‹ Études de la nature (volume 3)Chapitre 40 sur 51 · DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

DE LA NOBLESSE

Les anciens peuples de l'Europe imaginèrent , pour porter les hommes à la vertu, d anoblir les descendants de leurs citoyens vertueux. Ils sont tombés dans de grands inconvénients, en rendant la noblesse héréditaire; car ils ont interdit par là aux autres citoyens les routes de l'illustration. Comme elle est l'apanage perpétuel d'un certain nombre de familles, elle cesse d'être la récompense nationale, sans quoi toute une nation deviendrait noble à la fin; ce qui y produirait une léthargie fatale aux arts et aux métiers, comme il est arrivé en Espagne et à une partie de l'Italie. Il en résulte encore bien d'autres maux, dont le principal est de former dans un État deux nations qui, à la fin, n'ont plus rien de commun : le patriotisme s'y détruit, et elles ne tardent pas à erre subjuguées. Tel a été de nos jours le sort de la Hongrie, de la Bohême, de la Pologne, et d'une partie même des provinces de notre royaume, telle que la Bretagne, où la noblesse, trop nombreuse et trop altière , formait une classe absolument distincte du reste des citoyens. Il est digne de remarque que ces pays, quoique républicains, quoique si puissants, au jugement de nos écrivains politiques , par la liberté de leur constitution, ont été subjugués fort aisément par des princes despotiques, qui ne commandent, dit-on, qu'à des esclaves. C'est que le peuple , par tout pays, aime mieux avoir un souverain que mille tyrans , et que son sort décide toujours

celui de ses maîtres. Les Romains affaiblirent les distinctions injustes et odieuses qui se trouvaient entre les patriciens et les plébéiens, en accordant à ces dernier^ des privilèges et des charges de la plus haute considéralion.

d'un Elysée.

Les anoblissements ont encore cet inconvénient , c'est que tel commence par les vertus de Marius, qui finit par avoir ses vices. J'ai à proposer un moyen d'illustration qui n'entraîne point les dangers de l'hérédité et de l'inconstance des hommes : c'est de n'accorder qu'à la mort les récompenses de la vertu- La mort met le dernier sceau à la mémoire des hommes. On sait de quel poids étaient les jugements que les Égyptiens prononçaient sur les citoyens après leur mort. C'était alors que les Romains en faisaient quelquefois des demi-dieux , ou quelquefois les jetaient dans le Tibre. Le peuple , au défaut des prêtres et des magistrats , exerce encore parmi nous une partie de ce sacerdoce. Je me suis arrêté plus d'une fois le soir à la vue d'un superbe convoi , moins pour en voir la pompe que pour écouter les jugements portés par le peuple sur le très-haut et très-puissant seigneur qui en était l'objet. J'ai entendu souvent demander : « Était-il bon maître? aimait- « il sa femme et ses enfants ? était-il bon aux pauvres? » Le peuple insiste beaucoup sur cette dernière question, parce qu'étant sans cesse mené par son principal besoin , il ne connaît guère , dans les riches , d'autre vertu que la bienfaisance. J'ai entendu souvent répondre : « Oh ! il ne faisait « de bien à personne ; il était dura sa famille et à ses domesti- « ques. » J'ai entendu dire, à l'enterrement d'un fermier général qui a laissé plus de douze millions de bien : « Il pour- « suivait les pauvres de la campagne à coups de fourche, quand « ils se présentaient à la grille de son château.» Vous entendez là-dessus les spectateurs jurer, et maudire la mémoire du défunt. Telles sont ordinairement les oraisons funèbres

des riches daus la bouche du peuple. 11 ne faut pas douter que ses jugements n'eussent des suites , si la police de Paris n'était pas aussi bien tenue.

Il n'y a que la mort qui assure les réputations , et il n'y a que la religion qui puisse les consacrer. Nos grands le savent fort bien. C'est de là que vient le faste de leurs monuments dans nos églises. Ce ne sont pas les prêtres qui les obligent de s'y faire enterrer, comme hien des gens se l'imaginent. Les prêtres n'en recevraient pas moins leurs droits , si on les enterrait à la campagne ; ils se feraient , comme de raison , fort bien payer de leurs voyages , et ils ne respireraient pas toute l'année , dans leurs stalles , l'odeur infecte des cadavres. Le principal obstacle à cette police nécessaire vient des grands et des riches , qui , n'allant guère à l'église pendant leur vie , veulent y être après leur mort, afin que le peuple admire leurs mausolées, et leurs Vertus de marbre et de bronze. Mais, grâces aux allégories de nos artistes et aux inscriptions latines de nos savants , le peuple n'y entend rien , et ne fait d'autre réflexion à leur vue, si ce n'est que tout cela coûte beaucoup d'argent , et que tout le cuivre qu'on y a employé servirait bien mieux à leur faire des cbaudrons.

Il n'y a que la religion qui puisse consacrer d'une manière durable la mémoire de la vertu. Le feu roi de Prusse, qui connaissait si bien les grands ressorts de la politique , n'avait pas oublié celui-là. Comme la religion protestante , qui est dominante dans son pays , bannit des temples les images des saints, il y avait fait mettre les portraits des officiers qui avaient péri en se distinguant à son service. La première fois que j'entrai dans les temples de Berlin, je fus fort étonné d'y voir plusieurs portraits d'officiers en uniforme. On lisait au bas leur âge , leurs noms , celui du lieu de leur naissance, et delà bataille où ils avaient été tués. Il y a aussi, je crois, une ligne ou deux d'éloge à la fin de ces inscriptions. On ne saurait croire quel enthousiasme militaire cette vue inspire à ses sujets. Chez nous, il n'y a si petit ordre de moines qui n'expose dans ses cloîtres et dans ses églises les tableaux de

ses grands hommes , sans contredit plus fêtés et plus connus que ceux de l'État!. Ces sujets , toujours accompagnés de circonstances pittoresques et intéressantes , sont les plus puissants moyens qu ils emploient pour s'attirer des novices. Les chartreux s'aperçoivent déjà qu'ils ont moins de novices, depuis qu'ils n'ont plus dans leur cloître la mélancolique histoire de saint Bruno, si supérieurement peinte par le Sueur.

Je voudrais d'ahord qu'aucun citoyen ne fut enterré dans les églises. Xénophon rapporte que Cyrus, maître de la plus grande partie de l'Asie, ordonna en mourant qu'on l'enterrât en pleine campagne sous des arhres, afin, disait ce grand prinoe , que les éléments de son corps se réunissent prompleinent à ceux de la nature, et contribuassent de nouveau à la formation de ses beaux ouvrages. Ce sentiment était digne de l'âme sublime de Cyrus; mais partout pays les tombeaux', surtout ceux des grands rois , sont les monuments les plus chers aux nations. Les sauvages regardent ceux de leurs ancêtres comme des titres de possession de la terre qu'ils habitent. « Ce pays est à nous , disent-ils; les os de nos pères y re- « posent. » Quand ils sont forcés d'en sortir, ils les déterrent en pleurant, et les emportent avec le plus grand respect. Les Turcs les mettent sur le bord des grands chemins , comme faisaient les Romains. Les Chinois en font des lieux enchantés. Ils les placent aux environs des villes, dans des grottes creusées dans le flanc des collines; ils en décorent l'entrée d'architecture, et ils plantent devant et autour des bocages de cyprès et de sapins , mêlés d'arbres qui portent des fleurs et des fruits. Ces lieux inspirent une profonde et douce mélancolie, non-seulement par l'effet naturel de leur décoration, mais par le sentiment moral qu'élèvent en nous les tombeaux, qui sont , comme nous l'avons dit ailleurs , des monuments posés sur les frontières des deux mondes.

Nos grands ne perdraient donc rien du respect qu'ils veulent attacher à leur mémoire , si on les enterrait dans des cimetières publics aux environs de la capitale. On y bâtirait

une grande chapelle sépulcrale, constamment destinée aux pompes funèbres , dont les apprêts dérangent souvent le service divin dans les églises de paroisse. Les artistes pourraient se donner carrière dans la décoration de ces mausolées; et les temples de 1 humilité et de la vérité ne seraient plus profanés par la vanité et le mensonge des épitaphes.

Pendant que chaque citoyen aurait la liberté de se loger à sa fantaisie dans cette dernière et éternelle hôtellerie, je voudrais qu'on choisît auprès de Paris un lieu que consacrerait la religion , pour y recueillir les cendres des hommes qui auraient bien mérité de la patrie.

Les services qu'on peut lui rendre sont eu grand nombre , et de nature bien différente. Nous n'en connaissons guère que d'une sorte , qui dérivent de qualités redoutables , telles que la valeur. îsous ne révérons que ce qui nous fait peur. Les marques de notre estime sont souvent des témoignages de notre faiblesse. On ne nous élève qu'à la crainte , et point à la reconnaissance. Il n'y a si petite nation moderne qui n'ait ses Alexandres et ses Césars , et aucune ses Bacchus et ses Cérès. Les anciens , au moins aussi valeureux que nous, pensaient , sans contredit , bien mieux. Plutarque observe quelque part que Cérès et Bacchus, qui étaient des mortels, furent élevés au rang des dieux à cause des biens purs , universels et durables qu'ils avaient procurés aux hommes ; mais qu'Hercule, Thésée et les autres héros ne furent mis qu'au rang des demi-dieux, parce que les services qu'ils rendirent aux hommes furent passagers, circonscrits, et mêlés de beaucoup de maux.

Je me suis étonné souvent de notre indifférence pour la mémoire de ceux de nos ancêtres qui nous ont apporté des arbres utiles, dont les fruits et les ombrages font aujourd'hui nos délices. Les noms de ces bienfaiteurs sont pour la plupart totalement iuconnus ; cependant leurs bienfaits se perpé« tuent pour nous d'âge en âge. Les Romains n'en agissaient pas ainsi. Pline se glorifie de ce que , dans les huit espèces de cerises connues à Rome de son temps, il yen avait une

appelée Plinienne, du nom d'uu de ses parents à qui l'Italie en était redevable. Les autres espèces de ce même fruit por taient à Rome les noms des plus illustres familles, et s'appelaient Aproniennes, Actiennes, Cœciliennes, Juliennes; il dit que ce fut Lucullus qui, après la défaite de Mitliridate, apporta du royaume de Pont les premiers cerisiers en Italie, d'où ils se répandirent , en moins de cent vingt ans , dans toute l'Europe et jusqu'en Angleterre, qui était alors peuplée de barbares. Us furent peut-êtreles premiers moyens decivilisationde cette île; car les premières lois naissent toujours de l'agriculture; etc'est pour cela que les Grecs appelaient Cérès législatrice. Pline félicite ailleurs Pompée et Vespasien d'avoir fait paraître à Rome l'arbre d'ébène et celui de baume de la Judée au milieu de leurs triomphes, comme s'ils n'eussent pas alors triomphé seulement des nations, mais de la nature même de leur pays. Certainement si j'avais quelque souhait à faire pour perpétuer mon nom , j'aimerais mieux le voir porté par un fruit en France que par une île en Amérique. Le peuple, dans la saison de ce fruit, se rappellerait ma mémoire; mon nom, dans les paniers des paysans durerait plus que gravé sur des colonnes de marbre. Je ne connais point dans la maison de Montmorency de monument plus durable et plus cher au peuple que la cerise qui en porte le nom. Le bon-henri, qui croît sans culture au milieu des champs, fera durer plus longtemps la mémoire de Henri IV que la statue de bronze placée sur le Pont-Neuf, malgré sa grille de fer et son corps de garde. Si les graines et les génisses que Louis XV a envoyées, par un mouvement naturel d'humanité , dans l'île de Taïti , viennent à s'y multiplier , elles conserveront plus longtemps et plus chèrement sa mémoire parmi les peuples de la mer du Sud, que la petite pyramide de brique que des académiciens flatteurs tentèrent de lui élever a Quito , et peut-être que les statues qu'on lui a élevées dans son propre royaume.

Le bienfait d'une plante utile est , à mon gré , un des services les plus importants qu'un citoyen puisse rendre à son pays. Les plantes étrangères nous lient avec les nations d'où

elles viennent; elles transportent parmi nous quelque chose j de leur bonheur et de leurs soleils. Un olivier me représente I l'heureux pays de la Grèce mieux que le livre de Pausanias, ; et j'y trouve les dons de Minerve bien mieux exprimés que ! sur des médaillons. Sous un marronnier en fleurs , je me re- I pose sous les riches ombrages de l'Amérique ; le parfum d'un ! citron me transporte en Arabie , et je suis au voluptueux Pé- : rou en flairant l'héliotrope.

Je commencerais donc à ériger les premiers monuments j de la reconnaissance publique à ceux qui nous ont apporté des ! plantes utiles : pour cet effet, je choisirais une des îles de J la Seine, dans les environs de Paris, afin d'en faire un Elysée. Par exemple , je prendrais celle qui est au-dessous du hardi pont de Neuilly , et qui ne tardera pas , avant quelques années, de se trouver dans les faubourgs de Paris; j'y ajou- ! teraislebras de la Seine quinesert point àla navigation, et une i grande portion du continent qui Pavoisine ; je planterais au- ; tour de ce vaste terrain , et le long de ses rivages , les arbres, les arbrisseaux et les herbes dont la France a été enrichie dei puis plusieurs siècles. On y verrait des marronniers d'Inde, des' tulipiers, des mûriers, des acacias de l'Amérique et de l'Asie , des pins de la Virginie et de la Sibérie , des oreillesd'ours des Alpes , des tulipes de Calcédoine , etc. Le sorbier duCanada,avec ses grappes écarlates, le magnolia grandiflora de l'Amérique , qui produit la plus grande et la plus odorante des fleurs, et le thuya de la Chine, toujours vert, qui n'en porte point d'apparentes , entrelaceraient leurs rameaux , et formeraient çà et là des bocages enchantés. On placerait sous leurs ombrages, et au milieu des tapis de plantes de différentes verdures , les monuments de ceux qui les ont apportés en France. On verrait croître autour du magnifique tombeau de Nicot . ambassadeur de France en Portugal , qui est à présent dans l'église de Saint-Paul, la fameuse plante du tabac, appelée il'abord de son nom nicotiane , parce que ce fut lui qui , le premier, la fit connaître dans toute l'Europe. Il n'y a point de prince européen qui ne lui doive une statue pour ce service ;

Page 1