‹ Études de la nature (volume 3)Chapitre 38 sur 51 · BEKN. DE S-PIERRE. — T. II · texte numérisé non relu

BEKN. DE S-PIERRE. — T. II

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raison s'achève, sou courage l'abandonne, ses larmes débordent, l'amour conjugal l'emporte sur l'amour de la patrie. Deux vertus en opposition. Joignez-y les caractères d'une nature.sauvage,qui s'allient si bien avec la douleur humaine; une profonde solitude, les colonnes et la coupole de ce temple antique rongées de l'air marin, et marbrées de mousses qui 1rs rendent semblables à du bronze vert; un soleil couchant qui en dore le faîte; une mer qui brise au loiu, le long des cotes de la Lucanie ; les tours d'Élée , qu'on aperçoit dans la gorge d'un vallon entre deux montagnes escarpées; et cette douleur de Porcie qui nous élance au siècle d'Andromaque : quoi tableau à faire à l'occasion d'un tableau! Artistes , si vous pouvez le rendre , Porcie à son tour fera verser des larmes.

Tout ce qu'on dit des femmes romaines, je le retrouve dans nos temps modernes. Rien ne me paraît plus beau que ce trait de la femme de l'infortuné Barneveldt. Il était mort, comme on sait, pour la liberté de sa patrie. Ses deux enfants conspirèrent pour le venger du stathouder. La conspiration fut découverte ; l'un s'enfuit , l'autre fut pris , et condamné à mort. Sa mère demanda sa grâce au prince Maurice, qui lui dit : « Comment pouvez-vous faire pour votre fils ce que vous « avez refusé de faire pour votre mari ? — Je n'ai pas , lui « dit-elle , demandé grâce pour mon mari , parce qu'il était « innocent; mais je la demande pour mon fils, parce qu'il « est coupable. » Réponse pleine à la fois de grandeur, de dignité et de tendresse maternelle.

Je pourrais multiplier à l'infini les preuves des deux puissances qui nous gouvernent. J'en ai dit assez sur une passion dont l'instinct est si aveugle, pour faire voir que nous y sommes régis et attirés par d'autres lois que celles de la digestion. Nos affections prouvent que notre âme est immortelle , puisqu'elles s'étendent dans toutes les circonstances où elles sentent les attributs de la Divinité , tels que celui de l'infini , et qu'elles ne s'arrêtent avec délices sur la terre que sur les attraits de la vertu et de l'innocence.

DM LA VERTU. 4,15

DE QUELQUES AUTRES SENTIMENTS DE LA DIVINITÉ, ET ENTRE AUTRES DE CELU DE LA VERTU.

11 y a encore un grand nombre de lois sentimentales dont je n'ai pu m'occuper ici : telles sont celles d'où dérivent les pressentiments, les augures , les songes , les retours d'événements heureux et malheureux aux mêmes époques, etc. Leurs effets sont attestés chez les peuples policés et sauvages , par les écrivains profanes et sacrés, et par tout homme attentif aux lois de la nature. Ces communications de l'âme avec un ordre de choses invisibles sont rejetées de nos savants modernes, parce qu'elles ne sont pas du ressort de leurs systèmes et de leurs almanachs; mais que de choses existent qui ne sont pas dans les convenances de notre raison , et qui n'en ont pas été même aperçues !

Il y a des lois particulières qui prouvent l'action immédiate de la Providence sur le genre humain, et qui sont opposées aux lois générales de la physique. Par exemple , les principes de la raison , des passions et du sentiment , ainsi que les organes de la parole et de l'ouïe , sont les mêmes chez tous les hommes ; cependant les langues des nations diffèrent par toute la terre. Pourquoi l'art de la parole est-il si différent parmi des êtres qui ont les mêmes besoins, et pourquoi varie-t-il sans cesse des pères aux enfants , en sorte que nous autres Français n'entendons plus la langue des Gaulois, et qu'un jour nos descendants n'entendront plus la nôtre? Le bœuf du Bengale mugit comme celui de l'Ukraine, et le rossignol fait entendre encore dans nos climats les mêmes harmonies que celles qui ravirent le poète de Mantoue sur les rivages du Pô.

On ne saurait dire, avec de célèbres écrivains, que les langues sont caractérisées par les climats ; car si elles en éprouvaient les influences, elles ne changeraient pas dans chaque pays où chaque climat est invariable. La langue des Romains a été d'abord barbare, ensuite majestueuse, et est devenue à la fin molle et efféminée. Elles ne sont pas rudes au nord et douces au midi, comme l'a prétendu J.-.I. Rousseau ,

qui a donné sur ce point trop d'extension aux lois physiques. La langue des Russes, dans le nord de l'Europe, est fort douce, étant un dialecte du grec; et le jargon des provinces méridionales de la France est rude et grossier. Les Lapons, qui habitent les bords delà mer Glaciale, ont un langage qui flatte l'oreille; et les Hottentots, qui habitent le climat très-tempéré du cap de Bonne- Espérance, gloussent comme des coqs-d'Inde. La langue des Indiens du Pérou est pleine de fortes aspirations et de consonnes qui se choquent. On peut, sans sortir de son cabinet, reconnaître les divers caractères des langues de chaque peuple aux noms que présentent les cartes géographiques de leur territoire , et se convaincre que leur rudesse ou leur douceur n'a aucune relation avec celle de leurs latitudes.

D'autres observateurs ont prétendu que c'étaient les grands écrivains d'une nation qui en déterminaient et en fixaient la langue; mais les grands écrivains du siècle d'Auguste n'empêchèrent pas que la langue latine ne se corrompit avant le règne de Marc-Aurèle. Ceux du siècle de Louis XIV commencent déjà à vieillir parmi nous. Si la postérité fixe le caractère d'une langue aux siècles où ont paru de grands écrivains, ce n'est point, comme on le prétend , parce qu'elle est alors plus pure; car on y trouve autant de ces inversions de phrases , de ces décompositions de mots , et de ces syntaxes embarrassées qui rendent l'étude métaphysique de toute grammaire ennuyeuse et barbare; mais c'est parce que les écrits de ces grands hommes étincellent des maximes de la vertu , et nous présentent mille perspectives de la Divinité. Je ne doute pas que les sentiments sublimes qui les inspirent ne les éclairent encore dans l'ordre et la disposition de leurs ouvrages, puisqu'ils sont les sources de toute harmonie. Voilà , à mon avis, d'où résulte le charme inaltérable qui en fait aimer la lecture dans tousles temps aux hommes de toutes les nations: voilà pourquoi Plutarque a effacé la plupart des écrivains de la Grèce , quoiqu'il ne fut ni du siècle de Périclès, ni de celui d' Alexandre ; voilà pourquoi sa traduction gauleise, faite

par le bon Amyot, ira plus loin dans la postérité que la plupart des ouvrages originaux écrits même sous le siècle de Louis XIV. C'est la bonté morale d'une génération qui caractérise une langue , et la fait passer sans altération à celle qui la suit : les langues , les coutumes et les formes des habits passent en Asie inviolablement de génération en génération, parce que les pères s'y font aimer de leurs enfants. Mais ces raisons n'expliquent pas la diversité de langue qui existe d'une nation à l'autre. Il me paraîtra toujours surnaturel que des hommes qui jouissent des mêmes éléments, et qui sont assujettis aux mêmes besoins, ne se servent pas des mêmes mots pour les exprimer. Le soleil éclaire toute la terre, et il porte différents noms chez différents peuples.

Voici encore l'effet d'une loi peu observée: c'est qu'il ne s'élève aucun homme célèbre, dans quelque genre que ce soit, qu'il ne paraisse en même temps, ou dans sa nation ou dans la nation voisine , un antagoniste avec des talents et une réputation tout à fait opposés : tels ont été Démocrite et Heraclite , Alexandre et Diogène , Descartes et Newton , Corneille et Racine, Bossuetet Fénelon, Voltaire et J.-J. Rousseau. J'avais rassemblé sur ces deux derniers hommes célèbres, contemporains , et morts dans la même année, une multitude de traits qui prouvaient qu'ils ont contrasté toute leur vie en talents , en mœurs et en fortunes : mais j'ai abandonné leur parallèle pourm'occuper de ce travail , que j'ai cru plus utile.

Cette balance dans les hommes illustres ne paraîtra pas extraordinaire , si on considère qu'elle est une suite de la loi générale des contraires qui gouverne le monde , et d'où résultent toutes les harmonies de la nature : elle doit donc se manifester particulièrement dans le genre humain, qui en est le centre; et elle se montre en effet dans l'équilibre admirable avec lequel les deux sexes naissent en nombre égal. Elle ne se fixe pas sur les individus en particulier, car on voit des familles qui sont toutes de filles , et d'autres toutes de garçons, mais elle embrasse l'agrégation d'une ville entière et d'un

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peuple, dont les enfants mâles et femelles naissent toujours en nombre à peu près égal. Quelque inégalité de sexe qu'il y ait dans les variétés des naissances dans les familles, l'égalité se retrouve dans l'ensemble dn peuple.

Mais voici une autre balance aussi merveilleuse, et a laquelle je ne crois pas qu'on ait t'ait attention. Comme il y a beaucoup d'bommes qui périssent par les guerres , les voyagea maritimes et les travaux pénibles et dangereux, il s'ensuivraità la longue que le nombre des femmes devrait aller tous les jours en augmentant, l'.ii supposant qu'il ne pérît chaque année que la dixième partie des hommes plus que de femmes, la balance des sexes devrait devenir de plus en plus inégale. La ruine sociale devrait augmenter par la régularité même de l'ordre naturel. Cependant la chose n'arrive pas; les deux sexes sont toujours à peu près aussi nombreux : leurs occupations sont différentes, mais leurs destins sont les mêmes Les femmes, qui poussent souvent les hommes à des entreprises hasardeuses pour entretenir leur luxe, ou qui fomentent parmi eux des haines et même des guerres pour satisfaire leur vanité , sont emportées dans la sécurité de leurs plaisirs par des maladies auxquelles les hommes ne sont pas sujets , mais qui résultent souvent des peines morales , physiques et politiques que ceux-ci ont éprouvées à leur occasion. Ainsi l'équilibre de la naissance entre les sexes est rétabli par l'équilibre de la mort.

La nature a multiplié ces contrastes harmoniques dans tous ses ouvrages, par rapport à l'homme; caries fruits qui servent à nos besoins ont souvent en eux-mêmes des qualités opposées qui se compensent mutuellement.

Ces effets, comme nous l'avons vu ailleurs , ne sont point des résultats mécaniques des climats, aux qualités desquels ils sont souvent opposés. Tous les ouvrages de la nature ont les besoins de l'homme pour fin, comme tous les sentiments de l'homme ont la Divinité pour principe. Ce sont les intentions finales de la nature qui ont donné à l'homme l'intellisence de tous ces ouvrages, comme c'est l'instinct de la Divinité qui a rendu

l'homme supérieur aux lois de la uature. CVst cet instinct, qui, diversement modifié par les opinions, porte les peuples delà Russie à se baigner dans les glaces de la Neva au plus fort de l'hiver, ainsi que les peuples du Bengale dans les eaux du Gange, qui a rendu , sous les mêmes latitudes , les femmes esclaves aux Philippines, et despotiques à l'île Formose; les hommes efféminés aux Moluques et intrépides à Macassar , et qui forme, dans les habitants d'une même ville , des tyrans, des citoyens et des esclaves.

Le sentiment de la Divinité est le premier mobile du cœur humain. Examinez un homme dans ces moments imprévus où les plans secrets d'attaque et de défense dont s' environne sans cesse l'homme social sont supprimés ; non pas à la vue d'une grande ruine qui les renverse totalement, mais seulement à la vue d'un animal ou d'une plante extraordinaire : « Ah! mon « Dieu, s'écrie-t-il, que voilà qui est admirable ! » et il appelle les premiers passants pour partager son étonnement. Son premier mouvement est d'élever sa joie à Dieu, et le second, de l'étendre aux hommes; mais bientôt la raison sociale le rappelle à l'intérêt personnel. Lorsqu'il voit un certain nombre de spectateurs rassemblés autour de l'objet de sa curiosité : « C'est moi , dit-il , qui l'ai vu le premier. » Puis , s'il est savant, il ne manque pas d'y appliquer son système. Bientôt il calcule ce que cette découverte lui rapportera ; il y ajoute quelques circonstances pour la faire paraître plus merveilleuse, et il emploie tout le crédit de sa coterie pour la vanter , et pour persécuter ceux qui ne sont pas de son opinion. Ainsi , tout sentiment naturel nous élève à Dieu , jusqu'à ce que le poids de nos passions et des institutions humaines nous ramène à nous seuls. Voilà pourquoi J.-J. Rousseau avait raison de dire «que l'homme était bon, mais que les hommes « étaient méchants. »

Ce fut l'instinct de la Divinité qui rassembla d'abord les hommes, et qui devint la base de la religion et des lois qui devaient cimenter leur réunion. Ce fut sur lui que s'appuya la vertu, quand elle se proposa d'imiter la Divinité, non-

seulement par l'exercice des arts et des sciences , que les anciens Grecs appelaient, pour cet effet, « de petites vertus, » mais dans le résultat de l'intelligence et de la puissance divine, qui est la bienfaisance. Elle consista dans les efforts faits sur nous-mêmes pour le bien des hommes, dans l'intention de plaire à Dieu seul. Elle donna à l'homme le sentiment de son excellence, en lui inspirant le mépris des biens terrestres et passagers , et le désir des choses célestes et immortelles. Ce fut cet attrait sublime qui fit du courage une vertu, et qui fit marcher l'homme vers la mort, parmi tant de soins de conserver la vie. Brave d'Assas , qu'espériez-vous sur la terre, en versant votre sang la nuit, sans témoin, aux champs de KJostercamp, pour le salut de l'armée française? Et vous, généreux Eustache de Saint-Pierre , quelle récompense attendiez-vous de votre patrie lorsque vous parûtes devant ses tyrans, la corde au cou, prêt à périr d'une mort infâme pour sauver vos concitoyens ? Qu'importaient à vos cendres insensibles les statues et les éloges que la postérité devait leur offrir un jour? Pouviez-vous même espérer ce prix de vos sacrifices , ou inconnus , ou couverts d'opprobre ? Pouviez-vous être flatté, dans l'avenir, des vains hommages d'un monde séparé de vous par des barrières éternelles? Et vous, plus glorieux encore à la vue de Dieu, citoyens obscurs qui succombez sans gloire, à qui vos vertus attirent la honte, la calomnie, les persécutions, la pauvreté , le mépris , de la part même de ceux qui dispensent les honneurs parmi les hommes , marcheriez-vous dans des routes si âpres et si rudes , si une lueur divine ne luisait à vos yeux (18) ?

Cest ce respect de la vertu qui est la source de celui que nous portons à l'antique noblesse , et qui a mis, à la longue , des différences injustes et odieuses parmi les hommes, tandis que dans l'origine il ne devait apporter parmi eux que des distinctions respectables. Les Asiatiques, plus équitables, n'ont attaché la noblesse qu'aux lieux illustrés par la vertu. Un vieux arbre , un puits , un rocher, des objets stables , leur ont paru seuls capables de leur en perpétuer le souvenir. Il

DE LA VERTU. Ail

n'y a pas en Asie un arpent de terre qui ne soit illustre. Les Grecs et les Romains, qui en sont sortis, comme tous les peuples du monde, et qui ne s'en éloignèrent pas beaucoup , imitèrent en partie les coutumes de nos premiers pères. Mais les autres nations qui se répandirent dans le reste de l'Europe, où elles furent longtemps errantes, et qui s'écartèrent de ces anciens monuments de la vertu, aimèrent mieux les chercher dans la postérité de leurs grands hommes, et en voir des images vivantes parmi leurs enfants. Voilà, ce me semble , pourquoi les Asiatiques n'ont point de noblesse , et pourquoi les Européens n'ont point de monuments.

Cet instinct de la Divinité fait le charme de nos lectures les plus agréables. Les écrivains auxquels on revient toujours ne sont pas les plus spirituels, c'est-à-dire ceux qui abondent dans cette raison sociale, qui ne dure qu'un moment, mais ceux qui nous rendent l'action de la Providence toujours présente. Voilà pourquoi Homère , Virgile, Xénophon, Plutarque, Fénelon, et la plupart des écrivains anciens, sont immortels , et plaisent à toutes les nations. C'est par cette même raison que les livres de voyages , quoique la plupart écrits sans art , et quoique décriés par une multitude d'états de notre société, qui y trouvent indirectement leur censure, sont cependant les plus intéressants de notre littérature moderne , non-seulement parce qu'ils nous font connaître de nouveaux bienfaits de la nature , en nous parlant des fruits et des animaux des pays étrangers, mais à cause des dangers de terre et de mer auxquels leurs auteurs échappent souvent, contre toute espérance humaine. Eniin , c'est parce que la plupart de nos livres savants s'écartent de ce sentiment naturel, que leur lecture est si sèche et si rebutante , et que la postérité préférera Hérodote à David Hume, et la mythologie des Grecs à tous nos traités de physique, parce qu'on aime encore mieux entendre raconter des fables de la Divinité dans l'histoire des hommes, que de voir la raison des hommes dans l'histoire de la Divinité.

Ce sentiment sublime inspire le goût du merveilleux à

l'homme, qui, par sa faiblesse naturelle, devrait toujours ramper sur la terre, dont il est formé. Il balance en lui le sentiment de sa misère, qui l'attache ;hin plaisirs de l'habitude, et il exalte son âme en lui donnant sans cesse le désir de la nouveauté. Il est l'harmonie de la vie humaine, et la source de tout ce que nous y trouvons de délicieux et de ravissant; c'est de lui que se Couvrent les illusions de l'amour, qui croit toujours voir un objet divin dans l'objet aimé; c'est lui qui présente à l'ambition des perspectives sans lin. Un paysan ne semble désirer rien au monde que de devenir le marguillier de son village. Ne vous y trompez pas, ouvrez-lui une carrière sans obstacle : il est palefrenier, il devient brigand , chef de voleurs, général d'armée, roi; il finira par se faire adorer : ce sera Tamerlan ou Mahomet. Un vieux et riche bourgeois , cloué par sa goutte dans un fauteuil , n'a plus , dit-il, d'autre ambition que de mourir en paix; mais il se voit revivre éternellement dans sa postérité; il s'applaudit en secret de la voir monter, à l'aide de son argent , par tous les échelons des dignités et de l'honneur. Lui-même ne pense p;;s que bientôt il n'aura plus rien de commun avec elle , et que , pendant qu'il se félicite d'être le principe de sa gloire future , elle met déjà la sienne à cacher la honte de son origine. L'athée même, avec sa sagesse négative, est entraîné par cette impulsion. En vain il se démontre le néant et la révolution de toutes choses , son cœur combat sa raison. Il se flatte intérieurement que son livre ou son tombeau lui attirera un jour les hommages de la postérité , ou peut-être que le livre et le tombeau de son ennemi cesseront de les recevoir. Il ne méconnaît la Divinité que. parce qu'il se met à sa place.

Avec le sentiment de la Divinité, tout est grand, noble, beau , invincible dans la vie la plus étroite ; sans lui , tout est faible, déplaisant et amer, au sein même des grandeurs. Ce fut lui qui donna l'empire à Sparte et à Rome, en montrant à leurs habitants vertueux et pauvres les dieux pour protecteurs et pour concitoyens. Ce fut sa destruction qui les livra riches et vicieux à l'esclavage, lorsqu'ils ne virent plus d'autres

dieux dans l'univers que l'or et les voluptés. L'homme a beau s'environner des biens de la fortune : dès que ce sentiment disparait de son cœur, l'ennui s'en empare. Si son absence se prolonge, il tombe dans la tristesse, ensuite dans une noire mélancolie , et enfin dans le désespoir. Si cet état d'anxiété est constant, il se donne la mort. L'homme est le seul être sensible qui se détruise lui-même dans un état de liberté. La vie humaine, avec ses pompes et ses délices, cesse de lui paraître une vie , quand elle cesse de lui paraître immortelle et divine (19).

Quel que soit le désordre de nos sociétés , cet instinct céleste se plaît toujours avec les enfants des hommes ; il inspire les hommes de génie , en se montrant à eux sous les attributs éternels. Il présente au géomètre les progressions ineffables de l'infini, au musicien des harmonies ravissantes, à l'historien les ombres immortelles des hommes vertueux; il élève un Parnasse au poète, et un Olympe aux héros; il luit sur les jours infortunés du peuple; il fait soupirer, au milieu du luxe de Paris, le pauvre habitant de la Savoie après les saints couverts de neige de ses montagnes ; il erre sur les vastes mers, et rappelle, des doux ciimats de l'Inde, le matelot européen aux rivages orageux de l'Occident; il donne une patrie à des malheureux, et des regrets à ceux qui n'ont rien perdu; il couvre nos berceaux des charmes de l'innocence, et les tombeaux de nos pères des espérances de l'immortalité; il se repose au milieu des villes tumultueuses, sur les palais des grands rois et sur les temples augustes de la religion. Souvent il se fixe dans des déserts, et attire sur des rochers les respects de l'univers. C'est ainsi qu'il vous a couvertes de majesté , ruines delà Grèce et de Rome; et vous aussi, mystérieuses pyramides de l'Egypte! C'est lui que nous cherchons sans cesse au milieu de nos occupations inquiètes; mais dès qu'il se montre à nous dans quelque acte inopiné de vertu, ou dans quelqu'un de ces événements qu'on nomme des coups du ciel , ou dans quelques-unes de ces émotions sublimes, indéfinissables, qu'on appelle, par excellence, des traits de sentiment, sou premier effet est de produire en

nous un mouvement de joie très-vif; et le second, de noua faire verser des larmes. Notre ùme , frappée de cette lueur divine , se réjouit à la fois d'entrevoir la céleste patrie , et s'afllige d'en être exilée.

Oculisque errantibus alto

QuiEsivit cœlo luccm, ingerouitque reperta. /Eneid., Mb. IV.

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