DES HARMONIES ÉLÉMENTAIRES DES PLANTES, PAR RAP- PORT A L'HOMME
Si nous considérons l'ordre végétal par les simples rapports de force et de grandeur, nous le trouverons divisé assez généralement en trois grandes classes : en herbes, en arbrisseaux, et en arbres. Nous remarquerons premièrement que les herbes sont d'une substance pliante et molle. Si elles eussent été ligneuses et dures, comme les jeunes branches des arbres auxquels il paraît qu'elles devraient naturellement ressem-
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hier, puisqu'elles croissent sur le même sol, la plus grande partie de la terre eût été inaccessible au marcher de l'homme, jusqu'à ce que le fer ou le feu y eût frayé des chemins. Ce n'est donc pas par hasard que tant de graminées, de mousses et d'herbes sont d'une substance molle et souple, ni faute de nourriture ou de moyens de se développer; car il y a de ces herbes qui s'élèvent fort haut, telles que le bananier des Indes, et plusieurs férulacées de nos climats, qui s'élèvent a la hauteur d'un petit arbre.
D'un autre côté, il y a des arbrisseaux ligneux qui ne viennent pas plus grands que des herbes : mais ils croissent, pour l'ordinaire, aux lieux âpres et escarpés, et ils donnent aux hommes la facilité d'y grimper, en poussant jusque dans les fentes des rochers. Mais comme il y a des rochers qui n'ont point de fentes , et qui sont à pic comme des murailles , il y a des plantes rampantes qui prennent racine à leurs bases , et qui , s'attachant à leurs flancs , s'élèvent avec eux à des hauteurs qui surpassent celle des plus grands arbres : tels sont les lierres, les vignes vierges, et un grand nombre de lianes qui tapissent les rochers des pays méridionaux. Si ces sortes de végétations couvraient la terre, il serait impossible d'y marcher. Il est très-remarquable que lorsqu'on a découvert des îles inhabitées, on en a trouvé qui étaient remplies de forêts, comme l'île de Madère; d'autres où il n'y avait que des herbes et des joncs , comme les îles Malouines, à l'entrée du détroit de Magellan ; d'autres simplement revêtues de mousses , comme plusieurs îlots qui sont sur les côtes du Spitzberg ; d'autres en grand nombre où ces différents végétaux étaient mêlés : mais je ne sache pas qu'on en ait trouvé une seule où il n'y eût que des buissons et des lianes. La nature n'a placé ces classes que dans les lieux difficiles à escalader, afin d'en faciliter l'accès aux hommes. On peut dire qu'il n'y a point d'escarpement qui ne puisse être franchi par leur secours. Il ne s'en fallut rien que, par leur moyen , les anciens Gaulois ne s'emparassent du Capitule.
Quant aux arbres, quoiqu'ils soient remplis d'une force
végétative qui les élève à de grandes hauteurs, la plupart ne poussent leurs premières branches qu'à une certaine distance de la terre ; en sorte que , quoiqu'ils forment , à une certaine élévation , des entrelacements impénétrables au soleil , qu'ils étendent fort loin d'eux , ils laissent cependant autour de leurs pieds des avenues suffisantes pour les aborder, et pour parcourir aisément les forêts.
Voilà donc les dispositions générales des végétaux sur la terre , par rapport au besoin que l'homme avait de la parcourir ; les herbes servent de matelas à ses pieds ; les buissons , d'échelles à ses mains; et les arbres, de parasols à sa tête. La nature, après avoir établi entre eux ces proportions, les a distribués dans tous les sites, en leur donnant, abstraction faite de leurs rapports particuliers avec les éléments et avec les animaux , les qualités les plus propres à subvenir aux besoins de l'homme , et à compenser, en sa faveur, les inconvénients du climat. Quoique cette manière d'étudier ses ouvrages soit méprisée aujourd'hui de la plupart des naturalistes, c'est à celle-là cependant que nous nous arrêterons. Nous venons de considérer les plantes par la taille , à la manière des jardiniers ; nous allons encore les examiner comme les bûcherons , les chasseurs , les charpentiers , les pêcheurs , les bergers, les matelots, et même les bouquetières. Peu nous importe d'être savants, pourvu que nous ne cessions pas d'être hommes.
C'est dans les pays du Nord , et sur le sommet des montagnes froides , que croissent les pins , les sapins , les cèdres , et la plupart des arbres résineux , qui abritent l'homme des neiges par l'épaisseur de leurs feuillages , et qui lui fournissent pendant l'hiver des flambeaux et l'entretien de ses foyers. Il est très-remarquable que les feuilles de ces arbres toujours verts sont filiformes , et très-capables , par cette configuration, qui a encore l'avantage de réverbérer la chaleur comme les poils des animaux , de résister à la violence des vents qui régnent ordinairement sur les lieux élevés. Les naturalistes do Suède ont observé que les pins les plus gros se trouvent aux
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lieux les plus secs et les plus sablonneux de la ïfotvégé. Les mélèzes , qui se plaisent également clans les montagnes froides, ont des troncs fort résineux. Mathiole, dans son utile commentaire sur Dioscoride, dit qu'il n'y a point de matière plus propre que le charbon de ces arbres à fondre promptement les mines de fer, dans le voisinage desquelles ils se plaisent. Ils sont de plus chargés de mousses , dont quelques espèces s'enflamment à la moindre étincelle. Il raconte qu'é- ; tant, une nuit, obligé de coucher dans les hautes montagnes 1 du détroit de Trente , où il herborisait, il y trouva quantité de mélèzes ou larix , tout barbus , dit-il , et tout blancs de mousses. Les bergers du lieu, voulant lui procurer quelque amusement , mirent le feu aux mousses de quelques-uns de ces arbres, qui s'embrasèrent aussitôt avec la rapidité de la poudre à canon. Il semblait, au milieu de l'obscurité de la nuit, que la flamme et les étincelles montassent jusqu'au ciel. Elles répandaient, en brûlant, une fort bonne odeur. Il remarque encore que le meilleur agaric croît sur les mézières , et que les arquebusiers de son temps s'en servaient à conserver le feu et à faire des mèches. Ainsi la nature, en couronnant les sommets des montagnes froides et ferrugineuses de ces grandes torches végétales , en a mis les allumettes dans leurs branches , l'amadou à leurs pieds , et le briquet à leurs racines. Au midi , au contraire , les arbres présentent , dans leurs feuillages , des éventails , des parapluies et des parasols. Le latanier porte chacune de ses feuilles plissée comme un éventail , attachée à une longue queue , et semblable , dans son développement parfait , à un soleil rayonnant de verdure. On peut voir deux de ces arbres au Jardin du lloi. Celle du bananier ressemble à une longue et large ceinture , ce qui lui a fait donner sans doute le nom de figuier d'Adam. La grandeur des feuilies de plusieurs espèces d'arbres augmente à mesure qu'on s'approche de la ligne. Celle du cocotier à fruit double , des îles Séchelles, a douze ou quinze pieds de long , et sept ou huit de large. Elle suffit pour couvrir une nombreuse famille. 11 y a aussi une de ces feuilles au Cabinet du Roi. Celle du
talipot de l'île de Ceylan a à peu près la même grandeur. L'intéressant et infortuné Robert Knok , qui a donné la meilleure relation de cette île que je connaisse, dit qu'une de ces feuilles peut couvrir quinze ou vingt personnes. Quand elle est sèche , ajoute-t-il , elle est à la fois forte et maniable , en sorte qu'on peut l'étendre et la resserrer à son gré , étant naturellement plissée comme un éventail. Dans cet état, elle n'est pas plus grosse que le bras, et extraordinairement légère. Les habitants la coupent par triangles, quoiqu'elle soit naturellement ronde ; et chacun d'eux en porte un morceau sur sa tête, tenant de la main le bout le plus pointu en avant, pour s'ouvrir un passage à travers les buissons. Les soldats se servent de cette feuille pour faire leurs tenles. Us la regardent, avec raison , comme un des plus grands bienfaits de la Providence , dans un pays brûlé du soleil , et inondé de pluies la moitié de l'année. La nature a fait , dans ces climats , des parasols pour des villages entiers ; car le figuier qu'on appelle aux Indes tiguier des Banians , et dont on voit le dessin dans Tavernier et dans plusieurs autres voyageurs , croît sur le sable même brûlant du rivage delà mer, en jetant, de l'extrémité de ses branches , une multitude de jets qui s'inclinent vers la terre, y prennent racine, et forment, autour du tronc principal , quantité d'arcades couvertes d'un ombrage impénétrable.
Dans nos climats tempérés, nous éprouvons une bienveillance semblable de la part de la nature. C'est dans la saison chaude et sèche qu'elle nous donne quantité de fruits pleins d'un jus rafraîchissant, tels que les cerises, les pêches, les melons; et, à l'entrée de l'hiver, ceux qui échauffent par leurs huiles, tels que les amandes et les noix. Quelques naturalistes même ont regardéles coques ligneuses de ces fruits comme des préservatifs de leurs semences contre le froid de la mauvaise saison; mais ce sont, comme nous l'avons vu, des moyens de surnager et de voguer. La nature en emploie d'autres que nous ne connaissons pas, pour préserver les substances des fruits des impressions de l'air. Par exemple, elle
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fait durer pendant tout l'hiver plusieurs espèces de pommes et de poires qui n'ont d'autres enveloppes que des pellicules si minces, qu'on ne peut en déterminer les épaisseurs.
La nature a mis d autres végétaux aux lieux humides et arides, dont les qualités sont inexplicables par les lois de notre physique, mais qui sont admirablement d accord avec les besoins de l'homme qui lés habite. C'est le long des eaux que croissent les plantes et les arbres les plus secs, les plus légers, et par conséquent les plus propres à les traverser. Tels sont les roseaux qui sont creux, et les joncs remplis d'une moelle inflammable. Il ne faut qu'une botte médiocre de jonc pour porter sur l'eau un homme fort pesant. C'est sur les bords des lacs du Nord que croissent ces vastes bouleaux dont il ne faut que l'écorce d'un seul arbre pour faire un grand canot. Cette écorce est semblable à un cuir par sa souplesse, et si incorruptible à l'humidité , que j'en ai vu tirer , en Russie, de dessous les terres dont on couvre les magasins à poudre, qui étaient parfaitement saines, quoiqu'on les y eût mi* ses du temps de Pierre le Grand. Suivant le témoignage de Pline et de Plutarque, on trouva à Rome, quatre cents ans après la mort de Numa, les livres que ce grand roi avait fait mettre avec lui dans son tombeau. Son corps était totalement détruit; mais ses livres, qui traitaient de la philosophie et de la religion, étaient si bien couserves, que le préteur Pétilius en prit lecture par ordre du sénat Sur le rapport qu'il en fit, il fut décidé qu'on les brillerait. Ils étaient écrits sur des écorces de bouleau Ces écorces se lèvent en dix ou douze feuillets blancs et minces comme du papier, et en tenaient lieu aux anciens. La nature présente à l'homme d'autres trajectiles sur d'autres rivages. Elle a mis sur les bords des fleuves de l'Inde le bambou , grand roseau qui s'y élève quelquefois à soixante pieds de hauteur, et qui y croît de la grosseur de la cuisse L'intervalle compris entre deux de ses nœuds suffit pour soutenir un homme sur l'eau. Un Indien s'y met à califourchon, et traverse ainsi les rivières, en nageant avec les pieds. Le Hollandais Jean-Hugues Linschoten, voyageur
digne Je foi , assure que les crocodiles ne touchent jamais aux gens qui passent aiusi les rivières, quoiqu'ils attaquent souvent les canots et les chaloupes même des Européens. U attribue la retenue de cet animal voracea une antipathie qu'il a contre ce roseau. François Pyrard , autre voyageur qui a fort bien observé la nature, dit qu'il croît sur les rivages des îles Maldives un arbre appelé candou, d'un bois si léger, qu'il sert de liège aux pêcheurs '. Je crois avoir eu en ma possession une souche d'arbre de la même espèce. Elle était dépouillée de son écerce toute blanche, de la grosseur du bras, de six pieds de longueur , et si légère que je la levais avec deux doigts avec la plus grande facilité. C'est dans les mêmes îles et sur les mêmes sables que s'élève le cocotier, qui y vient plus beauquedans aucun autre lieu du monde. Ainsi l'arbre le plus utile aux marins croît sur le bord des mers les plus naviguées. Tout le monde sait qu'on y bâtit un vaisseau de son bois , qu'on en fait les voiles avec ses feuilles , le mât avec son tronc , les cordages avec l'étou|ie appelée caire qui entoure son fruit, et qu'on le charge ensuite avec ses cocos. Il est encore remarquable que le coco renferme, avant sa maturité parfaite, une liqueur qui est un excellent antiscorbutique. N'est ce donc pas une merveille de la nature quece fruit vienne plein de lait, dans des sables arides , et sur les bords de l'eau salée? Ce n'est même que sur les bords de la mer que l'arbre qui le porte parvient dans toute sa beauté; car on en voit peu dans l'intérieur des terres. La nature a placé un palmier de la même famille, mais d'une autre espèce, au sommet des montagnes des mêmes climats : c'est le palmiste. La tige de cet arbre a quelquefois plus de cent pieds de hauteur: elle est parfaitement droite; elle porte à son sommet, pour unique feuillage, un bouquet de palmes, du milieu duquel sort un long rouleau de feuilles plissées, semblable au fut d'une lance Ce rouleau renferme, dans une espèce de fourreau coriace, les feuilles naissantes, qui sont très-bonnes à manger avant leur développement. Le tronc du palmiste n'a de bois qu'à la circonférence; mais il est si dur,
1 Voyez Pyrard, Voyage aux îles Maldives, page 38.
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qu'il fait rebrousser le tranchant des meilleures haches. Il se fend d'un bout à l'autre avec la plus grande facilité, et il est rempli, au dedans, d'une substance spongieuse qu'on eniève aisément. Quand il est ainsi préparé, il sert à faire, pour la conduite des eaux souvent dévoyées par les rochers qui sont au sommet des montagnes, des tuyaux qui sont incorruptibles à l'humidité. Ainsi les palmiers donnent aux habitants de ces pays de quoi faire des aqueducs à la source des rivières, et des vaisseaux à leur embouchure. D'autres espèces d'arbres leur rendent ailleurs les mêmes services. C'est sur les rivages des îles Antilles que croît l'acajou , qu'on y appelle improprement cèdre, à cause de son incorruptibilité. Il y vient si gros, que, d'un seul de ses tronçons, on fait des pirogues qui portent jusqu'à quarante hommes '. Cet arbre a une autre qualité qui , au jugement des meilleurs observateurs, aurait dd le rendre précieux à notre marine : c'est qu'il est le seul de ces rivages que les vers marins n'attaquent jamais , quoiqu'ils soient si redoutables à toutes les espèces de bois qui flottent dans ces mers, qu'ils dévorent en peu de temps les escadres, et que, pour les en préserver, on est obligé, depuis quelques années, de doubler leurs carènes de cuivre. Mais ce bel arbre a trouvé des ennemis plus redoutables que les vers dans les habitants européens de ces îles, qui en ont presque totalement détruit l'espèce.
La manière dont la Providence a pourvu à la soif de l'homme, dans les lieux arides, n'est pas moins digne d'admiration. Elle a mis dans les sables brûlants de l'Afrique une plante dont la feuille, contournée en burette, est toujours remplie d un grand verre d'eau fraîche ; le goulot de cette burette est fermé par l'extrémité même de la feuille, en sorte que l'eau ne peut pas s'en évaporer. Elle a planté, sur quelques terres arides du même peys , un grand arbre appelé par les nègres boa, dont le tronc, monstrueusement gros, est naturellement creusé comme une citerne. Dans la saison des pluies, il se remplit d'eau, qu'il conserve fraîche dans les
1 Vouez les pères Lakat et du Tertre.
plus grandes chaleurs , au moyen du feuillage touffu qui en couronne le sommet. Enfin elle a placé, sur les rochers arides des îles Antilles , des fontaines végétales. On y trouve communément une liane, appelée liane à eau, si remplie de sève que, si on en coupe une simple branche, il en coule surle-champ autant d'eau qu'un homme en pourrait boire d'un trait : elle est très-limpide et très-pure. Dans les lagunes de la baie deCampéche, les voyageurs trouvent un autre secours : ces lagunes, au niveau de la mer, sont presque entièrement inondées dans la saison pluvieuse: et elles sont si arides dans la saison sèche, qu'il est arrivé à plusieurs chasseurs qui s'étaient égarés dans les forêts dont elles sont couvertes, d'y mourir de soif. Le célèbre voyageur Dampier rapporte qu'il a échappé plusieurs fois à ce malheur par le secours d'une végétation fort extraordinaire, qu'on lui avait fait, remarquer sur le tronc d'une espèce de pin qui y est très-commun : elle ressemble à un paquet de feuilles placées l'une sur l'autre par étages; et à cause de sa forme, et de l'arbre où elle croît, il l'appelle pomme de pin. Cette pomme est pleine d'eau; en sorte qu'en la perçant à sa base avec un couteau , il en coule aussitôt une bonne pinte d'une eau très-claire et très-saine. Le père du Tertre raconte qu'il a trouvé plusieurs fois un pareil rafraîchissement dans les feuilles tournées en cornet d'une espèce de balisier qui croît sur les plages sablonneuses de la Guadeloupe. J'ai ouï dire à plusieurs de nos chasseurs que rien n'était plus propre à désaltérer que les feuilles du gui qui croît dans nos arbres.
Telles sont en partie les précautions dont la Providence a compensé, en faveur de l'homme, les inconvénients de chaque climat, en opposant aux qualités des éléments des qualités contraires dans les végétaux. Je ne les suivrai pas plus loin, car je les crois inépuisables. Je suis persuadé que chaque latitude et chaque saison ont les leurs qui leur sont affectées, et que chaque parallèle les varie dans chaque degré de longitude.
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HARMONIES VEGETALES DES PLANTES VV IX l' HOMME.
Si maintenant nous examinions les relations végétales des plantes avec l'homme, nous les trouverions en nombre infini; elles sont les sources perpétuelles 'le nos arts, de nos fabriques, de notre commerce et de nos délices; mais, à notre ordinaire, nous ne ferons que parcourir quelques-uns de leurs rapports naturels et directs, auxquels l'homme n'a rien mis du sien.
A commencer parleurs parfums, l'homme me paraît le seul être sensible qui en soit affecté. A la vérité , les animaux , et surtout les mouches et les papillons , ont des plantes qui leur sont propres, et qui les attirent ou les rebutent par leurs émanations; mais ces affections semblent liées avec leurs besoins. L'homme seul est sensible aux parfums et à l'éclat des fleurs, indépendamment de tout appétit animal. Le chien même, qui prend, par la domesticité, une si forte teinture des mœurs et des goûts de 1 homme, paraît insensible à cette jouissance-la. L'impression que font les fleurs sur nous semble liée avec quelque affection morale; car il y en a qui nous égayent et d'autres qui nous attristent, sans que nous en puissions apporter d'autres raisons que celles que j'ai essayé d'établir en examinant quelques lois générales de la nature. Au lieu de les distinguer en jaunes, en rouges , en bleues , en violettes , on pourrait les diviser en gaies, en sérieuses, en mélancoliques : leur caractère est si expressif, que les amants, dans l'Orient, emploient leurs nuances pour exprimer les divers degrés de leur passion. La nature s'en sert souvent, par rapport à nous, dans la même intention. Quand elle veut nous éloigner d'un lieu marécageux et malsain, elle y met des plantes vénéneuses, qui ont des couleurs meurtries et des odeurs rebutantes. Il y a une espèce d'arum qui croît dans les marais du détroit de Magellan, dont la fleur présente l'aspect d'un ulcère, et exhale une odeur si forte de chair pourrie, que la mouche à viande vient y déposer ses œufs. Mais le nombre des plantes fétides n'est pas fort étendu. Les campagnes sont
tapissées de fleurs qui, pour Ja plupart, ont des couleurs et des odeurs fort agréables. Je voudrais que le temps me permît de dire quelque chose de la simple agrégation des fleurs: ce sujet est si vaste et si riche, que je ne balance pas d'assurer qu'il y a de quoi occuper le plus fameux botaniste de l'Europe toute sa vie, en lui découvrant chaque jour quelque chose de nouveau , et sans l'écarter de sa maison de plus d'une lieue. Tout l'art avec lequel les joailliers assemblent leurs pierreries disparaît auprès de celui avec lequel la nature assortit les fleurs. Je montrais à J.-.l. Rousseau des fleurs de différents trèfles que j'avais cueillies en me promenant avec lui : il y en avait de disposées en couronnes, en demi-couronnes, en épis, en gerbes, avecdes couleurs variées a l'infini. Quand elles étaient sur leurs tiges, elles avaient encore d'autres agrégations avec des plantes qui leur étaient souvent opposéesen couleurs et en formes. Je lui demandai si les botanistes s'oceupaient de ces harmonies : il me dit que non; mais qu'il avait conseillé à un jeune dessinateur de Lyon d'apprendre la botanique , pour y étudier les formes et les assemblages des fleurs , et que , par ce moyen , il était devenu un des plus fameux dessinateurs d'étoffes de l'Europe. Je lui citai à ce sujet un trait de Pline, qui lui fit beaucoup déplaisir : c'est à l'occasion d'un peintre de Sicyone, appelé Pausias, qui apprit, par cette étude, à peindre au moins aussi bien les 1 fleurs que celui de Lyon savait les dessiner : à la vérité, il j eut encore un maître aussi habile que la nature, ou plutôt qui n'en diffère pas; ce fut l'amour. Je vais rapporter ce trait dans la simplicité du langage du vieux traducteur de Plme, afin de ne lui rien ôter de sa naïveté ' : « En sa jeu- «nesse, il fit la cour à une bouquetière de sa ville, qui «avoit nom Glycera, laquelle estoit fort gentille, et 'avoit | « dix mille inventions à digérer les fleurs des bouquets et des « chapeaux; de sorte que Pausias, contrefaisant le naturel « des chapeaux et bouquets de sa maistresse , vint à seren- ■ dre parfaict en cet art : finalement, il la peignit assise,
' Histoire naturelle de Pline, liv. XXXV, chap. xi.
.< et faisant un chapeau de fleurs ; et tient-on ce tableau « pour une des principales pièces que jamais il ait faites- '( Il l'appela Stephano Plocos, pour ce que Glycera n'avoit « autre moyen de se soulager en sa pauvreté qu'à vendre « des chapeaux et bouquets. Et certes on dit que L. Lu- « cullus donna à Denys, Athénien , deux talents de la sim- « pie copie de ce tableau. » Cette anecdote a plu singulièrement à Pline, car il l'a répétée dans un autre endroit1 : « Ceux du Peloponese, dit-il, furent les premiers qui com- « passèrent les couleurs et senteurs des fleurs qu'on mettoit « aux chapeaux. Toutefois cela vint de l'invention de Pausias, « peintre, et d'une bouquetière nommée Glycera, à qui ce « peintre faisoit fort la cour, jusqu'à contrefaire au vif les « chapeaux et bouquets qu'elle faisoit. Mais cette bouquetière « changeoit en tant de sortes l'ordonnance de ses chapeaux, « pour mieux faire resver son peintre , que c'estoit grand « plaisir de voir combattre l'ouvrage naturel de Glycera « contre le savoir du peintre Pausias. »
L'antique nature en sait encore plus que la jeune Glycère. Comme nous ne pouvons la suivre dans sa variété infinie , nous ferons au moins une observation sur sa régularité : c'est qu'il n'y a aucune fleur odorante qui ne croisse aux pieds de l'homme , ou au moins à la portée de sa main. Toutes celles de cette espèce sont placées sur des herbes ou sur les arbrisseaux, comme l'héliotrope, l'œillet, la giroflée, la violette, la rose , lelilas. Il n'en croît point de semblables sur des arbres élevés de nos forêts; et si quelques fleurs brillantes viennent sur quelques grands arbres des pays étrangers, comme le tulipier et le marronnier d'Inde, elles ne sentent point bon. A la vérité , quelques grands arbres des Indes, comme les arbres à épices, sont entièrement parfumés; mais leurs fleurs sont peu apparentes , et ne participent pas de l'odeur de leurs feuilles. Les fleurs du cannellier sentent les excréments humains : c'est ce que j'ai éprouvé moi-même, si toutefois les arbres qu'on m'a montrés à l'Ile-de-France .
' Histoire natur., liv. XXI, chap. II.
dans une habitation appartenante à M. Magon , étaient de véritables cannelliers. La belle et odorante fleur du magnolia croît dans la partie inférieure de l'arbre. D'ailleurs, le laurier qui la porte est , ainsi que les arbres à épices , un arbre peu élevé.
Je puis me tromper dans quelques-unes de mes observations : mais quand elles sont multipliées sur le même objet , et attestées par des hommes dignes de foi , et sans esprit de système, j'en puis tirer des conséquences générales qui ne doivent pas être indifférentes au bonheur du genre humain , en lui montrant des intentions constantes de bienveillance dans l'Auteur de la nature. Les variétés de leurs convenances se prêtent des lumières mutuelles; les moyens sont différents , mais la fin est toujours la même. La même bonté qui a placé le fruit qui devait nourrir l'homme à la portée de sa main y a dû mettre aussi son bouquet. Nous remarquerons ici que nos arbres fruitiers sont faciles à escalader, et diffèrent en cela de la plupart de ceux des forêts. De plus, tous ceux qui donnent des fruits mous dans leur maturité , et qui auraient été exposés à se briser par leur chute , comme les figuiers , les mûriers , les pruniers , les pêchers , les abricotiers , les présentent à peu de distance de terre : ceux.au contraire, qui produisent des fruits durs , et qui n'ont rien à risquer dans leur chute, les portent fort élevés, comme les noyers, les châtaigniers et les cocotiers.
11 n'y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de l'homme, comme les cerises et les prunes; d'autres pour sa main, comme les poires et les pommes; d'autres, beaucoup plus gros, comme les melons, sont divisés par côtes , et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes, comme le jacq, et cbez nous la citrouille, qu'on pourrait partager avec ses voisins. La nature paraît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l'homme , que dans la grandeur des feuilles qui devaient lui donner de
l'ombre dans les pays chauds ; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne, une famille entière, et tous les habitants du même hameau.
Je m'arrêterai peu aux autres rapports que les plantes ont avec l'habitation de l'homme par leur grandeur et leur attitude, quoiqu'il y ait à ce sujet des choses très-curieuses à dire. Il en est peu qui ne puissent embellir son champ, son toit ou son mur. J'observerai seulement que le voisinage. de l'homme est utile à plusieurs plantes. Un missionnaire anonyme rapporte que les Indiens sont persuadés que les cocotiers au pied desquels il y a des maisons deviennent beaucoup plus beaux que ceux où il n'y en a pas, comme si ces arbres utiles se réjouissaient du voisinage des hommes.
Un autre missionnaire, carme déchausse, appelé le père Philippe, dit positivement que lorsque le cocotier est planté auprès des maisons ou des cabanes, il devient plus fécond par la fumée, par les cendres et par l'habitation de l'homme, et qu'il rapporte doublement du fruit; que c'est par cette raison que les lieux plantés de palmes, aux Indes, sont remplis de maisons et de logettes; que les maîtres de ces lieux donnent, au commencement, quelques écus à ceux qui veulent les habiter, et qu'ils sont obligés de leur accorder leur part des fruits lorsqu'on les cueille : à quoi il ajoute que quoique leurs fruits , qui sont très-gros et très-durs , tombent souvent des arbres dans leur maturité , ou par les rats qui les rongent ou par la violence des vents , on n'a jamais ouï dire que personne de ceux qui habitent dessous en aient étéblessés. C'est ce qui ne me paraît pas moins extraordinaire qu'à lui ».
Je pourrais étendre les influences de l'homme à plusieurs de nos arbres fruitiers , surtout au pommier et à la vigne. Je n'ai point vu de plus beaux pommiers , dans le pays de Caux , que ceux qui croissent autour des maisons des paysans. Il est vrai que les soins du maître peuvent y contribuer. Je me suis arrêté quelquefois dans les rues de Paris à considérer avec
1 Voyez le Voyage d'Orient, du révérend père Philippe, carme déchaussé, liv. VII,chap. v, sect. iv.
DES PLANTES. 33i
plaisir de petites vignes , dont les racines sont dans le sable et sous le pavé, tapisser de leurs grappes toute la façade d'un corps de garde. Une d'entre elles, il y a, je crois, six ou sept ans, donna deux fois du fruit dans la même année , ainsi que l'ont rapporté les papiers publics.