et former, au moyen de l'attraction de ces pierres , des fontaines dans les lieux les plus arides. En général , les corps vitreux et les pierres susceptibles de polissure y sont fort propres ; car nous voyons que, lorsque l'eau est répandue en grande quantité dans l'air, comme dans les temps de dégel , elle se porte et s'attache d'abord aux vitres et aux pierres polies de nos maisons.
J'ai vu fréquemment , au sommet des monfagnes de l'Ilede-France , des effets semblables à ceux des pitons de la plaine des Cafres de l'île de Bourbon. Les nuées s'y rassemblent sans cesse autour de leurs pitons , qui sont escarpés et pointus comme des pyramides. Il y a de ces pitons qui sont surmontés d'un rocher de forme cubique, qui les couronne comme un chapiteau. Tel est celui qu'on y appelle Pieter booth, du nom d'un amiral hollandais; il est un des plus élevés de l'île.
Ces pitons sont formés d'un roc vif, vitriliable, et mélangé de cuivre : ce sont de véritables aiguilles électriques par leur forme et leur matière. Les nuages se détournent sensiblement de leur cours pour s'y réunir, et s'y accumulent quelquefois en si grande quantité qu'ils les font disparaître à la vue. De là ils descendent jusqu'au fond des vallées , le long des lisières des forêts , qui les attirent aussi , et où ils se résolvent en pluie , en formant fréquemment des arcs-en-ciel sur la verdure des arbres. Cette attraction végétale des forêts de cette île est si bien d'accord avec l'attraction métallique des pitons de ses montagnes , qu'un champ situé en lieu découvert dans leur voisinage manque souvent de pluie, tandis qu'il pleut presque toute Tannée dans les bois , qui n'en sont pas à une portée de fusil. C'est pour avoir détruit une partie des arbres qui couronnaient les hauteurs de cette île, qu'on a fait tarir la plupart des ruisseaux qui l'arrosaient : il n'en reste plus aujourd'hui que le canal desséché. Je rapporte à la même imprudence la diminution sensible des rivières et des fleuves dans une grande partie de l'Europe, comme on peut le
DES PLANTES. ÏW
voir à leur ancien lit , qui est beaucoup plus large et plus profond que le volume d'eau qu'ils contiennent aujourd'hui. Je suis persuadé même que c'est à cette cause qu'il faut rapporter la sécheresse des provinces élevées de l'Asie , entre autres de celles de la Perse , dont les montagnes ont été sans doute imprudemment dépouillées d'arbres par les premiers peuples qui les ont habitées. Je pense que si l'on plantait en France des arbres de montagnes sur les hauteurs et à la source de nos rivières, on leur rendrait leur ancien volume d'eau, et on ferait reparaître , dans nos campagnes , beaucoup de ruisseaux qui n'y coulent plus du tout. Ce n'est point dans les roseaux , ni au fond des vallées , que les naïades cachent leurs urnes éternelles , comme les représentent les peintres, mais au sommet des rochers couronnés de bocages , et voi • sins des cieux.
Il n'y a pas un seul végétal dont la feuille ne soit disposée pour recevoir les eaux des pluies dans les montagnes , dont la graine ne soit formée de la manière la plus propre à s'y élever. Les semences de toutes les plantes de montagnes sont volatiles. En voyant leurs feuilles , on peut affirmer le caractère de leurs graines , et en voyant leurs graines celui de leurs feuilles ; et en conclure le caractère élémentaire de la plante. J'entends ici par plantes de montagnes toutes celles qui croissent dans les lieux sablonneux et secs , sur les tertres , dans les rochers , sur les bords escarpés des chemins , dans les murailles , enfin loin des eaux.
Les semences des chardons, des bluets, des pissenlits, des chicorées, etc. , ont des volants, des aigrettes, des panaches , et plusieurs autres moyens de s'élever, qui les portent à des distances prodigieuses. Celles des graminées, qui Vont aussi fort loin, ont des balles et des panicules. D'autres, comme celles de la giroflée jaune, sont taillées comme des écailles légères, et vont, au moindre vent, s'implanter dans la plus petite fente d'un mur. Les graines des plus grands arbres de montagnes ne sont pas moins volatiles. Celle de l'érable a deux ailerons membraneux , semblables aux aile»
BERN. DE 8.-PIERRE. — T. 11. i \ '
d'une mouche. Celle de l'orme est enchâssée au milieu c/uue foliole ovale. Celles du cyprès sont presque imperceptibles. Celles du cèdre sont terminées par de larges et minces feuillets qui forment un cône par leur agrégation. Les graines sont au centre du cône; et, dans le temps de leur maturité, les feuillets où elles sont attachées se détachent les uns des autres, comme les cartes d'un jeu, et chacun d'eux emporte au loin son pignon. Les semences des plantes de montagnes , qui paraissent trop lourdes pour voler, ont d'autres ressources. Les pois de la balsamine ont des cosses dont les ressorts les élancent fort loin. Il y a aux Indes un arbre, dont je ne me rappelle plus le nom , qui lance de même les siennes avec un bruit semblable à un coup de mousquet. Celles qui n'ont ni panaches , ni ailes , ni ressorts, et qui, par leur pesanteur, semblent condamnées à rester au pied du végétal qui les a produites, sont souvent celles qui vont le plus loin. Elles volent avec les ailes des oiseaux. C'est ainsi que se ressèment une multitude de baies et de fruits à noyaux. Leurs semences sont renfermées dans des croûtes pierreuses qui sont indigestibles. Les oiseaux les avalent, et vont les planter sur les corniches des tours, dans les fentes des rochers, sur les troncs des arbres , au delà des fleuves et même des mers. C'est par ce moyen qu'un oiseau des Moluques repeuple de muscadiers les îles désertes de cet archipel, malgré les efforts des Hollandais, qui détruisent ces arbres dans tous les lieux où ils ne servent pas à leur commerce. Ce n'est pas ici le moment de parler des rapports des végétaux avec les animaux : il suffit d'observer, en passant, que la plupart des oiseaux ressèment le végétal qui les nourrit. On voit même chez nous des quadrupèdes transporter fort loin les graines des graminées ; tels sont , entre autres , ceux qui ne ruminent pas, comme les chevaux, dont les fumiers gâtent les prairies par cette raison , en y introduisant quantité d'herbes étrangères, comme la bruyère et le petit genêt, dont ils ne digèrent pas les semences. Ils en ressèment encore d'autres, qui s'attachent à leurs poils par le simple mouvement de leur
queue. Il y a de petits quadrupèdes , comme les loirs, les hérissous et les marmottes, qui transportent dans les parties les plus élevées des montagnes les glands , les faînes et les châtaignes.
Il est très-digne de remarque que les semences volatiles sont en beaucoup plus grand nombre que les autres espèces; et en cela on doit admirer les soins d'une Providence qui a tout prévu. Les lieux élevés pour lesquels elles sont destinées étaient exposés à être bientôt dépouillés de leurs végétaux par la pente de leur sol , et par les pluies qui tendent sans cesse à les dégrader. Au moyen de la volatilité des graines, ils sont devenus les lieux de la terre les plus abondants en plantes : c'est sur les montagnes que sont les trésors des botanistes.
Nous ne saurions trop le répéter., les remèdes de la nature sont toujours supérieurs aux obstacles , et ses compensations au-dessus de ses dons. En effet, si vous en exceptez les inconvénients de la pente , une montagne présente aux plantes la plus grande variété d'expositions. Dans une plaine, elles ont le même soleil, la même humidité, le même terrain, le même vent ; mais si vous vous élevez , dans une montagne située dans notre latitude, seulement de vingt-cinq toises de hauteur perpendiculaire, vous changez de climat comme si vous aviez fait vingt-cinq lieues vers le nord; en sorte qu'une montagne de douze cents toises perpendiculaires nous présenterait une échelle de végétation aussi étendue que celle des douze cents lieues horizontales qu'il y a à peu près d'ici au pôle ; l'une et l'autre se termineraient à une glace perpétuelle. Chaque pas que l'on fait dans une montagne , en s'élevant ou en descendant, change notre latitude; et si l'on en fait le tour, chaque pas change notre longitude. On y trouve des points où le soleil se lève à huit heures du matin ; d'autres, à dix heures; d'autres, à midi. On y rencontre une variété infinie d'expositions , de froides au nord , de chaudes au midi, de pluvieuses à l'ouest, de sèches à l'est; sans compter les diverses réflexions de la chaleur dans les sables , les rochers ,
les fonds de vallées et les lacs, qui les modifient de mille manières.
On doit encore observer, non sans admiration, que le temps de la maturité de la plupart des semences volatiles arrive vers le commencement de l'automne ; et que, par une suite de cette sagesse universelle qui fait agir de concert toutes les parties de la nature, c'est alors que soufflent les grands vents de la fin de septembre ou du commencement d'octobre, appelés vents del'équinoxe. Ces vents soufflent dans toutes les parties des continents, du sein des mers aux montagnes qui y sont coordonnées. j\~on-seulement ils y transportent les graines volatiles qui sont mûres alors , mais ils y joignent d'épais tourbillons de poussière, qu'ils enlèvent des terres desséchées par les ardeurs de l'été, et surtout des rivages de la mer, où le mouvement perpétuel des flots . qui s'y brisent et y roulent sans cesse des cailloux, réduit en poudre impalpable les corps les plus durs. Ces émanations de poussière sont si abondantes en différents lieux, que je pourrais citer plusieurs vaisseaux qui en ont été couverts à plus de six lieues de la terre en traversant des golfes. Elles sont si incommodes dans les parties les plus élevées de l'Asie , que tous les voyageurs qui ont été à Pékin affirment qu'il est impossible de sortir dans les rues de cette ville une partie de l'année, sans avoir un voile sur le visage. Il y a des pluies de poussière qui réparent les sommets des montagnes , comme il y a des pluies d'eau qui entretiennent leurs sources. Les unes et les autres viennent de la mer, et y retournent par le cours des fleuves , qui y portent des tributs perpétuels d'eaux et de sables. Les vents maritimes réunissent leurs efforts vers l'équinoxe de septembre, transportent, de la circonférence des continents aux montagnes qui en sont les plus éloignées , les semences et les engrais qui s'en sont écoulés, et sèment de prairies, de bosquets et de forêts les flancs des précipices et les pics les plus élevés. Ainsi les feuilles , les tiges, les graines, les oiseaux, les saisons, les mers et les vents, concourent d'une manière admirable à entretenir la végétation des montagnes.
Je viens de parler des rapports des plantes avec les montagnes ; je suis fâché de ne pouvoir insérer ici les rapports que les montagnes mêmes ont avec les plantes , comme c'était mon intention. Tout ce que j'en puis dire , c'est que, bien loin que les montagnes soient des productions ou de la force centrifuge, ou du feu, ou des tremblements déterre, ou du cours des eaux, j'en connais au moins dix espèces différentes, dont chacune est configurée de la manière la plus propre à entretenir dans chaque latitude l'harmonie des éléments par rapport à la végétation. Chacune d'elles a de plus des végétaux et des quadrupèdes qui lui sont particuliers, et qu'on ne trouve point ailleurs; ce qui prouve évidemment qu'elles ne sont point l'ouvrage du hasard. Enfin, parmi ce grand nombre de montagnes qui couvrent la plus grande partie des cinq zones, et surtout de la zone torride et des zones glaciales , il n'y en a qu'une seule espèce , la moins considérable de toutes , qui présente aux cours des eaux des angles saillants et rentrants en correspondance. Cependant elle n'est pas plus leur ouvrage que le bassin des mers n'est lui-même un ouvrage de l'Océan. Mais cet intéressant sujet , d'une étendue trop considérable pour ce volume, appartient d'ailleurs à la géographie.
Passons maintenant aux harmonies des plantes aquatiques.
Celles-ci ont des dispositions tout à fait différentes dans leurs feuilles, dans le port de leurs branches, et surtout dans la configuration de leurs semences. La nature, comme je l'ai dit, n'emploie souvent, pour varier ses harmonies, que des caractères positifs et négatifs. Elle a donné un aqueduc au pédicule des feuilles des plantes montagnardes, elle l'ôte à celles qui naissent sur le bord des eaux , et elle en a fait des plantes aquatiques. Celles-ci , au lieu d'avoir leurs feuilles creusées en gouttière, les ont unies et lisses, comme les glaïeuls, qui les portent en lames de poignard , ou renflées dans le milieu en lames d'épée, comme celles du roseau appelé typha, qui est cette espèce commune dont les Juifs mirent une tige entre les mains de Jésus-Christ. Celles des nymphœa sont planes , et contournées en cœur. Quelques-unes de ces espèces affec-
2ô8 ÉTUDE ONZIÈME.
tent d'autres formes ; niais leurs longues queues sont toujours sans canal. Celles des joncs sont rondes comme des chalumeaux. Il y a une grande variété de joncs sur les bords des marais, des ruisseaux et des fontaines. On en trouve de toutes les tailles , depuis ceux qui ont la finesse d'un cheveu , jusqu'à ceux qui croissent dans la rivière de Gênes, qui sont gros comme des cannes. Quelque différence qu'il y ait dans l'articulation de leurs brins et de leurs panicules, ils ont tous, dans leur plan, une forme arrondie ou elliptique. Vous ne trouverez que les espèces qui croissent dans les lieux arides, qui soient cannelées ou creusées, à leur surface. Quand la nature veut rendre les plantes aquatiques susceptibles de végéter sur les montagnes, elle donne des aqueducs à leurs feuilles; mais quand, au contraire, elle veut placer des plantes de montagne sur le bord des eaux , elle les leur ôte. L'aloès de rocher a ses feuilles creusées en écope; l'aloès d'eau les a pleines. Je connais une douzaine d'espèces de fougères de montagnes, qui ont toutes une petite cannelure le long de leurs branches ; et la seule espèce de marais que je connaisse en est privée. Le port de ses branches est aussi fort différent de celui des autres : les premières les dressent vers le ciel, et celle-ci les porte presque horizontalement.
Si les feuilles des plantes montagnardes sont agencées de la manière la plus propre à rassembler à leurs racines l'eau du ciel qu'elles n'ont pas à discrétion , celles des pïantes aquatiques sont disposées souvent pour l'en écarter, parce qu'elles devaient naître au sein des eaux ou dans leur voisinage. Les feuilles des arbres de rivage, comme celles des bouleaux, des trembles et des peupliers , sont attachées à des queues longues et pendantes. Il y en a d'autres qui portent leurs feuilles disposées en tuiles , comme les marronniers d'Inde et les noyers. Celles des plantes qui croissent à l'ombre autour du tronc des arbres, et qui tirent par leurs racines l'humidité que l'arbre recueille par son feuillage, comme les haricots et les convolvulus, ont un port semblable; mais celles qui viennent tout à fait à l'ombre des arbres , et qui n'ont presque point
de racines, comme les champignons, ont des feuilles qui, loin de regarder le ciel , sont tournées vers la terre. La plupart sont faits , en dessus , en parasol épais , pour empêcher le soleil de dessécher le terrain où ils croissent , et ils sont divisés en dessous en feuillets minces , pour recevoir les vapeurs qui s'en exhalent, à peu près comme ceux de la roue horizontale l'une pompe à feu reçoivent les émanations de l'eau bouillante, jui la font tourner; ils ont encore plusieurs autres moyens de i'abreuver de ces exhalaisons. Il y en a des espèces nombreuses qui sont doublées de tuyaux; d'autres sont rembourrées l'éponges. Il y en a dont le pédicule est creux en dedans, et mi , portant un chapiteau au dessus, y rassemblent les émaîations de leur sol , comme dans un alambic. Ainsi il n'y a >as une vapeur de perdue dans l'univers.
Ce que je viens de dire des formes renversées des champi-
;nons, de leurs feuillets , des tuyaux et des éponges dont ils
;ont doublés pour recevoir les vapeurs qui s'exhalent de la
erre, confirme ce que j'ai avancé sur l'usage des feuilles des
>lantes de montagnes, creusées en gouttière, ou agencées
;n pinceau ou en éventail , pour recevoir les eaux du ciel.
jklais les plantes aquatiques, qui n'avaient pas besoin de ces
récipients parce qu'elles viennent dans l'eau, ont, pour ainsi
jlire, des feuilles répulsives. Je présenterai ici un objet de
iomparaison bien propre à convaincre de la vérité de ces prin-
dpes : par exemple, le buis des montagnes et le câprier des
•ochers ont leurs feuilles creusées en cuilleron, la concavité
ournée vers le ciel; mais la canneberge de marais, ou vac-
•inium oxycoccos , qui en a pareillement de concaves, les
>orte renversées , la concavité tournée vers la terre. J'ai re-
;onnu à ce caractère négatif, pour une plante de marais , une
)lante rare du Jardin du Roi, que je voyais pour la première
bis. C'est le ledum palustre qui croît dans les marais du
>ays de Labrador. Ses feuilles, faites comme de petites cuil-
ers à café , sont toutes renversées ; leur convexité regarde
e ciel. La lentille d'eau de nos marais a , ainsi que le typha
le nos rivières , le milieu de sa feuille renflé.
Les botanistes , envoyant des feuilles à peu près semblables dans les plaines , sur le bord des eaux et au haut des montagnes, n'ont pas soupçonné qu'elles pussent servir à des usages si différents. Plusieurs d'entre eux ont sans doute de grandes lumières, mais elles leur deviennent inutiles, parce que leur méthode les force de marcher par un seul chemin, et que leur système ne leur indique qu'un seul genre d'observation. Voilà pourquoi leurs collections les plus nombreuses ne présentent souvent qu'une simple nomenclature. L'étude de la nature n'est qu'esprit et intelligence. Son ordre végétal est un livre immense dont les plantes forment les pensées, et les feuilles de ces mêmes plantes, les lettres. Il n'y a pas même un grand nombre de formes primitives dans les caractères de cet alphabet; mais de leurs divers assemblages elle forme , ainsi que nous avec les nôtres , une inGnité de pensées différentes. Ainsi qu'à nous, pour changer totalement le sens d'une expression, il ne lui faut souvent changer qu'un accent. Elle met des joncs, des roseaux, des arums à feuillage lisse et à pédicule plein, sur les bords des rivières; elle ajoute à la feuille un aqueduc, elle en fait des joncs, des roseaux et des arums de montagnes.
Il faut cependant bien se garder de généraliser ces moyens; autrement ils ne tarderaient pas à nous faire méconnaître sa marche. Par exemple , plusieurs botanistes ayant soupçonné que les feuilles de quelques plantes pouvaient bien servir à recueillir l'eau des pluies, ont cru en apercevoir l'usage dans celles du dipsacus ou chardon du bonnetier. Il était aisé de s'y tromper, car elles sont opposées et réunies à leurs bases; en sorte que , quand il a plu , elles présentent des réservoirs qui contiennent bien chacun un demi-verre d'eau , et qui sont disposés par étages le long de sa tige. Mais ils devaient considérer, premièrement , que le dipsacus croît naturellement sur le bord des eaux , et que la nature ne donne point de réservoirs d'eau à une plante aquatique. Ce serait, comme dit le proverbe, porter de l'eau à la rivière. Secondement , ils pouvaient observer que les étages formés par les feuilles opposées
du dipsacus , loin d'être des réservoirs , sont au contraire des dégorgeoirs qui écartent l'eau des pluies de ses racines, à neuf ou dix pouces de chaque côté, par l'extrémité de ses feuilles. Elles ressemblent , à quelques égards, aux gouttières que nous mettons en saillie au-dessus de nos maisons, ou à celles qui sont formées par les cornes de nos chapeaux , qui servent à écarter de nous les eaux des pluies , et non pas à les rapprocher. D'ailleurs, l'eau qui reste dans les ailerons des feuilles du dipsacus ne peut jamais descendre à la racine de la plante , puisqu'elle y est retenue comme dans le fond d'un vase. Elle ne serait pas même propre, à l'arroser, car Pline prétend qu'elle est salée. Lasarrasine, qui croît dans les marais tremblants et moussus du Canada , porte à sa base deux feuilles faites comme les moitiés d'un buccin scié dans sa longueur. Elles sont toutes deux concaves : mais elles ont, à leur extrémité la plus éloignée de la plante, une espèce de bec fait en dégorgeoir. L'eau qui reste dans les vases de ces plantes aquatiques est peut-être destinée à abreuver les petits oiseaux, qui se trouventquelquefoisbien embarrassés pour boire, dans les débordements des eaux. Il faut bien distinguer les caractères élémentaires des plantes , de leurs caractères relatifs. La nature oblige l'homme qui l'étudié de ne pas s'en tenir aux apparences extérieures , et, pour former son intelligence, de remonter des moyens qu'elle emploie aux fins qu'elle se propose. Si quelques plantes aquatiques semblent offrir, dans leurs feuillages , quelques caractères déplantes de montagnes, il y en a dans les montagnes qui semblent eu présenter de pareils à celles des eaux : tel est, par exemple, le genêt. Il porte des feuilles si petites et en si petit nombre , qu'elles paraissent insuffisantes pour recueillir les eaux nécessaires à sonaccroissement,d'autantplus qu'il nattdans les sols les plus arides. La nature l'a dédommagé d'une autre manière. Si ses feuilles sont petites , ses racines sont fort longues. Elles vont chercher la fraîcheur à une grande distance. J'en ai vu tirer de terre qui avaient plus de vingt pieds de longueur; encore fut-on obligé de les rompre sans en pouvoir trouver le bout. Cela
262 ÉTUDK ONZIÈME.
n'empêche pas que ses feuilles rares n'aient le caractère montagnard ; car elles sont concaves , se dirigent vers le ciel , et sont allongées comme les becs inférieurs des oiseaux.
La plupart des végétaux aquatiques rejettent l'eau loin d'eux, les uns par leur port; tels sont les bouleaux , dont les branches , loin de se dresser vers le ciel , se jettent en arcade. Autant en font le marronnier et le noyer, à moins que ces arbres n'aient altéré leur attitude naturelle en croissant sur des sols arides. Pour l'ordinaire, leur écorce est lisse comme aux bouleaux, ou écailleuse comme aux marronniers ; mais elle n'est pas sillonnée en gouttière comme celle de l'orme ou du pin des montagnes. D'autres ont en eux une qualité répulsive; telles sont les feuilles des nymphaea et de plusieurs espèces de choux , où les gouttes d'eau se rassemblent comme des gouttes de vif-argent. Il y en a même qu'on a bien de la peine à mouiller; telles sont les tiges de plusieurs espèces de capillaires. Le laurier porte sa qualité répulsive jusqu'à écarter, dit-on, la foudre. Si cette qualité , fort vantée par les anciens, est bien constatée , il la doit sans doute à sa nature d'arbre fluviatile. Cet arbre croît en abondance sur les rivages des fleuves de la Thessalie. Un voyageur, appelé le sieur de la Guilletière » , dit, dans une relation fort agréablement écrite, qu'il n'a vu nulle part d'aussi beaux lauriers que le long du fleuve Pénée. C'est peut-être ce qui a fait imaginer la métamorphose de Daphné , ûlle de ce fleuve, qu'Apollon changea en laurier. Cette propriété répulsivedequelques arbres et dequelques plantes aquatiques me fait présumer qu'on pourrait les employer autour des maisons pour en écarter les orages , d'une manière' plus sûre et plus agréable que les conducteurs électriques, qui ne les dissipent qu'en les attirant dans leur voisinage. On pourrait encore s'en servir utilement pour dessécher les marais , comme on pourrait se servir des qualités attractives de plusieurs végétaux de montagnes pour former des sources sur les hauteurs, et pour y rassembler les vapeurs qui nagent dans l'air. Peut-être n'y a-t-il de marais infects sur le globe
1 Voyez le Voyage de Lacédémone , par le sieur de la Guilletiêre.
que dans les lieux où les hommes ont détruit les plantes dont les racines absorbaient les eaux de la terre, et dont les feuillages repoussaient celles du ciel.
Je ne veux pas dire , toutefois , que les feuilles des plantes aquatiques n'aient d'autres usages ; car qui est-ce qui connaît les vues innombrables de la nature ? A qui la source de la sagesse a-t-el le été révélée, et qui est-ce qui a épuisé ses ruses? Radix sapientix cul revelata est, et astutias illius guis ùgnovit '? En général , les feuilles des plantes aquatiques paraissent propres, par leur extrême mobilité, à renouveler l'air des lieux humides , et à produire par leurs mouvements les dessèchements dont nous venons de parler. Telles sont celles des roseaux, des peupliers, des trembles, des bouleaux, et même des saules, qui se remuent quelquefois sans qu'on s'aperçoive du moindre vent. Il est encore remarquable que la plupart de ces végétaux , entre autres les peupliers et les bouleaux, sentent fort bon, surtout au printemps, et que beaucoup de plantes aromatiques croissent sur le bord de l'eau, commela menthe, la marjolaine, le souchet, le jonc odorant , l'iris , le calamus aromaticus ; et aux Indes , les arbres à épices, tels que le cannellier, le muscadier, et le giroflier. Leurs parfums doivent contribuer puissamment à affaiblir le méphitisme naturel aux lieux marécageux et humides. Elles ont aussi bien des usages relatifs aux animaux, comme de donner des ombrages aux poissons qui viennent y chercher des abris contre les ardeurs du soleil.
Mais voici ce que nous pouvons conclure , pour l'utilité de nos cultures, de ces diverses observations. C'est que lorsqu'on cultive des plantes dont le pédicule des feuilles ne porte point l'empreinte d'un canal, il faut leur donner beaucoup d'eau; car alors elles sont aquatiques de leur nature. La capucine, la menthe et la marjolaine, qui viennent sur ies bords des ruisseaux, en consomment une quantité prodigieuse. Mais lorsque les plantes ont un canal, il faut leur en donner peu , parce que ce sont des plantes de montagnes. Plus
■ Ecclesiast., chap. i. t 6.
164 ÉTUDE ONZFÈME.
ce canal est profond , moins il faut leur en donner. Tous lea jardiniers savent que si on arrose fréquemment l'aloès ou le cierge du Pérou , on le fait mourir.
Les graines des plantes aquatiques ont des formes qui ne sont pas moins assorties que celles de leurs feuilles aux lieux où elles doivent naître : elles sont toutes construites de la manière la plus propre à voguer. Il y en a de façonnées en coquilles ; d'autres en bateaux , en baises , en bacs, en pirogues simples, en doubles pirogues, semblables à celles de la mer du Sud. Je ne doute pas qu'en étudiant cette seule partie, on ne fit une multitude de découvertes très-curieuses sur l'art de traverser toutes sortes de courants ; et je suis persuadé que les premiers bommes, qui observaient mieux que nous, ont pris leurs différentes manières de voguer d'après ces modèles de la nature, dont nous ne sommes, dans nos prétendues inventions , que de faibles imitateurs. Le pin aquatique ou maritime a ses pignons renfermés dans des espèces de petits sabots osseux , crénelés en dessous , et recouverts en dessus d'une pièce semblable à une écoutille. Le noyer, qui se plaît tant sur les rivages des fleuves , a son fruit entre deux esquifs posés l'un sur l'autre. Le coudrier, qui devient si touffu sur le bord des ruisseaux ; l'olivier , qui aime tant les rivages de la mer, qu'il dégénère à mesure qu'il s'en éloigne, portent leur semence enclose dans des espèces de tonneaux susceptibles des plus longs trajets. La baie rouge de l'if, qui se plaît dans les montagnes froides et humides , sur le bord des lacs, est creusée en grelot. Cette baie , en tombant de l'arbre , est entraînée d'abord , par sa chute, au fond de l'eau; mais elle revient aussitôt au-dessus, au moyen d'un trou que la nature a ménagé en forme de nombril au-dessus de sa graine. Il s'y loge une bulle d'air qui la ramène à la surface de l'eau, par un mécanisme plus ingénieux que celui de la cloche du plongeur, en ce que, dans celle-ci, le vide est en dessous, et dans la baie de l'if il est en dessus. Les formes des graines des herbes aquatiques sont encore plus curieuses ; car partout la nature redouble d'industrie pour les petits et les faibles. Celle
DES PLANTES. 2fi5
des joncs ressemble à des œufs d'écrevisse ; celle du fenouil est un véritable canot en miniature, creusé en cale avec deux proues relevées. Il y en a d'autres encastrées dans des brins qui ressemblent à des pièces de bois flotté et vermoulu ; telles sont celles du pavot cornu. Celles qui sont destinées à germer sur les bords des eaux qui n'ont point de courants vont à la voile ; telle est la semence d'une scabieuse de ce pays, qui croît sur les bords des marais. A la différence de celles des autres espèces de scabieuses , qui sont couronnées de poils crochus, pour s'accrocher à ceux des animaux qui les transplantent, celle-ci est surmontée d'une demi- vessie ouverte , et posée à son sommet comme une gondole. Cette demi- vessie lui sert à la fois de voile et de véhicule. Ces moyens de natation, quoique très-variés, sont communs, dans tous les climats , aux graines des plantes aquatiques. L'amande de l'Amazone, appelée totocque, est renfermée dans deux coques tout à fait semblables à deux écailles d'huître. Un autre fruit du même rivage, rempli d'amandes, ressemble parfaitement , par la couleur et la forme , à un pot de terre avec son couvercle/. On l'appelle marmite de singe. Il y en a d'autres façonnées en grosses bouteilles , comme les fruits du calebassier. D'autres graines sont enduites d'une cire qui les fait surnager ; telles sont les baies de l'arbre de cire, ou piment royal des rivages de la Louisiane. La pomme si redoutée du mancenillier , qui croît sur les grèves maritimes des îles situées entre les tropiques , et les fruits du manglier, qui y naît immédiatement dans l'eau salée , sont presque ligneux. Il y en a d'autres dont les coques sont semblables à des oursins de mer sans pointes. Plusieurs sont accouplés , et voguent comme les doubles pirogues ou les baises de la mer du Sud. Tel est le double coco'des îles Séchelles.
Si on examine les feuilles , les tiges , les attitudes et les semences des plantes aquatiques, on y remarquera toujours des caractères relatifs aux lieux où elles doivent naître, et
■ Voyez les gravures de la plupart de ces graines , dans Jean de Laet , Histoire des Indes occidentales.
concordants entre eux ; en sorte que si la graine a une forme nautique, ses feuilles sont sans aqueduc : tout comme dans les plantes de montagnes, si la graine est volatile, le pédicule de la feuille , ou la feuille entière , présente une gouttière. Je prendrai, pour exemple des concordances nautiques des plantes, la capucine, qui est entre les mains de tout le monde. Cette plante, qui porte des fleurs si agréables, est un cresson des ruisseaux du Pérou. Il faut d'abord observer que les queues de ses feuilles sont sans aqueduc, comme celles de toutes les plantes aquatiques ; elles sont implantées au milieu des feuilles, qu'elles portent en forme de parapluie, pour écarter d'elles les eaux du ciel. Sa graine fraîche a précisément la forme d'un bateau. La partie supérieure en est relevée en talus , comme un pont pour l'écoulement des eaux; et on distingue parfaitement, dans la partie inférieure, une poupe et une proue, une carène et une quille. Les sillons de la graine de capucine sont des caractères communs à la plupart des graines nautiques , ainsi que les formes triangulaires et celles de rein ou carénées. Ces sillons , sans doute , les empêchent de rouler en tous sens , les obligent de flotter suivant leur longueur , et leur donnent la direction la plus propre à prendre le fil de l'eau , et à passer par les plus petits détroits. Mais elles ont un caractère encore plus général : c'est qu'elles surnagent dans leur maturité ce qui n'arrive pas aux graines destinées à naître dans les plaines, comme aux pois et aux lentilles, qui coulent à fond. Cependant quelques espèces, comme les haricots, coulent d'abord au fond de l'eau, et surnagent quand elles en sont pénétrées. Il y en a d'autres , au contraire , qui flottent d'abord , et qui ensuite vont à fond. Telle est la fève d'Egypte , ou la semence de la colocasie , qu; croît dans les eaux du Nil. On est obligé , pour semer celle-ci , de l'enfoncer dans un petit morceau de terre : après quoi on la jette à l'eau. Sans cette précaution , il n'en resterait pas une sur les rivages où on veut la faire croître. La natabilité des semences aquatiques est sans doute proportionnée à la longueur des voyages qu'elles doivent faire, et à
DES PLANTES 'fi-
la différente pesanteur des eaux où elles doivent surnager. Il yen a qui flottent dans l'eau de mer, et qui coulent à fond dans l'eau douce, plus légère que l'eau de mer d'un trentedeuxième : tant les balances de la nature ont de précision! Je crois que les fruits du marronnier d'Inde, qui vient sur les bords des criques salées de l'Asie , sont dans ce cas. Enfin , je suis si convaincu de toutes les relations que la nature a établies entre ses ouvrages, que je ne doute pas que le temps où les semences des plantes aquatiques tombent ne soit réglé, dans la plupart, sur celui où les fleuves où elles croissent se débordent.
C'est une spéculation bien digne de la pbilosophie, de se représenter ces flottes végétales voguant nuit et jour le long des ruisseaux, et abordant sans pilotes sur des plages inconnues. Il y en a qui, par les débordements des eaux, s'égarent quelquefois dans les campagnes. J'en ai vu, accumulées les unes sur les autres dans le lit des torrents, offrir autour de leurs cailloux , où elles avaient germé, des flots de verdure du plus beau vert de mer. On eût dit que Flore, poursuivie par quelque Fleuve , avait laissé tomber son panier dans l'urne de ce dieu. D'autres, plus heureuses, parties des sources de quelque fontaine , s'engagent dans le cours des grands fleuves, et viennent embellir leurs bords d'une verdure qui leur est étrangère. Il y en a qui traversent le vaste Océan , et , après de longues navigations , sont poussées par les tempêtes mêmes sur des plages qu'elles enrichissent. Tels sont les doubles cocos des îles Séchelles ou Mahé , que la mer porte régulièrement, chaque année, à quatre cents lieues de là, sur la côte Malabare. Les Indiens qui l'habitent ont cru longtemps que ces présents de la mer étaient les fruits d'un palmier qui croissait sous ses flots. Ils leur ont donné le nom de cocos marins. Ils leur attribuaient des vertus merveilleuses; ils les estimaient autant que l'ambre gris , et ils y mettaient un prix si considérable, que plusieurs de ces fruits y ont été vendus jusqu'à mille écus la pièce. Mais les Français ayant découvert, il y a quelques années, l'île Mahé , qui les produit, qui est
ÎM ETUDE ONZIÈME.
située par le cinquième degré de latitude sud , en ont porté une si grande quantité aux Indes, qu'ils leur ont ôté à la fols leur prix et leur réputation; car les hommes, par tous pays, n'estiment que ce qui est rare et mystérieux.
Dans toutes les îles où l'œil du voyageur a pu voir les dispositions primordiales de la nature, il a trouvé leurs rivages couverts de végétaux dont les fruits ont tous des caractères nautiques. Jacques Cartier et Champlin représentent les grèves des lacs de l'Amérique septentrionale ombragées de magnifiques noyers. Homère, qui a si bien étudié la nature dans un temps et dans des lieux où elle avait encore sa beauté virginale, met des oliviers sauvages sur les bords de l'île où Ulysse, flottant sur un radeau, est jeté par la tempête. Les marins qui ont fait les premières découvertes dans les mers des Indes orientales y ont trouvé souvent des écueils plantés de cocotiers. La mer jette tant de semences de fenouil sur les rivages de Madère , qu'une de ses baies en a pris le nom de baie deFunchalou de Fenouil. C'est parle cours de ces semences nautiques , trop peu observé par nos marins modernes , que les sauvages découvrirent autrefois les îles qui étaient au vent des terres qu'ils habitaient. Ils soupçonnèrent un arbre au loin, en voyant son fruit échoué sur leurs rivages. Ce fut par de pareils indices que Christophe Colomb s'assura qu'il existait un autre monde; mais les vents et les courants de l'ouest dans la mer du Sud les avaient portés longtemps auparavant aux peuples de l'Asie , comme j'en pourrai dire quelque chose à la fin de cette Étude.
Il y a encore des végétaux amphibies; la nature les a disposés de manière qu'une partie de leur feuillage se dresse vers le ciel , et l'autre forme l'arcade, et se penche vers la terre. Elle a aussi donné à leurs graines de pouvoir voler et nager à la fois. Tel est le saule , dont la semence est enveloppée d'une bourre araigneuse, que les vents transportent au loin , et qui surnage dans l'eau sans se mouiller, comme le duvet des canards. Cette bourre est composée de petites capsules en cul-de-lampe et à deux becs , remplies de semences surmon-
tées d'aigrettes; de sorte que le vent transporte ces capsules en l'air, et les fait voguer aussi sur la surface de l'eau. Cette configuration est très-convenable au véhicule des semences des plantes qui croissent sur le bord des eaux stagnantes et des lacs. Elle est la même dans les semences du peuplier; mais celles de l'aune, qui croît sur le bord des fleuves, n'ont point d'aigrettes , parce que les fleuves ont des courants qui les charrient. Celles du sapin ou du bouleau ont à la fois des caractères volatiles et nautiques ; car le sapin a son pignon attaché à une aile membraneuse , et le bouleau a sa graine accolée à deux ailes qui lui donnent l'apparence d'une petite coquille. Ces arbres croissent à la fois dans les montagnes hiémales , et sur les bords des lacs du Nord ; leurs semences avaient besoin , non-seulement de voguer sur des eaux stagnantes, mais d'être transportées en Tair sur les neiges au milieu desquelles ils se plaisent. Je ne doute pas qu'il n'y ait des espèces de ces arbres dont les semences sont tout à fait nautiques. Le tilleul porte les siennes dans un corps sphérique, semblable à un petit boulet : ce boulet est attaché à une longue queue , de l'extrémité de laquelle descend obliquement une foliole fort allongée , avec laquelle le vent l'emporte au loin en pirouettant. Quand il tombe dans l'eau , il y plonge de la longueur d'un pouce , et sert , en quelque sorte, de lest à sa queue et à la foliole qui y est attachée, qui , se trouvant dans une situation verticale, font alors la fonction d'un mât et d'une voile. Mais l'examen de tant de variétés curieuses nous mènerait trop loin.
Ce serait ici le lieu de parler des racines des végétaux ; mais je connais peu ce qui se passe sous la terre. D'ailleurs, dans toutes les latitudes, sur les hauteurs comme sur le bord des eaux , on trouve à peu près les mêmes matières , des vases, des sables, des terres franches, des rochers ; ce qui doit entraîner beaucoup plus de ressemblance dans les racines des plantes , qu'il n'y en a dans le reste de leur végétation. Je ne doute pas cependant que la nature n'ait établi à ce sujet des relations très-utiles à connaître , et qu'un cul-
tivateur un peu exercé ne puisse , en voyant la racine d'un végétal , déterminer l'espèce de terroir qui lui est propre. Celles qui sont fort chevelues paraissent convenir aux sables. Le cocotier, qui est un très-grand arbre des rivages de la zone torride, vient dans des sables tout purs, qu'il entrelace d'une quantité si prodigieuse de chevelu , qu'il en forme autour de lui une masse solide. C'est sur cette base qu'il résiste aux plus violentes tempêtes , au milieu d'un terrain mouvant. Ce qu'il y a de remarquable à ce sujet , c'est qu'il ne réussit bien que dans le sable du bord de la mer, et qu'il languit ordinairement dans l'intérieur des terres. Les îles Maldives, qui ne sont, pour la plupart, que des écueils sablonneux, sont les lieux de l'Asie les plus renommés par l'abondance et la beauté de leurs cocotiers. Il y a d'autres végétaux de rivage dont les racines tracent comme des cordes. Cette configuration les rend très-propres à en lier les terres, et à les détendre contre les eaux. Tels sont, chez nous, les aunes, les roseaux, mais surtout une espèce de chiendent que j'ai vu entretenir avec grand soin en Hollande le long des digues. Les plantes bulbeuses paraissent se plaire pareillement dans les vases molles , où elles ne peuvent enfoncer par la rondeur de leurs bulbes. Mais l'orme étend ses racines sur les pentes des montagnes , où il se plaît ; et le chêne y enfonce ses gros pivots, pour en retenir les couches. D'autres plantes conservent sur les hauteurs , par leur feuillage rampant et leurs racines superficielles, les émanations de poussière que les vents y déposent. Telle est Yanemona nemorosa. Si vous en trouvez un pied sur une colline, dans un bois qui ne soit pas trop fréquenté , vous pouvez être sûr qu'elle se répand comme un réseau dans toute l'étendue de ce bois. # Il y a des arbres dont les troncs et les racines sont admirablement contrastés avec des obstacles qui nous paraissent accidentels, mais que la nature a prévus. Par exemple, le cyprès delà Louisiane croît le pied dans l'eau, principalement sur les bords du Méchassipi , dont il borde magnifiquement les vastes rivages. Il s'y élève à une hauteur qui sur»
passe celle de presque tous les arbres de l'Europe ». La nature a donné au tronc de ce grand arbre jusqu'à trente pieds de circonférence, afin qu'il fut en état de résister aux glaces des lacs du Nord, qui se déchargent dans ce fleuve, et aux trains de bois prodigieux qui y sont entraînés, et qui en ont tellement obstrué la plupart des embouchures, qu'on ne peut y naviguer avec des vaisseaux d'un port un peu considérable. Et pour qu'on ne puisse douter qu'elle n'ait destiné l'épaisseur de son tronc à résister au choc des corps flottants, c'est qu'à six pieds de hauteur elle en diminue tout à coup la proportion d'un tiers , comme étant superflue à cette élévation ; et, pour la garantir d'une autre manière plus avantageuse, elle fait sortir de la racine de l'arbre, à quatre ou cinq pieds de distance tout autour, plusieurs gros chicots , qui ont depuis un pied de hauteur jusqu'à quatre : ce ne sont point des rejetons, car leur tête est lisse, et ne porte ni feuilles ni branches ; ce sont de véritables brise-glaces. Le tupelo, autre grand arbre delà Caroline, qui croît aussi sur le bord de l'eau , mais dans des criques , a à peu près les mêmes proportions dans sa base, à l'exception des brise» glaces ouestacades. Les graines de ces arbres sont cannelées, comme j'ai dit qu'étaient, en général , les graines aquatiques ; et celle du cyprès de la Louisiane diffère considérablement , par sa forme nautique , de celle du cyprès des montagnes d'Europe, qui est volatile. Ces observations sont d'autant plus dignes de foi, que légère Charlevoix, qui les rapporte en partie, n'en tire aucune conséquence, quoiqu'il fût bien capable d'en interpréter l'usage.
On doit sentir combien il est important de lier l'étude des plantes avec celle des autres ouvrages de la nature. On peut connaître par leurs fleurs l'exposition du soleil qui leur convient ; par leurs feuilles , la quantité d'eau qui leur est nécessaire ; par leurs racines , le sol qui leur est propre ; et par leurs fruits, les lieux où elles doivent naître, et de nouveaux rapports avec les animaux qui s'en nourrissent. J'entends
• Voyez le père Charlevoix , Histoire de la Nouvelle-France, tome IV.
par fruit , ainsi que les botanistes , toute espèce de semence.
Le fruit est le caractère principal de la plante. On en peut juger d'abord par les soins que la nature prend pour le former et pour le conserver. Il est le dernier terme de ses productions. Si vous examinez dans un végétal les enveloppes qui renferment ses feuilles, ses fleurs et ses fruits, vous trouverez une progression merveilleuse de soins et de précautions. Les simples bourgeons à feuilles sont aisés à reconnaître à la simplicité de leurs étuis : il y a même des plantes qui n'en ont pas, comme les pousses des graminées qui sortent immédiatement de terre, et n'ont besoin d'aucune protection étrangère. Mais les bourgeons qui contiennent des /leurs ont des gaines rembourrées de duvet, comme ceux du pommier ; ou enduites de glu à l'extérieur, comme ceux des marronniers d'Inde ; ou sont renfermés dans des sachets , comme les fleurs du narcisse ; ou garantis de manière qu'ils sont très-reconnaissables , même avant leur développement. Vous voyez ensuite que l'appareil de la fleur est entièrement destiné à la fécondation du fruit; et quand celui-ci est une fois formé , la nature redouble de précautions au dedans et au dehors pour sa conservation. Elle lui donne un placenta, elle l'enveloppe de pellicules, de coques, de pulpes, de gousses, de capsules, de brou, de cuirs, et quelquefois d'épines ; une mère n'a pas plus d'attention pour le berceau de son enfant. Ensuite , afin qu'il aille chercher à s'établir dans le monde, elle le couronne d'aigrettes ou l'enferme dans une coquille; elle lui donne des ailes pour s'envoler, ou un bateau pour voguer.
Il y a quelque chose encore de plus marqué en faveur du fruit : c'est que la nature varie souvent les feuilles, les fleurs, les tiges et les racines d'une plante; mais le fruit reste constamment le même, sinon quant à sa forme, du moins quant à sa substance essentielle. Je suis persuadé que quand il lui a plu de créer un fruit, elle a voulu qu'il pût se reproduire sur les montagnes , dans les plaines, au milieu
des rochers , dans les sables , sur les bords des eaux , et sous différentes latitudes ; et, pour l'y rendre propre, elle a varié les arrosoirs , les miroirs , les ados , les supports , l'attitude et la fourrure du végétal, suivant le soleil, les pluies, les vents, et le territoire. Je crois que c'est à cette intention qu'il faut attribuer la variété prodigieuse d'espèces dans chaque genre, et le degré de beauté où chacune d'elles parvient, quand elle est dans son site naturel. Ainsi , quand elle a formé la châtaigne pour venir dans les montagnes pierreuses du midi de l'Europe, et y suppléer au froment qui n'y réussit guère, elle l'a placé sur un arbre qui y devient magnifique par ses convenances, .l'ai mangé des fruits des châtaigniers de l'ile de Corse : ils sont gros comme de petits œufs de poule, et excellents. J'ai lu, dans un voyageur moderne, la description d'un châtaignier qui a crû en Sicile , sur une croupe du mont Etna : il a un feuillage si étendu, que cent cavaliers peuvent se reposer à l'aise sous son ombre. On l'appelle , pour cette raison , centum cavallo. Le, père Kircher assure avoir vu sur la même montagne, dans un lieu appelé Trecastagne , trois châtaigniers si prodigieusement gros , que , lorsqu'on les eut abattus , on pouvait mettre un troupeau entier à l'abri sous leur écorce. Les bergers s'en servaient la nuit, dans le mauvais temps, au lieu d'étable. La nature a donné à ce grand végétal de recueillir, sur les montagnes escarpées, les eaux de l'atmosphère, avec ses feuilles en forme de langues , et de pénétrer de ses fortes racines jusque dans le lit des sources , malgré l'épaisseur des laves et des rochers. Il lui a plu ensuite de faire croître son fruit avec de l'amertume, pour l'usage de quelque animal, sur les bords des criques salées et des bras de mer de l'Asie. Elle a donné à l'arbre qui le porte des feuilles disposées en tuiles , une écorce écailleuse , des fleurs différentes de celles du châtaignier, mais convenables sans doute aux exhalaisons humides et aux aspects du soleil auxquels il est exposé. Elle en a fait le marronnier d'Inde. Il vient dans son pays natal bien plus beau qu'en Europe. Celui de l'Asie est le marron-
?.?4 ÉTUDK ONZIÈME.
nier maritime , et le châtaignier de l'Europe est le marronnier de montagnes. Peut-être, par une autre combinaison, a-t-elle placé ce fruit sur le hêtre de nos collines, dont la faîne est évidemment une espèce de châtaigne. EnGn, par une de ces attentions maternelles qui la portent à suspendre sur des herbes mêmes les productions des arbres, et à servir les mêmes mets jusque sur les plus petites tables , elle l'a peut être mis dans le grain du blé noir, qui, par sa couleur et sa forme triangulaire , ressemble à la semence du hêtre, appelé en latin fagus, d'où est venu à ce blé le nom de fagopyrum. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'indépendamment de la substance farineuse , on trouve dans le blé noir, la faîne du hêtre et la châtaigne , des propriétés semblables , telles que celle de calmer les ardeurs d'urine '.
La nature a voulu pareillement faire croître le gland dans une multitude d'expositions. Pline en comptait de son temps treize espèces différentes en Europe , dont une , qui est bonne à manger , est celle du chêne verf. C'est de celui-là que parlent les poètes quand ils vantent l'âge d'or, parce que son fruit servait alors de nourriture à l'homme. Il est remarquable qu'il n'y a pas un seul genre de végétal qui ne donne , dans quelques-unes de ses espèces, une substance propre à sa nourriture. Le gland du chêne vert est, dans les fruits des chênes, la portion qui nous est réservée. Il a plu ensuite à la nature d'en distribuer sur les différents sols de l'Amérique , pour les besoins de ses autres créatures. Elle a conservé le fruit, et a varié les autres parties du végétal. Elle en a mis avec des feuilles de saule sur le chêne-saule qui vient sur les bords de l'eau ». Elle en a suspendu , avec des feuilles petites et pendantes à des queues souples , comme celles des trembles, sur le chêne d'eau qui y croît dans les marais. Mais lorsqu'elle en a voulu placer dans des terrains secs et arides, elle y a joint des feuilles de dix pouces de largeur , propres à
1 Foyez Chomel, Traité des plantes usuelles. 1 Voyez-en les ligures dans le père Charlevoiv, Histoire de la Nou* velle-Fi ance , tome IV.
recueillir les eaux des pluies ; telles sont celles de celui qu'on y appelle le chêne noir. Il faut encore observer que le lieu où une espèce de plante donne le plus beau fruit détermine sou genre principal. Ainsi, quoique le chêne ait des espèces répandues partout , on doit le regarder comme du genre des arbres de montagnes; car celui qui croît sur les montagnes de l'Amérique , et qu'on y appelle cliêne à feuilles de châtaignier , donne les plus gros glands , et est un des plus grands arbres de cette partie du monde ; tandis que le chêne d'eau et le chêne-saule s'élèvent peu, et donnent des glands fort petits.
Le fruit, comme on le voit, est le caractère constant de la plante : c'est aussi à lui que la nature attache les principales relations du règne animal au règne végétal. Elle a voulu qu'un animal des montagnes retrouvât le fruit dont il vit dans les plaines, sur les sables, dans les rochers, quand il est oblige de s'expatrier, et surtout aux bords des fleuves , quand il y descend pour s'y désaltérer. Je ne connais pas une seule plante de montagne qui n'ait quelques- unes de ses espèces répandues , avec les variétés convenables , dans tous les sites , mais principalement sur le bord des eaux. Le pin des montagnes a ses pignons garnis d'ailerons, et celui qui est aquatique a les siens renfermés dans un esquif. Les semences du chardon , qui croît sur des terres arides , ont des aigrettes pour s'y transporter; celles du chardon de bonnetier, qui vient sur le bord de l'eau , n'en ont point , parce qu'elles n'en avaient pas besoin pour flotter. Leurs fleurs varient par des raisons semblables ; et quoique les botanistes en aient fait des genres tout à fait différents , le chardonneret sait bien reconnaître celui-ci pour un véritable chardon. Il s'y repose quand il vient se rafraîchir sur quelque rivage. Il oublie, en voyant sa plante favorite , les dunes sablonneuses où il est né , et il embellit de son chant et de son plumage les bords de nos ruisseaux.
Il me semble impossible de connaître les plantes, si on n'étudie leur géographie et leurs éphémérides ; sans cette double lumière , qui se reflète mutuellement , leurs formes nous
seront toujours étrangères. Cependant la plupart des botanistes n'y ont aucun égard; ils ne remarquent, en les recueillant, ni la saison, ni le lieu , ni l'exposition où elles croissent. Ils font attention à toutes leurs parties intrinsèques , et surtout à leurs fleurs ; et, après cet examen mécanique , ils les enferment dans leur herbier , et croient bien les connaître, surtout s'ils leur ont donné quelque nom grec. Ils ressemblent à un certain hussard qui , ayant trouvé une inscription latine en lettres de bronze sur un monument antique, les détacha l'une après l'autre, et les mit toutes ensemble dans un panier, qu'il envoya à un antiquaire de ses amis, en le priant de lui mander ce que cela signifiait. Ils ne nous font pas plus connaître la nature, qu'un grammairien ne nous ferait connaître le génie de Sophocleen nous donnant un simple catalogue de ses tragédies, de la division de leurs actes et de leurs scènes , et du nombre de vers qui les composent. Ainsi font ceux qui recueillent les plantes, sans marquer leurs relations entre elles et avec les éléments; ils en conservent la lettre, et ils en suppriment le sens. Ce n'est pas ainsi qu'ont herborisé les Tournefort, les Vaillant , les Linnée. Si ces savants hommes n'ont tiré aucune conséquence de ces relations , ils ont préparé au moins des pierres d'attente à la science à venir.
Quoique les observations que je viens de présenter sur les harmonies élémentaires des plantes soient en petit nombre , j'ose dire qu'elles sont très-importantes aux progrès de l'agriculture. Il ne s'agit pas de déterminer géométriquement les genres de fleurs dont les miroirs sont les plus propres à réfléchir les rayons du soleil dans chaque point de latitude ; la gloire d'en calculer les courbes est réservée aux futurs Newtons. La nature nous a servis d'avance , dans les lieux où on lui a laissé la liberté de rétablir ses plans. Nous pouvons faire prospérer les nôtres de la manière la plus avantageuse , en les accordant avec les siens. Pour connaître les plantes les plus propres à réussir dans un terrain, il n'y a qu'à faire attention aux plantes sauvages qui y viennent d'elles-mêmes , et qui s'y distinguent par leur force et leur multitude : on leur subs-
titUera alors des plantes domestiques du même genre de fleurs et de feuilles. Là où croissent des plantes à ombelle, il faut mettre à leur place celles des nôtres qui ont le plus d'analogie avec elles parles feuilles, les fleurs , les racines et les graines , telles que les daucus : l'artichaut y remplacera utilement le fastueux chardon ; le prunier domestique, greffé sur un prunier sauvage , dans le lieu même où celui-ci a poussé , deviendra très-vigoureux. Je suis persuadé que par ces rapprochements naturels on peut tirer de l'utilité des sables et des rochers les plus arides ; car il n'y a pas un seul genre de plantes sauvages qui n'ait une espèce comestible.
Mais il ne suffisait pas à la nature d'avoir mis tant d'harmonies entre les plantes et les sites où elles devaient naître, si elle n'avait encore pourvu au moyen de les rétablir , lorsqu'elles sont détruites parles cultures intolérantes de l'homme. Pour peu qu'on laisse un terrain inculte , on le voit bientôt couvert de végétaux. Ils y croissent en si grand nombre et si vigoureusement, qu'il n'y a point de laboureur qui puisse en faire venir la même quantité sur le terrain dont il prend le plus grand soin. Cependant ces pousses si vigoureuses et si rapides, qui s'emparent souvent de nos chantiers de pierre, de laos murailles de maçonnerie et de nos cours pavées de grès , pe sont souvent que des cultures provisionnelles. La nature, qui marche toujours d'harmonie en harmonie , jusqu'à ce qu'elle ait atteint le point de perfection qu'elle se propose , jmsemence d'abord de graminées et d'herbes de différentes Jispèces tous les sols abandonnés , en attendant qu'elle puisse y élever des végétaux d'un plus grand ordre. Dans les lieux jigrestes où nous voyons des pelouses , nos descendants verront peut-être des forêts. Nous jetterons, à notre ordinaire , |in coup d'oeil superficiel sur les moyens très-ingénieux dont glle se sert pour préparer ces progressions végétales. Nous ijntreverrons dès à présent, non-seulement les relations élémentaires des plantes, mais celles qui régnent entre leurs iverses classes, et qui s'étendent jusqu'aux animaux. Les
végétaux les plus méprisables aux yeux de l'homme sont souvent les plus nécessaires dans l'ordre de la création.
Les principaux moyens que la nature emploie pour faire croître des plantes de toute espèce sont les plantes épineuses Il est très-remarquable que ces sortes de plantes sont les premières qui paraissent dans les terres en friche ou dans forêts abattues. Elles sont très-propres en f*>***™™ des végétations étrangères, parce que leurs feuilles , » ofon dément découpées comme celles des chardons et des vipérine , , ou leurs sarments courbés en arc comme ceux de la ronce, , ou leurs branches horizontales et entrelacées comme celles de , Lénine noire , ou leurs rameaux hérissés d'épines et dégarnis de feuilles comme ceux du jand ou jonc marin laissent autour d'elles beaucoup d'intervalles, à travers lesquels les autres végétaux peuvent s'élever, et être protèges contre la d^tdelaplupartdesquadrupèdes.Lespépinièresdesarbresse
auvent souvent dans leur sein. Rien n'est si commun dan
les aillisque de voir un jeune chêne sortir d'une nappe d
ronce qui tapisse la terre autour de lui de ses grappes de
fleurs épineuses; ou un jeune pin s'élever du milieu d une
S jaune de joncs marins. Quand ces arbres ont pris uni
oisde l'accroissement , ils étouffent , par leurs ombrages
niantes épineuses , qui ne subsistent plus que sur alisier,
des to s où elles ont un air suffisant pour végéter. Mais dan:
cette si uation ce sont encore elles qui les étendent d'anne,
enann e dans les campagnes. Ainsi les plantes epmeuse
Ltles premiers berceaux des forêts; et les fléaux de la
ZL lure de l'homme sont les boucliers de celle de la nature
Cependant l'homme a imité, à cet égard , les procèdes d
lanaCe; car s'il veut protéger dans ses jardins que qu
emence qui levé, il ne manque pas de la couvrir de quelqu
m au d'épine. Il me paraît probable qu'il n'y a point de land
Sre des moutons qui y mangent les jeunes pousses des arbre
les croupes des hautes montagnes de l'Espagne, de la Perse , et de plusieurs autres parties du monde, sont dégarnies d'arbres, parce qu'on y mène, pendant l'été, de nombreux troupeaux qui en parcourent les différentes chaînes. Je suis persuadé que ces montagnes étaient couvertes , dans les premiers temps du monde, de forêts qui ont été dévastées par leurs premiers habitants; et qu elles y renaîtraient , aujourd'hui que ces lieux sont déserts , si on n'y menait pas des troupeaux. 11 est très- remarquable que ces lieux élevés sont ensemencés de plantes épineuses , comme nos landes. Don Garcias deFigueroa, ambassadeur d'Espagne auprès de Schah-Abbas, roi de Perse , rapporte , dans la relation de son voyage , que les hautes montagnes de la Perse qu'il traversa , t où les Turcomans errent sans cesse en faisant paître leurs roupeaux, étaient couvertes d'une espèce d'arbrisseau épineux qui y croît dans les lieux les plus arides. Ces mêmes irbrisseaux servaient de retraite à quantité de perdrix. Sur juoi nous observerons que la nature emploie particulièrement es oiseaux pour semer les plantes épineuses dans les lieux es plus escarpés. Ils ont coutume de s'y retirer la nuit, et ils /déposent, avec leurs Gentes , les semences pierreuses des nûres de ronce , des baies de l'églantier , de l'épine-vinette , et le la plupart des arbrisseaux épineux , qui par des relations ion moins admirables , sont indigestibles dans leur estomac, .es oiseaux ont encore des harmonies particulières avec ces végétaux , comme nous le verrons en son lieu. Non-seulement ls y trouvent des nourritures abondantes et des abris , mais ies bourres pour tapisser leurs nids, comme dans les char- Ions et dans l'arbre à coton de l'Amérique , en sorte que , si ilusieurs d'entre eux cherchent leur sûreté dans l'élévation les grands arbres, d'autres la trouvent daus les arbrisseaux épiîeux. Il n'y a pas de buisson qui n'ait son oiseau particulier. Indépendamment des plantes propres à chaque site, et qui .' sont sédentaires , il y en a qui voyagent , et qui ne font que larcourir la terre. Ces pérégrinations se conçoivent aisément, ;i l'on suppose, comme c'est la vérité , que plusieurs d'entre
elles ne donnent leurs semences que quand certains venta réguliers soufflent , ou à certaines révolutions des courants de l'Océan. Quoi qu'il en soit, je pense qu'il faut mettre dans ce nombre plusieurs plantes connues des anciens , et que nous ne trouvons plus aujourd'hui. Tel est, entre autres, le fameux lazerpitium des Romains, qui achetaient son jus, appelé lazer, au poids de l'argent. Cette plante, suivant Pline, croissait aux environs de la ville de Corène, en Afrique; mais elle était si rare de son temps, qu'on n'y en voyait plus. Il dit qu'on en trouva encore une sous le règne de Néron , et qu'elle fut envoyée à ce prince comme une grande rareté. Nos botanistes modernes croient que le lazerpitium est la même plante que le silphium de nos jardins ; mais il est évident qu'ils se trompent . d'après les descriptions que les anciens, entre autres Pline et Dioscoride , nous en ont laissées. Pour moi , je ne doute pas que le lazerpitium ne soit du nombre des végétaux destinés à parcourir la terre d'orient en occident et d'occident en orient. 11 est peut-être à présent sur le rivage occidental de l'Afrique, où les vents d'est auront porté ses semences ; peut-être aussi , par les révolutions du vent d'ouest, serat-il revenu au même lieu où il était du temps d'Auguste , ou qu'il aura été porté dans les campagnes de l'Ethiopie, chez des peuples qui n'en connaissent pas les propriétés prétendues admirables. Pline cite encore plusieurs autres végétaux qui nous sont également inconnus aujourd'hui. Nous observerons que ces apparitions végétales ont été contemporaines de plusieurs espèces d'oiseaux voyageurs qui ont pareillement disparu. On sait qu'il y a plusieurs classes d'oiseaux et de poissons qui ne font que parcourir la terre et les mers : les uns, dans une certaine révolution de jours; les autres, au bout d'une certaine période d'années. Plusieurs plantes peuvent être soumises aux mêmes destins. Cette loi s'étend même jusque dans les cieux , où il nous apparaît , de temps en temps , quelque astre nouveau. La nature , ce me semble , a disposé ses ouvrages de manière qu'elte a toujours en réserve quelque nouveauté pour tenir l'homme eu haleine.
Elle a établi , dans la durée de l'existence des différents êtres de chaque règne, des concerts d'un moment, d'une heure, d'un jour, d'une lune, d'une année, de la vie d'un homme, de la durée d'un cèdre, et peut-être de celle d'un globe : mais celui-là n'est sans doute connu que de l'Être suprême.
Je ne doute pas cependant que la plupart des plantes voyageuses n'aient un centre principal , tel qu'un rocher escarpé ou une île au milieu de la mer, d'où elles se répandent dans tout le reste du monde. Ceci me mène à tirer un grand argument pour la nouveauté de notre globe : c'est que , s'il était un peu ancien , toutes les combinaisons de l'ensemencement des plantes seraient faites dans toutes ses parties. Ainsi, par exemple , il n'y aurait pas une île et un rivage inhabité de la mer des Indes qui ne fût planté de cocotiers et semé de cocos , que la mer y charrie tous les ans , et qu'elle répand alternativement sur leurs grèves , au moyen de la variété de ses moussons et de ses courants. Or, il est constant que les rayons de ces arbres , dont les principaux foyers sont aux îles Maldives , ne se sont pas encore répandus par toutes les îles de l'océan Indien. Le philosophe François Léguât et ses infortunés compagnons, qui furent, en 1690, les premiers habitants de la petite île Rodrigue, située à cent lieues à l'est de l'Ile-de-France, n'y trouvèrent point de cocotiers. Mais , précisément pendant le séjour qu'ils y firent, la mer jeta sur la côte plusieurs cocos germes : comme si la Providence avait voulu les engager, par ce présent utile et agréable , à rester dans cette île et à la cultiver. François Léguât, qui ignorait les relations que les semences ont avec l'élément où elles doivent naître , fut fort étonné de ce que ces fruits , qui pesaient cinq à six livres, eussent pu faire un trajet de soixante ou quatre-vingts lieues sans être corrompus. Il présumait, avec raison, qu'ils venaient de l'île Saint-Brande, située au nordsst de Rodrigue. Ces deux îles , désertes depuis la création Ju monde, ne s'étaient pas encore communiqué tous leurs l'égétaux, quoique situées dans un courant de mer qui va al-