‹ Études de la nature (volume 3)Chapitre 19 sur 51 · HAKMONIES HUMAINES OU ALIMENTAIRES DES PLANTES · texte numérisé non relu

HAKMONIES HUMAINES OU ALIMENTAIRES DES PLANTES

Il n'y a pas une seule plante sur la terre qui n'ait quelques rapports avec les besoins de l'homme , et qui ne serve quelque part à son vêtement, à son toit, à ses plaisirs, à ses remèdes , ou au moins à son foyer. Celles qui sont chez nous les plus inutiles sont quelquefois très-estimées ailleurs. Les Égyptiens ont fait souvent des vœux pour l'heureuse récolte des orties, dont la graine leur donne de l'huile, et la tige leur fournit des fils dont ils font de bonne toile. Mais ces rapports généraux étant innombrables , je m'en tiendrai à quelques observations particulières sur les plantes qui servent au premier des besoins de l'homme , je veux dire à sa nourriture.

Nous remarquerons d'abord que le blé , qui sert à la subsistance générale du genre humain, n'est pas produit par des

* t'oyez François Pyrard, Voyage aux Maldives

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végétaux d'une grande taille, mais par de simples graminées. Le principal soutien de la vie humaine est porté par des herbes, et exposé à la merci des moindres vents. Il y a apparence que , si nous avions été chargés de la sûreté de nos récoltes, nous n'eussions pas manqué de les placer sur de grands arbres; mais , en cela comme dans tout le reste , il faut admirer la prévoyance divine, et nous mélier de la nôtre. Si nos moissons étaient portées par les forêts , lorsque celles-ci sont détruites par la guerre , ou incendiées par notre imprudence, ou renversées par les vents, ou ravagées par les inondations, il faudrait des siècles pour les voir renaître dans un pays. De plus, les fruits des arbres sont bien plus sujets à couler que les semences des graminées. Les graminées, comme nous l'avons observé , portent leurs fleurs en épi t surmontées souvent de petites barbes, qui ne défendent pas leurs semences des oiseaux, comme le disait Cicérou , mais qui sont comme autant de petits toits qui les mettent à i'abri des eaux du ciel. Les gouttes de pluie ne peuvent pas les noyer, comme les (leurs radiées, en disques, en roses et en ombelles , dont les formes toutefois sont propres à certains lieux et à certaines saisons; mais celles des graminées conviennent à toute exposition.

Lorsqu'elles sont portées par des panaches flottants et tombants , comme celles de la plupart des graminées des pays chauds, elles sont abritées de la chaleur du soleil; et lorsqu'elles sont rassemblées en épis, comme celles de la plupart des graminées des pays froids , elles réfléchissent ses rayons au moins par un côté. De plus, par la souplesse de leurs tiges, fortifiées de nœuds de distance en distance, et par leurs feuilles filiformes et capillacées , elles échappent à la violence des vents. Leur faiblesse leur est plus utile que la force ne l'est aux grands arbres. Semblables aux petites fortunes, elles sont ressemées et multipliées par les mêmes tempêtesqui dévastent les grandes forêts. Elles résistent encore aux sécheresses par la longueur de leurs racines , qui vont chercher bien loin l'humidité sous la terre; et quoiqu'elles n'aient

que des feuilles étroites , elles en portent en si grand nombre , qu'elles couvrent de leurs plants multipliés la surface de la terre. A la moindre pluie, vous les voyez toutes se dresser eu l'air par leurs extrémités, comme si c'étaient autant de griffes. Elles résistent aux incendies mêmes qui font périr tant d'arbres dans les forêts J'ai vu des pa\ s où l'on met chaque année le feu aux herbes , dans le temps de la sécheresse, se recouvrir, dès qu'il pleut, de la plus belle verdure. Quoique ce feu soit si actif qu'il fait périr souvent les arbres qui se trouvent dans son voisinage, les racines des herbes n'en sont point offensées. Elles ont de plus la faculté de se reproduire de trois manières, par des rejetons qui poussent à leur pied, par des traînasses qu'elles étendent au 1 >in , et par des graines très-volatiles ou indigestibles que les vents et les animaux dispersent de tous côtés. La plupart des arbres , au contraire, ne se régénèrent naturellement que par leurs semences. Ajoutez aux avantages généraux des graminées une variété étonnante de caractères dans leurs floraisons et leurs attitudes, qui les rend plus propres que les végétaux de toute autre classe à croître dans toutes sortes de sites.

C'est dans cette famille, si j'ose dire cosmopolite, que la nature a placé le principal aliment de l'homme; car les blés , dont tant de peuples subsistent, ne sont que des espèces de graminées. Il n'y a point déterre où il ne puisse croître quelque espèce de blé Homère, qui avait si bien étudié la nature, caractérise souvent chaque pays par le végétal qui lui est propre. Il vante une île pour ses raisins, une autre pour ses oliviers , une autre pour ses lauriers, une autre pour ses palmiers; mais il ne donne qu'à la terre l'épithète générale de zeidora, ou porte-blé. En effet, la nature en a formé pour croître dans tous les sites, depuis la ligne jusqu'aux bords de la mer Glaciale. Il y en a pour les lieux humides des pays chauds, comme le riz de l'Asie, qui vient en abondance dans les vases du Gange. Il y en a pour les lieux marécageux des pays froids, comme une espèce de folle-avoine qui croît naturellement sur les bords des fleuves de l'Amérique septentrionale, et dont plusieurs nations sauvages font, chaque année, d'à-

V,o ÉTUDE ONZ.1EME.

boudantes récoltes. D'autres blés réussissent à merveille sur les terres chaudes et sèches, comme le millet et le panic en Afrique, et le maïs au Brésil. Dans nos climats, le froment se plaît dans les terres fortes; le seigle, dans les sables; le sarrasin, sur les coteaux pluvieux; l'avoine, dans les plaines humides; l'orge, dans les rochers. L'orge réussit jusque dans le fond du Nord. J'en ai vu, par le 61e degré de latitude nord, dans les rochers de la Finlande, des récoltes aussi belles qu'en aient jamais produit les champs de la Palestine. Le blé suffit à tous les besoins de 1 homme. Avec sa paille, il peut se loger, se couvrir, se chauffer, et nourrir ses brebis , sa vache et son cheval; avec son grain, il fait des aliments et des boissons de toutes sortes de saveurs. Les peuples du Nord en brassent de la bière, et en tirent des eaux-de-vie plus fortes que celles du vin : telles sont celles de Dantzick. Les Chinois ' font avec le riz un vin aussi agréable que le meilleur vin d'Espagne. Les Brésiliens préparent avec le maïs leur ouicou. LCnfin, avec l'avoine torréfiée on peut faire des crèmes qui ont le parfum de la vanille. Si nous joignons à ces qualités celles des autres plantes domestiques, dont la plupart croissent aussi par toute la terre, nous y trouverons les saveurs du girofle, du poivre, des épiceries; et, sans sortir de nos jardins, nous rassemblerons les jouissances dispersées dans le reste des végétaux.

Nous pouvons reconnaître dans l'orge et dans l'avoine les caractères élémentaires dont j'ai parlé, qui varient les espèces de plantes du même genre , suivant les sites où elles doivent naître. L'orge, destinée aux lieux secs, a des feuilles lages et ouvertes à leur base, qui conduisent les eaux des pluies à sa racine. Les longues barbes qui surmontent les balles qui enveloppent ses grains sont hérissées de dentelures propres à les accrocher aux poils des animaux, et à les ressemer dans les lieux élevés et arides. L'avoine, au contraire, destinée aux lieux humides, a des feuilles étroites, arrêtées autour de sa tige, pour intercepter les eaux des pluies. Ses balles renflées,

• Voyage à la Chine, par Isbran-Ides.

semblables à deux longues demi- vessies, et peu adhérentes aux grains, les rendent propres à surnager, et à traverser les eaux par le secours du vent. Mais voici quelque chose de plus admirable, qui confirmera ce que nous avons dit sur les usages des diverses parties des plantes par rapport aux éléments, et qui étend les vues de la nature au delà même de leurs fruits, que nous avons regardés comme leurs caractères déterminants : c'est que l'orge, dans les années pluvieuses, dégénère eu avoine; et l'avoine, dans les années sèches, se change en orge. Cette observation, rapportée par Pline, Galien et Matbiole, commentateur de Dioscoride ', a été confirmée par les expériences de plusieurs naturalistes modernes. A la vérité, Matbiole prétend que cette transformation de l'orge ne se fait pas en avoine proprement dite, qu'il appelle bromos, mais en une plante qui lui ressemble au premier coup d'oeil, et qu'il appelle aegilops, ou coquiole. Cette transformation, constatée par les expériences réitérées des laboureurs de son pays et par celle que le père de Galien lit expressément pour s'en convaincre, suffit, avec celle des fleurs de la linaire , et des feuilles de plusieurs végétaux , pour nous prouver que les rapports élémentaires des plantes ne sont que les rapports secondaires, et que les rapports animaux ou humains sont les principaux. Ainsi la nature a placé le caractère d'une plante non-seulement dans la forme du fruit, mais dans la substance de ce même fruit.

Je présume de là qu'ayant fait en général de la subslance farineuse la base de la vie humaine, elle l'a répandue dans tous les sites , sur diverses espèces de graminées; qu'ensuite, voulant y ajouter des modifications relatives à quelques humeurs de notre tempérament, ou à quelque influence de la saison ou du climat, elle en a fait d'autres combinaisons qu'elle a placées dans les plantes légumineuses, comme les pois et les fèves, que les Romains comprenaient au rang des blés; qu'enfin, elle en a formé d'une autre sorte, qu'elle a mises dans les fruits des arbres, comme les châtaignes; ou dans les

' Foycz Matliiole, sur Dioscoride, liv. iv, pag. 432.

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racines, comme les patates et les pommes de terre. Ces convenances de substance avec chaque climat sont si certaines, que, partout pays, le fruit qui est le plus commun est le meilleur cl le plus sain. Je présume encore qu'elle;: suivi le même plan par rapport aux plantes médicinales, et qu'ayant répandu sur plusieurs familles de végétaux des vertus relatives à notre sang, à nos nerfs, à nos humeurs, elle les a modifiées, dans chaque pays, suivant les maladies que le climat y engendre, et les a mises en opposition avec les caractères particuliers de ces mêmes maladies, (.'est, ce me semble, pour avoir négligé ces observations qu'il s'est élevé tant de doutes et de disputes sur les vertus des plantes. Tel simple qui remédie à un mal dans un pays l'augmente quelquefois dans un autre. Le quinquina, qui est 1 écorce d'une espèce de manglier d'eau douce du Mexique, guérit les fièvres de l'Amérique d'une espèce particulière aux lieux humides et chauds, et échoue souvent contre celles de l'Europe. Chaque remède est modifié dans chaque lieu, comme chaque mal. Je ne pousserai pas plus loin cette réflexion, qui me ferait sortir de mon sujet; mais si les médecins y faisaient l'attention qu'elle mérite, ilsétudieraient mieux les plantes de leur pays, et ils ne leur préféreraient pas, comme ils fout la plupart, celles des pays étrangers, qu'ils sont ob igés de modifier de mille manières pour leur donner, au hasard, des convenances avec les maladies locales. Ce qu'il y a de certain, c'est que quand la nature a déterminé une certaine saveur dans quelque végétal, elle la répète par toute la terre, avec des modifications qui n'empêchent pas cependant de reconnaître sa vertu principale. Ainsi, ayant mis le cochlearia, ce puissant antiscorbutique, jusque sur les rivages brumeux du Spitzberg, elle en a répété la saveur et les qualités dans le cresson de nos ruisseaux, dans le cresson alénois de nos jardins, dans la capucine, qui est un cresson des rivières du Pérou; enfin dans les graines mêmes du papayer, qui vient aux lieux humides, dans les îles Antilles. On retrouve pareillement la saveur, l'odeur et les qualités de notre ail dans des bois , des éeorces et des mousses de l'Amérique.

DES PLANTLS. 343

Ces considérations me persuadent que les caractères élémentaires des plantes, et leur entière configuration, ne sont que des moyens Secondaires, et que leur caractère principal tient aux besoins de l'homme. Ainsi, pour établir dans les plantes un ordre simple et agréable, au lieu de parcourir successivement leurs harmonies élémentaires, végétales, animales et humaines, il faudrait renverser cet ordre sans toutefois l'altérer, et partir d'abord des plantes qui présentent à l'homme ses premiers besoins, passer de là aux usages qu'en tirent les animaux, et s'arrêter aux sites qui en déterminent les variétés. Cette marche est d'autant plus aisée à suivre, que le premier point du départ est (ixé par l'odorat et le goût. Les témoignages de ces deux sens ne sont pas à mépriser; car ils nous servent à décider les qualités intimes des plantes , bien mieux que les décompositions de la chimie. Ils peuvent s'étendre à tout le règne végétal, d'autant qu'il n'y a pas un seul genre de plante, différencié en ombelle, en rose, en papilionacée, etc., qui n'offre à l'homme un aliment dans quelque partie du globe. Le souchet d'Ethiopie porte, à sa racine, des bulbes qui ont le goût d'amandes. Celui qu'on appelle en Italie trasien produit qui ont la saveur des châtaignes '. Nous avons trouvé en Amérique la pomme de terre dans la classe des solanum, qui sont des poisons C'est un jasmin de l'Arabie qui nous donne le café. L'églantier ne produit chez nous que des baies pour des oiseaux; mais celui de la terre d'Iesso, qui croît entre les rochers et les coquillages des bords de la mer, porte des calices si gros et si nourrissants, qu'ils servent d'aliment u.ie partie de l'année aux habitants de ces rivages *. Les fougères de nos coteaux sont stériles; cependant dans l'Amérique septentrionale il en croît une espèce appelée filix baccifera, qui est chargée de baies fort bonnes à manger 3. L'arbre même des îles Moluques, appelé, libbi par les habitants, et palmier-sagou par les voyageurs, n'est qu'une fou-

1 Voyez le Catalogue du Jardin des Plantes de Bologne, par Hyacinthe Arabrosino.

1 V oyez la collection des voyages de Thévenot. 3 Voyez le père Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France.

père, au jugement de nos botanistes. Cette fougère renferme dans son tronc lesagou, substance plus légère et plus délicate que le riz. Enfin il y a jusqu'à certaines espèces de fucus que lesCbinois mangent avec délices, entre autres ceux qui composent les nids d'une espèce d'hirondelle.

En disposant donc dans cet ordre les plantes qui p'ortent la subsistance principale de l'homme , comme les graminées, on aurait d'abord , pour notre pays, le froment des terres fortes, le seigle des sables, l'orge des rochers, l'avoine des lieux humides, le blé sarrasin des collines pluvieuses; et, pour les autres climats et expositions, le panic, le mil, le millet, le maïs, la folle-avoine du Canada, le riz de l'Asie, dont quelques espèces viennent dans les lieux secs, etc.

Il serait encore utile de déterminer, sur la terre , des lieux auxquels on pourrait rapporter l'origine de chaque plante comestible. Ce que j'ai à dire à ce sujet n'est qu'une conjecture, mais elle me paraît bien vraisemblable. Je pense donc que la nature a mis dans les îles les espèces des plantes les plus belles et les plus convenables aux besoins de l'homme. Premièrement, les îles sont plus favorables aux développements élémentaires des plantes que l'intérieur des continents; car il n'y en a point qui ne jouisse des influences de tous les éléments, ayant autour d'elle les vents et la mer, et souvent, dans son intérieur, des plaines , des sables , des lacs , des rochers et des montagnes. Une île est un petit monde en abrégé. Secondement , leur température particulière est si variée, qu'on en trouve dans tous les points principaux de longitude et de latitude , quoiqu'il y en ait un nombre considérable qui nous soient encore inconnues , entre autres dans la mer du Sud. Enfin l'expérience prouve qu'il n'y a pas un seul arbre fruitier, en Europe, qui ne devienne plus beau dans quelqu'une des îles qui sont sur ces côtes que dans le continent. J'ai parlé de la beauté des châtaigniers de la Corse et de la Sicile; mais Pline, qui nous a conservé l'origine des arbres fruitiers qui étaient de son temps en Italie, nous apprend que la plupart avaient été apportés des îles de l'Archipel. Lp

(toyv-r venait de la Sardaigne; la vigne, le figuier, l'olivier, et beaucoup d'autres arbres fruitiers, étaient originaires des autres îles de la Méditerranée. Il observe même que l'olivier, ainsi que plusieurs autres plantes , ne réussit que dans le voisinage de la mer. Tous les voyageurs modernes confirment ces observations. Tavernier, qui avait traversé tant de fois l'Asie, dit qu'on ne voit plus d'oliviers au delà d'Alep. Un anonyme anglais, que j'ai déjà cité avec éloge, assure que nulle part dans le continent on ne trouve des figuiers, des vignes, des mûriers, ainsi que plusieurs autres arbres fruitiers, qui soient comparables en grandeur et en production à ceux de l'Archipel , malgré la négligence de ses infortunés cultivateurs. Je pourrais y joindre beaucoup d'autres végétaux qui ne viennent que dans ces îles , et qui fournissent au commerce de l'Europe des gommes , des mannes et des teintures. Le pommier, si commun en France , n'y donne nulle part des fruits aussi beaux et d'espèces aussi variées que sur les rivages de la Normandie, sous l'haleine des vents maritimes de l'ouest. Je ne doute pas que le fruit qui fut le prix de la beauté n'ait aussi, comme Vénus, quelque île favorite.

Si nous portons nos remarquesjusquedans lazonetorride, nous verrons que ce n'est ni de l'Asie ni de l'Afrique que se tirent le girofle , la muscade , la cannelle , le poivre de la meilleure qualité , le benjoin , le sandal , le sagou, etc. ; mais des îles Moluques , ou de celles qui sont dans leurs mers. Le cocotier ne vient dans toute sa beauté qu'aux îles Maldives. Il y a même, dans les archipels de ces mers, quantité d'arbres fruitiers décrits par Dampkr, qui ne sont pas encore transplantés dans l'ancien continent, tels que l'arbre à grappes. Le double coco ne se trouve qu'aux îles Séchelles. Les îles nouvellement découvertes de la mer du Sud, telles que celle de Taïti , nous ont présenté des arbres inconnus , comme le fruit à pain et le mûrier, dont l'é:orce sert à faire des étoffes. On en peut dire autant des productions végétales des îles de l'Amérique, par rapport à leur continent. Je pourrais étendre ces observations jusqu'aux oiseaux et aus

quadrupèdes même, qui sont plus beaux et d'espèces plu9 variées dans les iles que partout "ailleurs. Les éléphants les plus estimés en Asie sont ceux del'ilede Ceylan. Les Indiens leur croient quelque chose de divin : qui plus est, ils prétendent que les autres éléphants reconnaissent cette supériorité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont beaucoup plus chers en Asie que tous les autres. Enfin, les voyageurs les plus dignes de foi , et qui ont le mieux ohservé, comme l'Anglais Dampier, le père du Tertre et quelques autres, disent qu'il n'y a pas un récif dans les mers comprises entre les tropiques qui ne soit distingué par quelque sorte d'oiseau, de crabe, de tortue, ou de poisson, qui ne se trouve nulle part ailleurs , ni d espèces si variées, ni en si grande abondance Je présume que la nature a ainsi distribué ses principaux bienfaits dans les îles , pour inviter les hommes à y passer, et à parcourir la terre. Ce ne sont que des conjectures ; mais il est rare qu'elles nous trompent, quand on les fonde sur l'intelligence et la bonté de son Auteur.

On pourrait donc rapporter la plus belle espèce de blé, qui est le froment, à la Sicile , où l'on prétend en effet qu'il fut trouvé pour la première fois La fable a immortalisé cette découverte, en y plaçant les amours de Cérès , ainsi que la naissance de Bacchus dans Pile deNaxos, à cause de la beauté de ses vignes. Ce qu'il y a de certain , c'est que le blé n'est indigène qu'en Sicile; si toutefois il s'y reperpétue encore de lui-même , comme l'assuraient les anciens. Après avoir déterminé de la mène manière les autres convenances humaines des graminées avec différents sites de la terre, on chercherait les graminées qui ont des rapports marqués avec nos animaux domestiques, comme le bœuf, le chevalja brebis, le chien. On les caractériserait par les noms deces animaux. Nous aurions des gramen bo>-iau»i, e/U'/ium, doinnm, caninum. On distinguerait ensuite les espèces de chacun de ces genres par les noms des différents lieux où ces animaux les retrouvent, sur les bords des fleuves, dans les rochers, sur les sables , dans les montagnes ; de sorte qu'en y ajoutant les épi-

thètes fluviale, saxatile , arenosum, montanum, on suppléerait avec deux mots à toutes les longues phrases de notre botanique. On répartirait de même les autres graminées aux divers quadrupèdes de nos forets, comme aux cerfs, aux lièvres, aux sangliers , etc. Ces premières déterminations demanderaient quelques expériences à faire sur les goûts des animaux , mais elles seraient fort instructives et très-amusantes. Elles ue seraient pas cruelles, comme la plupart de celles de notre physique moderne, qui les écorche vifs , les empoisonne ou les étouffe, pour connaître leur naturel. Elles ne .s'occuperaient que de leurs appétits, et non de leurs convulsions. Au reste, il y a déjà beaucoup de ces plantes préférées , qui sout connues de nos bergers. Un d'eux m'a montré, aux environs de Paris , uue gramiuée qui engraisse plus les brebis en quinze jours que les autres espèces ne pourraient le faire en deux mois. Aussi, dès qu'elles l'aperçoivent , elles y courent avec la plus grande avidité. J'en ai ete témoin. Je ne veux pas dire toutefois que chaque espèce d'animal borne son appétit à une seule espèce de mets. Il suffit seulement , pour établir l'ordre que je propose, que chacune d'elles donne, dans chaque, genre de plante, la préférence à une espèce; et c'est ce que l'expérience confirme.

La grande classe des graminées étant ainsi distribuée aux hommes et aux animaux, les autres plantes présenteraient encore plus de facilité dans leurs répartitions , parce qu'elles sont bien moins nombreuses. Dans les quinze cent cinquante espèces de plantes reconnues par Sébastien Vaillant aux environs de Paris, il y a plus de cent familles , parmi lesquelles celle des graminées comprend, pour sapait, quatre vingtcinq espèces, sans compter vingt-six va ri étés, et nos différentes sortesdeblés. Elle est la plus nombreuse après celle des champignons , qui en a cent dix ; et celle des mousses , qui en a quatre-vingt-six. Ainsi, au lieu des classes systématiques de notre botanique, qui n'expliquent point les usages de la plupart des parties végétales, qui confondent souvent les plantes les plus disparates , et qui séparent celles qui sont du même

genre, nous aurions uu ordre simple, facile , agréable , et d'une étendue infinie, qui, passant de l'homme aux animaux, aux végétaux et aux éléments , nous montrerait les plantes qui servent à notre usage et à ceux des êtres sensibles , rendrait àchacuned'ellesses relations élémentaires., à chaquesite de la terre sa beauté végétale, et remplirait le cœur humain d'admiration et de reconnaissance. Ce plan paraît d'autant plus conforme à celui de la nature, qu'il est entièrement compris dans la bénédiction que son auteur donna à nos premiers parents, lorsqu'il leur dit : « Je vous ai donné toutes les her- « bes , qui portent leurs graines sur la terre, et tous les ar- » bres, qui renferment en eux-mêmes leurs semences , chacun " selon son espèce, afin qu'ils vous servent de nourri- •« ture; et à tous les animaux de la terre, à tous les oiseaux « du ciel , à tout ce qui se remue sur la terre, et qui est vivant < et animé, afin qu'ils aient de quoi se nourrir '.»

Cette bénédiction ne s'est pas bornée pour l'homme à quelque espèce primordiale dans chaque genre : elle s'est étendue à tout le règne végétal , qui se convertit pour lui en aliments , par le moyen des animaux domestiques. Linné leur a présenté les huit à neuf cents plantes que produit la Suède , et il a remarqué que la vache en mange deux cent quatre -vingt six ; la chèvre , quatre cent cinquante-huit ; la brebis , quatre cent dix-sept ; le cheval , deux cent soixante- dix-huit ; le porc , cent sept. Le premier animal n'en refuse que cent quatre-vingtquatre; le second, quatre-vingt-douze; le troisième, cent douze ; le quatrième , deux cent sept ; le cinquième , cent quatre-vingt-dix. 11 ne comprend dans ces énumérations que les plantes que ces animaux mangent avec avidité , et celles qu'ils rejettent avec obstination. Les autres leur sont indifférentes ; ils en mangent au besoin, et même avec plaisir , lorsqu'elles sont tendres. Il n'y en a aucune de perdue : celles qui sont rebutées des uns font les délices des autres. Les plus acres, et même les plus vénéneuses , servent à en engraisser quelques-uns. La chèvre broute les renoncules des prés qui sont si poivrées . ïc

* Genèse, cliap. l , t 29 et 30.

tithymaleet la ciguë. Le porc dévore la prêle et lajusquiame. 11 n'a point admis à ces épreuves l'âne, qui ne vit point en Suède, ni le renne, qui l'y remplace si avantageusement dans les parties du nord , ni les autres animaux domestiques , comme le canard , l'oie, la poule , le pigeon , le chat et le chien. Tous ces animaux réunis semblent destinés à tourner à notre profit tout ce qui végète, par leurs appétits universels , et surtout par cet instinct inexplicable de domesticité qui les attache à nous, sans qu'on ait pu en rendre susceptibles ni le cerf, qui est si timide, ni même les petits oiseaux qui cherchent à vivre sous notre protection, tels que l'hirondelle , qui fait son nid dans nos maisons. La nature n'a donné l'instinct de sociabilité humaine qu'à ceux dont les services pouvaient être utiles à l'homme en tout temps , et elle les a configurés d'une manière admirable pour les différents sites du règne végétal. Je ne parle pas du chameau des Arabes, qui peut rester plusieurs jours sans boire, en traversant les sables brûlants du Zara ■ ni du renne des Lapons, dont le pied très-fendu peut s'appuyer et courir sur la surface des neiges; ni du rhinocéros des Siamois et des Péguans, qui, avec les plis de sa peau qu'il gonfle a volonté, peut se dégager des terrains marécageux du Synam ; ni de l'éléphant d'Asie, dont le pied , divisé en cinq ergots, est si sûr dans les montagnes escarpées de la zone tornde ; ni du lama du Pérou , qui gravit avec ses pieds ergotes les âpres rochers des Cordillères. Chaque site extraordinaire nourrit pour l'homme un serviteur commode. Mais, sans sortir de nos hameaux, le cheval solipède paît dans les plaines la vache pesante au fond des vallées , la brebis légère sur la croupe des collines, la chèvre grimpante sur les flancs des rochers ; le porc , armé d'un groin , fouille les racines des marais 1 oieet lecanard mangent les herbes fluviatiles ; la pouleramassè tout ce qui se perd dans les champs ; l'abeille aux quatre ailes butine les poussières des fleurs ; et le pigeon rapide va glaner les semences qui se perdent dans les rochers inaccessibles. Tous ces -animaux , après avoir occupé pendant le jour les différens sites de la végétation , reviennent le soir à l'habitation de l'homme,

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avec des bêlements, des murmures et des cris de joie , en lui rapportant les doux tributs des plantes changées, par une métamorphose inconcevable, en miel , en lait , en beurre , en œufs et en crème.

J'aime à me représenter ces premiers temps du monde, où les hommes voyageaient sur la terre avec leurs troupeaux , en mettant à contribution tout le règne végétal. Le soleil les ini itait à s'avancer jusqu'aux extrémités du Nord , avec le printemps qui le devance , et à en revenir avec l'automne qui le suit. Son cours annuel dans les cieux semble réglé sur les pas de l'homme sur la terre. Pendant que cet astre s'avance du tropique du Capricorne à celui du Cancer, un voyageur, parti de la zone torrideà pied , peut arriver sur les bords de la mer Glaciale , et revenir ensuite dans la zone tempérée lorsque le soleil retourne sur ses pas, en faisant tout au plus quatre à cinq lieues par jour, sans éprouver dans sa route ni les chaleurs de l'été, ni les frimas de l'hiver. C'est en se réglant sur le cours annuel du soleil que voyaient encore quelques hordes tartares. Quel spectacle dut offrir la terre à ses premiers habitants, lorsque tout y était à sa place, et qu'elle n'avait point encore été dégradée par les travaux imprudents ou par les fureurs de l'homme! Je suppose qu'ils partirent de l'Inde, le berceau du genre humain , pour s'avancer au nord. Ils traversèrent d'abord les hautes montagnes deBember. toujours couvertes de neige , qui entourent, comme un rempart, l'heureuse contrée de Cachemire, et qui la séparent du royaume brûlant de Lahor1. Elles se présentèrent à eux comme d'immeuscs amphithéâtres de verdure qui portaient, du côté du midi, tous les végétaux de l'Inde; et du côté du nord, tous ceux de l'Europe. Us descendirent dans le vaste bassin qu'elles renferment, et ils y virent une partie des arbres fruitiers^qui devaient enrichir un jour nos vergers. Les abricotiers de la Médie et les pêchers de la Perse bordaient de leurs rameaux fleuris les lacs et les ruisseaux d'eau vive qui l'arrosent. En sortant des vallées toujours vertes de Cachemire, ils pénétré-

1 Voyez Bernier, Description du Mogol.

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rent bientôt dans les forêts de l'Europe, et se reposèrent sous les feuillages des grands hêtres et des ormes touffus , qui n'avaient ombragéque les amours des oiseaux, et qu'aucun poëte n'avait encore chantés. Ils traversèrent les vastes prairies qu'arrose l'Irtis, semblables à des mers de verdure, et diversifiées ça et là de longs tapis de lis jaunes , de lisières de ginseng , et de touffes de rhubarbe au large feuillage : en suivant ses bords, ils s'enfoncèrent dans les forêts du Nord, sous les majestueux rameaux des sapins, et sous les ombrages mobiles des bouleaux. Que de riantes vallées s'ouvrirent à eux le long des fleuves , et les invitèrent à s'écarter de leur route, en leur promet tant encore de plus doux objets ! Que de coteaux émaillés de fleurs inconnues, et couronnés d'arbres antiques et vénérables, les engagèrent à ne pas aller plus loin! Parvenus sur les bords de la mer Glaciale , un nouvel ordre de choses s'offrit à eux. Il n'y avait plus de nuit; le soleil tournait autour de l'horizon , et des brumes éparses dans les airs répétaient, sur différents plans , sa lumière en nrcs-en-ciel de pourpre, et en éblouissantes parhélies. Mais si la magnificence était redoublée dans lescieux, la désolation était sur la terre. L'Océan était hérissé de glaces flottantes, qui apparaissaient à l'horizon comme des tours et comme des cités en ruines ; et on ne voyait sur le continent , pour bocages, que quelques arbrisseaux déformés par les vents, et pour prairies, que des rochers couverts de mousses. Sans doute périrent là les trou peaux qui les avaient accompagnés; mais la nature y avait encore pourvu aux besoins

j des hommes. Ces rivages étaient formés de lits épais de charbon de terre1. Les mers fourmillaient de poissons, et les lacs d'oiseaux, Il fallait, parmi les animaux, des aides et des domestiques; le renne parut au milieu des mousses : il offrit à ces familles errantes les services du cheval dans sa légèreté, la toison de la brebis dans sa fourrure ; et en leur montrant, comme la vache, ses quatre mamelles avec un seul nourrisson, ilsem-

j bla leur dire qu'il était destiné, comme elle, à partager son lait

»j avec des mères surchargées d'enfants.

1 f'oyar/e en Sibérie, du professeur G'melin.

Mais la partie de la terre qui attira les premiers regards des hommes dut êtr- l'Orient. Le lieu de l'horizon où se lève le soleil fixa sans doute toute leur attention, dans un temps où aucun de nos systèmes n'avait encore déterminé leurs opinions En voyant l'astre de la lumière se lever chaque jour du même côté , ils durent se persuader qu'il avait là une demeure fixe » et qu'il en avait une autre aux lieux où il allait se coucher. Ces imaginations , confirmées par le témoignage de leurs yeux , furent sans doute naturelles à des hommes sans expérience qui avaient tenté d'élever une tour jusqu'au ciel, et qui, au milieu même des siècles éclairés, crurent comme un point de religion que le soleil était traîné dans un char par des chevaux, et qu'il allait se reposer tous les soirs dans les brus de Téthvs. Je présume qu'ils se déterminèrent plutôt à le chercher du côté de l'orient que de l'occident, dans la persuasion qu'ils abrégeraient beaucoup leur chemin en allant au-devant de lui. Ce fut, je pense, cette opinion qui laissa longtemps l'occident désert , sous les mêmes latitudes où l'orient fut peuplé , et qui amassa d'abord les hommes vers la partie orientale de notre continent, où s'est formé le premier et le plus nombreux empire du monde, qui est celui de la Chine. Ce qui.me confirme encore que les premiers hommes qui s'avancèrent vers l'orient étaient occupés de cette recherche, et se hâtaient d'arriver à leur but, c'est qu'étant partis de l'Inde, le berceau du genre humain, comme les fondateurs des autres nations , ils ne peuplèrent point, comme ceux-ci, la terre de proche en proche, ainsi que la Perse, la Grèce , l'Italie et les Gaules l'ont été successivement du côté de l'occident; mais, laissant désertes les vastes et fertiles contrées de Siam , de la Cochinchine et duTonquin, qui sont encore aujourd'hui à demi barbares et inhabitées, ils ne s'arrêtèrent qu'à l'océan Oriental, et ils donnèrent aux îles qu'ils apercevaient de loin, et où ils n'eurent pas de longtemps l'industrie d'aborder, le nom de Gepuen, dont nous avons fait le nom de Japon , et qui signifie

en chinois naissance du soleil.

Le père Kircher « assure que , lorsque les premiers jésuites mathématiciens arrivèrent à la Chine, et y réformèrent le calendrier, les Chinois croyaient que le soleil et la lune n'étaient pas plus grands qu'on les voyait; qu'ils entroient, en se couchant , dans un antre profond , d'où ils ressortaient le matin à leur lever, et que la terre enfin était une superficie plane et unie. Ces idées , nées du premier témoignage des sens , ont été communes à tous les hommes. Tacite, qui a écrit l'histoire avec tant de jugement, n'a pas dédaigné, dans celle de la Germanie, de rapporter les traditions des peuples occidentaux , qui affirmaient que vers le nord- ouest était le lieu où se couchait le soleil, et qu'on entendait lehruit qu'il faisait quand il se plongeait dans les flots.

Ce fut donc du côté de l'orient que l'astre de la lumière attira d'abord la curiosité des hommes. Il y eut aussi des peuples qui se dirigèrent vers ce point de la terre, en partant de la pointe la plus méridionale de l'Inde. Ceux-ci s'avancèrent le long de la presqu'île de Malaca; et, familiarisés avec la mer qu'ils côtoyaient, ils prirent le parti de profiter des commodités réunies que les deux éléments présentent aux voyageurs, en naviguant d'île en île. Ils parcoururent ainsi ce grand baudrier d'îles que la nature a jeté dans la zonetorride, comme un pont entremêlé de canaux pour faciliter la communication des deux mondes. Quand ils étaient contrariés par les tempêtes ou par les vents , ils tiraient leur barque sur quelque rivage, semaient des grains sur la terre, les récoltaient, et attendaient pour se rembarquer des4 temps ou des saisons plus favorables. C'est ainsi que voyageaient les premiers navigateurs , et que les Phéniciens envoyés par Nécus , roi d'Egypte, firent le tour de l'Afrique en trois ans, en partant de la mer Rouge, et revenant par la Méditerranée, suivant le récit qu'en fait Hérodote *. Lorsque les premiers navigateurs n'apercevaient plus d'îles à l'horizon , ils faisaient

* Voyez la Chine illustrée, ohap. ix.

1 l'oyez Hérodote, liv. TV.

3ô'« ÉTUDE ONZIÈME.

attention aux semences que la mer jetait sur le rivage de cel les où ils étaient, et au vol des oiseaux qui s'en éloignaient. Sur la foi de ces indices, ils s-e mettaient en route vers des terres qu'ils ne voyaient pas. Ils découvrirent ainsi le vaste archipel des Moluques, les îles de Guam, de Quiros, de la Société, et sans doute beaucoup d'autres qui nous sont encore inconnues. Il n'y en avait point qui ne les invitât ;i y aborder par quelque commodité particulière. Les unes, couchées sur les flots comme des néréides , versaient de leurs urnes des ruisseaux d'eau douce dans la mer : c'est ainsi que celle de Juan-Fernandez, avec ses rochers et ses cascades, se présenta à l'amiral Anson, dans la mer du Sud. D'autres, au contraire, dans la même mer, ayant leurs centres abaissés, et leurs bords relevés et couronnés de cocotiers, offraient à leurs pirogues des bassins toujours tranquilles, remplis d'une infinité de poissons et d'oiseaux de marine : telle est celle appelée Woesterland , ou pays d'eau, découverte par le Hollandais Schouten. D'autres , le matin , leur apparaissaient au sein des flots azurés toutes brillantes de la lumière du soleil, comme celle du même archipel qui s'appelle l'Aurore. D'autres s'annonçaient au milieu de la nuit par les feux d'un volcan , comme un phare au sein des eaux , ou par les émanations odorantes de leurs parfums; il n'y en avait point dont les bois, les collines et les pelouses ne nourrissent quelque animal familier et doux par sa nature , mais qui ne devient sauvage que par l'expérience cruelle qu'il acquiert des hommes. Ils virent voler autour d'eux, en débarquant sur les grèves, des oiseaux de paradis aux plumes de soie, des pigeons bleus, des cacatoès tout blancs, des loris tout rouges. Chaque île nouvelle leur offrait de nouveaux présents, des crabes, des poissons, des coquillages , des huîtres à perles , des écrevisses , des tortues, de l'ambre gris; mais les plus agréables étaient sans doute les végétaux Sumatra leur montra , sur ses rivages , les poivriers; Banda, la muscade; Amboine, le girofle; Céram, le palmier-sagou ; Florès, le benjoin et le sandal ; la Nouvelle- Guinée, des bocages de cocotiers; Taïti , le fruit à pain.

uts plaintes: tô*

Chaque île s'élevait au milieu de la mer comme un vase qui supportait un végétal précieux. Lorsqu'ils découvraient un arbre chargé de fruits inconnus, ils en cueillaient des rameaux , et allaient au-devant de leurs compagnons en jetant des cris de joie, et leur montrant ce nouveau bienfait de la nature. C'est de ces premiers voyages et de ces anciennes coutumes que se répandit, chez tous les peuples, l'usage de consulter le vol des oiseaux avant de se mettre en route , et d'aller audevant des étrangers un rameau d'arbre à la main, en signe de paix et de réjouissance, à la vue d'un présent du ciel. Ces coutumes existent encore chez les insulaires de la mer du Sud , et chez les peuples libres de l'Amérique. Mais ce ne furent pas les seuls arbres fruitiers qui fixèrent l'attention des premiers hommes. Si quelque acte héroïque ou quelque perte irréparable avait excité leur admiration ou leurs regrets, l'arbre voisin en fut ennobli. Ils le préférèrent, avec ces fruits delà vertu ou de l'amour, à ceux qui portaient des aliments ou des parfums. Ainsi , dans les îles de la Grèce et de l'Italie, le laurier devint le symbole des triomphes, et le cyprès celui d'une douleur éternelle. Le chêne donna d'illustres couronnes aux citoyens, et de simples graminées décorèrent le front de ceux qui avaient sauvé la patrie. O Romains ! peuple digne de l'empire du monde pour avoir ouvert à tous vos sujets la carrière du bonheur public , et pour avoir choisi , dans l'herbe la plus commune, les marques de la gloire la plus éclatante , afin qu'on pût trouver par toute la terre de quoi couronner la vertu !

Ce fut par de semblables attraits que, d'île en île , les peuples de l'Asie parvinrent dans le nouveau-monde, où ils abordèrent sur les cotes du Pérou. Ils y portèrent les noms d'enfants de ce soleil qu'ils cherchaient. Cette brillante chimère les conduisit jusqu'au travers de l'Amérique. Elle ne se dissipa que sur les bords de l'océan Atlantique ; mais elle se répandit dans tout le continent, où la plupart des chefs des nations portent encore les titres d'enfants du soleil.

Le genre humain , au milieu de tant de biens , est resté mi

sérable. Il n'y a point de genre d'animaux qui ne vivent dans l'abondance et la liberté , la plupart sans travail , tous en paix avec leur espèce , tous s'unissant à leur choix , et jouissant du bonheur de se reperpetuer par leurs familles; et plus de la moitié des hommes est forcée au célibat ; l'autre moitié maudit les nœuds qui l'ont assortie. La plupart redoutent une postérité, dans la crainte de ne la pouvoir nourrir. La plupart, pour subsister, sont asservis à de pénibles travaux , et réduits à être les esclaves de leurs semblables. Des peuples entiers sont exposés à la famine ; d'autres, sans territoire, sont entassés les uns sur les autres , tandis que la plus grande partie du globe est déserte. 11 y a beaucoup de terres qui n'ont jamais été cultivées; mais il n'y en a point de connue des Européens qui n'ait été souillée du sang des hommes. Les solitudes mêmes de la mer engloutissent dans leurs abîmes des vaisseaux chargés d'hommes, coulés à fond par d'autres hommes. Dans les villes en apparence si florissantes par leurs arts et leurs monuments, l'orgueil et la ruse, la superstition et l'impiété , la violence et la perfidie , sont sans cesse aux prises, et remplissent dechagrins leurs malheureux habitants. Plus la société y est policée, plus les maux y sont multipliés et cruels. Les hommes n'y seraient-ils donc industrieux que parce qu'ils y sont misérables? Comment l'empire de la terre a-t-il été donné au seul animal qui n'avait pas l'empire de ses passions? Comment l'homme faible et passager a-t-il à la fois des passions féroces et généreuses , viles et immortelles? Comment, étant né sans instinct, a-t-il pu acquérir tant de connaissances? Il a imité tous les arts de la nature, excepté celui d'être heureux. Toutes les traditions du genre humain ont conservé l'origine de ces étranges contradictions ; mais la religion seule nous en explique la cause. Elle nous apprend que l'homme est d'un autre ordre que le reste des animaux, que sa raison égarée a offensé l'Auteur de l'univers; que , par une juste punition , il a été abandonné à ses propres lumières ; qu'il ne peut former sa raison qu'en étudiant la raison universelle dans les ouvrages de la nature et dans les

espérances que donne la vert» ; que ce n'est que par ces moyens qu'il peut s'élever au-dessus des animaux , au-dessous desquels il est tombé , et revenir pas à pas dans les sentiers de la montagne céleste d'où il a été précipité.

Heureux aujourd'hui celui qui , au lieu de parcourir le monde , vit loin des hommes ! heureux celui qui ne connaît rien au delà de son horizon , et pour qui le village voisin même est une terre étrangère! Il n'a point laissé son cœur à des objets aimés qu'il ne reverra plus, ni sa réputation à la discrétion des méchants. Il croit que l'innocence habite dans ■ les hameaux , l'honneur dans les palais, et la vertu dans les temples. Il met sa gloire et sa religion à rendre heureux ce qui l'environne. S'il ne voit dans ses jardins ni les fruits de l'Asie, ni les ombrages de l'Amérique, il cultive les plantes qui font la joie de sa femme et de ses enfants. Il n'a pas besoin des monuments de l'architecture pour ennoblir son paysage. Un arbre à l'ombre duquel un homme vertueux s'est reposé lui donne de sublimes ressouvenirs ; le peuplier, dans les forets, lui rappelle les combats d'Hercule; et les feuillages des chênes , les couronnes du Capitole.

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