HARMONIES ANIMALES DES PLANTES
La nature , après avoir établi , sur un sol formé de débris , insensible et mort , des végétaux doués des principes de la vie , de l'accroissement et de la génération , a ordonné à ceuxci des êtres qui avaient, avec ces mêmes facultés , la puissance de se mouvoir, des convenances pour les habiter, des passions pour s'en nourrir, et un instinct pour en faire le choix : ce sont les animaux. Je ne parlerai ici que des relations les plus communes qu'ils ont avec les plantes; mais si je m'occupais de celles que leurs tribus innombrables ont avec les éléments, entre elles-mêmes, et avec l'homme, quelle que soit mon ignorance , j'ouvrirais une multitude de scènes encore plus dignes d'admiration.
La nature , dans un ordre tout nouveau , n'a point changé ses lois; elle a établi les mêmes harmonies et les mêmes contrastes des animaux aux plantes , que des plantes aux éléments. Il paraîtrait naturel à notre faible raison, et consé-
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quent aux grands principes de nos sciences, qui donnent tant de puissance aux analogies et aux causes physiques, que tant d'êtres sensibles qui naissent au milieu de la verdure en fussent à la longue affectés. Les impressions de leurs parents, jointes à celles de leur enfance, qui servent à expliquer tant de choses dans le genre humain , se fortifiant en eux de générations en générations par de nouvelles teintes , on devrait voir à la longue, des bœufs et des moutons verts comme le pré qui les nourrit. Nous avons observé, dans l'Étude précédente , que , comme les végétaux étaient détachés de la terre par leur couleur verte , les animaux qui vivent sur la verdure s'en distinguent à leur tour par des couleurs rembrunies ; et que ceux qui vivent sur les écorces sombres des arbres , ou sur d'autres fonds obscurs , sont revêtus de couleurs brillantes , et quelquefois vertes.
Nous remarquerons à ce sujet que plusieurs espèces d'oiseaux qui vivent aux Indes dans les feuillages des arbres, comme la plupart des perroquets , beaucoup de colibris et même des tourterelles, sont du plus beau vert ; mais, indépendamment des taches et des marbrures blanches , bleues ou rouges , qui distinguent leurs différentes tribus , et qui les font apercevoir de loin dans les arbres , la verdure brillante de leur plumage les détache très-avantageusement de la verdure sombre et rembrunie de ces forêts méridionales. Nous avons vu que la nature employait ce moyen général pour affaiblir les reflets de la chaleur; mais , pour ne pas confondre les objets de son tableau , si elle a rembruni le fond de la scène , elle a rendu les habits des acteurs plus éclatants.
Il paraît qu'elle a réparti les espèces d'animaux les plus agréablement colorés aux espèces de végétaux dont les fleurs sont le moins apparentes, comme une compensation. Il y a bien moins de fleurs brillantes entre les tropiques que dans les zones tempérées; et, en récompense, les insectes, les oiseaux, et même les quadrupèdes, comme plusieurs espèces de singes et de lézards , y ont les couleurs les plus vives. Lorsqu'ils se posent sur les végétaux qui leur sont propres , ils y
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forment les plus beaux contrastes et les harmonies les plus aimables. Je me suis quelquefois arrêté , aux Iles , à considérer de petits lézards qui vivent sur les écorces des arbres, où ils prennent des mouches. Us sont du plus beau vert pomme, et ils ont sur le dos des espèces de caractères du rouge le plus vif, qui ressemblent à des lettres arabes. Lorsqu'un cocotier en avait plusieurs dispersés le long de sa tige, il n'y avait point d'obélisque égyptien , de porphyre , avec ses hiéroglyphes, qui me parût aussi mystérieux et aussi magnifique. J'y ai vu aussi des volées de petits oiseaux, appelés cardinaux parce qu'ils sont tout rouges , se reposer sur des buissons dont la verdure était noircie par le soleil, et les faire paraître comme des girandoles de lampions Le père du Tertre dit qu'il n'y a point , aux Antilles , de spectacle plus brillant que de voir des compagnies d'aras s'abattre au sommet d'un palmiste. Le bleu , le rouge et le jaune de leur plumage couvrent les rameaux de l'arbre sans fleurs du plus superbe émail. On voit des harmonies à peu près semblables dans nos climats. Le chardonneret, à tête rouge et aux ailes bordées de jaune, paraît de loin , sur un buisson , comme la fleur du chardon où il est né. Quelquefois on prend des bergeronnettes couleur d'ardoise , qui se reposent aux extrémités des feuilles d'un roseau , pour des fleurs d'iris.
Il serait fort curieux de rassembler un grand, nombre de ces oppositions et de ces analogies. Elles nous mèneraient à trouver la plante qui convient le mieux à chaque animal. Les naturalistes ne se sont point occupés de ces convenances ; ceux qui ont écrit l'histoire des oiseaux les ont classés par les pieds , les becs et les narines. Quelquefois ils parlent des saisons où ils paraissent, mais presque jamais des arbres où ils vivent. Il n'y a que ceux qui , faisant des collections de papillons , sont souvent obligés de les chercher dans l'état de nymphe ou de chenille, qui ont quelquefois distingué ces insectes par les noms des végétaux où ils les ont trouvés. Telles sont les chenilles dutithymale, du pin, de l'orme, etc., qu'ils ont reconnues pour être particulières à ces végé-
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taux. Mais il n'y a point d'animal qu'on ne puisse rapporter à une plante qui lui est propre.
Nous avons divisé les plantes en aériennes, en aquatiques, en terrestres, comme les animaux le sont eux-mêmes, et nous avons trouvé dans les deux classes extrêmes des concordances constantes avec leurs cléments. On peut encore les diviser en deux classes, en arbres et en herbes, comme les animaux le sont aussi en quadrupèdes et en volatiles. La nature ne rapproche pas les deux règnes en consonnances , c'est-à-dire en attachant les grands animaux aux grands végétaux; mais elle les réunit par des contrastes, en faisant accorder la classe des arbres avec celle des petits animaux , et celle des herbes avec les grands quadrupèdes ; et par ces oppositions elle donne des convenances de protection aux faibles, et de commodité aux puissants.
Cette loi est si générale , que j'ai remarqué que , par tout pays où les espèces de graminées sont peu variées , celles des quadrupèdes qui y vivent sont peu nombreuses , et que là où les espèces d'arbres sont multipliées , celles des volatiles le sont pareillement. C'est ce dont on peut s'assurer par les herbiers de plusieurs endroits de l'Amérique, entre autres par ceux de la Guiane et du Brésil, qui présentent peu de variétés dans les graminées , et qui en offrent un grand nombre dans les arbres. On sait que ces pays ont en effet peu de quadrupèdes naturels, et qu'ils sont au contraire peuplés d'une infinité d'oiseaux et d'insectes.
Si nous jetons un coup d'oeil sur les rapports des graminées aux quadrupèdes , nous trouverons que , malgré leur contraste apparent , il y a entre eux une multitude de convenances réelles. Le peu d'élévation des graminées les met à la portée des mâchoires des quadrupèdes , dont la tête est dans une situation horizontale, et souvent inclinée vers la terre. Leurs gerbes déliées semblent faites pour être saisies par des lèvres larges et charnues ; leurs tendres tiges , facilement tranchées par des dents incisives ; leurs semences farineuses , aisément broyées par des dents molaires. D'ailleurs, leurs touffe?
épaisses et élastiques , sans être ligneuses , présentent de molles litières à des corps pesants.
Si au contraire nous examinons les convenances qu'il y a entre les arbres et les oiseaux , nous verrons que les branches des arbres sont facilement embrassées par les pieds à quatre doigts de la plupart des volatiles , que la nature a disposés defaçon qu'il y en a trois en avant et un en arrière , afin qu'ils pussent les saisir comme avec des mains. De plus , les oiseaux trouvent, dans les divers étages des feuilles, des abris contre la pluie, le soleil et le froid , à quoi contribuent encore les épaisseurs des troncs. Les trous qui se forment sur ceux-ci, et les mousses qui y croissent , leur donnent des logements pour faire leurs nids , et des matelas pour les tapisser. Les semences rondes ou allongées des arbres sont proportionnées à la forme de leurs becs. Ceux qui portent des fruits charnus logent des oiseaux qui ont les becs pointus ou courbés comme des pioches. Dans les îles des pays situés entre les tropiques et le long des grands fleuves de l'Amérique, -la plupart des arbres maritimes et fluviatiles , entre autres plusieurs espèces de palmiers , portent des fruits revêtus de coques très-dures , afin qu'ils puissent flotter sur les eaux qui les ressèment au loin ; mais leur enveloppe ne les met pas à couvert des oiseaux. Les diverses tribus de perroquets qui les habitent , et dont je crois qu'il y a une espèce répartie à chaque espèce de palmier, trouvent bien le moyen d'ouvrir leur graine avec des becs crochus , qui percent comme des alênes et qui pincent comme des tenailles.
La nature a encore ordonné des animaux d'un troisième ordre, qui trouvent, dans l'écorce ou dans la fleur d'une plante , autant de commodités qu'un quadrupède en a dans une prairie , ou un oiseau dans un arbre entier : ce sont les insectes. Quelques naturalistes les ont divisés en six grandes tribus , qu'ils ont caractérisées , suivant leur coutume , quoique assez inutilement, par des noms grecs. Ils les classent en insectes coléoptères ou à étuis, comme les scarabées, tels que nos hannetons ; en hémiptères ou à demi-étuis , comme
les gallinsectes , tels que le kermès ; en tétrapteres ou a quatre ailes farineuses, comme les papillons; en tétrapteres qui ont quatre ailes nues, comme les abeilles; en diptères ou a deux ailes nues, comme les mouches communes; et en aptères ou sans ailes , comme les araignées. Mais ces six classes ont une multitude de divisions et de subdivisions qui réunissent les espèces d'insectes de formes et d'instincts les plus disparates, et qui en séparent beaucoup d'autres qui ont d'ailleurs entre elles beaucoup d'analogie.
Quoiqu'il en soit, cet ordre d'animaux paraît particulièrement affecté aux arbres. Pline observe que les fourmis sont très-friandes des graines du cyprès. Il dit qu'elles attaquent les cônes qui les renferment, quand ils s'entr'ouvrent dansleur maturité, sans yen laisser une seule; et il regarde comme un miracle de la nature qu'un si petit animal détruise la semence d'un des plus grands arbres du monde. Je crois qu'on ne pourra jamais établir, dans les diverses tribus d'insectes , un véritable ordre, et dansleur étude l'utilité et l'agrément dont elle est susceptible, qu'en les rapportant aux diverses parties des végétaux. Ainsi , on rapporterait aux nectaires des fleurs les papillons et les mouches qui ont des trompes pour en recueillir les sucs ; à leurs étamines , les mouches qui , comme les abeilles , ont des cuillers creusées dans leurs cuisses garnies de poils pour en serrer les poussières, et quatre ailes pour emporter leur butin ; aux feuilles des plantes , les mouches communes et les gallinsectes , qui ont des pieux pointus et creux, pour y faire des incisions et en boire les liqueurs; aux graines, les scarabées, comme les charançons, qui devaient s'y enfoncer pour vivre de leur farine, et qui ont leurs ailes renfermées dans des étuis pour ne pas les gâter, et des râpes pour y faire des ouvertures ; aux tiges , les vers, qui sont tout nus, parce qu'ils n'avaient pas besoin d'être vêtus dans la substance du bois , qui les abrite de toutes parts; mais ils ont des tarières avec lesquelles ils viennent quelquefois à bout de détruire des forêts ; enfin , aux débris de toute espèce , les fourmis, qui ont des piuces, et l'instinct de
se réunir en corps pour dépecer et emporter tout ce qui leur convient. La desserte de cette grande table végétale est entraînée par les pluies aux rivières , et de là à la mer, où elle présente un nouvel ordre de relations avec les poissons. Il est digne de remarque que les plus puissants appâts qu'on puisse leur présenter sont tirés du règne végétal, et particulièrement des graines ou des substances des plantes qui ont les caractères aquatiques que nous avons indiqués , telles que la coque du Levant, le souchet de Smyrne, le suc de tithymale, le nard celtique, le cumin, l'anis, l'ortie, la marjolaine, la racine d'aristoloche, et la graine dechenevis. Ainsi, les relations de ces plantes avec les poissons confirment ce que nous avons dit de celles de leurs graines avec les eaux. Ce serait en rapportant les diverses tribus d'insectes aux diverses parties des plantes, que nous verrions les raisons qui ont déterminé la nature à donner à ces petits animaux des figures si extraordinaires. Nous connaîtrions les usages de leurs outils , dont la plupart nous sont inconnus , et nous aurions de nouveaux sujets d'admirer l'intelligence divine et de perfectionner la nôtre. D'un autre côté , cette lumière répandrait le plus grand jour sur beaucoup de parties des plantes dontles botanistes ignorent l'utilité, parce qu'elles n'ont de convenances qu'avec les animaux. Je suis persuadé qu'il n'y a pas un végétal qui n'ait au moins un individu de chacune des six classes générales d'insectes reconnues par les naturalistes. Comme la nature a divisé chaque genre de plantes en diverses espèces, pour les rendre capables de croître dans différents sites , elle a divisé de même chaque genre d'insectes en diverses espèces, pour les rendre propres à habiter différentes espèces de plantes. Elle a peint pour cette raison, et numéroté de mille manières diverses, mais invariables, les divisions presque infinies de la même branche. Par exemple , on trouve constamment sur l'orme le beau papillon appelé brocatelle d'or, à cause de sa riche couleur. Celui qu'on nomme les quatre omicron , et qui vit je ne sais où , produit toujours des descendants qui portent cette lettre grecque imprimée quatre
fois sur leurs ailes. Il y a une espèce d'abeilles à cinq crochets, qui ne vit que sur les fleurs radiées : sans ees crochets, elle ne pourrait se cramponner sur les miroirs plans de ces fleurs, et se charger de leurs étamines aussi aisément que l'abeille commune, qui travaille, pour l'ordinaire, au fond de celles dont la corolle est profonde.
Ce n'est pas que je pense qu'une plante nourrisse dans ses diverses variétés toutes les branches collatérales d'une famille d'insectes. Je crois que chaque genre, parmi ceux-ci, s'étend beaucoup plus loin que le genre de plantes qui lui sert principalement de base. En cela , Ja nature manifeste une autre de ses lois , par laquelle elle a rendu ce qu'il y a de meilleur le plus commun. Comme l'animal est d'une nature supérieure au végétal, les espèces du premier sont plus multipliées et plus répandues que celles du second. Par exemple, il n'y a pas seize cents espèces de plantes dans les environs de Paris, et on y compte près de six mille espèces de mouches. Je présume donc que les diverses tribus de plantes se croisent avec celles des animaux , ce qui rend leurs espèces susceptibles de différentes harmonies. On en peut juger par la variété des goûts dans les oiseaux de la même famUle. La fauvette à tête noire niche dans les lierres; la fauvette à tête rousse des murailles , dans le voisinage des chenevières ; la fauvette brune , sur les arbres des grands chemins, où elle compose son nid de crins de cheval. On en compte de douze espèces dans nos climats, qui ont chacune leur département. Nos diverses sortes d'alouettes sont aussi réparties à différents sites, aux bois, aux prés, aux bruyères, aux terres labourées, et aux rivages de la mer.
Il y a des observations bien intéressantes à faire sur les durées des végétaux qui sont inégales, quoique soumises , aux influences des mêmes éléments. Le chêne sert de monument aux nations; et le nostoc, qui croît à ses pieds, ne vit qu'un jour. Tout ce que j'en peux dire en général , c'est que le temps de leur dépérissement n'est point réglé sur celui de leur accroissement , ni celui de leur fécondité proportionné à leur fai-
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blesse, aux climats ou aux saisons, comme on l'a prétendu. Pline ■ cite des yeuses , des planes et des cyprès qui existaient de son temps, et qui étaient plus anciens que Rome, c'est-àdire qui avaient plus de sept cents ans. Il dit qu'on voyait encore auprès de Troie , autour du tombeau dTlus , des chênes qui y étaient du temps que Troie prit le nom d'Ilium ; ce qui fait une antiquité bien plus reculée. J'ai vu en basse Normandie , dans le cimetière d'une église de village , un vieux if planté du temps de Guillaume le Conquérant; il est encore chargé de verdure , quoique son tronc caverneux , et tout percé à jour, ressemble aux douves d'un vieux tonneau. 11 y a des buissons même qui semblent immortels : on trouve, en plusieurs endroits du royaume, des aubépines que la dévotion des peuples a consacrées par des images de la bonne Vierge, qui durent depuis plusieurs siècles , comme on peut le vérifier par les titres des chapelles qu'on a bâties auprès. Mais , en général , la nature a proportionné la durée et la fécondité des plantes aux besoins des animaux. Beaucoup de plantes périssent aussitôt qu'elles ont donné leurs graines, qu'elles abandonnent aux vents ; il y en a , telles que les champignons , qui ne vivent que quelques jours , comme les espèces de mouches qui s'en nourrissent. D'autres conservent leur semence tout l'hiver, pour l'usage des oiseaux : tels sont la plupart des buissons. La fécondité des plantes n'est pas proportionnée à leur petitesse, mais à la fécondité de l'espèce animale qui doit s'en nourrir : le panic, le petit mil, et quelques autres graminées si utiles aux bêtes et aux hommes , produisent incomparablement plus de grains que beaucoup de plantes plus grandes et plus petites qu'elles. Il y a beaucoup d'herbes qui ne se reperpétuent par leurs semences qu'une fois dans un an ; mais le mouron se renouvelle par les siennes jusqu'à sept à huit fois , sans être interrompu même par l'hiver. 11 donne des grains mûrs six semaines après qu'il a été semé. La capsule qui les renferme se renverse alors vers la terre et s'entrouvre, pour les laisser emporter
1 Histoire naturelle, liv. XVI, chap. XJ.1V.
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aux vents et aux pluies, qui les ressèment partout. Celte plante assure toute l'aunée la subsistance des petits oiseaux dans nos climats. Ainsi la Providence est d'autant plus grande que sa créature est plus faible.
D'autres plantes ont des relations d'autant plus touchantes avec les animaux, que les climats et les saisons semblent exercer plus de rigueur envers ceux-ci. Si ces convenances étaient approfondies, elles expliqueraient toutes les variétés de la végétation dans chaque latitude et dans chaque saison. Pourquoi , par exemple , la plupart des arbres du Nord perdent-ils leurs feuilles eu hiver, et pourquoi ceux du Midi les conservent-ils toute l'année? pourquoi, malgré le froid des hivers du Nord, les sapins y restent-ils couverts de verdure ? Il est difficile d'en trouver la cause; mais il est aisé d'en reconnaître la fin. Si les bouleaux et lesmélèzes du Nord laissent tomber leurs feuilles à l'entrée de l'hiver, c'est pour donner des litières aux bêtes des forêts ; et si le sapin pyramidal y conserve les siennes , c'est pour leur ménager des abris au milieu des neiges. Cet arbre offre alors aux oiseaux les mousses qui sont suspendues à ses branches , et ses cônes remplis de pignons mûrs. Souvent, dans son voisinage , des bocages de sorbiers font briller pour eux leurs grappes de baies écarlates. Dans les hivers de nos climats, plusieurs arbrisseaux toujours verts, comme le lierre , falaterne , et d'autres qui restent chargés de baies noires ou rouges qui tranchent avec les neiges, comme les troènes, les épines et les églantiers, présentent aux volatiles des habitations et des aliments. Dans les pays de la zone torride, la terre est tapissée de lianes fraîches, et ombragée d'arbres au large feuillage , sous lesquels les animaux trouvent de la fraîcheur. Les arbres même de ces climats semblent craindre d'exposer leurs fruits aux brûlantes ardeurs du soleil : au lieu de les dresser en cônes , ou d'en couvrir la circonférence de leur tête , ils les cachent sou vent sous un feuillage épais, et les portent attachés à leur tronc ou à la naissance de leurs branches : tels sont les jacquiers, les palmiers de toutes les espèces , les papayers , et une multi-
tude d'autres. Si leurs fruits n'invitent pas au dehors les animaux par des couleurs apparentes , ils les appellent par des bruits. Les lourds cocos, en tombant de la hauteur de l'arbre qui les porte , font retentir au loin la terre. Les siliques noires du caneficier, lorsqu'elles sont mûres et que le, vent les agite, font, en se choquant, le bruit du tictac d'un moulin. Quand le fruit grisâtre du genipa des Antilles tombe dans sa maturité , il pète à terre comme un coup de pistolet1. A ce signal, sans doute, plus d'un convive vient chercher sa réfection. Ce fruit semble particulièrement destiné aux crabes de terre , qui en sont très-friands, et qui s'engraissent en très-peu de temps par cette nourriture. Il leur aurait été fort inutile de l'apercevoir dans l'arbre, où ils ne peuvent grimper; mais ils sont avertis du moment où il est bon à manger , par le bruit de sa chute. D'autres fruits , comme les jacqs et les mangues , frappent l'odorat des animaux à une si grande distance , qu'on les sent de plus d'un quart de lieue , quand on est au-dessous du vent. Je crois que cette propriété d'être fort odorants est commune aussi à ceux de nos fruits qui se cachent sous leur feuillage , tels que les abricots. Il y a d'autres végétaux qui ne se manifestent , pour ainsi dire, aux animaux que pendant la nuit. Le jalap du Pérou, oubelle-de-nuit, n'ouvre ses fleurs , très-parfumées , que dans l'obscurité. La fleur de capucine , qui est du même pays, jette dans les ténèbres une lumière phosphorique , observée , dans l'espèce vivace , par la fille du célèbre Linnée. Les propriétés de ces plantes donnent une heureuse idée de ces beaux dimats, où les nuits sont assez calmes et assez éclairées pour ouvrir un nouvel ordre de société entre les animaux. Il y a même des insectes qui n'ont besoin d'aucun phare qui les guide dans leurs courses nocturnes ; ils portent avec eux leur lanterne : telles sont les mouches lumineuses. Elles se répandent quelquefois dans des bosquets d'orangers, de papayers et d'autres arbres fruitiers, au milieu delà nuit la plus sombre. Elles lancent à la fois , par plusieurs battements d'ai-
1 Foyez le père du Tertre, Histoire des Antilles.
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les réitérés, une douzaine de jets d'un feu qui éclaire les feuilles et les fruits des arbres où elles se reposent d'une lumière dorée et bleuâtre ' ; puis, cessant tout à coup leurs mouvements, elles les replongent dans l'obscurité. Elles recommencent alternativement ce jeu pendant toute la nuit. Quelquefois il s'en détache des essaims tout brillants de lumière, qui s'élèvent en l'air comme les gerbes d'un feu d'artifice.
Si on étudiait les rapports que les plantes ont avec les animaux , on y reconnaîtrait l'usage de beaucoup de parties que l'on regarde souvent comme des productions du caprice et du désordre de la nature. Ces rapports sont si étendus, qu'on peut dire qu'il n'y a pas un duvet de plante, un entrelacement de buisson, uue cavité, une couleur de feuille, une épine, qui n'ait son utilité. On remarque surtout ces harmonies admirables avec les logements et les nids des animaux. S'il y a dans les pays chauds des plantes chargées de duvet, c'est qu'il y a des teignes toutes nues qui en tondent les poils, et qui s'en font des habits. On trouve sur les bords de l'Amazone une espèce de roseau de vingt-cinq à trente pieds de hauteur, dont le sommet est terminé par une grosse boule de terre. Cette boule est l'ouvrage des fourmis, qui s'y retirent dans le temps des pluies et des inondations périodiques de ce fleuve : elles montent et descendent par la cavité de ce roseau , et elles vivent des débris qui surnagent alors autour d'elles à la surface des eaux. Je présume que c'est pour offrir de semblables retraites à plusieurs petits insectes, que la nature a creusé les tiges de la plupart des plantes de nos rivages. La vallisneria, qui croît dans les eaux du Rhône, et qui porte sa fleur sur une tige en spirale, qu'elle allonge à proportion de la rapidité des crues subites de ce fleuve , a des trous percés à la base de ses feuilles, dont l'usage estbien plus extraordinaire. Si on déracine cette plante, et qu'on la mette dans un grand vase plein d'eau , on aperçoit à la base de ses feuilles des masses d'une gelée bleuâtre, qui s'allonge insensiblement en pyramides d'un beau rouge. Bientôt ces pyramides se sillonnent de cannelures
1 Voyez le père du Tertre, Histoire des Antilles.
qui se détachent du sommet, se renversent tout autour, et présentent, par leur épanouissement, de très-jolies fleurs formées de rayons pourpres, jaunes et bleus. Peu à peu, chacune de ces fleurs sort de la cavité où elle est contenue en partie, et s'écarte à quelque distance de la plante , en y restant cependant' attachée par un filet. On voit alors chacun des rayons dont ses fleurs sont composées se mouvoir d'un mouvement particulier, qui communique un mouvement circulaire à l'eau, et précipite au centre de chacune d'elles tous les petits corps qui nagent aux environs. Si on trouble, par quelque secousse, ces développements merveilleux, sur-le-champ chaque filet se retire, tous les rayons se ferment, et toutes les pyramides rentrent dans leurs cavités ; car ces prétendues fleurs sont des polypes.
Ily a dans certaines plantes des parties qu'on regarde comme les caractères d'une nature agreste, qui sont, comme tout le reste de ses ouvrages , des preuves de la sagesse et de la providence de son auteur : telles sont les épines. Leurs formes sont variées à l'infini, surtout dans les pays chauds. Il y en a de faites en scies , en hameçons , en aiguilles , en fer de hallebarde , et en chausses-trapes'. Il y en a de rondes comme des alênes, de triangulaires comme des carrelets, et d'aplaties comme des lancettes. Il n'y a pas moins de variété dans leurs agrégations. Les unes sont rangées sur les feuilles par pelotons, comme celles de la raquette; d'autres par rubans, comme celles des cierges. Il y en a qui sont invisibles, comme celles de l'arbrisseau des îles Antilles appelé bois de capitaine : les feuilles de ce redoutable végétal paraissent en dessus nettes et luisantes; mais elles sont couvertes en dessous d'épines trèslines, qui y sont tellement couchées, que, pour peu qu'on y porte la main, elles entrent dans les doigts. Il y a d'autres épines qui ne sont posées que sur les tiges des plantes; d'autres sont sur leurs branches. On n'en trouve guère , dans nos climats , que sur des buissons et sur quelques herbes ; mais elles sont répandues aux Indes sur beaucoup d'espèces d'arbres. Leurs formes et leurs dispositions très-variées ont des reia-
tions, dont la plupart nous sont inconnues , avec les défenses des oiseaux qui y vivent. Il était nécessaire que beaucoup d'arbres de ces pays portassent des épines, parce qu'il y a beaucoup de quadrupèdes qui y grimpent pour manger les œufs et les petits des oiseaux, tels que les singes, les civettes, les tigres, les chats sauvages, les piloris , les opossums, les rats palmistes, et même les rats communs. L'acacia de l'Asie offpe aux oiseaux des retraites qui sont impénétrables à leurs ennemis. Il ne porte point d'épines sur son tronc et dans ses branches; mais à dix ou douze pieds de hauteur, précisément à l'endroit où les branches de l'arbre se divisent, il y a une ceinture de plusieurs rangs de larges épines de dix à douze pouces de longueur, et hérissées à peu près comme des fers de hallebardes. Le collet de l'arbre en est environné, de manière qu'aucun quadrupède n'y peut monter. L'acacia de l'Amérique, appelé improprement faux acacia, a les siennes figurées en crochets et parsemées dans ses rameaux, sans doute par quelque rapport inconnu d'opposition avec l'espèce de quadrupède qui fait la guerre à l'oiseau qui l'habite. Il y a aux îles Antilles des arbres qui n'ont point d'épines , mais qui sont bien plus ingénieusement protégés que s'ils en avaient. Une plante qui est connue dans ces pays sous le nom de chardon épineux, qui est une espèce de cierge rampant, attache ses racines, semblables à des filaments, au tronc d'un de ces arbres , et elle court à terre tout autour, bien loin de là, en croisant ses branches l'une sur l'autre , et en formant une enceinte dont aucun quadrupède n'ose approcher. Elle porte d'ailleurs un fruit très-agréable à manger. En voyant un arbre dont le feuillage est innocent, rempli d'oiseaux qui y font leurs nids, entouré à sa racine d'un de ces chardons épineux, on dirait d'une de ces villes de commerce sans défense, où tout paraît accessible, mais qui est protégée aux environs par une citadelle qui l'entoure de ses longs retranchements : ainsi l'arbre est d'un côté, et son épine de l'autre.
Les quadrupèdes qui vivent des œufs des oiseaux seraient fort embarrassés , si quelquefois la nature ne faisait croître ,
au haut de ces mêmes arbres, un végétal d'une forme trèsextraordinaire, qui leur en ouvre l'accès. Il est en tout l'opposé du chardon épineux. C'est une racine de deux pieds de long, grosse comme la jambe, picotée comme si on t'eût piquée avec un poinçon, et liée a une branche de l'arbre par une multitude de filaments, à peu près comme le chardon épineux est attaché au bas de son tronc. Elle en tire, comme lui , sa nourriture , et jette dix à douze grandes feuilles en cœur, de trois pieds de long et de deux pieds de large , semblables aux feuilles de nymphœa. Le père du Tertre l'appelle fausse racine de Chine. Ce qu'il y a encore de plus étrange, c'est que, du haut de l'arbre où elle est placée, elle jette à plomb des cordes très-fortes, grosses comme des tuyaux de plume dans toute leur longueur, qui viennent s'enraciner à terre. La plante ne sent rien , et ses cordes sentent l'ail . Sans doute , quand un singe ou tel autre animal grimpant aperçoit ce large étendard de verdure , l'arbre a beau être entouré d'épines à son pied , ce signal lui annonce qu'il a des correspondances dans la place : l'odeur des cordons qui descendent jusqu'à terre lui indique son échelle , même pendant la nuit ; et, pendant que les oiseaux dorment tranquillement sur leurs nids , en.se fiant à leurs fortifications , l'ennemi s'empare de la ville par les faubourgs.
Dans ces pays, les épines des arbres défendent jusqu'aux insectes. Les abeilles y font du miel dans de vieux troncs d'arbres épineux creusés par le temps. Il est bien remarquable que la nature , qui a donné cette ressource aux abeilles de l'Amérique, leur a refusé des aiguillons, comme si ceux des arbres suffisaient à leur défense. Je crois que c'est par cette raison , à laquelle on n'a pas fait attention, qu'on n'a jamais pu élever aux îles Antilles des mouches à miel du pays : sans doute elles refusaient d'habiter les ruches domestiques , parce qu'elles ne s'y croyaient pas en sûreté; mais elles s'y seraient peut-être déterminées, si on avait garni d'épines les ruches qu'on leur a présentées.
Si la nature emploie les épines pour défendre jusqu'aux
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mouches des insultes des quadrupèdes, elle se sert quelque fois, des mêmes moyens pour délivrer les quadrupèdes de la persécution des mouches communes. A la vérité, elle a donné à ceux qui y sont le plus exposés des crinières et des queues garnies de longs crins, pour les écarter; mais la multiplication de ces insectes est si rapide dans les saisons et les pays chauds et humides, qu'elle pourrait devenir funeste à tous les animaux. Une des harrières végétales que la nature leur oppose est la dionaea muscipula. Cette plante porte sur une même branche des folioles opposées , enduites d'une liqueur sucrée semblable à la manne, et hérissées de pointes très-aiguës- Lorsqu'une mouche se pose sur une de ces folioles, elle se rapproche sur-le-champ comme les mâchoires d'un piège à loup , et la mouche se trouve embrochée de toutes parts. Il y a une autre dionaea qui prend ces insectes avec sa fleur. Quand une mouche en veut sucer les nectaires, la corolle, qui est tubulée, se ferme au collet, la saisit par la trompe, et la fait mourir ainsi. Elle croît au Jardin du Roi. Nous observerons que sa fleur en godet est blanche et rayée de rouge , et que ces deux couleurs attirent partout les mouches , qui sont très-avides de lait et de sang.
11 y a des plantes aquatiques qui portent des épines propres à prendre des poissons. On voit au Jardin du Roi une plante de l'Amérique , appelée martinia , dont la fleur a une odeur très-agréable , et qui , par la forme de ses feuilles arrondies, le lissé de leurs queues et de ses tiges, a tous les caractères aquatiques dont nous avons parlé. Elle a encore ceci de particulier, qu'elle transpire si fortement , qu'elle paraît au toucher comme si elle était mouillée. Je ne doute donc pas que cette plante ne croisse en Amérique sur le bord des eaux. Mais la gousse qui enveloppe ses graines a un caractère nautique fort extraordinaire. Elle ressemble à un poisson à demi desséché, blanc et noir, avec une longue nageoire sur le dos. La queue de ce poisson est fort allongée, et finit en pointe très-aiguë, courbée en hameçon. Cette queue se
partage ordinairement en deux, et présente ainsi deux hameçons. La configuration de ce poisson végétal est tout à fait semblable en grandeur et en forme à l'hameçon dont on se sert sur mer pour prendre des dorades , et à la tête duquel on figure en linge un poisson volant , excepté que l'hameçon à dorade n'a qu'un crochet , et que la gousse de la martinia en a deux , ce qui doit rendre son effet plus sûr. Cette gousse renferme plusieurs graines noires ridées , et semblables à des crottes de mouton aplaties.
Comme j'ai peu de livres de botanique , j'ignorais d'où la martinia était originaire ; mais , ayant consulté dernièrement l'ouvrage de Linnée , j'ai trouvé qu'elle venait de la Vera- Cruz. Ce fameux naturaliste ne trouve à cette gousse que l'apparence d'une tête de bécasse; mais s'il avait vu des hameçons à dorade, il n'eût pas balancé à y reconnaître cette ressemblance , d'autant que le bout de ce prétendu bec se recourbe en deux crochets qui piquent comme des épingles, et sont, ainsi que toute la gousse , et la queue qui la tient à la tige, d'une matière ligneuse et cornée, trèsdifficile à rompre. Jean de Laet « dit que le terrain de la Vera-Cruz est au niveau de la mer, et que son port , appelé Saint- Jean de Ulloa, est formé d'une petite île qui est au ras de l'eau ; en sorte , dit- il , que quand la marée est fort grosse , elle en est toute couverte. Ces inondations sont fort communes dans le fond du golfe du Mexique, comme on peut le voir dans la relation que Dampier nous a donnée de la baie de Campêche , qui est dans le voisinage. Je présume de là que la martinia , qui croît sur les rivages inondés de la Vera- Cruz, a quelques relations qui nous sont inconnues avec les" poissons de la mer ; d'autant que les semences de plusieurs arbres et plantes de ces contrées, rapportées par Jean de Laet, ont des formes nautiques très-curieuses.
II n'est pas besoin d'aller chercher dans les plantes étrangères des relations végétales avec les animaux. La ronce , qui Jonne dans nos champs des abris à tant de petits oiseaux, a
' Histoire des laies occidentales, liv. V, chap. xvhi.
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ses épines formées en crochets; de sorte que non-seulement elle empêche les troupeaux de troubler les asiles des oiseaux , mais elle leur accroche bien souvent quelques flocons de laine ou de poil propres à garnir des nids, en représailles de leurs hostilités, et comme une indemnité de leurs dommages. Pline prétend que c'est à cette occasion qu'est née la haine de la linotte et de l'une. Ce quadrupède, dont le palais esta l'épreuve des épines, broute souvent le buisson où la linotte fait son nid. Elle est si effrayée de sa voix, qu'elle en jette, dit-il, ses œufs à bas ; et , quand ses petits sont nouvellement éclos , ils en meurent de peur. Mais elle lui fait la guerre à son tour en se jetant sur les égratignures que lui font les épines , et en becquetant sa chair jusqu'aux os. Ce doit être un spectacle curieux, de voir le combat de ce petit et mélodieux oiseau contre ce lourd et bruyant animal , d'ailleurs sans malice.
Si on connaissait les relations animales des plantes , nous aurions sur les instincts des bêtes bien des lumières que nous n'avons pas. Nous saurions l'origine de leurs amitiés et de leurs inimitiés, du moins quant à celles qui se forment dans la société ; car pour celles qui sont innées , je ne crois pas que la cause en soit jamais révélée à aucun homme. Celleslà sont d'un autre ordre et d'un autre monde. Comment tant d'animaux sont-ils entrés dans la vie avec des haines sans offense, des industries sans apprentissage, et des instincts plus sûrs que l'expérience? Comment la puissance électrique a-t-elle été donnée à la torpille , l'invisibilité au caméléon , et la lumière même des astres à une mouche? Qui a appris à la punaise aquatique à glisser sur les eaux , et à ' une autre espèce de punaise à y nager sur le dos , l'une et{ l'autre pour attraper la proie qui voltige à leur surface? L'a-' raignée d'eau est encore plus ingénieuse. Elle environne une bulle d'air avec des fils , se met au milieu , et se plonge au fond des ruisseaux , où sa bulle paraît comme un globule de vif-argent. Là , elle se promène à l'ombre des nymphaea, sans rien craindre d'aucun ennemi. Si, dans cette espèee , deux individus de sexe différent viennent à se rencontrer,
I et se conviennent , les deux globules rapprochés n'en font I plus qu'un , et les deux insectes sont dans la même atmos- ] phère. Les Romains, qui construisaient, sur les rivages de ! Baies , des salons sous les flots de la mer, pour jouir de la | fraîcheur et du murmure des eaux dans les chaleurs de | l'été , étaient moins adroits et moins voluptueux. Si un I homme réunissait en lui ces facultés merveilleuses qui sont le partage des insectes , il passerait parmi ses semblables pour j un dieu.
Il nous importe au moins de connaître les insectes qui détruisent ceux qui nous sont nuisibles. Nous pouvons profiler de leurs guerres pour vivre en repos. L'araignée attrape les mouches avec des filets; le formica-léo surprend les fourmis dans un entonnoir de sable; l'ichneumon à quatre ailes prend les papillons au vol. Il y a une autre espèce d'ichneumon , si petite et si rusée , qu'elle pond un œuf dans l'anus du puceron. L'homme peut multiplier à son gré les familles d'insectes qui lui sont utiles , et parvenir à diminuer le nombre de celles qui font tant de ravages dans ses culitures. Les petits oiseaux de nos bosquets lui offrent pour ce service des secours encore plus étendus et plus agréables. | Ils ont tous l'instinct de vivre dans son voisinage et dans celui !de ses troupeaux. Souvent une seule de leurs espèces suffirait pour écarter de ceux-ci les insectes qui les désolent en été. Il y a dans le Nord un taon, appelé kourma par les Lapons, œstrus rangiferinus par les savants, qui tourmente les rennes domestiques au point de les faire fuir dans les montagnes et quelquefois de les faire mourir, en déposant ses œufs dans leur peau. On a fait à l'ordinaire, à ce sujet, beaucoup de dissertations, sans y apporter de remède. Je suis persuadé qu'il doit y avoir en Laponie des oiseaux qui délivreraient les rennes de cet insecte dangereux , si les Lapons ne les effrayaient par le bruit de leurs fusils. Ces armes des nations civilisées ont rendu toutes les campagnes barbares. Les oiseaux destinés à embellir l'habitation de l'homme s'en éloignent, ou ne s'en approchent qu'avec mé-
fiance. On devrait défendre au moins de tirer autour des paisibles troupeaux. Quand les oiseaux ne sont pas effrayés par les chasseurs, ils se livrent à leurs instincts. J'ai vu souvent, à l'Ile-de-France, une espèce de sansonnet appelé martin , qu'on y a apporté des Indes, se percher familièrement sur le dos et sur les cornes des bœufs, pour les nettoyer. C'est à cet oiseau que cette île est redevable aujourd'hui de la destruction des sauterelles, qui y faisaient autrefois tant de ravages. Dans celles de nos campagnes d'Europe où l'homme exerce encore quelque hospitalité envers les oiseaux innocents, il voit la cigogne bâtir son nid sur le faîte de sa maison , l'hirondelle voltiger dansses appartements, et la bergeronnette, sur le bord des fleuves, tourner autour de ses brebis, pour les défendre des moucherons.
Le fondement de toutes ces connaissances porte sur l'étude des plantes. Chacune d'elles est le foyer de la vie des animaux, dont les espèces viennent y aboutir comme les rayons d'un cercle à leur centre.
Dès que le soleil , parvenu au signe du bélier, a donné le signal du printemps à notre hémisphère, le vent pluvieux et chaud du sud part de l'Afrique, soulève les mers, fait déborder les fleuves, qui engraissent de leur limon les champs voisins , et renverse , dans les forêts , les vieux arbres , les troncs desséchés , et tout ce qui présente quelque obstacle à la végétation future. Il fond les neiges qui couvrent nos campagnes , et, s' avançant jusque sous le pôle, il brise et dissout les masses énormes de glace que l'hiver y avait accumulées. Quand cette révolution , connue par toute la terre sous le nom du coup de vent de l'équinoxe, est arrivée au mois de mars, le soleil tourne nuit et jour autour de notre pôle, sans qu'il y ait un seul point dans tout l'hémisphère septentrional qui échappe à sa chaleur. A chaque parallèle qu'il décrit dans lescieux, une ceinture de plantes nouvelles éclot autour du globe. Chacune d'elles paraît successivement au poste et au jour qui lui sont assignés ; elle reçoit à la fois la lumière dans ses fleurs , et la rosée du ciel dans son feuillage. A mesure qu'elle prend
de l'accroissement, les diverses tribus d'insectes qu'elle nourrit se développent aussi- C'est à cette époque que chaque espèce d'oiseau se rend à l'espèce de plante qui lui est connue , pour y faire son nid , et y nourrir ses petits de la proie animale qu'elle lui présente , au défaut des semences qu'elle n'a pas encore produites. On voit bientôt accourir les oiseaux voyageurs, qui viennent en prendre aussi leur part. D'abord l'hirondelle vient en préserver nos maisons, en bâtissant son nid à l'entour. Les cailles quittent l'Afrique , et, rasant les flots de l la Méditerranée , elles se répandent par troupes innombrables I dans les vastes prairies de l'Ukraine. Les francolins remontent I au nord jusque dans la Laponie. Les canards, les oies saujj vages, les cygnes argentés, formant dans les airs de longs | triangles, s'avancent jusque dans les îles voisines du pôle. | La cigogne, jadis adorée dans l'Egypte, qu'elle abandonne, • traverse l'Europe , et s'arrête çà et là jusque dans les villes, ï sur les toits de l'Allemagne hospitalière. Tous ces oiseaux I nourrissent leurs petits des insectes et des reptiles que les U herbes nouvelles font éclore. C'est alors que les poissons quit- I tent„en foule les abîmes septentrionaux de l'Océan, attirés I aux embouchures des fleuves par des nuées d'insectes qui sont I entraînés dans leurs eaux , ou qui éclosent le long de leurs I rivages. Ils remontent en flotte contre leurs cours , et s'avan- I cent en bondissant jusqu'à leurs sources; d'autres, comme i les nord-capers , se laissent entraîner au courant généra] de I l'océan Atlantique , et apparaissent comme des carènes de I vaisseaux sur les côtes du Brésil et sur celles de la Guinée. I Les quadrupèdes même entreprennent alors de longs voya- I ges. Les uns vont du midi au nord avec le soleil , d'autres I d'orient en occident. Il y en a qui côtoient les âpres chaînes I des montagnes ; d'autres suivent le cours des fleuves qui n'ont I jamais été navigues : de longues colonnes de bœufs pâturent en Amérique le long des bords du Méchassipi , qu'ils font retentir de leurs mugissements. Des escadrons nombreux de chevaux traversent les fleuves et les déserts de la Tartarie ; et r|es brebis sauvages errent en bêlant au milieu de ces vastes
solitudes. Ces troupeaux n'ont ni pâtres ni bergers qui les guident dans les déserts au son des chalumeaux ; mais le développement des herbes qui leur sont connues détermine les moments de leurs départs et les termes de leurs courses. C'est alors que chaque animal habite son site naturel , et se repose à l'ombre du végétal de ses pères ; c'est alors que les chaînes de l'harmonie se resserrent, et que, tout étant animé par des consonnances ou par des contrastes, les airs, les eaux, les forêts et les rochers semblent avoir des voix , des passions et des murmures.
Mais ce vaste concert ne peut être saisi que par des intelligences célestes. Il suffit à l'homme, pour étudier la nature avec fruit, de se borner à l'étude d'un seul végétal. Il faudrait, pour cet effet, choisir un arbre antique dans quelque lieu solitaire. On jugerait aisément, aux caractères que j'ai indiqués, s'il est dans son site naturel, mais encore mieux à sa beauté , et aux accessoires dont la nature l'accompagne toujours quand la main de l'homme n'en dérange point les opérations. On observerait d'abord ses relations élémentaires, et les caractères frappants qui distinguent les espèces du même genre , dont les unes naissent aux sources des fleuves , et les autres à leurs embouchures. On examinerait ensuite ses convolvulus, ses mousses, ses guis, ses scolopendres, les champignons de ses racines, et jusqu'aux graminées qui croissent sous son ombre. On apercevrait dans chacun de ces végétaux de nouveaux rapports élémentaires, convenables aux lieux qu'ils occupent , et à l'arbre qui les porte ou qui les abrite. On donnerait ensuite son attention à toutes les espèces d'animaux qui viennent y habiter, et on serait convaincu que , depuis le limaçon jusqu'à l'écureuil , il n'y en a pas un qui n'ait des rapports déterminés et caractéristiques avec les dépendances de sa végétation. Si cet arbre se trouvait au milieu d'une forêt bien ancienne elle-même , il est probable qu'il aurait dans son voisinage l'arbre que la nature fait contraster avec Jui dans le même site, comme, par exemple, le bouleau avec le sapin. Il est encore probable que les végétaux accessoires et les animaux
de celui-ci contrasteraient pareillement avec ceux du premier. Ces deux sphères d'observations s'éclaireraient mutuellement, et répandraient le plus grand jour sur les mœurs des animaux qui les fréquentent. On aurait alors un chapitre entier de cette immense et sublime histoire de la nature , dont nous ne connaissons pas encore l'alphabet.
Je suis sûr que, sans fatigue et presque sans peine , on ferait les découvertes les plus curieuses : quand on n'en étudierait qu'un seul , on y trouverait une foule d'harmonies ravissantes. Pour jouir de quelques tableaux imparfaits en ce genre , il faut avoir recours aux voyageurs. Nos ornithologistes, enchaînés par leurs méthodes , ne songent qu'à grossir leur catalogue , et ne connaissent dans les oiseaux que les pattes et le bec. Ce n'est point dans les nids qu'ils les observent , mais à la chasse , et dans leur gibecière. Ils regardent même les couleurs de leurs plumes comme des accidents. Cependant ce n'est pas au hasard que la nature a peint , sur les rivages du Brésil , d'un beau rouge incarnat et qu'elle a bordé de noir l'extrémité des ailes de l'ouara , espèce de corlieu qui habite le feuillage glauque des palétuviers qui naissent au sein des flots, et qui ne portent point des fleurs apparentes. Le savia, autre oiseau du même climat , a le ventre jaune , et le reste du plumage gris. Il est de la grosseur d'un moineau , et il se perche sur les poivriers, dont les fleurs sont sans éclat, mais dont il mange les graines , qu'il ressème partout. A ces con- . venances il faut joindre celle du site , qui tire lui-même tant de beauté du végétal qui l'ombrage. Ces harmonies sont rapportées par le père François d'Abbeville. Suivant Y Histoire des Voyages de l'abbé Prévost, il y a sur les bords du Sénégal un arbre fluvial! Ee dont les feuilles sont épineuses , et les branches pendantes en arcades. Il est habité par des oiseaux appelés kurbalos ou pêcheurs , de la taille d'un moineau , et variés de plusieurs sortes de couleurs. Leur bec est fort long, et armé de petites uents comme une scie. Ils font leurs nids de la grosseur d'une poire. Us les composent de terre, de plumes, de pailles , de mousse , et les attachent à un long lil , à l'extrémité
de branches qui donnent sur la rivière, afin de se mettre à Fabri des serpents et des singes, qui trouvent quelquefois les moyens d'y grimper. Il n'y a personne qui ne prenne ces nids, à quelque distance, pour les fruits de l'arbre. Il y a de ces arbres qui en ont jusqu'à mille. On voit ces kurbajos voltiger sans cesse sur l'eau, et rentrer dans leurs nids avec un mouvement qui éblouit les yeux. Suivant le père Charlevoix, il croît en Virginie, sur les bords des lacs, un smilax à feuilles de laurier, qui pousse de sa racine plusieurs tiges dont les branches embrassent tous les arbres qui l'environnent, et montent à plus de seize pieds de hauteur. Elles forment en été une ombre impénétrable , et en hiver, une retraite tempérée pour les oiseaux. Ses fleurs sont peu apparentes, et ses fruits viennent en grappes rondes , chargées de grains noirs. Ce smilax a pour habitant principal un geai fort beau. Cet oiseau porte sur sa tête une longue crête noire, qu'il dresse quand il veut. Son dos est d'un pourpre sombre. Ses ailes sont noires en dedans , bleues en dehors et blanches aux extrémités , avec des raies noires à travers chaque plume. Sa queue est bleue , et marquée des mêmes raies que ses ailes, et son cri n'est pas désagréable. Il y a des oiseaux qui ne logent pas sur leur plante favorite, mais vis-à-vis. Tel est le colibri, qui se niche souvent, aux îles Antilles, sur un fétu de la couverture d'une case, pour vivre sous la protection de l'homme. Dans nos climats , le rossignol place son nid à couvert dans un buisson, en choisissant de préférence les lieux où il y a des échos, et en observant de l'exposer au soleil du matin. Ces précautions prises, il se place aux environs, contre le tronc d'un arbre; et là, confondu avec la couleur de son écorce, et sans mouvement, il devient invisible. Mais bientôt il anime de son divin ramage l'asile obscur qu'il s'est choisi, et il efface par l'éclat de son chant celui de tous les plumages.
Mais, quelques charmes que puissent répandre les animaux et les plantes sur les sites qui leur sont assignés par la nature, je ne trouve point qu'un paysage ait toute sa beauté, si je n'y vois au moins une petite cabane. L'habitation d-
l'homme donne à chaque espèce de végétal un nouveau degré d'intérêt ou de majesté. Il ne faut souvent qu'un arbre pour caractériser dans un pays les besoins d'un peuple et les soins de la Providence. J'aime à voir la famille d'un Arabe sous le dattier du désert , et le bateau d'un insulaire des Maldives , chargé de cocos, sous les cocotiers de leurs grèves sablonneuses. La hutte d'un pauvre nègre sans industrie me plaît sous un calebassier qui porte toutes les pièces de son ménage. Nos hôtels fastueux ne sont , à la ville , que des maisons bourgeoises; à la campagne, ce sont des châteaux, des palais , des temples. Les longues avenues qui les annonceDt se confondent avec celles qui font communiquer les empires. Ce n'est pas, à la vérité, ce que je trouve déplus intéressant dans nos paysages. Je leur ai préféré souvent la vue d'une petite cabane de pêcheur, bâtie sur le bord d'une rivière. Je me suis reposé quelquefois avec délices à l'ombre des saules et des peupliers où étaient suspendues des nasses faites de leurs propres rameaux.
Nous allons , à notre ordinaire , jeter un coup d'œil rapide sur les harmonies des plantes avec l'homme ; et , afin de mettre au moins un peu d'ordre dans une matière aussi abondante, nous diviserons encore ces harmonies, par rapport à l'homme même, en élémentaires, en végétales, en animales, et en humaines proprement dites , ou alimentaires.