DE QUELQUES LOIS MOBALES DE LA NATURE
FAIBLESSE DE LA RAISON ; DU SENTIMENT; PREUVES DE LA DIVINITÉ, ET DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME , PAR LE SENTIMENT. ,
Telles sont les preuves physiques de l'existence de la Divinité , que la faiblesse de ma raison m'a permis de mettre en ordre. J'en ai recueilli peut-être dix fois autant; mais j'ai vu que je n'étais encore qu'au commencement de la carrière, que plus j'avançais , plus elle s'étendait devant moi ; que je serais bientôt accablé de mon propre travail , et que , comme dit l'Écriture, il ne me resterait, à la fin des ouvrages delà eréation , qu'un profond étonnement.
Cest un des grands maux de notre vie, qu'à mesure que nous
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approchons de la source de la vérité, elle s'enfuie devant nous; et que quand nous en saisissons par hasard quelques rameaux , nous ne puissions y rester constamment attachés. Pourquoi le sentiment qui m'élevait hier aux cieux, à la vue d'un rapport nouveau de la nature , a-t-il disparu aujourd'hui? Archimède ne resta pas toujours ravi hors de lui-même, par sa découverte desrappmN «les métaux dans la couronne du roi Hiéron. Il en trouva depuis d'autres plus à son gré: tel est celui du cylindre circonscrit à la sphère , qu'il ordonna qu'on gravât sur son tomheau. Pythagore vit à la fin de sangfroid le carré de Phypothénuse , pour la découverte duquel il . avait voué, dit-on , cent bœufs à Jupiter. Je me souviens que lorsquo j'eus, pour la première fois, la démonstration de ces suhlimes vérités, j'en ressentis une joie presque aussi vive que celle des grands hommes qui en avaient été les inventeurs. Pourquoi s'est elle éteinte? pourquoi faut-il aujourd'hui des nouveautés pour me donner des plaisirs? L'animal est, sur ce point, plus heureux que nous; ce qui lui plaisait hier lui plaira encore demain; il se fixe à un terme, sans aller au delà; ce qui lui suffit lui semble toujours beau et bon. L'abeille ingénieuse bâtit des cellules commodes , et elle ne fabrique ni arcs de triomphe, ni obélisques, pour décorer ses villes de cire. Une cabane suffisait de même à l'homme pour être aussi bien logé qu'une abeille. Pourquoi lui a-t-il fallu cinq ordres d'architecture, des pyramides, des tours, des kiosques?
Quelle est donc cette faculté versatile , appelée raison , que j'cmploieàobserverla nature .'C'est , disent les écoles, une perception de convenances, qui distingue essentiellement l'homme delà bête : l'homme a de la raison, etla bête n'a que de l'instinct. Mais si cet instinct montre toujours à l'animal ce qui lui est le plus convenable, il est donc aussi une raison, et une raison plus précieuse que la nôtre, puisqu'elle est invariable, et qu'elle ne s'acquiert point par de longues et pénibles expériences? A cela , les philosophes du siècle passé répondaient qu'une preuve que les bêtes n'avaient pas de raison, c'est qu'elles agissaient toujours de la même manière : ainsi ils con-
DU SEDM1MBNT. atô
ciuaient, de la perfection même de leur raison, qu'elles n'en avaient pas. On peut voir par là combien de grands noms , des pensions et des corps peuvent accréditer les plus grandes absurdités; car l'argument de ces philosophes attaque directement l'Intelligence suprême elle-même, qui est constante dans ses plans , comme les animaux dans leur instinct. Si les abeilles fout toujours leurs alvéoles de la même forme, c'est que la nature fait toujours les abeilles de la même figure.
Je ne veux pas dire toutefois que la raison des bêtes et celle de l'homme soit la même : la nôtre est sans contredit plus étendue que l'instinct de chaque animal en particulier; mais si l'homme a une raison universelle , ne serait-ce point parce qu'il a des besoins universels ? A la vérité, il démêle aussi les besoins des autres animaux; mais ne serait-ce point relativement à lui qu'il a fait cette étude? Si le chien ne s'occupe point de l'avoine du cheval, c'est peut-être parce que le cheval ne sert pas aux besoins du chien. Nous avons cependant des convenances naturelles qui nous sont propres , telles que l'usage de l'agriculture et du feu. Ces connaissances prouveraient sans doute notre supériorité, si elles n'étaient pas encore des témoignages de notre misère. Les animaux n'ont pas besoin d'allumer le feu et d'ensemencer la terre, puisqu'ils sont vêtus et nourris par la nature; d'ailleurs plusieurs d'entre eux ont en eux-mêmes des facultés bien supérieures à nos sciences, qui nous sont, au fond , étrangères. Si nous avons découvert quelques phosphores, la mouche lumineuse des tropiques a en elle même un foyer de lumière qui l'éclairé pendant la nuit. Tandis que nous nous amusons à faire des expériences avec I électricité, la torpille l'emploie à sa défense, et pendant que les académies de l'Europe proposent des prix considérables pour ceux qui trouveront le moyen dedéterminer la longitude en pleine mer, des paille-en culs et des frégates parcourent tous les jours des trois ou quatre cents lieues entre les tropiques, d'orient en occident, sans jamais manquer de retrouver, le soir, le rocher d'où ils sont partis le matin.
C'est bien une autre insuffisance lorsque les philosophes
JOO ETUDE DOUZIEME.
veulent employer , pour combattre l'intelligence de la nature , cette même raison qui ne peut servir à la connaître. Voila de beaux arguments sur les dangers des passions, la frivolité de la vie, la perte de l'honneur , de la fortune , des enfants. Vous me délogez bien , divin Maro-Aurèle , et vous aussi , sceptique Montaigne; mais vous ne me logez pas. Vous m'appuyez sur le bâton de la philosophie , et vous me dites : Marchez ferme; courez le monde en mendiant votre pain ; vous voilà tout aussi heureux que nous dans des châteaux, avec nos femmes et la considération de nos voisins. Mais voici un mal que vous n'avez pas prévu : je n'ai reçu dans ma patrie que des calomnies pour mes services; je n'ai éprouvé que de l'ingratitude de la part de mes amis , et même de mes patrons ; je suis seul , et je n'ai plus de quoi subsister; j'ai des maux de nerfs ; j'ai besoin des hommes, et mon âme se trouble à leur vue, en se rappelant les funestes raisons qui les réunissent , et qu'on ne vient à bout de les intéresser qu'en flattant leurs passions , et en devenant vicieux comme eux. A quoi lui a servi d'avoir étudié la vertu ? Elle se trouble par ses ressouvenirs, et même sans aucune reflexion , au simple aspect des hommes. La première chose qui me manque est cette raison sur laquelle vous voulez que je m'appuie. Toutes vos belles dialectiques disparaissent, précisément quand j'en ai besoin. Mettez un roseau entre les mains d'un malade : la première chose qui lui échappera , s'il lui survient une faiblesse , c'est ce même roseau ; et s'il vient à s'appuyer dessus dans sa force, il le brisera, et s'en percera peut-être la main. La mort vous guérira de tout , me dites-vous; mais pour mourir je n'ai pas besoin de tant raisonner; d'ailleurs, je n'entre pas vivant dans la mort, mais mourant et ne raisonnant plus , sentant toutefois , et souffrant encore.
Ainsi, la religion l'emporte de beaucoup sur la philosophie , parce qu'elle ne nous soutient point par notre raison, mais par notre résignation. Elle ne nous veut pas debout , mais couchés; non sur le théâtre du monde, mais reposés au pied du trône de Dieu; non inquiets de l'avenir, mais confiants eî
DU SENTIMENT. Soi
tranquilles. Quand les livres, les honneurs, la fortune et les amis nous abandonnent , elle nous présente , pour appuyer notre tête, non pas le souvenir de nos frivoles et comédiennes vertus, mais celui de notre insuffisance; et, au lieu des maximes orgueilleuses de la philosophie, elle ne demande de nous que le repos , la paix , et la confiance Qliale.
Je ferai encore une réflexion sur cette raison, ou, ce qui revient au même, sur cet esprit dont nous sommes si vains : (fest qu'il paraît être le résultat de nos malheurs. Il est trèsremarquable que les peuples les plus célèbres par leur esprit, leurs arts et leur industrie, ont été les plus malheureux de la terre par leur gouvernement , leurs passions ou leurs discordes. Lisez la vie de la plupart de nos hommes célèbres par leurs lumières : vous verrez qu'ils ont été fort misérables , surtout dans leur enfance. Les borgnes, les boiteux, les bossus ont en général plus d'esprit que les autres hommes , parce qu'étant plus désagréablement conformés, ils portent leur raison à observer avec plus d'attention les rapports de la société, afin d'échapper à son oppression. A la vérité, ils passent pour avoir l'esprit méchant ; mais ce caractère appartient assez à ce que la société appelle de l'esprit. D'ailleurs, ce n'est point la nature qui les a rendus tels , mais les railleries ou les mépris Ide ceux avec lesquels ils ont vécu.
I Qu'est-ce d'ailleurs que cette raison dont on fait tant de bruit? Puisqu'elle n'est que la relation des objets avec nos jbesoins, elle n'est donc que notre intérêt personnel. Voilà pourquoi il y a tant de raisons de famille , de corps et d'états , des raisons de tous les pays et de tous les âges : voilà pourquoi autre est la raison d'un jeune homme et celle d'un vieillard , Id'une femme et d'un ermite, d'un militaire et d'un prêtre. Tout le monde a raison', disait le duc de la Rochefoucauld. Oui, sans doute; et c'est parce que chacun a raison, que jpersonne n'est d'accord.
j Cette faculté sublime éprouve de plus , dès les premiers jinoments de son développement, des secousses qui la rendent , en quelque sorte, incapable de pénétrer dans le champ de In
BERN DE S.-PlEIîUÉ. — |\ II. 21
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uature. Je ne parie pas de nos méthodes et de nos systèmes, qui répandent des jouis faux sur les premiers princij notre savoir, en ne nous montrant plus la vérité que dans de livres, au milieu des machines, el sur des théâtres. J'ai dit quelque chose de ces obstacles dans les objections que j'ai présentées contre les éléments de nos sciences; mais ces maximes qu'on nous inspire dès l'enfance, Faites fortune, soyez le. premier, suffisent seules pour bouleverser notre raison naturelle; elles ne nous montrent plus le juste ou l'injuste que par rapport à nos intérêts personnels et à notre ambition; elles nous atta -lient pour l'ordinaire .1 la fortune de quelque corps puissant et accrédité , et nous rendent indifféremment athées ou dévots, libertins ou continents, cartésiens ou newtoniens, suivant qu'il importe a la cause qui est devenue notre unique mobile.
Méfions-nous donc de la raison , puisque des les premiers pas elle nous égare dans la recherche de la vérité et du bonheur. Voyons s'il n'est pas en nous quelque faculté plus noble, plus constante et plus étendue. Quoique je n*aie à offrir dans cette recherche que des vues vagues et indéterminées , j'espère que des hommes plus éclaires que moi les fixeront, et les porteront un jour plus loin. C'est dans cette confiance qu'avec des moyens bien faibles je vais m'engager dans une carrière digne de toute l'attention du lecteur.
Descartes pose pour base des premières vérités naturelles : Je pense, donc j'existe. Comme ce philosophe s'est fait une grande réputation, qu'il méritait d'ailleurs par ses connaissances en géométrie, et surtout par ses vertus, son argument de l'existence a été fort applaudi, et a acquis la pondération d'un axiome. Mais, selon moi , cet argument pèche essentiellement, en ce qu'il n'a point la généralité d'un principe fondamental; car il s'ensuit implicitement que dès qu'un homme ne pense pas, il cesse d'exister, ou au moins d'avoir des preuves de son existence. Il s'ensuit encore que les animaux, à qui Descartes refusait la pensée, n'avaient aucune preuve qu'ils existaient,et que la plupart des êtres sont dans le néant par rapporl
à nous, parce que souvent ils ne nous font naître que de simples sensations de formes , de couleurs et de mouvements , sans aucune pensée. D'ailleurs , les résultats des pensées humaines ayant été souvent employés, par leur versatilité, à faire douter de l'existence de Dieu , et même de la nôtre , comme fit le sceptique Pyrrhon ; ce raisonnement, comme toutes les opérations de notre intelligence, nous est suspect à juste titre.
Je substitue donc à l'argument de Descartes celui-ci , qui me paraît et plus simple et plus général : Je sens, donc j'existe. Il s'étend à toutes nos sensations physiques , qui nous avertissent bien plus fréquemment de notre existence que la pensée. Il a pour mobile une faculté inconnue de l'âme, que j'appelle le sentiment, auquel la pensée ellemême se rapporte; car l'évidence à laquelle nous cherchons à ramener toutes les opérations de notre raison n'est ellemême qu'un simple sentiment.
Je ferai voir d'abord que cette faculté mystérieuse diffère essentiellement des sensations physiques et des relations que nous présente la raison, et qu'elle se mêle d'une manière constante et invariable à tout ce que nous faisons ; en sorte quelle est , pour ainsi dire , l'instinct humain.
Quant à la différence du sentiment aux sensations physiques, il est évident qu'lphigénie aux autels nous donne des impressions d'une nature différente du goût d'un fruit ou du parfum d'une fleur; et quant à ce qui le distingue de l'esprit, il est certain que les larmes et le désespoir de Clytemnestre excitent en nous des émotions d'un autre genre que celles d'une satire, d'une comédie, ou même, si l'on veut, d'une démonstration de géométrie.
Ce n'est pas que la raison n'aboutisse quelquefois au sentiment, quand elle se présente avec l'évidence ; mais elle n'est, par rapport à lui, que ce que l'œil est par rapport au corps, c'est-à-dire une vue intellectuelle : d'ailleurs le sentiment me paraît être le résultat des lois de la nature, comme la raison le résultat des lois politiques.
Je ne définirai pas davantage ce principe obscur ; mais je le
ferai suffisamment connaître, si je. le fais sentir. C'est à quoi nous nous flattons de parvenir, en l'opposant d'abord a la raison. Il est très-remarquable que les femmes, qui sont toujours plus près de la nature, par leurs désordres mêmes, que les hommes avec leur prétendue sagesse, ne confondent jamais ces deux facultés, et distinguent la première sous le nom de sensibilité, ou de sentiment par excellence, parce qu'elle est en effet la source de nos affections les plus délicieuses. Elles se gardent bien , comme la plupart des hommes , de confondre l'esprit et lecœur, la raison et le sentiment. Celle-ci, comme nous l'avons vu, est souvent notre ouvrage; l'autre est tuujours celui de la nature. Ils diffèrent si essentiellement l'un de l'autre, que si vous voulez faire disparaître l'intérêt d'un ouvrage où il y a du sentiment, vous n'avez qu'a y mettre de l'esprit. C'est un défaut où sont tombés les plus fameux écrivains, dans tous les siècles où les sociétés achèvent de se séparer de la nalure. La raison produit beaucoup d'hommes d'esprit, dans les siècles prétendus policés; et le sentiment, des hommes de génie, dans les siècles prétendus barbares. La raison varie d'âge en âge , et le sentiment est toujours le même. Les erreurs de la raison sont locales et versatiles , et les vérités de sentiment sont constantes et universelles. La raison fait le moi grec, le moi anglais , le moi turc ; et le sentiment, le moi homme et le moi divin. Il faut des commentaires pour entendre aujourd'hui les livres de l'antiquité, qui sont les ouvrages de la raison, tels que ceux de la plupart des historiens et des poètes satiriques et comiques, comme Martial , Plaute, Juvénal , et même ceux du siècle passé , comme Boileau et Molière ; mais il n'en faudra jamais pour être touché des prières de Priaro aux pieds d'Achille , du désespoir de Didon , des tragédies de Racine , et des fables naïves de la Fontaine. Il faut souvent bien des combinaisons pour mettre à découvert quelque raison cachée delà nature; mais les sentiments simples et purs de repos, de paix, de douce mélancolie, qu'elle nous inspire, viennent à nous sans effort. A la vérité , la raison nous donne quelque plaisir ; mais si elle nous découvre quelque
portion de l'ordre de l'univers, elle nous montre en même temps notre propre destruction attachée aux lois de sa conservation ; elle nous présente à la fois les maux passés et les maux à venir; elle donne des armes à nos passions dans le même temps qu'elle nous démontre notre insuffisance. Plus elle s'étend au loin , plus, en revenant à nous, elle nous rapporte de témoignages de notre néant ; et , bien loin de calmer nos peines par ses recherches, elle ne fait souvent que les accroître par ses lumières. Le sentiment, au contraire , aveugle dans ses désirs , embrasse les monuments de tous les pays et de tous les temps ; il se flatte, au milieu des ruines , des combats et de la mort même, de je ne sais quelle existence éternelle; il poursuit, dans tous ses goûts, les attributs de la Divinité, l'infinité, l'étendue, la durée, la puissance, la grandeur et la gloire; il eu mêle les désirs ardents à toutes nos passions; il leur donne ainsi une impulsion sublime, et, en subjuguant notre raison , il devient lui-même le plus noble et le plus délicieux instinct de la vie humaine.
Ce sentiment nous prouve bien mieux que la raison la spiritualité de notre ame ; car celle-ci nous propose souvent pour but la satisfaction de nos passions les plus grossières , tandis que celui-là est toujours pur dans ses désirs. D'ailleurs, beaucoup d'effets naturels qui échappent à l'une rassortissent à l'autre ; telle est , comme nous l'avous dit , l'évidence même, qui n'est qu'un sentiment, et sur laquelle notre réflexion n'a point de prise ; telle est encore notre existence. La preuve n'en est point dans notre raison; car pourquoi est-ce que j'existe ? où en est la raison? Mais je sens que j'existe et ce sentiment me suffit.
Ceci posé, nous allons nous convaincre qu'il y a dans l'homme deux puissances (1 1) : l'une animale, et l'autre intellectuelle, toutes deux de nature opposée, et qui forment la vie humaine par leur réunion, comme toute harmonie sur la terre est formée de deux contraires.
Quelques philosophes se sont plu à nous peindre l'homme comme un dieu. Son attitude, disent-ils, est celle du com-
mandement; mais pour qu'il ait l'attitudedu commandement, il faut donc que d'autres hommes aient celle de l'obei^saiioe; sans quoi il trouverait ses ennemis dans tous ses semblables. L'empire naturel de l'homme ne s'étend qu'aux animaux ; et, dans les guerres qu'il leur livre, ou dans les soins qu'il en prend, il est souvent obligé de quitter son attitude d'empereur, pour prendre celle d'un esclave. D'autres le représentent comme un objet perpétuel du courroux céleste, et ont accumulé sur son existence toutes les misères qui pouvaient la lui faire abhorrer. Ce n'est point là l'homme. Il n'est point formé d'une nature simple comme les autres animaux, dont chaque espèce conserve constamment son caractère, mais de deux natures opposées, dont chacune se subdivise elle-même en plusieurs passions qui se contrastent. Par Punedeces natures, il réunit en lui tous les besoins et toutes les passions des animaux; et par l'autre, les sentiments ineffables de la Divinité. C'est à ce dernier instinct, bien plus qu'à sa réflexion, qu'il doit le témoignage de l'existence de Dieu : car je suppose qu'ayant, par sa raison, la faculté d'apercevoir les convenances qui sont entre les objets de la nature, il trouvât les rapportsqui existent entre une île et un arbre, un arbre et un fruit, un fruit et ses besoins, il se sentirait bien déterminé, à la vue d'une île, à y chercher sa nourriture; mais sa raison, en lui montrant les chaînons de quatre harmonies naturelles , n'en rapporterait pas la cause à un auteur invisible, s'il n'en avait le sentiment au fond du cœur : elle s'arrêterait là où s'arrêteraient ses perceptions, et où se terminent celles des animaux. Un loup, qui passe une rivière à la nage pour aborder dans une île où il aperçoit de l'herbe, dans l'espérance d'y trouver des moutons , conçoit également les chaînons de quatre relations na:urelles entre l'île, l'herbe des moutons, et son appétit; mais il ne se prosterne point devant l'Être intelligent qui les a établis.
En considérant l'homme comme animal , je n'en connais point qui lui soit comparable en misère. D'abord il est nu , exposé aux insectes, au vent , à la pluie, au froid , au chaud,
et obligé par tout pays de se vêtir. Si sa peau acquiert , avec le temps, assez de dureté pour résister aux injures des éléments, ce n'est qu'après de cruelles épreuves, qui le font quelquefois peler de la tète aux pieds. Il ne sait rieu naturellement, comme les autres animaux. S'il veut traverser une rivière, il faut qu'il apprenne à nager ; il faut même que , dans son enfance, il apprenne a marcher et à parler (le nom même d'enfant vient du latin infans, c'est-à-dire qui ne parle pas). 11 n'y a point de pays si heureusement situé, où il ne soit forcé de préparer sa nourriture avec beaucoup de soins. Le bananier et l'arbre du fruit à pain lui donnent, entre les tropiques, des vivres toute l'année; mais il faut qu'il en plante les arbres, qu'il les enclose de haies épineuses pour les préserver des bêtes, qu'il en fasse sécher les fruits pour la saison des ouragans, et qu'il bâtisse des loges pour les conserver. D'ailleurs, ces végétaux utiles ne sont réservés qu'à quelques îles privilégiées ; car, dans le reste de la terre , la culture des grains et des racines alimentaires exige une multitude d'arts et de précautions. Quand il a rassemblé autour de lui tdus ses biens, l'amour et la volupté, qui naissent de l'abondance, l'avarice, les voleurs, les incursions de l'ennemi, viennent troubler ses jouissances. Il lui faut des lois, des juges , des magasins , des forteresses , des confédérations et des régiments, pour défendre au dehors et au dedans son malheureux champ de blé. Enfin, quand il pourrait jouir avec toute la tranquillité d'un sage , l'ennui s'empare de son cœur ; il lui faut des comédies , des bals , des mascarades et des divertissements, pour l'empêcher de raisonner avec lui-même. Il est impossible de concevoir qu'une nation puisse exister avec les simples passions animales. Les sentiments de justice naturelle, qui sont les bases de la législation, ne sont point des résultats de nos besoins mutuels, comme on le prétend. Nos passions ne sont point rétrogressives ; elles n'ont que nous-mêmes pour centre unique. Une famille de sauvages , dans l'abondance, ne s'inquiéterait pas plus du malheur de ses voisins qui manqueraient de vivres , que nous ne nous
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inquiétons à Paris si notre sucre et notre café coûtent des larmes à l'Afrique.
La raison même, jointe aux passions, n'en ferait qu'accroître la férocité; car elle leur fournirait de nouveaux arguments , longtemps après que leurs désirs seraient satisfaits. Elle n'est, dans la plupart des hommes, que la relation des êtres avec leurs besoins, c'est-à-dire leur intérêt personnel. Examinons-en l'effet, combiné avec l'amour et l'ambition, qui sont les deux tyrans de la vie.
Supposons d'abord un État entièrement régi par l'amour, tel que celui qui a été imaginé sur les bords du Lignon par l'ingénieux d'Urfé. Je demande qui est-ce qui aurait soin d'y bâtir des maisons et d'y labourer les terres? Ne faut-il pas y supposer des serviteurs qui subviennent à l'oisiveté de leurs maîtres? Ces serviteurs ne seront-ils pas obligés de s'abstenir de faire l'amour, afin que leurs maîtres en soient sans cesse occupés ? D'ailleurs , à quoi les vieillards des deux sexes passeraient-ils leur temps? Voilà pour eux une belle perspective, de voir leurs enfants toujours amoureux! Ce spectacle ne leur deviendrait-il pas un sujet perpétuel de regrets, de mauvaise humeur et de jalousie, comme il l'est parmi les nôtres? En vérité , un pareil gouvernement , fût-il dans une des îles de la mer du Sud , sous des bocages de cocotiers et d'arbres de fruits à pain , où il n'y eût rien à faire qu'à manger et à faire l'amour, serait bientôt rempli de discorde et d'ennui. Mais je veux que la raison sociale obligeât les familles à travailler chacune pour soi , et à mettre plus de variété dans leur vie en y appelant nos arts et nos sciences ; elle achèverait bientôt de les détruire . Il ne faut pas du tout compter qu'on y entendit jamais aucun de ces discours touchants que d'Urfé met dans la bouche d'Astrée et de Céladon ; ils n'appartiennent nia l'amour animal, ni à la raison savante. Ceux-ci ont une autre logique. Quand un amant, éclairé de notre savoir, voudrait y inspirer de l'amour à sa maîtresse, si toutefois il était besoin de quelques discours pour en venir à bout , il lui parlerait de ressorts , de masses, d'attractions, de fermentations, de feu électrique, et
les autres causes physiques qui déterminent, selon nos modernes , les penchants des deux sexes et les mouvements des passions. Les raisons politiques viendraient mettre le sceau à leur union , en stipulant , dans la langue triste et mercenaire de nos contrats, des douaires , des nourritures , des retraits lignagers ,des dons entre vifs , des rapports après décès. Mais la raison personnelle de chaque contractant ne tarderait pas à les séparer. Dès qu'un homme verrait sa femme malade , il lui dirait : « Mon tempérament m'ohlige de recourir à une « femme qui se porte bien , et à vous abandonner. » Elle lui répondrait sans doute, pour être conséquente : « Vous faites « bien d'obéir à la nature. Je chercherais également un autre « mari, si vous étiez à ma place. » Un fils dirait à son père, vieux et caduc : « Vous m'avez fait pour votre plaisir, il est « temps que je vive pour le mien. » Où seraient les citoyens qui voudraient se réunir pour le maintien des lois d'une pareille société , les soldats qui s'exposeraient à la mort pour la défendre, et les magistrats qui voudraient la gouverner ? Je ne parle pas d'une infinité d'autres désordres où entraîne cette passion fougueuse et aveugle , dirigée même par la froide raison.
Si, d'un autre côté, une nation était uniquement livrée à l'ambition, elle serait encore plutôt détruite, ou par les ennemis du dehors, ou par ses propres citoyens. Il est d'abord difficile d'imaginer comment elle se pourrait former sous un législateur ; car comment concevoir que des hommes ambitieux voulussent se soumettre à un autre homme? Ceux qui les ont réunis , comme Romulus, Mahomet, et tous les fondateurs des nations , ne s'en sont fait écouter qu'en parlant au nom de la Divinité. Mais je suppose qu'on en vînt à bout de manière ou d'autre , une pareille société pourrait-elle jamais être heureuse ? Quelque éloge que les historiens donnent à Rome conquérante, croyez-vous que ses citoyens fussent alors bien fortunés ? Pendant qu'ils répandaient la terreur dans le monde , et qu'ils en faisaient couler les larmes , n'y avait-il pas à Rome des cœurs effrayés , et des yeux qui pleu-
raient la perte d'un (ils, d'un père, d'un époux , d'un amant? Tant d'esclaves qui formaient la plus grande partie de ses habitants etaient-ils heureux? Était-ce le généra] même de l'armée romaine, couronné de lauriers, et monté sur un char de triomphe, autour duquel , par une loi militaire, ses propres soldats chantaient des chansons où ils lui reprochaient ses défauts, de peur qu'il ne s'enorgueillît? Et quand la Providence permit que Paul Emile y triomphât d'un roi de Macédoine et de ses pauvres enfants, qui tendaient leurs petits bras au peuple romain pour émouvoir sa compassion, elle voulut que le vainqueur perdit, dans ce temps-Jà même, ses propres enfants, afin qu'aucun homme ne pût triompher impunément des larmes des hommes. Cependant ce même peuple, si porté à chercher sa gloire dans les malheurs d'autrui , fut obligé, pour s'en dissimuler l'horreur, de voiler de l'intérêt des dieux les larmes des nations , comme on déguise avec le feu les chairs des animaux qui nous servent de nourriture. Rome, suivant l'ordre des destins , devait être la capitale du monde. Elle armait son ambition d'une raison céleste , afin delà rendre victorieuse des puissances les plus redoutables, et d'en refréner la férocité dans ses citoyens, en les exerçant a des vertus sublimes. Que seraient-ils devenus , s'ils s'étaient livrés sans frein à cet instinct furieux? Ils auraient été semblables aux sauvages de l'Amérique, qui brûlent leurs ennemis vivants , et dévorent leurs chairs toutes sanglantes. C'est ce que Rome éprouva à la fin , lorsque sa religion ne présenta plus à ses habitants éclairés que de vains simulacres. On vit alors les deux passions naturelles au cœur humain, l'ambition et l'amour, appeler dans ses murs le luxe de l'Asie, les arts corrupteurs de la Grèce , les proscriptions , les meurtres, les empoisonnements, les incendies, et la livrer enfin aux peuples barbares. Le Theutatès des Gaulois sortit alors des forêts du Nord, et vint faire trembler à son tour le Jupiter du Capitule.
Nos raisons d'État sont aujourd'hui moins sublimes, mais elles n'en sont pas moins fatales au repos des hommes,
connue on en peut juger par les guerres de l'Europe , qui troublent sans cesse le monde. Une nation , livrée uniquement à ses passions et aux simples raisons d'État , réunirait bientôt sur elle toutes les misères de l'humanité ; mais la Providence a mis dans l'homme un sentiment qui en balance le poids, en dirigeant ses désirs bien au delà des objets de la terre : ce sentiment est celui de l'existence de la Divinité. L'homme n'est point homme parce qu'il est animal raisonnable , mais parce qu'il est animal religieux.
Cicéron et Plutarque remarquent qu'il n'y avait pas un seul peuple connu de leur temps , chez lequel on n eût trouvé quelque religion. Le sentiment de la Divinité est naturel à l'homme. C'est cette lumière que saint Jean appelle la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Je reproche à quelques écrivains modernes , et même à des missionnaires , d'avoir avancé que certains peuples n'avaient aucun sentiment de la Divinité. C'est, à mon gré , la plus grande des calomnies dont on puisse flétrir une nation, parce qu'elle détruit nécessairement chez elle l'existence de toute vertu ; et si cette nation en montre quelques apparences, ce ne peut être que par le plus grand des vices , qui est l'hypocrisie ; car il ne peut y avoir de vertu sans religion. Mais il n'y a pas un de ces écrivains inconsidérés qui ne fournisse lui-même de quoi détruire son imputation ; car les uns avouent que ces mêmes peuples athées rendent , dans certains jours, hommage à la lune, ou qu'ils se retirent dans les bois pour y remplir des cérémonies dont ils dérobent la connaissance aux étrangers. Le père Gobien, entre autres, dans son Histoire des îles Ma' riannes, après avoir affirmé que leurs insulaires ne reconnaissent aucune divinité, et qu'ils n'ont pas la moindre idée de religion , nous dit, immédiatement après, qu'ils invoquent leurs morts , qu'ils appellent anitis , dont ils gardent les crânes dans leurs maisons , et auxquels ils attribuent le pouvoir de commander aux éléments, de changer les saisons, et de rendre la santé ; qu'ils sont persuadés de l'immortalité de l'âme, et qu'ils reconnaissent un paradis et un enfer. Certainement
ces opinions prouvent qu'ils ont des idées de la Divinité.
Tous les peuples ont le sentiment de l'existence de Dieu , non pas tous en s'élevant à lui à la manière des Newton et des Socrate, par l'harmonie générale de ses ouvrages, mais en s'arrétant à ceux de ses bienfaits qui les intéressent le plus. L'Indien du Pérou adore le soleil ; celui du Bengale , le Gange qui fertilise ses campagnes; le noir Iolof , l'Océan qui rafraîchit ses rivages ; le Samo'iède du nord , le renne qui le nourrit. L'Iroquois errant demande aux esprits des lacs et des forêts, des pêches et des chasses abondantes. Plusieurs peuples adorent leurs rois. Il n'en est point qui , pour rendre plus chers aux hommes ces dispensateurs augustes de leur bonheur, n'aient fait intervenir quelque divinité pour consacrer leur origine. Tels sont , en général , les dieux des nations ; mais quand les passions viennent obscurcir parmi elles cet instinct divin , et y mêler ou les fureurs de l'ambition , ou les égarements de la volupté, on les voit se prosterner devant des serpents, des crocodiles, et des dieux qu'on n'ose nommer. On les voit offrir, dans leurs sacrilices, le sang de leurs ennemis et la virginité de leurs filles. Tel est le caractère d'un peuple, telle est sa religion. L'homme est tellement entraîné par cette impulsion céleste, que, lorsqu'il cesse de prendre la Divinité pour son modèle, il ne manque jamais d'en faire une sur sa propre image.
Il y a donc en l'homme deux puissances, l'une animale, et l'autre divine. La première lui donne sans cesse le sentiment de sa misère ; la seconde , celui de son excellence : et c'est de leurs combats que se forment les variétés et les contradictions de la vie humaine.
C'est par le sentiment de la misère que nous sommes sensibles à tout ce qui nous offre une idée d'asile et de protection, d'aisance et de commodité : voila pourquoi la plupart des hommes aiment les tranquilles retraites , l'abondance , et tous les biens que la nature libérale présente, sur la terre , à nos besoins. C'est ce sentiment qui donna à l'amour les chaînes de l'hymen, afin que l'homme trouvât un jour la compagne de ses peines
dans celle de ses plaisirs , et que les enfants fussent assurés des secours de leurs parents. C'est lui qui rend le paisible bourgeois si avide du récit des intrigues des cours, des relations de batailles, et des descriptions de tempêtes, parce que les dangers du dehors augmentent au dedans le bonheur de sa sécurité. Ce sentiment se mêle souvent aux affections morales; il cherche des appuis dans l'amitié , et des encouragements dans l'éloge. C'est lui qui nous rend attentifs aux promesses de l'ambitieux, lorsque nous nous empressons de le suivre comme des esclaves, séduits par les idées de protection dont il nous trompe. Ainsi le sentiment de notre misère est un des plus grauds liens de nos sociétés politiques , quoiqu'il nous attache à la terre.
Le sentiment de la Divinité nous pousse en sens contraire. C'est lui qui conduisit l'amour aux autels, et qui lui inspira les premiers serments ; il offrit les premiers enfants au ciel , lorsqu'il n'y avait point encore de lois politiques; il rendit l'amour sublime , et l'amitié généreuse ; il secourut d'une main 1er. malheureux , et s'opposa de l'autre aux tyrans ; il devint le mobile de la générosité et de toutes les vertus. Content de servir les hommes, il dédaigna d'en être applaudi. Quand il se montra dans les arts et dans les sciences, il en devint le charme qui nous ravit ; il y lit naître l'ennui quand il en disparut. C'est lui qui rend immortels les hommes de génie qui nous découvrent dans la nature de nouveaux rapports d'intelligence.
Quand ces deux sentiments se croisent , c'est-à-dire lorsque nous attachons l'instinct divin aux choses périssables , et l'instinct animal aux choses divines, notre vie est agitée de passions contradictoires. Voilà la cause de tant d'espérances et de craintes frivoles qui tourmentent les hommes. Ma fortune est faite, dit l'un, j'ai de quoi vivre pour toujours; et il mourra demain. Que je suis misérable ! dit un autre; je suis perdu pour jamais ; et la mort le délivre de tous ses maux. On tient à la vie , disait Michel Montaigne, par des bagatelles , par un verre : oui, parce qu'on
porte sur ce verre Je sentiment de l'infini. Si la vie et la mort paraissent souvent insupportables aux hommes, c'est qu'ils mettent le sentiment de leur lin dans leur mort, et celui de l'infini dans leur vie. Mortels, si vous voulez vivre heureux et mourir contents, ne dénaturez point vos lois; considérez qu'à la mort toutes les peines de l'animal finissent, les besoins du corps , les maladies , les persécutions, les calomnies, les esclavages de toutes les sortes, les rudes combats des passions avec soi-même et avec les autres. Considérez qu'à la mort toutes les jouissances d'un être moral commencent les récompenses des vertus et des moindres actes de justice et d'humanité, méprisés ou dédaignés du monde, mais qui nous ont en quelque sorte rapprochés sur la terre de l'Être juste et éternel.
Quand ces deux instincts se réunissent dans le même lieu, ils nous donnent les plus grands plaisirs dont nous soyons capables; car alors nos deux natures, si j'ose ainsi les appeler, jouissent à la fois (12). Nous allons présenter un léger ensemble de leurs harmonies; après quoi nous suivrons les traces du sentiment céleste qui nous est naturel dans nos sensations les plus communes.
Je vous suppose donc, lecteur, fatigué des maux de nos sociétés , cherchant, vers les extrémités de l'Afrique , quelque terre heureuse, inconnue aux Européens. Votre vaisseau, voguant sur la Méditerranée, est jeté, à l'entrée de la nuit, par une tempête, sur une côte où il- fait naufrage. Par la faveur du ciel, vous vous sauvez à terre ; vous vous réfugiez dans une grotte que vous apercevez , à la lueur des éclairs , au fond d'un petit vallon. Là , retiré dans cet asile , vous entendez , toute la nuit, le tonnerre gronder, et la pluie tomber par torrents. Au point du jour vous découvrez derrière vous une ceinture de grands rochers , escarpés comme des murailles. De leurs bases sortent çà et là des touffes de figuiers couverts de figues blanches et rouges, et des bouquets de ca rouges chargés de siliques brunes ; leurs sommets sont couronnés de pins , d'oliviers sauvages, et de cyprès à demi courbés par la
violence des vents. Les échos de ces rochers répètent, dans les airs, les rumeurs confuses de la tempête, et les bruits gauqaes de la mer irritée que l'on aperçoit au loin. iMais le petit vallon où vous êtes est le séjour du calme et du repos. C'est dans ses lianes moussus que l'alouette de mer fait son nid , et sur ses grèves solitaires que la mauve attend la lin des orages.
Déjà les premiers feux de l'aurore se prolongent sur les staechas fleuris et les nappes violettes de thym qui tapissent ses collines. Ses rayons vous font apercevoir, au sommet d'un des plateaux voisins , une cabaue a l'ombre des arbres. Il en sort un berger, sa femme et sa fille, qui s'acheminent vers la grotte, en portant sur leur tête des vases et des corbeilles. C'est le spectacle de votre malheur qui attire ces bonnes gens auprès de vous. Ils vous apportent du feu , des fruits , du pain, du vin et des vêtements. Us s'empressent de vous rendre tous les devoirs de l'hospitalité. Les besoins du corps satisfaits , ceux de l'âme se font sentir : vous promenez vos regards sur la mer, et vous cherchez en vous-même à connaître dans quelle partie du monde vous vous trouvez; mais ce berger vous tire d'inquiétude en vous disant : « Cette île « éloignée que vous voyez au nord est Mycone. Voilà Délos « un peu sur la gauche, et Paros devant nous. Celle où nous « sommes est Naxos; vous êtes dans cette partie de l'île où « Ariane fut autrefois abandonnée par Thésée. C'est sur cette « longue dune de sable blanc qui s'avance là-bas dans la mer, « qu'elle passait les jours à considérer le lieu de l'horizon où « le vaisseau de son amant infidèle avait disparu à sa vue, « et c'est dans cette grotte même où vous êtes qu'elle se reti- « rait pendant les nuits, pour pleurer son départ. A droite, « entre ces deux coteaux au haut desquels vous voyez des « ruines confuses, était une ville florissante, appelée Naxos, « Les femmes qui l'habitaient , touchées des malheurs de la « fille de Minos, vinrent chercher à la consoler. Elles tentè- « rent d'abord de la distraire par leurs conversations; mais « rien ne pouvait lui plaire que le nom et le souvenir de Thé-
« sée. Ces femmes feignirent alors des lettres de ce héros, « remplies d'amour, et adressées à Ariane. Elles coururent « les lui porter, en lui disant : Consolez-vous , belle Ariane, « Thésée reviendra bientôt; Thésée pense toujours à vous. « Ariane, hors d'elle-même, lisait ces lettres, et, d'une main « tremblante, se hâtait d'y répondre. Les Naxiennes empor- « taient ses réponses, et lui promettaient de les faire parve- « nir bientôt à Thésée. C'est ainsi qu'elles trompaient sa dou- « leur. Mais quand elles s'aperçurent que la vue de la mer la « plongeait de plus en plus dans la mélancolie, elles l'amenè- « rent au milieu de ces grands bocages que vous apercevez « là-bas dans les terres. Là , elles inventèrent toutes sortes de <> fêtes pour charmer ses ennuis. Tantôt elles formaient « autour d'elle des chœurs de danse, et représentaient, en « se tenant par la main, les divers détours du labyrinthe « de Crète, d'où par son secours était sorti l'heureux Thé- « sée; tantôt elles feignaient de tuerie terrihle Minotaure. « Ariane rouvrait son cœur à la joie , eu voyant des spectacles « qui lui rappelaient la puissance de son père, la gloire de « son amant, et le triomphe de ses charmes , qui avaient ré- « paré les destinées d'Athènes : mais quand les vents, malgré « le son des tambours et des flûtes, lui apportaient le bruit « lointain des flots , qui se brisaient sur le rivage d'où elle « avait vu partir le cruel Thésée, elle se tournait du côté de « la mer, et se mettait à pleurer. Ainsi les Naxiennes connu- « rent que l'amour malheureux trouve, jusqu'au milieu des « jeux, à redoubler ses peines, et qu'on ne perd le souvenir « de ses maux qu'eu perdant celui de ses plaisirs. Elles cher- « chèrent donc à éloigner Ariane des lieux et des bruits qui « pouvaient lui rappeler son amant. Elles l'engagèrent à ve- « nir dans leur ville , où elles lui donnèrent de grands festins « dans des salles magnifiques, soutenues par des colonnes de « granit. Là il n'était permis à aucun homme d'entrer, et au- « cun bruit du dehors ne se faisait entendre. Elles en avaient « couvert le pavé, les murs , les portes et les fenêtres, de ta- « pisserie , où elles avaient représenté des prairies , les vigno-
« bles , et d'agréables solitudes. Elles les éclairaient avec des <• lampes et des flambeaux. Elles taisaient asseoir Ariane au « milieu d'elles sur des coussins; elles mettaient une couronne « de lierre, avec ses grappes noires, sur ses cbeveux blonds et « autour de son front pâle; elles posaient ensuite à ses pieds « des urnes d'albâtre , pleines devins excellents; elles les « versaient dans des coupes d'or, et les lui présentaient en lui « disant : Buvez, aimable fille de Minos; cette île produit les « plus doux présents de Baccbus : buvez, le vin dissipe les « chagrins. Ariane, en souriant, se laissait aller à leurs invi- « tations. En peu de temps les roses delà santé reparurent « sur son visage , et aussitôt le bruit courut dans Naxos que « Baccbus était venu au secours de l'amante de Tbésée. Les « habitants, transportés de joie, élevèrent à ce dieu un temple, « dont vous voyez encore quelques colonnes et le frontispice « sur ce rocber, au milieu des flots. Mais le vin ne fit que don- « ner des forces à l'amour d'Ariane. Elle fut à la fin consumée « par ses regrets, et même par ses espérances. Voilà, au bout « de ce vallon, sur un petit tertre couvert d'absinthe marine, « son tombeau , et sa statue qui regarde encore vers la mer. « On y reconnaît à peine la figure d'une femme; mais on y « distingue toujours l'attitude inquiète d'une amante. Ce mo- « nument, ainsi que tous ceux de ce pays, a été mutilé par le « temps, et encore plus par les Barbares ; mais le souvenir « de la vertu malheureuse n'est pas , sur la terre , au pouvoir « des tyrans. Le tombeau d'Ariane est chez les Turcs , et sa « couronne est parmi les étoiles. Pour nous , échappés aux re- « gards des puissances du monde par notre obscurité même , « nous avons, parla bonté du ciel, trouvé la liberté loin des « grands, et le bonheur dans des déserts. Étranger, si les biens « naturels vous touchent encore , vous serez le maître de les « partager avec nous. » A ce récit . des larmes douces coulent des yeux de son épouse, et de sa jeune fille qui soupire au souvenir d'Ariane; et je doute qu'un athée même, qui ne connaît plus dans la nature que les lois de la matière et du
mouvement pût eue insensible au sentimenl de ces convenances présentes et de ces antiques ressouvenus.
Homme voluptueux! il n'y a que la Grèce, dites-vous, qui offre des scènes et des points de vue aussi touchants : aussi Ariane est dans tous les jardins, Ariane est dans tous les cabinets de peinture. Du donjon de votre château, jetez un coup d'oeil sur vos campagnes : leurs lointains présentent de plus beaux horizons que ceux de la Grèce désolée. Votre appartement est plus commode qu'une grotte, et vos sofas sont plus doux que des gazons. Les ondes et les murmures des herbes de vos prairies sont plus agréables que ceux des flots de la Méditerranée. Votre argent et vos jardins vousdonnent plus d'espèces de vins et de fruits qu'il n'y en a dans tout l'Archipel. Voulez-vous mêler à ces jouissances celle de la Divinité? Voyez sur cette colline cette petite église de village, entourée de vieux ormeaux. Parmi les filles qui se rassemblent sous son portail rustique , il y a sans doute quelque Ariane trompée par son amant. Elle n'est pas de marbre , mais elle est vivante ; elle n'est pas Grecque , mais Française ; elle n'est pas consolée, mais méprisée de ses compagnes. Allez sous son pauvre toit soulager sa misère. Faites le bien dans cette vie , qui passe comme un torrent ; faites le bien, non par ostentation et par des mains étrangères , mais pour le ciel et par vousmême. Le fruit de la vertu perd sa fleur , quand il est cueilli parla maind'autrui. Ah! si vous-même la soulagez dans ses peines; si, par votre compassion , vous la relevez à ses propres regards , vous verrez à vos bienfaits son front rougir, ses yeux se remplir de larmes, ses lèvres convulsives se mouvoir sans parler, et son cœur, longtemps oppressé par la honte , se rouvrir à la vue d'un consolateur, comme au sentiment de la Divinité. Vous apercevrez alors dans la figure humaine des traits inconnus au ciseau des Grecs et au pinceau des Van- Dycks. Le bonheur d'une infortunée vous coûtera moins que la statue d'Ariane ; et, au lieu d'illustrer le nom d'un artiste dans votre hôtel pendant quelques années, il immortalisera le