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car il n'y a point de végétal au monde qui ait donné tant d'argent à leurs trésors et tant d'illusions agréables à leurs sujets : le népentlics d'Homère n'en approche pas. On pourrait graver dans le voisinage , sur un socle de marbre, le nom du Flamand Aimer de Busbecq, ambassadeur de Ferdinand I,r, roi des Romains, à la Porte, d'ailleurs si recommandabb- par l'agrément de ses lettres, et placer ce petit monument a l'ombre du. lilas qu'il apporta de Constantinople , et dont il fit présent à l'Europe1 en 1562. La luzerne de la Médie y entourerait de ses rameaux le monument dédié à la mémoire du laboureur inconnu qui, le premier, la sema sur nos collines caillouteuses, et qui nous fit présent, dans des lieux arides, de pâturages qui se renouvellent jusqu'à quatre fois par an. A la vue du solanum de l'Amérique, qui produit a sa racine la pomme de terre , le petit peuple bénirait le nom de celui qui lui assura un aliment qui ne craint pas, comme le blé, l'inconstance des éléments et les greniers des monopoleurs. Il n'y verrait pas même sans intérêt l'urne du voyageur ignoré qui orna à perpétuité les humbles fenêtres de ses demeures obscures des couleurs brillantes de l'aurore, en lui apportant du Pérou la fleur de capucine (22).
En avançant dans ce lieu agréable, on verrait sous des dômes et sous des portiques les cendres et les bustes de ceux qui . par l'invention des arts, nous apprirent à tirer parti des productions delà nature , et qui , par leur génie , nous épargnèrent de longs et de rudes travaux. Il n'y faudrait point d'épitaphes. Les figures du métier à faire des bas, de celui qui sertà organiser la soie, et du moulin à vent, seraient des inscriptions aussi augustes et aussi expressives sur les tombeaux de leurs inventeurs , que la sphère inscrite au cylindre sur celui d'Archimède. On y pourrait tracer un jour le globe aérostatique sur le tombeau de Montgolfier ; mais il faut savoir auparavant si cette étrange machine, qui transporte des hommes dans les airs au moyen d'un globe d'air dilaté par le feu, servira au bonheur des peuples; car le nom de l'inventeur même de la
* Voyez Mathiole, sur Dioscoride.
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poudre à canon, s'il était connu , ne serait point admis dans l'asile des bienfaiteurs de l'humanité.
En approchant du centre de cet Elysée , on rencontrerait les monuments encore plus vénérables de ceux qui, par leur verîu, ont laissé à la postérité des fruits plus doux que ceux des végétaux de l'Asie , et ont exercé le plus sublime de tous les talents. Là seraient les tombeaux et les statues du généreux Duquesne, qui arma lui-même une escadre à ses" dépens, pour la défensede la patrie ; du sage Catinat , également tranquille dans les montagnes de la Savoie et dans l'humble retraite de Saint-Gratien ; et de l'héroïque chevalier d'Assas, se sacrifiant la nuit pour le salut de l'armée française , dans les bois de Klostercamp. Là seraient les illustres écrivains qui enflammèrent leurs compatriotes de l'amour des grandes actions : on y verrait Amyot, appuyé sur le buste de Plutarque. Et vous qui avez donné à la fois le précepte et l'exemple de la vertu, divin auteur du Télémaque, nous révérerions vos cendres et votre image, dans uneimagede ces champs Élysées que vous avez si bien décrits.
11 y aurait aussi des monuments de femmes vertueuses , car il n'y a point de sexe pour la vertu : on y verrait les statues de celles qui , avec de la beauté , préférèrent. une vie'laborieuse et cachée aux vaines joies du monde; des mères de famille qui rétablirent l'ordre dans une maison dérangée; qui , fidèles à la mémoire d'un époux souvent inûdele , gardèrent encore la foi conjugale après sa mort , et sacrifièrent leur jeunesse à l'éducation de leurs chers enfants ; et enfin les effigies vénérables de celles qui atteignirent au plus haut degré de l'illustration par l'obscurité même de leurs vertus. On y transporterait le tombeau d'une dame de Lamoignon, de la pauvre église de Saint-Leu-Saint-Gilles, où il est ignoré : sa touchante épitaphe l'en rendrait encore plus digneque le ciseau de Girardon , dont il est le chef d'œuvre : on y lit qu'on avait dessein d'enterrer son corps dans un autre endroit; mais les pauvres de la paroisse , à qui elle avait fait beaucoup de bien pendant sa vie , l'enlevèrent par force , et le déposèrent dans leur église :
sans doute ils transporteraient eux-mêmes les restes de leur bienfaitrice, et viendraient les exposer dans ce lieu à la vénération publique.
Hic manus, ob patriam pugnando vulnera passi, Quique sacerdotes casti dum vita mauebat, Quique pii vales et Phoebo dignaloculi, Inventas aut qui vitam excoluere per artes, Quique sui memores alios fecere merendo.
œneid., lib. VI.
« Là seraient les guerriers qui prodiguèrent leur sang pour la défense « de la patrie; les prêtres qui furent chastes pendant le cours de leur « vie; les poètes pleins de piété qui chantèrent des vers dignes d'Apollon ; « ceux qui contribuèrent au bonheur de la vie par l'invention des arts, « et tous ceux qui méritèrent, par leurs bienfaits, de vivre dans la mé- « moire des hommes. »
Il y aurait là des monuments de toute espèce , distribués suivant les différents mérites : des obélisques , des colonnes , des pyramides , des urnes , des bas-reliefs , des médaillons , des statues , des socles , des péristyles , des dômes : ils n'y seraient pas entassés comme dans un magasin , mais dispersés avec goût; ils ne seraient pas tous de marbre blanc, comme s'ils sortaient delà même carrière, mais de marbre , et de pierres de toutes les couleurs. Il ne faudrait dans ce vaste terrain, auquel je suppose au moins un mille et demi de diamètre , ni alignement , ni terre bêchée , ni boulingrins , ni arbres taillés et émondés , ni rien qui ressemblât à nos jardins. Il n'y aurait de même ni inscriptions latines , ni expressions mythologiques , ni rien qui sentît son académie. Il y aurait encore moins des titres de dignités ou d'honneurs, qui rappellent les vaines idées du monde : on en retrancherait toutes les qualités que la mort détruit; on n'y tiendrait compte que des bonnes actions qui survivent aux citoyens, et qui sont les seuls titres dont la postérité se soucie , et que Dieu récompense. Les inscriptions en seraient simples , et naîtraient de chaque sujet. Ce ne seraient pas les vivants qui y parleraient inutilement aux morts et aux objets inanimés, comme dans les nôtres; mais les morts et les objets inanimés qui parleraient aux vivants pour leur instruction, comme chez les anciens. Ces correspondances
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d'une nature invisible à la nature visible, d'un temps éloigné au temps présent , donnent à l'âme l'extension céleste de l'infini, et sont les sources du charme que nous font éprouver les inscriptions antiques.
Ainsi , par exemple, sur un rocher planté au milieu d'une touffe de fraisiers du Chili , on lirait ces mots :
j'étais inconnue a l'europe; mais, en telle année, un tel, né en tel lieu, m'a transportée des hautes montagnes du chili; et maintenant je porte des fleurs et des fruits dans l'heureux climat de la france.
Au-dessous d'un bas-relief de marbre de couleur, qui représenterait des petits enfants buvant , mangeant et se réjouis • sant, on lirait cette inscription :
NOUS ÉTIONS EXPOSÉS DANS LES RUES AUX CHIENS , A LA FAIM ET Al) FROID : UNE TELLE, DE TEL LIEU, NOUS A LOGÉS , NOUS A VÊTUS, -ET NOUS A RENDU LE LAIT REFUSÉ PAR NOS MÈRES.
Au pied de la statue de marbre blanc d'une jeune et belle femme assise, et s'essuyant les yeux, avec les symptômes de la douleur et de la joie :
J'ÉTAIS ODIEUSE AU CIEL ET AUX HOMMES ; MAIS , TOUCHÉE DE REPBNTIR, J'AI APAISÉ LE CIEL PAR MES LARMES, ET J'AI RÉPARÉ LE MAL QUE J'AI FAIT AUX HOMMES EN SERVANT LES MALHEUREUX.
Près de là on lirait, sous celle d'une jeune fille mal vêtue, filant au fuseau , et regardant le ciel avec ravissement :
J'AI MÉPRISÉ LES VAINES JOIES DU MONDE, ET MAINTENANT JE SUIS HEUREUSE.
Il y aurait de ces monuments qui n'auraient pour tout éloge qu'un seul nom : tel serait, par exemple, le tombeau qui renfermerait les cendres de l'auteur du Télémaque ; à moins qu'on n'y gravât ces mots , si convenables à son caractère aimant et sublime :
IL A ACCOMPLI LES DEUX PRÉCEPTES DE LA LOI : IL A AIMÉ DIEU ET LES HOMMES.
Je n'ai pas besoin de dire qu'on pourrait faire ces inscriptions d'un meilleur style que ie mien; mais j'insisterais pour
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que, dans ces figures, il n'y eût point d'air insolent; point de cheveux jetés au vent, comme ceux de l'ange trompette de la résurrection ; point de douleur théâtrale et de grands mouvements de robe, comme à la Madeleine des Carmélites; point d'attributs mythologiques, où le peuple n'entend rien. Cfaaqi e personne y serait avec son costume : on y verrait des toques de matelots, des cornettes de bonnes sœurs, des sellettes de Savoyards, des pots au lait, et des pots au bouillon. Ces statut s de citoyens vertueux seraient bien aussi respectables que celles des dieux du paganisme, et certainement plus intéressantes que celle du rémouleur ou du gladiateur antique : mais il faudrait que nos artistes s'étudiassent à rendre , comme les anciens, les caractères de l'âme dans l'attitude du corps et dans les traits du visage, tels que le repentir, l'espérance, la joie, la sensibilité, la naïveté. Voilà les costumes de la nature, qui ne varient jamais, et qui plaisent toujours, sous quelque habit qu'on les mette. Plus même les occupations et les vêtements de ces personnages seront méprisables , plus l'expression de Ja charité, de l'humanité, de l'innocence et de toutes leurs vertus y paraîtra sublime. La statue d'une jeune et belle femme travaillant, comme Pénélope, à une. toile, et vêtue modestement d'une robe grecque à longs plis , y plairait sans doute à tous les yeux ; mais je la trouverais mille fois plus touchante que celle de Pénélope même, occupée du même travail, sous tes lambeaux de l'infortune et de la misère.
Il n'y aurait sur ces tombeaux ni squelettes , ni ailes de chauve-souris, ni faux du Temps, ni aucun de ces attributs effrayants avec lesquels nos éducations d'esclaves cherchent à nous faire peur de la mort , ce dernier bienfait de la nature ; mais on y verrait les symboles qui annoncent une vie heureuse et immortelle : des vaisseaux battus de la tempête qui arrivent au port, des colombes qui prennent leur vol vers les deux , etc.
Les statues saintes des citoyens vertueux , couronnées de fleurs , avec les caractères de la félicité, de la paix et de la consolation dans leurs traits , seraient rangées vers le centre de l'île , autour d'une vaste pelouse , sous les arbres de la
patrie, tels que de grands hêtres, de majestueux sapins, des châtaigniers chargés de fruits. On y verrait aussi la vigne mariée aux ormes, et le pommier de la Normandie couvert de ses fruits colorés comme des fleurs. Du milieu de cette pelouse s'élèverait un grand temple en forme de rotonde. Il serait entouré d'un péristyle de colonnes majestueuses , comme était jadis à Rome le moles Adriani. Mais je le voudrais plus spacieux. Sur sa frise onjirait ces mots :
a l'amour du genre humain.
Au centre, il y aurait un autel simple et sans ornements , sur lequel, à certains jours de l'année, on célébrerait le service divin. Ni la sculpture ,ni la peinture, ni l'or, ni les pierreries, ne seraient dignes de décorer l'intérieur de ce temple ; mais des inscriptions sacrées y annonceraient le genre de mérite qu'on y couronne. Sans doute tous ceux qui reposeraient aux environs ne seraient pas des saints; mais au-dessus de la principale porte on lirait, sur une table de marbre blanc, ces paroles divines :