DU SENTIMENT DE L'AMOUR
Lorsque l'hiver glace nos campagnes, on voit disparaître les aigles et les vautours ; la tourterelle timide se blottit dans le creux des arbres. Ainsi l'adversité fait fuir de nos âmes les passions violentes , et y endort les passions douces. Mais lorsque le printemps vient ranimer la nature , les bois , les lacs et les plaines sont couverts d'oiseaux amoureux. Alors l'aigle reparaît dans les airs , et y ramène la guerre et ses fureurs , qui traînent à leur suite l'affreux vautour avide de carnage. La bonne fortune ranime ainsi nos passions , et rallume dans nos cœurs les guerres intestines que son absence y avait suspendues. Sans doute il est possible aux hommes les plus violents de détourner leurs passions , en les attachant à des choses innocentes. L'ambitieux César eût encore vécu heureux dans un village. L'agriculture même peut satisfaire l'avarice; l'ivrognerie se combat par la tempérance, le jeu par la solitude , et tous les vices par la philosophie : car les vices ne sont que des passions factices. Ce qui est difficile, c'est de vaincre une passion naturelle, où chacune de vos victoires diminue votre résistance , où l'ennemi accroît ses forces par ses défaites. Le plus voluptueux peut aisément se priver de bals , de spectacles , de sociétés , de festins; mais bien souvent ces privations ne feront qu'accroître, en la concentrant,
la force d'une passion qui redouble son attrait par le goût même de la sagesse. L'amour s'accommode de toutes les positions, de la bonne et de la mauvaise fortune, de la gaieté, de la tristesse, de la santé, delà maladie. Tout réveille dans nos cœurs le désir et le besoin d'aimer. Le mariage seul peut faire une vertu de cette passion. La religion , avec toutes ses forces , ne saurait en détruire l'inquiétude; elle la combat sans cesse, Bans la vaincre jamais.
Si l'amour n'était qu'une sensation physique, je ne voudrais que laisser raisonner et agir deux amants conséquemment aux lois physiques du mouvement du sang, de la filtration du chyle et des autres humeurs du corps, pour en dégoûter le plus vil libertin; son acte principal même est accompagné du sentiment de la honte dans les hommes de tous les pays. Il n'y a point de peuple qui se prostitue publiquement; et quoique des voyageurs éclairés aient avancé que les habitants de l'ile de Taïti avaient cet infâme usage , des observateurs plus attentifs ont vérifié depuis qu'il n'était particulier , dans cette nation , qu'aux fdles du plus bas étage , et que les autres classes y conservaient les apparences de modestie communes à tous les hommes.
Je ne saurais trouver dans la nature de cause directe de la pudeur. Si l'on dit que l'homme a honte de l'acte vénérien , parce qu'il le rend semblable aux animaux, cette raison ne suffit pas; car le sommeil , le boire et le manger l'en rapprochent encore plus souvent , et toutefois il n'en a aucune honte. A la vérité , il y a une cause de la pudeur dans l'acte physique : mais d'où vient celle qui en occasionne le sentiment moral ? Non-seulement on dérobe cet acte à la vue , mais même le souvenir. La femme le regarde comme un témoignage de sa faiblesse; elle apporte une longue résistance aux attaques de l'homme. D'où vient que la nature a mis dans son coeur cet obstacle , qui y triomphe souvent du plus doux des penchants et de la plus fougueuse des passions?
Indépendamment des causes particulières de la pudeur qui me sont inconnues , je crois en trouver une dans les deux
1 puissances dont l'homme est formé. Le sens de l'amour étant, pour ainsi dire , le centre auquel viennent aboutir toutes les sensations physiques , comme celles des parfums , de la musique, des couleurs et des formes agréables , du toucher, des ! douces températures et des saveurs, il en résulte une opposition très- forte avec cette autre puissance intellectuelle d'où dérivent les sentiments de la Divinité et de l'immortalité. Leur contraste est d'autant plus tranché, que l'acte du premier est en lui-même brut et aveugle , et que le sentiment moral qui accompagne d'ordinaire l'amour est plus développé et plus sublime. Aussi les amants , pour subjuguer leur maîtresse , ne manquent jamais de faire précéder celui-ci , et d'employer [tous leurs efforts pour l'amalgamer avec l'autre sensation. Ainsi la pudeur vient , à mon avis , du combat de ces deux puissances; et voilà pourquoi les enfants n'en ont point naurellement , parce que le sens de l'amour n'est pas encore développé en eux; que les jeunes gens en ont beaucoup, parce jue ces deux puissances ont en eux toute leur énergie, et que 1a plupart de nos vieillards n'en ont point du tout , parce [u'ils ont perdu le sens de l'amour par la défaillance de la |iature en eux , ou son sentiment moral par la corruption de a société, ou, ce qui arrive souvent , tous les deux ensemble, jar le concours de ces deux causes.
I Comme la nature a fait ressortir à cette passion , qui devait leperpétuer la vie humaine, toutes les sensations animales, lie y a réuni aussi tous les sentiments de l'âme; de sorte que amour présente à deux amants, non-seulement les sentiments qui se lient avec nos besoins et à l'instinct de notre milire, comme ceux de protection, de secours , de confiance, jje support, de repos; mais encore tous les instincts sublimes • lui élèvent l'homme au-dessus de l'humanité. C'est dans ce L'ns que Platon définissait l'amour, une entremise des dieux Dîners les jeunes gens (17).
'■ Qui voudrait connaître la nature humaine n'aurait qu'à étudier celle de l'amour : il verrait naître tous les sentiments dont ii parlé , et une foule d'autres que je n'ai ni le temps ni le
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talent de développer. Nous remarquerons d'abord que cette affection naturelle développe dans cbaque être son caractère principal , en lui donnant toute son extension. Ainsi, par exemple, c'est dans la saison où cbaque plante se reperpétue par ses fleurs et ses fruits qu'elle acquiert toute sa perfection, etles caractères qui la déterminent invariablement. C'esl daill la saison des amours que les oiseaux qui chantent redoublant leur mélodie , .et que ceux qui excellent par leurs couleurs ont leurs beaux plumages, dont ils prennent plaisir à faire éclater les nuances en se rengorgeant , en faisant la roue avec leur queue, ou en étendant leurs ailes à terre. C'est alors que le fort taureau présente sa tête et menace de la corne, que le coursier léger s'exerce à la course dans les plaines, que les bêtes féroces remplissent les forêts de rugissements, et que la femelle du tigre , exbalant l'odeur du carnage, fait retentir les solitudes de l'Afrique de ses miaulements affreux , et paraît remplie d'attraits à ses cruels amants.
C'est aussi dans l'âge d'aimer que se développent toutes les affections naturelles au cœur humain. C'est alors que l'innocence, la candeur, la sincérité, la pudeur, la générosité, l'héroïsme, la foi sainte, la piété, s'expriment en grâces ineffables dans l'attitude et les traits de deux jeunes amants. L'amour prend dans leurs âmes pures tous les caractères de la religion et de la vertu. Ils fuient les assemblées tumultueuses des villes, les routes corrompues de l'ambition , et cherchent dans les lieux les plus reculés quelque autel champêtre, où ils puissent jurer de s'aimer éternellement. Les fontaines, les bois, le lever de l'aurore, les constellations de la nuit, reçoivent tour à tour leurs serments. Souvent, égarés dans une ivresse religieuse, ils se prennent l'un l'autre pour un* divinité. Toute maîtresse fut adorée, tout amant fut idolâtre L'herbe qu'ils foulent aux pieds , l'air qu'ils respirent , les ombrages où ils se reposent, leur paraissent consacrés pai leur atmosphère. Ils ne voient dans l'univers d'autre bonheui que de vivre et de mourir ensemble , ou plutôt ils ne voien plus la mort. L'amour les transporte dans des siècles infinis
et Ja mort ne leur parait que le moyen d'une éternelle réunion. Mais si quelque obstacle vient à les séparer, ni les espérances de !a fortune , ni les amitiés des douces compagnes , ne peuvent les consoler. Ils ont touché au ciel, ils languissent sur la terre ; ils vont , dans leur désespoir, se retirer dans des cloîtres , et redemander à Dieu , toute leur vie , le bonheur qu'ils n'ont entrevu qu'un instant. Longtemps même après leur séparation, quand l'a froide vieillesse a glacé leurs sens, quand ils ont été distraits par mille et mille soucis étrangers , qui leur ont fait oublier tant de fois qu'ils étaient des hommes , leur cœur palpite encore à la vue du tombeau qui renferme l'objet qu'ils ont aimé. Ils l'avaient quitté dans le monde, ils espèrent le revoir dans les cieux. Infortunée Héloïse , quels sentiments sublimes éleva dans votre âme la cendre d'Abeilard!
Ces émotions célestes ne peuvent être les effets d'un acte animal. L'amour n'est point une petite convulsion , comme l'appelle le divin Marc-Aurèle. C'est aux charmes de la vertu et au sentiment de ses attributs divins qu'il doit tant d'énergie. Le vice même est obligé , pour plaire , d'en emprunter les traits et le langage. Si les femmes de théâtre captivent tant d'amants, c'est qu'elles les séduisent par les illusions de l'innocence, de la bienveillance et de la grandeur d'âme, dans les rôles de bergères, d'héroïnes et de déesses qu'elles ont coutume de représenter. Leurs grâces si vantées ne sont que les apparences des vertus. Si quelquefois au contraire la vertu déplaît , c'est qu'elle se montre sous les apparences de la dureté, de l'humeur, de l'ennui, ou de quelque autre vice qui nous rebute.
Ainsi la beauté naît de la vertu , et la laideur du vice ; et ces caractères s'impriment souvent dès la plus tendre enfance par l'éducation. On peut m' objecter qu'il y a des hommes beaux et vicieux, et qu'il y en a de laids et vertueux. Socrate et AJcibiade en ont été de fameux exemples dans i'antiquité. Mais ces exemples mêmes prouvent pour moi . Socrate fut malheureux et vicieux dans l'âge où la physionomie prend
sos principaux caractères , depuis l'enfance jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Il était né pauvre ; son père voulut le contraindre d'apprendre le métier de sculpteur, malgré sa répugnance. Il fallut qu'un oracle s'opposât à la tyrannie paternelle. Socrate avoua, d'après le jugement d'un physionomiste, qu'il était sujet aux femmes et au vin , qui sont les vices où le malheur jette ordinairement les hommes : il se réforma à la Gn lui-même, et rien n'était plus beau que ce philosophe quand il parlait de la Divinité. Pour l'heureux Alcibiade, né au sein de la fortune, les leçons deSocrate, et l'amour de ses parents et de ses concitoyens , développèrent à la fois en lui la beauté de son corps et de son âme; mais ayant été à la fin entraîné dans le désordre par de mauvaises sociétés, il ne lui resta que la physionomie delà vertu. Quelque séduisant que soit son premier aspect, on y démêle bientôt la laideur du vice sur le visage des beaux hommes devenus méchants. On y découvre, malgré leur sourire, je ne sais quoi de faux et de perfide. Cette dissonance se fait sentir jusque dans leur voix. Tout est masqué en eux , comme leur visage. Nous observerons encore que toutes les formes des êtres expriment des sentiments intellectuels, non-seulement aux yeux de l'homme qui étudie la nature, mais à ceux des animaux qui sont d'abord éclairés par leur instinct sur ces connaissances , dont la plupart sont si obscures pour nous. Ainsi , par exemple , chaque espèce d'animal a des traits qui expriment son caractère. Aux yeux étincelants et inquiets du tigre, on distingue sa férocité et sa perfidie. La gourmandise du porc s'annonce par la bassesse de son attitude et l'inclinaison de sa tête vers la terre. Tous les animaux connaissent très-bien ces caractères ; car les lois de la nature sont universelles. Par exemple, quoiqu'il y ait aux yeux d'un homme peu attentif une différence assez légère entre un renard et une espèce de chien qui lui ressemble, une poule ne s'y méprendra pas. Elle verra celui-ci sans frayeur auprès d'elle, et elle prendra l'épouvante à la vue de l'autre. Nous remarquerons encore que chaque juumal exprime dans ses traits quelque passion dominante ,
telle que la cruauté, la volupté, la ruse, la stupidité. Mais l'homme seul, quand il n'a point été altéré parles vices de la société , porte sur son visage l'empreinte d'une origine celeste. Il n'y a point de trait de beauté qu'on ne puisse rapporter à quelque vertu : celui-ci à l'innocence , cet autre à la candeur, ceux-là à la générosité, à la pudeur, à l'héroïsme. C'est à leur influence que l'homme doit le respect et la confiance que lui portent les animaux dans tous les pays où ils n'ont point été dénaturés par de fréquentes persécutions. Quelques charmes qu'il y ait dans l'harmonie des couleurs et des formes de la figure humaine , on ne voit pas que son effet physique dût inlluer sur les animaux , s'il ne s'y joignait l'empreinte de quelque puissance morale. L'embonpoint des formes ou la fraîcheur des couleurs devrait plutôt exciter l'appétit des bêtes féroces que leur respect et leur amour. Enfin, comme nous distinguons leur caractère passionné, elles distinguent pareillement le nôtre, et savent très-bien juger si nous sommes cruels ou pacifiques. Le gibier, qui fuit les sanguinaires chasseurs , se rassemble autour des paisibles bergers.
On a avancé que la beauté était arbitraire chez tous les peuples ; mais nous avons réfuté ailleurs cette opinion par des preuves de fait. Les mutilations des nègres , leurs découpures de peau , leurs nez écrasés, leurs fronts comprimés ; les têtes plates , longues , rondes et pointues des Sauvages du nord de l'Amérique; les lèvres percées des Brésiliens; les grandes oreilles des peuples de Laos en Asie, et de quelques nations delà Guiane, sont des effets de la superstition ou d'une mauvaise éducation. Les animaux féroces eux-mêmes sont frappés de cette difformité. Tous les voyageurs rapportent unanimement que quand les lions ou les tigres affamés (ce qui est fort rare) attaquent de nuit quelque caravane, ils se jettent d'abord sur les animaux , et ensuite sur les Indiens ou les noirs. La figure européenne , avec sa simplicité , leur impose beaucoup plus que défigurée par les caractères africains ou asiatiques.
42f. ETUDE DOUZIÈME.
Quand elle n'a point été altérée par les vicesde la société , sou expression est sublime. Un Napolitain, appelé Jean-Baptiste Porta , s'est avisé d'y trouver des rapports avec les figures des bêtes, lia fait, à cette occasion, un livre dont les gravures représentent des têtes d'hommes ressemblantes à des têtes de chien, de cheval, demoutou, de porc et de bœuf. Son système favorise nos opinions modernes , et s'allie assez bien avec les altérations que les passions apportent à la figure humaine. Mais je voudrais bien savoir d'après quel animal Pigalle a fait ce charmant Mercure que j'ai vu à Berlin ; et d'après les passions de quelles bêtes les sculpteurs grecs firent le Jupiter du Capitole,la Vénus pudique, et l'Apollon du Vatican. Dans quels animaux ont-ils étudié ces expressions divines?
Je suis persuadé , comme je l'ai dit , qu'il n'y a pas un beau trait dans une figure qu'on ne puisse rapporter à quelque sentiment moral relatif à la vertu et à la Divinité. On pourrait rapporter de même les traits de la laideur à quelque affection vicieuse, comme à la jalousie, à l'avarice, à la gourmandise et à la colère. Pour démontrer à nos philosophes combien ils • s'égarent lorsqu'ils veulent faire des passions les seuls mobiles de la vie humaine, je voudrais qu'on leur présentât les expressions de toutes les passions réunies dans une seule tête : par exemple, l'air lubrique et obscène d'une courtisane, avec l'air fourbe et féroce d'un ambitieux ; et qu'on y joignît encore quelques traits de la haine et de l'envie , qui sont des ambitions négatives. Une tête qui les réunirait toutes serait plus hideuse que celle de Méduse; elle ressemblerait à celle de Néron.
Chaque passion a un caractère animal , comme l'a très-bien prouvé Jean-Baptiste Porta ; mais chaque vertu a aussi le sien, et une physionomie n'est jamais plus intéressante que quand on y distingue une affection céleste combattant contre une passion. Je ne sais même s'il est possible d'exprimer une vertu autrement que par un triomphe de cette espèce. C'est ainsi que la pudeur paraît si aimable sur le visage d'une jeune personne , parce que c'est le combat de la plus forte des passions
animales avec un sentiment sublime. L'expression de la sensibilité rend aussi un visage très-touchant, parce que l'âme s'y montre dans un état de souffrance, et que cette vue excite en nous une vertu qui est le sentiment de la pitié. Si la sensibilité de cette figure est active, c'est-à-dire si elle naît elle-même de la vue du malheur d'autrui, elle nous frappe encore davantage , parce qu'elle y devient l'expression divine de la générosité.
Je crois que les tableaux et les statues les plus célèbres de l'antiquité n'ont du leur grande réputation qu'à l'expression de ce double caractère, c'est-à-dire à l'harmonie qui naît des deux sentiments opposés de la passion et de la vertu. Ce qu'il y a de certain , c'est que les chefs-d'œuvre de la sculpture et de la peinture des anciens les plus vantés comportaient tous ce genre de contraste. On en voit assez d'exemples dans leurs statues , comme dans la Vénus pudique , et dans le Gladiateur mourant, qui conserve encore, dans sa chute, le respect de sa gloire , au moment où la mort le saisit. Tel était encore l'Amour lançant la foudre, d'après Alcibiade enfant , que Pline attribue à Praxitèle ou à Scopas.
Un enfant aimable , lançant de ses petites mains la foudre de Jupiter, devait faire naître à la fois le sentiment de l'innocence et celui de la terreur. Au caractère du dieu se joignait celui d'un homme également attrayant et redoutable. Je crois que les tableaux des anciens exprimaient encore mieux ces harmonies de sentiments opposés. Pline, qui nous a conservé la mémoire des plus fameux, cite , entre autres , un tableau d'Athénion de Maronée, représentant Ulysse cauteleux et fin, qui reconnaît Achille déguisé en fille, en lui présentant des bardes de femme , parmi lesquelles il y avait une épée. Le mouvement brusque avec lequel Achille se saisit de cette épée devait faire un contraste charmant avec ses habits et son maintien composé de nymphe ; et il en devait résulter un autre dans Ulysse, qui ne devait pas être moins intéressant, avec son air cauteleux et l'expression de sa joie , contenue par sa prudence, de peur qu'en découvrant Achille il ne vînt à se dé-
couvrir lui-même. Un autre plus touchant, d'Aristide deTh ■•bes, représentait Biblis mourante de l'amour qu'elle portail à son frère. On y devait distinguer le sentiment de la vertu , qui repoussait loin d'elle un amour criminel; et celui de L'a* initié fraternelle, qui rappelait l'amour sous les apparences mêmes de la vertu. Ces cruelles consonnances , le désespoir d'être trahie par son propre cœur, le désir de mourir pour cacher sa honte, le désir de vivre pour revoir l'objet aimé , la santé flétrie par de si douloureux combats , devaient exprimer, au milieu des langueurs de la mort et delà vie, les contrastes les plus intéressants sur le visage de cette fille infortunée. Dans un autre tableau du même Aristide, on admirait une mère blessée à la mamelle au siège d'une ville , et qui donnait à téter à son enfant. Elle semblait craindre, dit Pline, qu'il ne suçât son sang avec sou lait. Alexandre en faisait tant de cas, qu'il le fit transporter à Pella , lieu de sa naissance. Ce devait être une noble victoire que celle où l'amour maternel triomphait d'une douleur corporelle. Nous avons vu que le Poussin avait fait de cette vertu l'expression principale de son tableau du déluge. Rubens l'a mise d'une manière admirable dans le visage de sa Médicis , où l'on distingue à la fois la douleur et la joie de l'enfantement. Il relève encore, d'un côté, la violence de la passion physique par l'attitude nonchalante où est jetée la reine dans un fauteuil , et par son pied nu sorti de sa pantoufle; et, de l'autre, la sublimité du sentiment moral qu'elle éprouve par les hautes destinées de son enfant, qui lui est présenté par un dieu, et qui est couché dans un berceau de grappes de raisin et d'épis de blé , symbole de la félicité de son règne. C'est ainsi que les grands maîtres ne se contentaient pas d'opposer mécaniquement des groupes et des vides , des ombres et des lumières , des enfants et des vieillards , des pieds et des mains ; mais ils recherchaient avec le plus grand soin ces contrastes denos puissances intérieures qui s'expriment sur le visage de l'homme en traits ineffables , et qui devaient faire le charme éternel de leurs tableaux. Les ouvrages de le Sueur sont pleins de ces contrastes de sentiment ; et il y fait si
Ueu accorder ceux de la nature élémentaire , qu'il en résulte la plus douce et la plus profonde mélancolie. Mais il a été plus aisé à son pinceau de les rendre , qu'il ne l'est à ma plume de les exprimer. Je n'en citerai plus qu'un exemple, tiré du Poussin , admirable par ses compositions , mais dont le temps a bien maltraité les couleurs. C'est dans son tableau de l'enlèvement des Sabines. Pendant que les soldats romains emportent à bras-le-corps les filles effrayées des Sabins , il y a un officier romain qui en veut enlever une jeune et jolie qui s'est réfugiée dans les bras de sa mère. Il n'ose user de violence envers elle , et il parle à la mère avec tout l'empressement de l'amour et du respect. Il semble lui dire : « Elle « sera heureuse avec moi. Que je la doive à l'amour, et non « pas à la crainte! Je veux moins vous ôter une fille que vous « donner un fils. » C'est ainsi qu'en se conformant , dans les habillements de ses personnages , à la simplicité de leur siècle, qui les rendait à peu près semblables dans toutes les conditions , il n'a pas distingué l'officier du soldat par les habits, mais par les mœurs. 11 a saisi , à son ordinaire, le caractère moral de son sujet , qui est d'un bien autre effet que celui du costume. J'aurais bien voulu voir, de la main de cet homme de génie, les mêmes Sabines, devenues épouses et mères, entre les deux armées des Sabins et des Romains , « accourant, « comme dit Plutarque, les unes d'un costé, les autres d'un « autre , avec pleurs , cris et clameurs , se jettant à travers les « armes et les morts gisants sur la terre , de manière qu'il « semblait qu'elles fussent forcenées ou possédées de quelque « esprit, les unes portant leurs petits enfants de mamelle en- « tre leurs bras , les autres deschevelées , et toutes appelant « ores les Sabins , et ores les Romains , par les plus doux noms « qui soyent entre les hommes ' . »
Les plus grands effets de l'amour naissent, comme nous l'avons dit , des sentiments contraires qui viennent à se confondre , comme ceux de la haine naissent souvent des sentiments semblables qui viennent à se choquer. Voilà pourquoi
1 Plularque, Fie de Romulus,
i.JO ÉTUDE DOUZIEME.
il n'y a point de sentiment plus agréable que de rencontrer un ami dans un homme que nous estimions notre ennemi; ni de peine plus sensible que de reconnaître pour ennemi celui que nous croyions être notre ami. Ce sont ces effets harmoniques qui rendent souvent un service passager plus recommandante que de longs bonsoflices, et l'offense d'un moment plus odieuse que l'inimitié de toute une vie; parce que, dans le premier cas, des sentiments tres-opposés viennent à se réunir; et dans le second , des sentiments très-unis viennent à se heurter. De là vient encore qu'un seul défaut, au milieu des bonnes qualités d'un homme de bien , nous paraît souvent plus déplaisant que tous les vices d'un libertin où il apparaît une vertu, parceque, par l'effet des contrastes, ces deux qualités sortent davantage, et dominent sur les autres dans les deux caractères. C'est aussi par la faiblesse de notre esprit , qui , s'attachant toujours à un point unique dans toutes ses considérations, s'arrête à la qualité la plus saillante pour déterminer son jugement. On ne saurait dire dans combien d'erreurs nous tombons, faute d'étudier ces principes élémentaires de la nature. On pourrait , sans doute , les étendre bien plus loin; mais il me suffit d'en dire assez pour démontrer leur existence , et pour donner à d'autres le désir d'en l'aire l'application.
Ces harmonies acquièrent plus d'énergie par les contrastes voisins qui les détachent , par les consonnances qui les répètent , et par les autres lois élémentaires dont nous avons parlé ; mais quand il s'y joint quelqu'un des sentiments moraux dont nous donnons ici une faible esquisse , alors il en résulte un effet ravissant. Ainsi , par exemple , une harmonie devient en quelque sorte céleste quand elle renferme un mystère, qui suppose toujours quelque chose de merveilleux et. de divin. J'en éprouvai un jour un effet très-agréable en parcourant un reoueil d'estampes anciennes qui représentaient l'histoire d'Adonis. Vénus avait enlevé Adonis enfant à Diane, et l' élevait avec l'Amour. Diane voulut le ravoir, parce qu'il était fils d'une de ses nymphes. Un jour donc que Vénus , descendue de' son char attelé de colombes, se promenait avec ces deux enfants
DE L'AMOUR. 'il
dans une vallée de Cythère, Diane, à la tête de ses nymphes armées , se mit en embuscade dans une forêt où Vénus devait passer. Vénus, apercevant son ennemie qui venait à elle , et ne pouvant ni s'enfuir, ni s'opposer à ce qu'elle lui enlevât Adonis, s'avisa sur-le-champ de lui faire venir des ailes, et, le présen- [ant avec l'Amour à Diane, elle lui dit de prendre celui des deux enfants qu'elle croyait lui appartenir. Tous deux étant également beaux , tous deux de même âge , tous deux ailés , la chaste déesse des bois n'osa choisir ni l'un ni l'autre, et ne prit point Adonis , de peur de prendre l'Amour.
Il y a plusieurs beautés sentimentales dans cette fable. Je la racontai un jour à J.-J. Rousseau , à qui elle lit le plus grand plaisir. « Rien ne me plaît tant, dit-il, qu'une image agréable « qui renferme un sentiment moral. » Nous étions alors dans la plaine de Neuilly, près d'un parc où Fou voyait un groupe de l'Amour et de l'Amitié, sous les formes d'un jeune homme et d'une jeune fille de quinze à seize ans qui s'embrassaient sur la bouche. A cette vue il me dit : « On a fait une image obs- « cène d'après une idée charmante. Rien n'eût été plus agréait ble que de représenter l'un et l'autre dans leur état natu- « rel, l'Amitié, comme une grande fille qui caresse l'Amour « enfant. » Comme nous étions sur ce sujet intéressant, je lui citai la fin de cette fable touchante de Philomèle et Progné :
Le désert est-il fait pour des talents si beaux? Yenez faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien, en voyant les bois, Sans cesse il vous souvient que Thérée autrefois ,
Parmi des demeures pareilles , Exerça sa fureur sur vos divins appas. ■*- Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas :
En voyant les hommes, hélas!
Il m'en souvient bien davantage.
« Quelle série d'idées! s'écria-t-il ; que cela est touchant! » Sa voix s'étouffa , et les larmes lui vinrent aux yeux. Je sentis qu'il était encore ému par des convenances secrètes entre les talents et les destinées de cet oiseau , et sa propre situation .
4313 ÉTUDE wOUZfKML.
On peut (Jonc voir dons les deux sujets allégorique de Diane et d'Adonis , de l'Amour et de l'Amitié, qu'il y a réellement en nous deux puissances distinctes , dont les harmonies exaltent l'âme quand l'image physique nous jette dans un sentiment moral, comme dans le premier exemple; et la rabaissent, au contraire, quand un sentiment moral nous ramène à une sensation physique, comme dans l'exemple de l'Amour et de l'Amitié.
Les sous-entendus ajoutent encore aux expressions morales, parce qu'ils sont conformes à la nature expansive de l'âme; ils lui font parcourir un vaste champ d'idées. Ce sont ces sousentendus qui donnent tant d'effet à la fable du Rossignol. Joignez-y encore une multitude d'oppositions que je n'ai pas le loisir d'analyser.
Plus l'image physique est éloignée de nous, plus le sentiment moral a d'étendue ; et plus la première est circonscrite , plus le sentiment a d'énergie. Voilà, sans doute, ce qui rend nos affections si profondes lorsque nous regrettons la mort de nos amis. Notre douleur alors se porte d'un monde à l'autre, et d'un objet plein de charmes à un tombeau. Voilà pourquoi ce passage de Jérémie » renferme une mélancolie sublime :
Vox in Rama audita est, ploralus etululalus multus : Rachel ploraos lilios suos ; et noluit consolari, quia non sunt.
Toutes les consolations qu'on peut donner sur la terre viennent se briser contre ce mot de la douleur maternelle, non swit.
Le jet unique de Saint-Cloud me plaît plus que toutes ses cascades. Cependant, quoique l'image physique n'aille pas se perdre dans l'infini, elle peut y porter la douleur quand elle réfléchit le même sentiment. Je trouve dans Plutarque un grand effet de cette consonnance progressive. « Brutus , dit-il , « désespérant que ses affaires se pussent bien porter, délibéra « de sortir de l'Italie , et s'en alla à pied par le pays de Lu- « canie , en la ville d'Elée, qui est assise sur le bord de la mer*
1 Chap. xxxi, t 15.
Dli: L'AMOUR. 433
« là où Porcie, estant sur le point de se despartir d'avec lui « pour s'en aller à Rome, taschoit, le plus qu'elle pouvoit, « à dissimuler la douleur qu'elle en portoit en son cœur; « mais un labïeaula descouvrit à la fin, quoiqu'elle se fust au « demeurant jusque-là toujours constamment et vertueusep ment portée. Le sujet de la peinture estoit pris des narra- « tions grecques : comment Andromaque accompagnoit son « mari Hector, ainsi qu'il sortoit de la ville de Troye pour « aller à la guerre , et comment Hector lui rebail loit son petit « enfant; mais elle avoit les yeux et le regard tousjours fichés « sur lui. I^a conformité de cette peinture avec sa passion la « fit fondre en lacmes ; et , retournant plusieurs fois le jour à « revoir cette peinture, elle se prenoit toujours à pleurer; ce « que voyant, Acilius, l'un des amis de Brutus, recita les « vers qu' Andromaque dit à ce propos en Homère :
« Hector, tu tiens lieu de père et de mère « En mon endroit, de mari et de frère.
» Adonc Brutus, en se soubsriant : Voire mais, dit-il, je ne « puis de ma part dire à Porcie ce que Hector respondit à « Andromaque au mesme lieu du poète :
« Il ne te faut d'autre chose mesler « Que d'enseigner tes femmes à iiler.
« Car il est bien vrai que la naturelle foiblesse de son corps ne >< lui permet pas de pouvoir faire les mesmes actes de prouesses « que nous pourrions faire; mais de courage elle se porta « aussi vertueusement en la défense du pays comme l'un de c nous. »
Cette peinture était sans doute sous le péristyle de quelque temple bâti sur le bord de la mer. Brutus était au moment de s'embarquer sans faste et sans suite. Sa femme, fille de Caton, l'avait accompagné peut-être à pied. Près de le quitter, elle jette, pour se consoler, ses regards sur cette peinture consacrée aux dieux : elle y voit les adieux d'Hector et d'Andromaque , qui devaient être éternels : elle se trouble , et , pour ee rassurer, elle ramène ses yeux sur son époux. La compa-