‹ Études de la nature (volume 3)Chapitre 15 sur 51 · BERN. DE S.-PIERRF.. — T. II · texte numérisé non relu

BERN. DE S.-PIERRF.. — T. II

dehors : c'est ce qu'on peut remarquer dans celles dont 1* étamines sont fort allongées, et les pétales en portions spheriques , telles que les fleurs d'aubépine et de pommier, et plupart des rosacées et des liliacees. Quelquefois le contraste de la fleur est aux parties environnantes de la plante. La rose est une de celles où il est le plus fortement prononce : son disque est formé de belles portions sphériques , son calice Hérissé de barbes , et sa tige d'épines.

Lorsque la forme sphérique se trouve placée dans une fleur entre la forme ravonnante et la parabolique , alors il y a une génération élémentaire complète, dontl'effet est toujours tresagréable : c'est aussi celui que produisentla plupart des fleurs que nous venons de nommer, par les profils de leurs calices , qui terminent leurs tiges élancées. Les bouquetières en connaissent tellement le mérite, qu'elles vendent une simple rose sur son rameau beaucoup plus cher qu'un gros bouquet des mêmes fleurs . surtout quand il y a quelques boutons qm présentent les progressions charmantes de la floraison. Mailla nature est si vaste , et mon incapacité si grande , que je m en tiendrai à jeter un coup d'oeil sur le contraste qui vient de a simple opposition des formes : il est si universel, que la nature l'a donné aux plantes qui ne l'avaient pas en elles-mêmes en les opposant à d'autres qui avaient une configuration toute

différente. . . „ „

Les espèces opposées en formes sont presque touj ours ensemble. Lorsqu'on rencontre un vieux saule sur le bord d un rivière qui nest pas dégradée, on y voit souvent un grand Lvolvulus en couvrir le feuillage rayonnant de ses fem.l en cœur et de ses fleurs en cloches blanches, au défaut des fleurs apparentes que la nature a refusées à cet arbre. Diverses espèces de liserons produisent les mêmes harmonies sur diverses espèces de hautes graminées.

Ces plantes, appelées grimpantes, sont répandues dans tout le règne végétal , et réparties , je pense , à chaque espèce vertical! Elles ont bien des moyens différents de s y accrocher, qui mériteraient seuls un traité particulier. Il y en a qui

tournent en spirale autour des troncs des arbres des forêts , comme les chèvrefeuilles; d'autres, comme les pois , ont des mains à trois et à cinq doigts , dont ils saisissent les arbrisseaux : il est très-remarquable que ces mains ne leur viennent que lorsqu'ils sont parvenus à la hauteur où ils commenent à en avoir besoin pour s'appuyer ; d'autres s'attachent , omme la grenadille, avec des tire-bouchons; d'autres foraient un simple crochet de la queue de leur feuille, comme la capucine : l'oeillet en fait autant avec l'extrémité de la sienne. Dn soutient ces deux belles fleurs , dans nos jardins , avec des baguettes; mais ce serait un problème digne des recherches les fleuristes , de trouver quelles sont les plantes , si je puis lire auxiliaires, auxquelles celles-ci étaient destinées àsejoin- Ire dans les lieux d'où elles tirent leur origine : on formerait )ar leur réunion des groupes cbarmants.

Je suis persuadé qu'il n'y a pas un végétal qui n'ait son >pposé dans quelque partie de la terre : leur harmonie muuelleest la cause du plaisir secret que nous éprouvons dans es lieuxagrestes où la nature a la liberté de les rassembler. .e sapin s'élève, dans les forêts du Nord, comme une haute )\ ramide, d'un vert sombre et d'un port immobile. On trouve iresque toujours dans son voisinage le bouleau , qui croît à a hauteur, de la forme d'une pyramide renversée , d'une 'erdure gaie, et dont le feuillage mobile joue sans cesse au i,ré des vents. Le trèfle aux 1 uilles rondes aime à croître au iiiilieu de l'herbe fine, et à la parer de ses bouquets de fleurs. je crois même que la nature n'a découpé profondément les euilles de beaucoup de végétaux que pour faciliter ces sortes 'alliances , et ménager des passages aux graminées , dont la |erdureet la finesse des tiges forment avec elles une infinité e contrastes. On en voit assez d'exemples dans les champs acuités, où les touffes d'herbes percent à travers les larges Mantes des chardons et des vipérines. C'est aussi afin que lis graminées, qui sont les plus utiles de tous les végétaux, fussent recevoir une portion des pluies du ciel à travers les 'arges feuillages de ces enfants privilégiés de la nature, qui

étoufferaient tout ce qui les environne , sans leurs profondes découpures. La nature ne fait rien pour le simple plaisir, qu'elle n'y joigne quelque raison d'utilité ; celle-ci me paraît d'autant plus marquée , que les découpures des feuilles sont beaucoup plus communes et plus grandes dans les plantes et les sous-arbrisseaux qui s'élèvent peu de terre, que dans les arbres.

Les barmonies qui résultent des contrastes se retrouvent jusque dans les eaux. Le roseau, sur le bord des fleuves, dresse en l'air ses feuilles rayonnantes et sa quenouille rembrunie, tandis que le nympluea étend à ses pieds ses larges feuilles en cœur et ses roses dorées ; l'un présente sur les eaux une palissade, et l'autre un plancher de verdure. On retrouve des oppositions semblables jusque dans les plus affreux climats. Martens de Hambourg , qui nous a donné une fort bonne relation du Spitzberg, dit que lorsque les matelots du vaisseau dans lequel il naviguait sur ces côtes tiraient leur ancre du fond de la mer, ils amenaient presque toujours avec elle une feuille d'algue fort large, de six pieds de long , et attachéeàune queue dépareille longueur : cette feuille étaitlisse, de couleur brune , tachetée de noir, rayée de deux raies blanches , et faite en forme de langue ; il l'appelle plante de roche. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elle était ordinairement accompagnée d'une plante chevelue de six pieds de long , semblable à la queue d'un cheval, et formée de poils si fins, qu'on pouvait , dit-il , l'appeler soie de roche. Il trouva sur ces tristes rivages, où l'empire de Flore est si désolé, le cochléaria et l'oseille qui croissaient ensemble. La feuille du premier est arrondie en forme de cuiller, et celle de l'autre allongée en fer de flèche. Un médecin habile, appelé Bartholin ', a observé que les vertus de leurs sels sont aussi opposées que leur configuration ; ceux du premier sont alcalis, ceux de l'autre sont acides ; et de leur réunion il résulte ce que les médecins appellent sel neutre (qu'ils devraient plutôt appeler sel harmonique) , le plus puissant remède qu'on puisse em-

1 Voijt'7 Chôme), Histoire des plantes usuelles.

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I ployer contre le scorbut , qui attaque ordinairement les hommes de ces terribles climats. Pour moi , je soupçonne que les qualités des plantes sont harmoniques comme leurs formes, et que toutes les fois que nous en rencontrons de groupées agréablement et constamment , il doit résulter de la réunion de leurs qualités , pour la nourriture , pour la santé ou pour le plaisir, une harmonie aussi agréable que celle qui uaît du contraste de leurs ûgures. C'est une présomption que je pourrais appuyer de l'instinct des animaux, qui, en broutant les herbes, varient le choix de leurs aliments; mais cette considération me ferait sortir de mon sujet.

Je ne finirais pas si j'entrais dans quelque détail sur les îarmonies de tant de plantes que nous méprisons , parcem'elles sont faibles ou communes. Si nous les supposions , )ar la pensée, delà grandeur de nos arbres, la majesté des palmiers disparaîtrait devant la magnificence de leurs attitules et de leurs proportions. Il y en a, telles que les vipérines, jui s'élèvent comme de superbes candélabres, en formant m vide autour de leur centre , et en portant vers le ciel leurs bras épineux , chargés dans toute leur longueur de girandoles le fleurs violettes. Le verbascum , au contraire , étend autour le lui ses larges feuilles drapées, et pousse de son centre une ongue quenouille de fleurs jaunes , aussi douces à la poitrine m' au toucher. Les violettes au bleu foncé contrastent , au prinemps , avec les primevères aux coupes d'or et aux lèvres écarates. Sur des angles rembrunis de rocher, à l'ombre des vieux îêtres , des champignons blancs et ronds comme des dames l'ivoire s'élèvent au milieu des lits de mousse du plus beau /ert.

Les champignons seuls présentent une multitude de cononnances et de contrastes inconnus. Cette classe est d'abord a plus variée de toutes celles des végétaux de nos climats- Sébastien Vaillant en compte cent quatre espèces dans les entrons de Paris , sans compter les fongoïdes , qui en fournisent au moins une douzaine d'autres. La nature les a disperésdans la plupart des lieux ombragés, où ils forment souvent

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les contrastes les plus extraordinaires. 11 y en a qui ne viennent que sur les rochers nus, où ils présentent une forêt de petits lilaments, dont chacun est surmonté de son chapiteau. Il y en a qui croissent sur les matières les plus abjectes , avec les formes les plus graves : tel esteeluiqui vient sur le crottin de cheval, et qui ressemble à un chapiteau romain, dont il porte le nom. D'autres ontdes convenances d'agrément : tel est celui qui croît au pied de l'aune , sous la forme d'un pétoncle. Quelle est la nymphe qui a placé un coquillage au pied de l'arbre des fleuves ? Cette nombreuse tribu paraît avoir sa destinée attachée à celle des arbres , qui ont chacun leur champignon qui leur est affecté , et qu'on trouve rarement ailleurs : tels sont ceux qui ne croissent que sur les racines des pruniers et des pins. Le ciel a beau verser des plaies abondantes , les champignons, a couvert sous leurs parapluies , n'en reçoivent pas une goutte. Ils tirent toute leur vie de la terre, et du grand végétal auquel ils ont lié leur fortune : semblables à ces petits Savoyards qui sont placés comme des bornes aux portes des hôtels , ils établissent leur subsistance sur la surabondance d'autrui ; ils naissent à l'ombre des puissances des forêts , et vivent du superflu de leurs magnifiques banquets.

D'autres végétaux présentent des oppositions delà force à la faiblesse dans un autre genre , et des convenances de protection plus distinguée. Ceux-là , comme de grands seigneurs, fe laissent leurs faibles amis à leurs pieds ; ceux-ci les portent dans leurs bras et sur leurs têtes. Ils reçoivent souvent la récompense de leur noble hospitalité. Les lianes, qui, dans les îles Antilles, s'attachent aux arbres des forêts, les défendent de la fureur des ouragans. Le chêne des Gaules s'est vu plus d'une fois l'objet de la vénération des peuples, pour avoir porté fc le gui dans ses rameaux. Le lierre, ami des monuments et des tombeaux , le lierre, dont on couronnait jadis les grands poètes qui donnent l'immortalité , couvre quelquefois de son feuillage les troncs des plus grands arbres. 11 est une des fortes preuves des compensations végétales de la nature: car je ne me rappelle pas en avoir jamais vu sur les troncs des pins

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des sapins , ou des arbres dont le feuillage dure toute l'année. Il ne revêt que ceux que l'hiver dépouille. Symbole d'une amitié généreuse, il ne s'attache qu'aux malheureux; etlorsquela mort même a frappé son protecteur, il le rend encore l'honneur des forêts où il ne vit plus : il le fait renaître, en le décorant de guirlandes de fleurs et de festons d'une verdure éternelle.

La plupart des plantes qui croissent à l'ombre ont les coueurs les plus apparentes : ainsi les mousses font briller leur >ert d'émeraude sur les flancs sombres des rochers. Dans les orêts , les champignons et les agarics se distinguent, par leurs 'ouleurs, des racines des arbres sur lesquels ils croissent. Le ierre se détache de leurs écorees grises par son vert lustré; e gui fait apparaître ses rameaux d'un vert jaune, et ses ruits semblables à des perles , dans l'épaisseur de leurs feuilages ; ie convolvulus aquatique fait éclater ses grandes cloches' lanchessurle tronc du saule; la vigne-vierge tapisse de verdure es anciennes tours , et , dans l'automne , son feuillage d'or et le pourpre semble lixer sur leurs flancs rembrunis les riches ouleurs du soleil couchant. D'autres plantes, entièrement achées, se découvrent par leurs parfums. C'est de cette madère que l'obscure violette appelle la main des amants au sein les buissons épineux. Ainsi se vérifie de toutes parts cette ;rande loi des contrastes qui gouverne le monde : aucune grégation n'est dans les plantes l'effet du hasard.

La nature a établi dans les nombreuses tribus du règne véétal une multitude d'habitudes dont la fin nous est inconnue. I ya des plantes, par exemple, dont les sexes sont sur des idividus différents , comme parmi les animaux ; il y en a 'autres qu'on trouve toujours réunies en plusieurs touffes, omme si elles aimaient à vivre en société; d'autres, au ontraire se rencontrent presque toujours seules. Je préume que plusieurs de ces rapports sont liés avec les mœurs des iseaux qui vivent de leurs fruits , et qui les ressèment. Souent les herbes représentent dans les prairies le port des arbres es forêts; il y en a qui, par leurs feuillages et leurs proporons , ressemblent au pin , au sapin et au chêne :je crois même

que chaque arbre a uneconsonnance dans les herbes. Cestpar cette magie que de petits espaces nous offrent l'étendue d'un grand terrain. Si vous êtes sous un bosquet de chênes , et que vous aperceviez sur un tertre voisin des touffes de germandrées, dont le feuillage leur ressemble en petit , vous éprouverez les effets d'une perspective. Ces dégradations de proportions s'étendent même des arbres jusqu'aux mousses, et sont les causes, en partie , du plaisir que nous éprouvons dans les lieux agrestes, quand la nature a eu le loisir d'y disposer ses plans. L'effet de ces illusions végétales y est si certain , que si on les fait défricher, le terrain, dépouillé de ses végétaux naturels, paraît beaucoup plus petit qu'auparavant.

La nature emploie encore des dégradations de verdure qui , étant plus légères au sommet des arbres qu'à leur base, les fait paraître plus élevés qu'ils ne le sont. Elle affecte encore la forme pyramidale à plusieurs arbres de montagnes , afin d'augmenter à la vue l'élévation de leur site : c'est ce qu'on peut reconnaître dans les mélèzes , les sapins, les cyprès, et dans plusieurs plantes qui croissent sur les hauteurs. Quelquefois elle réunit dans le même lieu les effets des saisons ou des climats les plus opposés. Elle tapisse, dans les pays chauds, des flancs entiers de montagnes de cette plante, qu'on appelle glaciale , parce qu'elle semble toute couverte de glaçons : on croirait , au milieu de l'été , que Borée y a soufflé tous les frimas du Nord. D'un autre côté, on trouve en Russie des mousses au milieu de l'hiver, qui, parla couleur rousse et enfumée de leurs fleurs , paraissent avoir été incendiées. Dans nos climats pluvieux , elle couronne les sommets des coteaux de genêts et de romarins, et le haut des vieilles tours de giroflées jaunes : au milieu du jour le plus sombre , on croit y voir luire les rayons du soleil. Dans un autre lieu , elle produit les effets du vent au milieu du plus grand calme. Il ne faut , en Amérique , qu'un oiseau qui vienne se poser sur une touffe de sensitives i pour en faire mouvoir toute la lisière , qui s'étend quelquefois à un demi-quart de lieue. Le voyageur européen s'arrête, et s'étonne de voir l'air tranquille et l'herbe en mouvement.

Quelquefois moi-même j'ai pris dans nos bois le murmure des peupliers et des trembles pour celui des ruisseaux : plus d'une fois, assis sur les ombrages au bord des prairies, dont les vents faisaient ondoyer les herbes , ce double frémissement a fait passer dans mon sang la fraîcheur imaginaire des eaux. Souvent la nature emploie les vapeurs de l'air pourdonner plus d'étendue à nos paysages. Elle les répand au fond des vallées, et les arrête aux coudes des fleuves , en laissant entrevoir par intervalles leurs longs canaux éclairés du soleil. Elle en multiplie aussi les plans, et en prolonge l'étendue. Quelquefois elle enlève ce voile magique du fond des vallées, et, le roulant sur les montagnes voisines , où elle le teint de vermillon et d'azur, elle confond la circonférence de la terre avec la voûte des cieux. C'est ainsi qu'elle emploie les nuages , aussi légers que les illusions de la vie , à nous éleververs le ciel ; qu'elle répand au milieu de ses mystères les sensations ineffables de l'infini, et qu'elle ôte à nos sens la vue de ses ouvrages, pour en donner à notre âme un plus profond sentiment.

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