‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 13 sur 54 · DE L'HARMONIE · texte numérisé non relu

DE L'HARMONIE

La nature oppose les êtres les uns aux autres , afin de produire entre eux des convenances Cette loi a été connue dans la plus haute antiquité. On la trouve en plusieurs endroits de l'Écriture sainte. La voici dans un passage de Y Ecclésiastique * :

* 25. Omnia duplicia, unum contra unum , et non fecit quidquam déesse.

1 Chap. xlii.

DE L'HARMONIE. loi

« Chaque chose a son contraire : l'une est opposée à l'autre, et rien ne manque aux œuvres de Dieu. »

Je regarde cette grande vérité comme la clef de toute la philosophie. Elle a été aussi féconde en découvertes que cette autre : « Rien n'a été fait en vain. » Elle est la source du goût dans les arts et dans l'éloquence. C'est des contraires que naissent les plaisirs de la vue , de l'ouïe , du toucher, du goût , et tous les attraits de la beauté , en quelque genre que ce soit. Mais c'est aussi des contraires que viennent la laideur, la discorde , et toutes les sensations qui nous déplaisent. Ce qu'il y a d'admirable , c'est que la nature emploie les mêmes causes pour produire des effets si différents. Quand elle oppose les contraires , elle fait naître en nous des affections douloureuses ; et elle nous en fait éprouver d'agréables lorsqu'elle les confond. De l'opposition des contraires naît la discorde, et de leur réunion l'harmonie.

Cherchons dans la nature quelques preuves de cette grande loi. Le froid est opposé au chaud , la lumière aux ténèbres , la terre à l'eau, et l'harmonie de ces éléments contraires produit des effets ravissants ; mais si le froid succède rapidement à la chaleur, ou la chaleur au froid , la plupart des végétaux et des animaux , exposés à ces révolutions subites , courent risque de périr. La lumière du soleil est agréable; mais si un nuage noir tranche avec l'éclat de ses rayons , ou si des feux vifs brillent au sein d'une nuée obscure , tels que ceux des éclairs, notre vue éprouve , dans les deux cas, des sensations pénibles. L'effroi de l'orage augmente si le tonnerre y joint ses terribles éclats entremêlés de silences , et il redouble si les oppositions de ces feux et de ces obscurités , de ces tumultes et de ces repos célestes , se font sentir dans les ténèbres et le calme de la nuit.

Mais lorsque deux contraires viennent à se confondre, en quelque genre que ce soit , on en voit naître le plaisir , la beauté et l'harmonie. J'appelle l'instant et le point de leur réunion expression harmonique. C'est le seul principe que j'aie pu apercevoir dans la nature ; car ses éléments mêmes

ne sont pas simples, comme nous l'avons vu ; ils présentent toujours des accords formés de deux contraires, aux analyses les plus multipliées. Ainsi , en reprenant quelques uns de nos exemples, les températures les plus douces et les plus favorables en général à toute espèce de végétation sont celles des saisons où le froid se mêle au chaud, comme celles du printemps et de l'automne. Elles occasionnent alors deux sèves dans les arbres, ce que ne font pas les plus fortes chaleurs de l'été. Les effets les plus agréables de la lumière et des ténèbres sont produits lorsqu'elles viennent à se confondre, et à former ce que les peintres appellent des clairs-obscurg et des demi-jours. Voilà pourquoi les heures de la journée les plus intéressantes sont celles du matin et du soir; ces heures où , dit la Fontaine dans sa fable charmante de Pyrame et Thisbé, l'ombre et le jour luttent dans les champs azurés. Les sites les plus aimables sont ceux où les eaux se confondent avec les terres : ce qui a fait dire au bon Plutarque que les voyages de terre les plus plaisants étaient ceux qui se faisaient le long de la mer ; et ceux de la mer, à leur tour, ceux qui se faisaient le long de la terre. Vous verrez ces mêmes harmonies résulter des saveurs et des sons les plus opposés, dans les plaisirs du goût et de l'ouïe.

Nous allons examiner la constance de cette loi , par les principes mêmes par lesquels la nature nous donne les premières sensations de ses ouvrages , qui sont les couleurs , les formes et les mouvements.

Je me garderai bien de définir les couleurs, et encore plus d'en expliquer l'origine. Ce sont, disent nos physiciens, des réfractions de la lumière sur les corps , comme le démontre le prisme , qui , en brisant un rayon de soleil , le décompose en sept rayons colorés, qui se développent suivant cet ordre : le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo et le violet. Ce sont là , selon eux , les sept couleurs primitives. Mais, comme je l'ai dit, j'ignore ce qui est primitif dans la

nature. Je pourrais leur objecter que, si les couleurs des objets ne naissent que de la réfraction de la lumière du soleil , elles devraient disparaître à la lueur de nos bougies , car celle-ci ne se décompose au prisme que bien faiblement; mais je m'en tiendrai à quelques réflexions sur le nombre et l'ordre de ces sept prétendues couleurs primitives. D'abord , il est évident qu'il y en a quatre qui sont composées : car l'orangé est composé du jaune et du rouge ; le vert , du jaune et du bleu; le violet, du bleu et du rouge; et l'indigo n'est qu'une teinte de bleu surchargée de noir • ce qui réduit les couleurs solaires à trois couleurs primordiales, qui sont le jaune , le rouge et le bleu , auxquelles si nous joignons le blanc , qui est la couleur de la lumière , et le noir, qui en est la privation , nous aurons cinq couleurs simples, avec lesquelles on peut composer toutes les nuances imaginables.

Nous observerons ici que nos machines de physique nous trompent avec leur air savant , non-seulement parce qu'elles supposent à la nature de faux éléments , comme lorsque le prisme nous donne des couleurs composées pour des couleurs primitives, mais en lui en soustrayant de véritables : car combien de corps blancs et noirs doivent être réputés sans couleur, attendu que ce même prisme ne manifeste pas leurs teintes dans la décomposition du rayon solaire ! Cet instrument nous induit encore en erreur sur l'ordre naturel de ces mêmes couleurs, en le commençant par le rayon rouge, et en le terminant par le rayon violet. L'ordre des couleurs dans le prisme n'est donc qu'une décomposition triangulaire d'un rayon de lumière cylindrique, dont les deux extrêmes, le rouge et le violet , participent l'un de l'autre sans la terminer; de sorte que le principe des couleurs , qui est le rayon blanc , et sa décomposition progressive , ne s'y manifestent plus. Je suis même très-porté à croire qu'on peut tailler un cristal avec tel nombre d'angles qui donneraient aux réfractions du rayon solaire un ordre tout différent , et qui en multiplieraient les couleurs prétendues primitives bien au delà du nombre de sept. L'autorité de ce polyèdre deviendrait tout aussi respec-

table que celle du prisme, si des algébristes y appliquaient quelques calculs un peu obscurs , et quelques raisonnements de la philosophie corpusculaire, comme ils ont fait aux effets de celui-là.

Nous nous servirons d'un moyen moins savant , pour nous donner une idée de la génération des couleurs et de la décomposition du rayon solaire. Au lieu de les examiner dans un prisme de verre, nous les considérerons dans les cieux, et nous y verrons les cinq couleurs primordiales s'y développer dans l'ordre où nous les avons annoncées.

Dans une belle nuit d'été , quand le ciel est serein , et chargé seulement de quelques vapeurs légères, propres à arrêter et à réfranger les rayons du soleil lorsqu'ils traversent les extrémités de notre atmosphère , transportez-vous dans une campagne d'où l'on puisse apercevoir les premiers feux de l'aurore. Vous verrez d'abord blanchir, à l'horizon , le lieu où elle doit paraître; et cette espèce d'auréole lui a fait donner, à cause de sa couleur, le nom d'aube, du mot latin alba, qui veut dire blanche. Cette blancheur monte insensiblement au ciel, et se teint en jaune à quelques degrés au-dessus de l'horizon ; le jaune , en s'élevant à quelques degrés plus haut , passe à l'orangé; et cette nuance d'orangé s'élève au-dessus en vermillon vif qui s'étend jusqu'au zénith. De ce point vous apercevez au ciel , derrière vous , le violet à la suite du vermillon, puis l'azur, ensuite le gros bleu ou indigo; et enfin le noir tout à fait à l'occident.

Quoique ce développement de couleurs présente une multitude infinie de nuances intermédiaires qui se succèdent assez rapidement , cependant il y a un moment (et , si je me le rappelle bien , c'est celui où le soleil est près de montrer son disque) où le blanc éblouissant se fait voir à l'horizon; le jaune pur, à quarante-cinq degrés d'élévation; la couleur de feu, au zénith, à quarante-cinq degrés au-dessous; vers l'occident , le bleu pur ; et à l'occident même , le voile sombre de la nuit, qui touche encore l'horizon. Du moins j'ai cru remarquer cette progression entre les tropiques , où il n'y a

presque pas de réfraction horizontale qui fasse anticiper la lumière sur les ténèbres, comme dans nos climats.

J.-J. Rousseau médisait un jour que, quoique "le champ de ces couleurs célestes soit le bleu , les teintes du jaune qui se fondent avec lui n'y produisent point la couleur verte , comme il arrive dans nos couleurs matérielles , lorsqu'on mêle ces deux nuances ensemble. Mais je lui répondis que j'avais aperçu plusieurs fois du vert au ciel , non-seulement entre les tropiques, mais sur l'horizon de Paris. A la vérité, cette couleur ne.se voit guère ici que dans quelque belle soirée de l'été. J'ai aperçu aussi dans les nuages des tropiques, principalement sur la mer et dans les tempêtes, toutes les couleurs qu'on peut voir sur la terre. Il y en a alors de cuivrées , de couleur de fumée de pipe, de brunes, de rousses, de noires , de grises , de livides , de couleur marron , et de celle de gueule de four enflammé. Quant à celles qui y paraissent dans lés jours sereins , il y en a de si vives et de si éclatantes , qu'on n'en verra jamais de semblables dans aucun palais , quand on y rassemblerait toutes les pierreries du Mogol. Quelquefois les vents alizés du nord-est ou du sud-est , qui y soufflent constamment, cardent les nuages comme si c'étaient des flocons de soie ; puis ils les chassent à l'occident , en les croisant les uns sur les autres , comme les mailles d'un panier à jour. Ils jettent , sur les côtés de ce réseau, les nuages qu'ils n'ont pas employés , et qui ne sont pas en petit nombre ; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige , les contournent sur leurs bords en forme de croupes , et les entassent les uns sur les autres comme les Cordillères du Pérou , en leur donnant des formes de montagnes , de cavernes et de rochers; ensuite, vers le soir, ils calmissent un peu, comme s'ils craignaient de déranger leur ouvrage. Quand le soleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau , on voit passer par toutes ses losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel effet , que les deux côtés de chaque losange qui en sont éclairés paraissent relevés d'un filet d'or ; et les deux autres , qui devraient être dans l'ombre , sont teints

d'un superbe nacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière, qui s'élèvent du soleil couchant jusqu'au zénith , bordent de franges d'or les sommets indécis de cette barrière céleste, et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides das montagnes aériennes collatérales , qui semblent alors être d'argent et de vermillon. C'est dans ce moment qu'on aperçoit , au milieu de leurs croupes redoublées, une multitude de vallons qui s'étendent à l'iniini, en se distinguant à leur ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent, dans leurs divers contours , des teintes inimitables de blanc qui fuient à perte de vue dans le blanc , ou des ombres qui se prolongent, sans se confondre, sur d'autres ombres. Vous voyez çà et là sortir des flancs caverneux de ces montagnes des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d'or et d'argent sur des rochers de corail. Ici , ce sont de sombres rochers , percés à jour, qui laissent apercevoir par leurs ouvertures le bleu pur du firmament; là, ce sont de longues grèves salées d'or, qui s'étendent sur de riches fonds du ciel , ponceaux , écarlates , et verts comme Témeraude. La réverbération de ces couleurs occidentales se répand sur la mer , dont elle glace les flots azurés de safran et de pourpre. Les matelots, appuyés sur les passavants du navire, admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux à l'heure de la prière, et semble les inviter à élever leurs cœurs comme leurs vœux vers les cieux. Il change à chaque instant : bientôt ce qui était lumineux est simplement coloré, et ce qui était coloré est dans l'ombre. Les formes en sont aussi variables que les nuances; ce sont tour à tour des îles, des hameaux, des collines plantées de palmiers , de grands ponts qui traversent des fleuves , des campagnes d'or, d'améthystes , de rubis ; ou plutôt ce n'est rien de tout cela ; ce sont des couleurs et des formes célestes qu'aucun pinceau ne peut rendre , ni aucune langue exprimer.

11 est très-remarquable que tous les voyageurs qui ont monté , en différentes saisons , sur les montagnes les plus

élevées du globe, entre les tropiques et hors des tropiques, au milieu du continent ou dans les îles , n'ont aperçu dans les nuages qui étaient au-dessous d'eux qu'une surface grise et plombée, sans aucune variation de couleur, et semblable à celle d'un lac. Cependant le soleil éclairait ces nuages de toute sa lumière ; et ses rayons pouvaient y combiner , sans obstacle , toutes les lois de la réfraction , auxquelles notre physique les a assujettis. Il s'ensuit de cette observation , que je répéterai encore ailleurs à cause de son importance , qu'il c'y a pas une seule nuance de couleur employée en vain dans l'univers; que ces décorations célestes sont faites pour le niveau de la terre , et que leur magnifique point de vue est pris de l'habitation de l'homme.

Ces concerts admirables de lumières et déformes, qui ne se manifestent que dans la partie inférieure des nuages , la moins éclairée du soleil , sont produits par des lois qui me sont tout à fait inconnues. Mais , quelle que soit leur variété , elles s'y réduisent à cinq couleurs; le jaune y paraît une génération du blanc , le rouge une nuance plus foncée du jaune , le bleu une teinte de rouge plus renforcée, et le noir la dernière teinte du bleu. On ne peut douter de cette progression lorsqu'on observe le matin , comme je l'ai dit, le développement delà lumière dans les cieux ; vous y voyez ces cinq couleurs , avec leurs nuances intermédiaires , s'engendrer les unes des autres à peu près dans cet ordre : le blanc, le jaune-soufre, le jaune-citron, le jaune-d'œuf , l'orangé, la couleur aurore , le ponceau , le rouge plein , le rouge carminé , le pourpre , le violet , l'azur , l'indigo , et le noir. Chacune de ces couleurs ne semble être qu'une teinte forte de celle qui la précède , et une teinte légère de celle qui la suit, en sorte que toutes ensemble ne paraissent que des modulations d'une progression dont le blanc est le premier terme , et le noir le dernier.

Dans cet ordre, où les deux extrêmes , le blanc et le noir, c'est-à-dire la lumière et les ténèbres, produisent en s'harmoniant tant de couleurs différentes , vous remarquerez que

la couleur rouge tient le milieu, et qu'elle est la plus belle de toutes, au jugement de tous les peuples. Les Russes, pour dire qu'une fille est belle, disent qu'elle est rouge. Ils l'appellent crastna devitsa : chez eux, beau et rouge sont synonymes. On faisait au Pérou et au Mexique un cas infini du rouge. Le plus beau présent que l'empereur Montezuma crut faire à Cortez fut de lui donner un collier d'écrevisses qui avaient naturellement cette riche couleur «. La seule demande que fit le roi de Sumatra aux Espagnols qui abordèrent les premiers dans son pays, et qui lui présentèrent beaucoup d'échantillons du commerce et de l'industrie de l'Europe, se réduisit à du corail et à de l'écarlate 2 ; et il leur promit de leur donner en retour toutes les épiceries et les marchandises de l'Inde dont ils auraient besoin. On trafique désavantageu sèment avec les nègres , les Tartares, les Américains et les Indiens orientaux, si on ne leur apporte des étoffes rouges. Les témoignages des voyageurs sont unanimes sur la préférence que tous les peuples donnent à cette couleur. Je pourrais en rapporter une infinité de preuves , si je ne craignais d'être ennuyeux. J'ai indiqué seulement l'universalité de ce goût, pour faire voir la fausseté de cet axiome philosophique, qui dit que les goûts sont arbitraires ; ou , ce qui est la même chose, qu'il n'y a point dans la nature de lois pour la beauté , et que nos goûts sont des effets de nos préjugés. C'est tout le contraire ; ce sont nos préjugés qui corrompent nos goûts naturels , qui sans eux seraient les mêmes par toute la terre. C'est par une suite de ces préjugés que les Turcs préfèrent la couleur verte à toutes les autres, parce que, selon la tradition de leurs docteurs , c'était la couleur favorite de Mahomet, et que ses descendants ont , seuls de tous les Turcs, le privilège de porter le turban vert. Mais , par une autre prévention, les Persans leurs voisins méprisent le vert, parce qu'ils rejettent les traditions de ces docteurs turcs , et qu'ils ne reconnaissent point cette parenté de leur prophète , étant

' Foyez Herrera.

5 Voyez Histoire générale des Voyages, par l'abbé Prévost.

sectateurs d'Ali. Par une autre chimère. Je jaune paraît aux Chinois la plus distinguée de toutes les couleurs, parce que c'est celle de leur dragon emblématique ; le jaune est à la Chine la couleur impériale, comme le vert Test en Turquie. D'ailleurs, suivant le rapport d'Isbraud-Ides, les Chinois représentent sur leurs théâtres les dieux et les héros le visage teiut d'une couleur de sang x. Toutes ces nations , la couleur politique exceptée, regardent le rouge comme la plus belle; ce qui suffit pour établir à son égard une unanimité de préférence.

Mais, sans nous arrêter davantage au témoignage variable des hommes, il suffit de celui de la nature. C'est avec le rouge que la nature rehausse les parties les plus brillantes dbs plus belles fleurs. Elle en a coloré entièrement la rose, qui en est la reine : elle a donné cette teinture au sang , qui est le principe de la vie dans les animaux; elle en revêt aux Indes le plumage de la plupart des oiseaux, surtout dans la saison des amours. Il y a peu d'oiseaux alors à qui elle ne donne quelque nuance de cette riche couleur. Les uns en ont la tète couverte . comme ceux qu'on appelle cardinaux ; d'autres en ont des pièces de poitrine , des colliers . des capuchons , des epaulettes. Il y en a qui conservent entièrement le fond gris ou brun de leurs plumes . mais qui sont glacés de rouge , comme si on les eût roules dans le carmin. D'autres en sont sables . comme si on eût souille sur eux quelque poudre d'ecarlate. Ils ont avec cela des piquetures bianches mêlées parmi, qui y produisent un effet charmant : c'est ainsi qu'est peint un petit oiseau des Indes appelé bengali. Mais rien n'est plus aimable qu'une tourterelle d'Afrique, qui porte sur son plumage ms-de-perle , précisément a l'endroit du cœur, une tache sanglante mèlee de différents routes, parfaitement semblable cà une blessure : il semble que cet oiseau , dédié à l'Amour, porte la livrée de son maître, et qu'il a servi début à ses flèches, Ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est que ces riches teintes eoralines disparaissent dans la plupart de cei

1 Foyage de Moscou a 'a Chine, par Isbrand-IJe; , p 1*1-

oiseaux après la saison d'aimer, comme si c'étaient des habits de parade qui leur eussent été prêtés par la nature seulement pour le temps des noces.

La couleur rouge , située au milieu des cinq couleurs primordiales, en est l'expression harmonique par excellence, et le résultat , comme nous l'avons dit , de l'union de deux contraires , la lumière et les ténèbres. Il y a encore des teintes fort agréables qui se composent d'oppositions d'extrêmes. Par exemple , de la seconde et de la quatrième couleur , c'est-à-dire du jaune et du bleu, se forme le vert, qui constitue une harmonie très-belle, laquelle doit tenir peut-être le second rang en beauté parmi les couleurs , comme elle tient le second dans leur génération. Le vert paraît même, aux yeux de bien des gens, sinon la plus belle teinte , du moiDS la plus aimable, parce qu'il est moins éblouissant que le rouge , et plus assorti à leurs yeux (8).

Je ne m'arrêterai pas davantage aux autres nuances harmoniques que l'on peut tirer , suivant les lois de leur génération , des couleurs les plus opposées, et dont on peut former des accords et des concerts , comme avait fait le père Castel dans son fameux clavecin. Je remarquerai cependant que les couleurs peuvent influer sur les passions, et qu'on peut les rapporter, ainsi que leurs harmonies, à des affections morales. Par exemple , si vous partez du rouge , qui est la couleur harmonique par excellence, et que vous remontiez au blanc, plus vous approcherez de ce premier terme, plus les couleurs seront vives et gaies. Vous aurez successivement le ponceau, l'orangé, le jaune, le citron, la couleur sulfurine, et le blanc. Plus, au contraire, vous irez du rouge au noir, plus les couleurs seront sombres et tristes; car vous aurez le pourpre, le violet, le bleu, l'indigo, et le noir. Dans les harmonies que vous formerez de part et d'autre en réunissant les couleurs opposées , plus il y entrera de couleurs de la progression ascendante , plus les harmonies en seront gaies ; et le contraire arrivera lorsque les couleurs de la progression descendante domineront. C'est par cet effet harmonique que

le vert étant composé du jaune et du bleu , il est d'autant plus gai que le jaune y domine ,*et il est d'autant plus triste que le bleu le surmonte. C'est encore par cette influence harmonique que le blanc répand plus de gaieté dans toutes les nuances, parce qu'il est la lumière. Il fait même par son opposition un effet charmant dans les harmonies que j'appelle mélancoliques ; car, mêlé au violet, il donne les nuances agréables de la fleur du lilas ; joint au bleu , il donne l'azur ; et au noir , il produit le gris-de-perle : mais , fondu avec le rouge , il donne la couleur de rose , cette nuance ravissante qui est la fleur de la vie. Au contraire , si le noir domine dans les couleurs gaies , i] en résulte un effet plus^tristeque celui qu'il produirait lui-même étant tout pur. C'est ce que vous pouvez voir lorsqu'il est mêlé au jaune , a l'orangé et au rouge, qui deviennent alors des couleurs ternes et meurtries. La couleur rouge donne de la vie à toutes les nuances où elle entre, comme la blanche leur donne de la gaieté , et la noire de la tristesse.

Si vous voulez faire naître des effets tout à fait opposés à la plupart de ceux dont nous venons de parler , c'est de placer les couleurs extrêmes les unes auprès des autres sans les confondre. Le noir opposé au blanc produit l'effet le plus triste et le plus dur. Leur opposition est un signe de deuil chez la plupart des nations , comme il en est un de destruction dans les orages du ciel et dans les tempêtes de la mer. Le jaune même opposé au noir est le caractéristique de plusieurs animaux dangereux, comme de la guêpe et du tigre, etc.. Ce n'est pas que les femmes n'emploient avec avantage dans leur parure ces couleurs opposées ; mais elles ne s'en embellissent que par les contrastes qu'elles en forment avec la couleur de leur teint; et comme le rouge y domine, il s'ensuit que ces couleurs opposées leur sont avantageuses ; car jamais l'expression harmonique n'est plus forte que quand elle se trouve entre les deux extrêmes qui la produisent. Nous dirons ailleurs quelque chose de cette partie de l'harmonie, lorsque nous parlerons des contrastes de la figure humaine.

Nous ne devons pas dissimuler ici quelques objections qu'on

peut élever contre l'universalité de ces principes. Nous avons représenté la couleur blanche comme une couleur gaie , et la noire comme une couleur triste : cependant quelques peuples nègres représentent le diable blanc ; les habitants de la presqu'île de i'Inde se frottent, en signe de deuil , le front et les tempes de poudre de bois de santal , dont la couleur est d'un blanc jaunâtre. Le voyageur Gentil de la Barbinais, qui , dans son Voyage autour du monde , a aussi bien décrit les mœurs de la Chine que celles de nos marins et de plusieurs colonies de l'Europe , dit que le blanc est la couleur du deuil chez les Chinois. On pourrait conclure de ces exemples que le sentiment des couleurs est arbitraire , puisqu'il n'est pas le même chez tous les peuples.

Voici ce que nous avons à répondre à ce sujet. Nous avons déjà fait voir ailleurs que les peuples de l'Afrique et de l'Asie , quelque noirs qu'ils soient, préfèrent les femmes blanches à celles de tous les autres teints. Si quelques nations de nègres peignent le diable en blanc , ce peut bien être par le sentiment de la tyrannie que les blancs exercent sur elles. Ainsi la couleur blanche , devenue pour elles une couleur politique , cesse d'être une couleur naturelle. D'ailleurs le blanc dont elles peignent leur diable n'est pas un blanc rempli d'harmonie comme celui de la figure humaine , mais un blanc pur, un blanc de craie , tel que celui dont nos peintres enluminent les figures de fantômes et de revenants dans leurs scènes magiques et infernales. Si cette couleur éclatante est l'expression du deuil chez les Indiens et chez les Chinois, c'est qu'elle contraste durement avec la peau noire de ces peuples Les Indiens sont noirs. Les Chinois méridionaux ont la peau fort basanée. Ils tirent leur religion et leurs principales coutumes de l'Inde, le berceau du genre humain, dont les habitants sont noirs. Leurs habits extérieurs sont d'une couleur sombre ; ils portent beaucoup de robes de satin noir ; ils sont chaussés de bottes noires ; les ameublements de leurs maisons sont , pour la plupart, revêtus de ces beaux vernis noirs qu'on nous apporte, de leur pays. Le blanc doit donc faire une grande dissonance

avec leurs meubles , leurs habillements , et surtout avec la couleur rembrunie de leur peau. Si ces peuples portaient comme nous des habits noirs dans le deuil, quelquesombre que soit leur couleur, elle ne formerait point d'opposition tranchée dans leur parure. Ainsi l'expression de la douleur est précisément la même chez eux que chez nous ; car si nous opposons , dans le deuil , la couleur noire de nos habits à la couleur blanche de notre peau, afin d'en faire naître une dissonance funèbre , les peuples méridionaux opposent , au contraire, la couleur blanche de leurs vêtements à la couleur basanée de leur peau, afin de produire le même effet.

Cette variété de goût confirme admirablement l'universalité des principes que nous avons posés sur les causes de l'harmonie et des dissonances. Elle prouve encore que l'agrément ou le désagrément d'une couleur ne réside point dans une seule nuance , mais dans l'harmonie ou dans le contraste heurté de deux couleurs opposées.

Nous trouverions des preuves de ces lois multipliées à l'infini dans la nature , à laquelle l'homme doit toujours recourir dans ses doutes. Elle oppose durement, dans les pays chauds comme dans les pays froids, les couleurs des animaux destructeurs et dangereux. Partout les reptiles venimeux sont peints de couleurs meurtries ; partout les oiseaux de proie ont des couleurs terreuses opposées à des couleurs fauves , et des mouchetures blanches sur un fond sombre , ou sombres sur un fond blanc. La nature a donné une robe fauve rayée de brun, et des yeux étincelants, au tigre en embuscade dans l'ombre des forêts du midi ; et elle a teint de noir le museau et les griffes , et de couleur de sang la gueule et les yeux de l'ours blanc, et le fait apparaître , malgré la blancheur de sa peau , au milieu des neiges du nord.

Passons maintenant à la génération des formes. 11 me semble qu'on peut en réduire les principes , comme ceux des couleurs,

à cinq , qui sont la ligne , le triangle , le cercle , l'ellipse et la parabole.

La ligne engendre toutes les formes . comme le rayon de lumière toutes les couleurs. Elle procède comme celui-ci , dans ses générations , par degrés, produisant d'abord, par trois fractions , le triangle , qui , de toutes les ligures , renferme la plus petite des surfaces sous le plus grand des circuits. Le triangle ensuite, composé lui-même de trois triangles au centre , produit le carré, qui en a quatre; le pentagone, qui en a cinq ; l'hexagone , qui en a six ; et le reste des polygones , jusqu'au cercle, composé d'une multitude de triangles dont les sommets sont à son centre et les bases à sa circonférence , et qui, au contraire du triangle, contient la plus grande des surfaces sous le moindre des périmètres. La forme qui a toujours été , depuis la ligne , en se rapprochant d'un centre jusqu'au cercle, s'en écarte ensuite, et produit l'ellipse, puis la parabole , et enfin toutes les autres courbes évasées , dont on peut rapporter les équations à celle-ci.

En sorte que, sous cet aspect, la ligne indéfinie n'a point de centre commun ; le triangle a trois points de son périmètre , qui en ont un ; le carré en a quatre , le pentagone cinq , l'hexagone six ; et le cercle a tous les points de sa circonférence ordonnés à un seul et unique centre. L'ellipse commence a s'écarter de cette ordonnance, et a deux centres; et la parabole, ainsi que les autres courbes qui leur sont analogues , en ont une infinité renfermés dans leur axe, dont elles s'éloignent de plus en plus en formant des espèces d'entonnoirs.

En supposant cette génération ascendante de formes depuis la ligne par le triangle jusqu'au cercle, et leur génération descendante depuis le cercle par l'ovale jusqu'à la parabole, je déduis de ces cinq formes élémentaires toutes les formes de la nature , comme avec les cinq couleurs primordiales j'en compose toutes les nuances.

La ligne présente la forme la plus aiguë, le cercle la forme la plus pleine, et la parabole la forme la plusévidée. Nous pouvons remarquer, dans cette progression , que le cercle , qui oc-

cupe le milieu des deux extrêmes, est la plus belle de toutes les formes élémentaires, comme le rouge est la plus belle de toutes les couleurs primordiales. Je ne dirai point, comme quelques philosophes anciens , que cette figure est la plus belle , parce qu'elle est celle des astres , ce qui au fond ne serait pas une si mauvaise raison; mais , à n'employer que le témoignage de nos sens, elle est la plus douce à la vue et au toucher; elle est aussi la plus susceptible de mouvement ; enfin , ce qui n'est pas une petite autorité dans les vérités naturelles , elle est regardée comme la plus aimable , au goût de tous les peuples, qui l'emploient dans leurs ornements et dans leur architecture, et surtout à celui des enfants , qui la préfèrent à toutes les autres dans leurs jouets.

Il est très-remarquable que ces cinq formes élémentaires ont entre elles les mêmes analogies que les cinq couleurs primordiales; en sorte que si vous remontez leur génération ascendante depuis la sphère jusqu'à la ligne, vous aurez des formes anguleuses , vives et gaies , qui se terminent à la ligne droite , dont la nature compose tant de figures stelléeset rayonnantes, si agréables dans les cieux et sur la terre. Si, au contraire, vous descendez de la sphère aux parties évidées de la parabole , vous aurez des formes caverneuses , qui sont si effrayantes dans les abîmes et les précipices.

De plus, si vous joignez des formes élémentaires aux couleurs primordiales, terme à terme, vous verrez leur caractère principal se renforcer mutuellement, du moins daus les deux extrêmes et dans l'expression harmonique du centre : car les deux premiers termes donneront le rayon blanc, qui est le rayon même de la lumière; la forme circulaire, jointe à la couleur rouge , produira une forme analogue à la rose, composée de portions sphériques teintes en carmin, et, par l'effet de cette double harmonie , estimée la plus belle des fleurs , au jugement de tous les peuples. Enfin, le noir, joint au vide de la parabole, ajoute à la tristesse des formes rentrantes et caverneuses.

On peut composer , avec ces cinq formes élémentaires , des

ligures aussi agréables que les nuances qui naissent des harmonies des cinq couleurs primordiales : en sorte que plus il entrera dans ces ligures mixtes des deux termes ascendants de la progression , plus ces figures seront sveltes et gaies ; et plus les deux termes descendants domineront, plus elles seront lourdes et tristes. Ainsi la forme sera d'autant plus élégante que le premier terme, qui est la ligne droite, y dominera. Par exemple , la colonne nous plaît parce que c'est un long cylindre qui a pour base le cercle, et pour élévation deux lignes droites, ou un quadrilatère fort allongé. Mais le palmier, d'après lequel elle a été imitée, nous plaît encore davantage , parce que les formes stellées ou rayonnantes de ses palmes, prises aussi de la ligne droite , font une opposition très-agréable avecla rondeur de sa tige; et si vous y joignez la forme harmonique par excellence, qui est la forme ronde, vous ajouterez infiniment à la grâce de ce bel arbre. C'est aussi ce qu'a fait la nature , qui en sait plus que nous , en suspendant à la base de ses rameaux divergents tantôt des dattes ovales, tantôt des cocos arrondis.

En général, toutes les fois que vous emploierez la forme circulaire , vous en accroîtrez beaucoup l'agrément en y joignant les deux contraires qui la composent; car vous aurez alors une progression élémentaire complète. La forme circulaire seule ne présente qu'une expression, la plus belle de toutes, à la vérité ; mais , réunie à ses deux extrêmes , elle forme , si j'ose dire , une pensée entière. C'est par l'effet qui en résulte que le peuple trouve la forme du cœur si belle, qu'il lui compare tout ce qu'il trouve de plus beau dans le monde. « Cela « est beau comme un cœur, » dit-il. Cette forme de cœur est formée à sa base d'un angle saillant, à sa partie supérieure d'un angle rentrant ^ voilà les extrêmes), et à ses parties collatérales de deux portions sphériques ( voilà l'expression harmonique).

C'est encore par ces mêmes harmonies que les longues croupes de montagnes, surmontées de hauts pitons en pyramides, et séparées entre elles par de profondes vallées, nous

ravissent par leurs grâces et leur majesté. Si vous y joignez des fleuves qui serpentent au fond , des peupliers qui rayonnent sur leurs bords , des troupeaux et des bergers , vous aurez des vallées semblables à celle de Tempe. Les formes circulaires des montagnes se trouvent, dans cette hypothèse , placées entre leurs extrêmes , qui sont les parties saillantes des rochers, et les parties rentrantes des vallons. Mais si vous en retranchez les expressions harmoniques , c'est-à-dire les courbures de ces montagnes , ainsi que leurs heureux habitants, et que vous en laissiez subsister les extrêmes, vous aurez alors quelque coupe de terrain du cap Horn , des rochers anguleux à pic sur le bord des précipices.

Si vous y ajoutez des oppositions de couleur, comme celle de la neige sur les sommets de leurs rochers rembrunis ; l'écume de la mer qui brise sur des rivages noirs ; un soleil blafard dans un ciel obscur; des giboulées au milieu de l'été; des rafales terribles de vents, suivies de calmes inquiétants ; un vaisseau parti d'Europe pour désoler la mer du Sud , qui talonne sur un écueil à l'entrée de la nuit , et qui tire de temps en temps des coups de canon , que répètent les échos de ces affreux déserts ; des Patagons effrayés qui s'enfuient dans leurs souterrains , vous aurez un paysage tout entier de celte terre de désolation, couverte des ombres de la mort.

Il me reste à dire quelque chose des mouvements. Nous en distinguerons également cinq principaux : le mouvement propre ou de rotation sur lui-même , qui ne suppose point de déplacement , et qui est le principe de tout mouvement , tel qu'est peut-être celui du soleil ; ensuite le perpendiculaire , le circulaire, l'horizontal, et le repos. Tous les mouvements peuvent se rapporter à ceux-là. Vous remarquerez même que les géomètres , qui les représentent aussi par des figures , supposent le mouvement circulaire engendré par le perpendiculaire et l'horizontal, et , pour me servir de leurs expressions, produit par la diagonale de leurs carrés.

Je ne m'arrêterai pas aux analogies de la génération des couleurs et des formes avec celles de la génération des mouvements , et qui existent entre la couleur blanche , la ligne droite et le mouvement propre ou de rotation; entre la couleur rouge , la forme sphérique et le mouvement circulaire ; entre les ténèbres , le vide et le repos. Je ne développerai pas les combinaisons infinies qui peuvent résulter de l'union ou de l'opposition des termes correspondants de chaque génération, et des filiations de ces mêmes termes; je laisse au lecteur le plaisir de s'en occuper, et de se former avec ces éléments de la nature des harmonies ravissantes , et tout à fait nouvelles. Je me bornerai ici à quelques observations rapides sur les mouvements.

De tous les mouvements, le plus agréable est le mouvement harmonique ou circulaire. La nature l'a répandu dans la plupart de ses ouvrages, et en a rendu susceptibles les végétaux même attachés à la terre. Nos campagnes nous en offrent de fréquentes images , lorsque les vents forment , sur les prairies , de longues ondulations semblables aux flots de la mer, ou qu'ils agitent doucement sur le sommet des montagnes les hautes cimes des arbres , en leur faisant décrire des portions de cercle. La plupart des oiseaux forment de grands cercles en se jouant dans les plaines de l'air, et se plaisent à y tracer une multitude de courbes et de spirales. Il est remarquable que la nature a donné ce vol agréable à plusieurs oiseaux innocents , qui ne sont point autrement recommandables par la beauté de leur chant ou de leur plumage. Tel est, entre autres , le vol de l'hirondelle.

Il n'en est pas de même des mouvements de progression des bêtes féroces ou nuisibles ; elles vont par sauts et par bonds , et joignent à des mouvements quelquefois fort lents d'autres qui sont précipités : c'est ce qu'on peut observer dans ceux du chat, lorsqu'il veut attraper une souris. Les tigres en ont de pareils, lorsqu'ils cherchent à atteindre leur proie. On peut remarquer les mêmes discordances dans le vol des oiseaux carnassiers. Celui qu'on appelle le grand-duc, espèce de

hibou , vole au milieu d'un air calme , comme si le vent l'emportait çà et là. Les tempêtes présentent dans le ciel les mêmes caractères de destruction. Quelquefois vous en voyez les nuages se mouvoir de mouvements opposés ; d'autres fois vous en apercevez qui courent avec la vitesse d'un courrier, tandis que d'autres sont immobiles comme des rochers. Dans les ouragans des Tndes , les tourbillons de vent sont toujours entremêlés de calmes profonds.

Plus un corps a en lui de mouvement propre ou de rotation , plus il nous paraît agréable , surtout lorsqu'à ce mouvement se joint le mouvement harmonique ou circulaire. C'est par cette raison que les arbres dont les feuillages sont mobiles, comme les trembles et les peupliers , ont beaucoup plus de grâce que les autres arbres des forêts lorsque le vent les agite. Ils plaisent à la vue par le balancement de leurs cimes , et en présentant tour à tour les deux faces de leurs feuilles , de deux verts différents. Ils plaisent encore à l'ouïe, en imitant le bouillonnement des eaux. C'est par l'effet du mouvement propre que , toute idée morale à part, les animaux nous intéressent plus que les végétaux , parce qu'ils ont en eux-mêmes le principe du mouvement.

Je ne crois pas qu'il y ait un seul lieu sur la terre où il n'y ait quelque corps en mouvement. Je me suis trouvé bien des fois au milieu des plus vastes solitudes , de jour et de nuit, par les plus grands calmes, et j'y ai toujours entendu quelque bruit. Souvent, à la vérité, c'est celui d'un oiseau qui vole, ou d'un insecte qui remue une feuille; mais ce bruit suppose toujours du mouvement.

Le mouvement est l'expression de la vie. Voilà pourquoi la nature en a multiplié les causes dans tous ses ouvrages. Un des grands charmes des paysages est d'y voir du mouvement, et c'est ce que les tableaux de la plupart de nos peintres manquent souvent d'exprimer. Si vous en exceptez ceux qui représentent des tempêtes , vous trouverez partout ailleurs leurs forêts et leurs prairies immobiles , et les eaux de leurs lacs glacées. Ce. pendant leretroussis des feuilles des arbres, frappées en dessous

de gris ou de blanc, les ondulations des herbes dans les vallées et sur les croupes des montagnes, celles qui rident la surface polie des eaux , et les écumes qui blanchissent les rivages, rappellent avec grand plaisir, dans une scène brûlante de l'été, le souffle si agréable des zéphyrs. On peut y joindre avec une grâce infinie les mouvements particuliers aux animaux qui les habitent : par exemple , les cercles concentriques qu'un plongeon forme sur la surface de l'eau ; le vol d'un oiseau de marine qui part de desssus un tertre , les pattes allongées en arrière et le cou tendu en avant; celui de deux tourterelles blanches qui filent côte à côte, dans l'ombre, le long d'une forêt ; le balancement d'une bergeronnette à l'extrémité d'une feuille de roseau qui se courbe sous son poids. On peut y faire sentir même le mouvement et le poids d'un lourd chariot qui gravit dans une montagne, en y exprimant la poussière des cailloux broyés qui s'élève de dessous ses roues. Je crois encore qu'il serait possible d'y rendre les effets du chant des oiseaux et des échos, en y exprimant certaines convenances dont il n'est pas nécessaire de nous occuper ici.

11 s'en faut bien que la plupart de nos peintres, même parmi ceux qui ont le plus de talent, emploient des accessoires si agréables , puisqu'ils les omettent dans les sujets dont ces accessoires forment le caractère principal. Par exemple , s'ils représentent un char en course , ils ne manquent jamais d'y exprimer tous les rayons de ses roues. A la vérité, les chevaux galopent, mais le char est immobile. Cependant, dans un char qui court rapidement , chaque roue ne présente qu'une seule surface , toutes ses jantes se confondent à la vue. Ce n'est pas ainsi que les anciens , qui ont été nos maîtres en tout genre, imitaient la nature. Pline dit qu'A pelle avait si bien peint des chariots à quatre chevaux , que leurs roues semblaient tourner. Dans la liste curieuse qu'il nous a conservée des plus fameux tableaux de l'antiquité , admirés encore à Rome de son temps, il en cite un représentant des femmes qui filaient de la laine , dont les fuseaux paraissaient

pirouetter ; un autre très-estimé 1 , « où l'on voyoit , dit sou « vieux traducteur, deux soldats armés à la légère, dont « l'un est si eschauffé à courir en la bataille , qu'on le voit « suer ; et l'autre , qui pose ses armes , se montre si recreu , « qu'on lèsent quasi haieiner. » J'ai vu, dans beaucoup de tableaux modernes, des machines en mouvement, des lutteurs et des guerriers en action ; et jamais je n'y ai vu ces effets si simples, qui expriment si bien la vérité. Nos peintres les regardent comme de petits détails où ne s'arrêtent pas les gens de génie. Cependant ces petits détails sont des traits de caractère.

Marc-Aurèle, qui avait bien autant de génie qu'aucun de nos modernes , a très-bien observé que c'est souvent là que l'attention de l'esprit se fixe , et prend le plus de plaisir : « Le ridé des figues mûres , dit-il , l'épais sourcil des lions , « l'écume des sangliers en fureur, les écailles rousses qui « s'élèvent de la croûte du pain sortant du four, nous font « plaisir à voir. » Il y a plusieurs raisons de ce plaisir : d'abord de la part de la faiblesse de notre esprit , qui dans chaque objet s'arrête à un point principal ; ensuite de la part de la nature , qui nous offre aussi dans tous ses ouvrages un point unique de convenance ou de discorde, qui en est comme le centre. Notre âme en augmente d'autant plus son affection ou sa haine, que ce trait caractéristique est simple, et en apparence méprisable. Voilà pourquoi dans l'éloquence les expressions les plus courtes marquent toujours les passions les plus fortes; car il ne s'agit, comme nous l'avons vu jusqu'ici, pour faire naître une sensation de plaisir ou de douleur, que de déterminer un point d'harmonie ou de discorde entre deux contraires : or, lorsque ces deux contraires sont opposés en nature , et qu'ils le sont encore en grandeur et en faiblesse, leur opposition redouble , et par conséquent leur effet.

Il s'y joint surtout la surprise de voir naître de grands sujets d'espérance ou de crainte d'un objet peu important en

1 Histoire naturelle de Pline, liv. XXXVIÏ , chap. x et XI, traduction de Du Pinet.

apparence; car tout effet physique produit dans l'homme un sentiment moral. Par exemple, j'ai vu beaucoup de tableaux et de descriptions de batailles, qui cherchaient à inspirer de la terreur par une infinité d'armes de toute espèce qui y étaient représentées, et par une foule de morts et de mourants blessés de toutes les manières. Ils m'ont d'autant moins ému , qu'ils employaient plus de machines pour m'émouvoir; un effet détruisait l'autre. Mais je l'ai été beaucoup en lisant dans Plutarque la mort de Cléopâtre. Ce grand peintre du malheur représente la reine d'Egypte méditant, dans le tombeau d'Antoine, sur les moyens d'échapper au triomphe d'Auguste. Un paysan lui apporte, avec la permission des gardes qui veillent à la porte du tombeau, un panier de figues. Dès que cet homme est sorti, elle se hâte de découvrir ce panier, et elle y voit un aspic qu'elle avait demandé pour mettre fin à ses malheureux jours. Ce contraste, dans une femme, de la liberté et de l'esclavage , de la puissance royale et de l'anéantissement, de la volupté et de la mort; ces feuillages et ces fruits, parmi lesquels elle aperçoit seulement la tête et les yeux étincelants d'un petit reptile qui va terminer de si grands intérêts , et à qui elle dit : « Te voilà donc ! » toutes ces oppositions font frissonner. Mais, pour rendre la personne même de Cléopâtre intéressante, il ne faut pas se la figurer comme nos peintres et nos sculpteurs nous la représentent, en figure académique, sans expression, une' Sabine pour la taille, l'air robuste et plein de santé , avec de grands yeux tournés vers le ciel , et portant autour de ses grands et gros bras un serpent tourné comme un bracelet. Ce n'est point là la petite et voluptueuse reine d'Egypte, se faisant porter, comme nous l'avons dit ailleurs, dans un paquet de hardes, sur les épaules d'Apollodore, pour aller voir incognito Jules César; courant la nuit, déguisée en marchande, les rues d'Alexandrie avec Antoine, en se raillant de lui, et lui reprochant que ses jeux et ses plaisanteries sentaient le soldat. C'est encore moins l'infortunée Cléopâtre réduite au dernier terme du malheur, tirant avec des cordes et des chaînes, à l'aide de deux de ses femmes, par

la fenêtre du monument où elle s'était réfugiée , la tête contre-bas, sans jamais lâcher prise , dit Plutarque, ce même Antoine couvert de sang , qui s'était percé de son épée , et qui s'aidait de toutes ses forces pour venir mourir auprès d'elle.

Les détails ne sont pas à mépriser ; ce sont souvent des traits de caractère. Pour revenir à nos peintres et à nos sculpteurs, s'ils refusent l'expression du mouvement aux pavages, aux lutteurs et aux chars en course , ils la donnent aux portraits et aux statues de nos grands hommes et de nos philosophes. Ils les représentent comme les anges trompettes du jugement, les cheveux agités, les yeux égarés, les muscles du visage en convulsion, et leurs draperies allant et venant au gré des vents. Ce sont là , disent-ils, les expressions du génie. Mais les gens de génie et les grands hommes ne sont pas des fous. J'ai vu de leurs portraits sur des antiques. Les médailles de Virgile, de Platon , de Scipion, d'Épaminondas , d'Alexandre même, les représentent avec un air calme et tranquille. C'est aux corps bruts, aux végétaux et aux animaux, d'obéir à tous les mouvements de la nature; mais il me semble qu'il est d'un grand homme d'être le maître des siens, et que ce n'est que par cet empire-là même qu'il mérite le nom de grand.

Je me suis un peu éloigné de mon sujet, pour donner des leçons de convenances à des artistes dont l'art est bien plus difficile que ma critique n'est aisée. A Dieu ne plaise qu'elle devienne un sujet de peine pour des hommes dont les ouvrages m'ont si souvent donné du plaisir! Je désire seulement qu'ils s'écartent des manières académiques qui les lient , et qu'ils soient tentés d'aller, sur les pas de la nature^ aussi loin que leur génie peut les porter.

Ce serait ici le lieu de parler de la musique, puisque les sons ne sont que des mouvements; mais des gens bien plus habiles que moi ont traité ce grand art à fond. Si quelque témoignage étranger pouvait même me confirmer dans la certitude des principes que j'ai posés jusqu'ici, c'est celui des plus savants musiciens, qui ont fixé a trois sons l'expression harmonique, .l'aurais pu, comme eux, réduire à trois termes les générations

I7i ÉTUDE DIXIÈME.

élémenîaires des couleurs, des formes etdes mouvements ; mais il me semble qu'ils out omis eux-mêmes dans leur base fondamentale le principe géuératif, qui est le son proprement dit, et le terme négatif, qui est le silence, puisque ce dernier produit surtout de si grands effets dans les mouvements de musique.

Je pourrais étendre ces proportions aux saveurs du goût, et démontrer que les plus agréables d'entre elles ont de semblables générations , ainsi qu'on l'éprouve dans la plupart des fruits, dont les divers degrés de maturité présentent successivement cinq saveurs, savoir, l'acide, le doux , le sucré, le vineux, et l'amer. Ils sont acides en croissant, doux en mûrissant, sucrés dans leur parfaite maturité , vineux dans leur fermentation, et amers dans leur état de sécheresse. Nous trouverions encore que la plus agréable de ces saveurs, c'est-ù-dire la saveur sucrée, est celle qui occupe le milieu de cette progression, dont elle est le terme harmonique; qu'elle forme, par sa nature, de nouvelles harmonies en se combinant avec ses extrêmes, puisque les hoissons qui nous plaisent le plus sont formées de l'acide et du sucre, comme dans les liqueurs rafraîchissantes préparées avec le jus de citron; ou du sucré et de l'amer, comme dans le café. Mais en tachant d'ouvrir de nouvelles routes à la philosophie, mon intention n'est pas d'offrir de nouvelles combinaisons à la volupté.

Quoique je sois intimement convaincu de ces générations élémentaires , et que je puisse les appuyer d'une foule de preuves que j'ai recueillies dans les goûts des peuples policés et sauvages, mais que je n'ai pas le temps de rapporter ici, cependant je ne serais pas surpris de ne pas obtenir l'approbation de plusieurs de mes lecteurs. IVos goûts naturels sont altérés dès l'enfance par des préjugés qui déterminent nos sensations physiques, bien plus fortement que celles-ci ne dirigent nos affections morales. Plus d'un homme d'église estime le violet la plus belle des couleurs, parce que c'est celle de son évêque; plus d'un évêque, à son tour, croit que c'est l'écarlate, parce que c'est la couleur du cardinal ; et plus d'un cardinal ,

sans doute, préférerait d'être revêtu de la couleur blanche, parce que c'est celle du chef de l'Église. Un militaire regarde souvent le ruban rouge comme le plus beau de tous les rubans, et son officier supérieur pense que c'est le ruban bleu. Nos tempéraments influent comme nos états sur nos opinions. Les gens gais préfèrent les couleurs vives à toutes les autres , les gens sensibles celles qui sont tendres, les mélancoliques les rembrunies. Quoique je regarde moi-même le rouge comme la plus belle des couleurs, et la sphère comme la plus parfaite des formes^ et que je doive tenir plus fortement qu'un autre à cet ordre, parce que c'est celui de mon système , je préfère au rouge la couleur carminée, qui a une nuance de violet, et à la sphère la forme d'œuf, ou elliptique. Il me semble aussi, si j'ose dire, que la nature a affecté l'une et l'autre modification à la rose, du moins avant son parfait développement, j'aime mieux encore les fleurs violettes que les blanches, et surtout que les jaunes. Je préfère une branche de liJas à un pot de giroflée ; et une marguerite de Chine, avec son disque d'un jaune enfumé, son pluché chiffonné et ses pétales violets et sombres, à la plus éclatante gerbe de tournesols du Luxembourg. Je crois que ces goûts me sont communs avec plusieurs autres personnes, et qu'à juger du caractère des hommes par les couleurs de leurs; habits, il yen a beaucoup plus de sérieux que de gais II me semble aussi que la nature (car il faut toujours revenir à elle pour s'assurer de la vérité ) fait décliner la plupart de ses beautés physiques vers la mélancolie. Les chants plaintifs du rossignol , les ombrages des forêts , les sombres clartés de la lune, n'inspirent point la gaieté, et cependant, nous intéressent. Je suis plus ému du coucher du soleil que de son lever. En général, les beautés vives et enjouées nous plaisent, mais il n*y a que les mélancoliques qui nous touchent. Nous tâcherons ailleurs de développer les causes de ces affections morales. Elles tiennent à des lois plus sublimes que les lois physiques : tandis que celles-ci amusent nos sens, celles-là s'adressent à nos cœurs , et nous avertissent que l'homme est né pour de plus hautes destinées.

Je peux me tromper dans l'ordre de ces générations et en transposer les termes; mais je ne me propose que d'ouvrir de nouvelles routes dans l'étude de la nature. Il me suffit que l'effet de ces générations soit généralement reconnu. Des hommes plus éclairés en établiront les filiations avec plus d'ordre. Tout ce que j'ai dit à ce sujet, et ce que je pourrais dire encore, se réduit à cette grande loi : « Tout est formé de « contraires dans la nature; c'est de leurs harmonies que naît « le sentiment du plaisir, et c'est de leurs oppositions que naît « celui de la douleur. »

Cette loi, comme nous le verrons, s'étend encore à la morale. Chaque vérité, excepté les vérités de fait, est le résultat de deux idées contraires. Il s'ensuit de là que toutes les fois que nous venons à décomposer parla dialectique une vérité, nous la divisons dans les deux idées qui la constituent; et si nous nous arrêtons à une de ses idées élémentaires comme à un principe unique, et que nous en tirions des conséquences, nous en faisons naître une source de disputes qui n'ont point de fin; car l'autre idée élémentaire ne manque pas de fournir des conséquences tout à fait contraires à celui qui veut s'en saisir, et ces conséquences sont elles-mêmes susceptibles de décompositions contradictoires qui vont à l'infini. C'est ce que nous apprennent très-bien les écoles, où on nous envoie former notre jugement. Elles nous montrent non-seulement à séparer les vérités les plus évidentes en deux, mais en quatre, comme disait Huidibras. Si, par exemple, quelqu'un de nos logiciens, considérant que le froid influe sur la végétation , voulait prouver qu'il en est la cause unique , et que la chaleur même y est contraire , il ne manquerait pas de citer les efflorescences et les végétations de la glace, l'accroissement, la verdure et la floraison des mousses pendant l'hiver; les plantes brûlées du soleil pendant l'été, et bien d'autres effets relatifs à sa thèse. Mais son antagoniste , faisant valoir , de son côté , les influences du printemps et les désordres de l'hiver, ne manquerait pas de prouver que la chaleur seule donne la vie aux végétaux. Cependant le chaud et le froid forment ensemble

un des principes de la végétation, non-seulement dans les climats tempérés, mais jusqu'au milieu de la zone torride.

On peut dire que tous les désordres , au physique et au moral , ne sont que des oppositions heurtées de deux contraires. Si les hommes faisaient attention à cette loi , elle terminerait la plupart de leurs erreurs et de leurs disputes ; car on peut dire que , tout étant composé de contraires , tout homme qui affirme une proposition simple n'a raison qu'à moitié , puisque la proposition contraire existe également dans la nature.

Il n'y a peut-être dans le monde qu'une vérité intellectuelle, pure , simple, et sans idée contraire : c'est l'existence de Dieu. Il est très-remarquable que ceux qui l'ont niée n'ont apporté d'autres preuves de leur négation que les désordres apparents de la nature , dont ils n'envisageaient que les principes extrêmes ; en sorte qu'ils n'ont pas prouvé qu'il n'existait pas de Dieu , mais qu'il n'était pas intelligent , ou qu'il n'était pas bon. Ainsi leur erreur vient de leur ignorance des lois naturelles. D'ailleurs , leurs arguments ont été tirés , pour la plupart , des désordres des hommes , qui existent dans un ordre encore différent de celui de la nature, et qui sont les seuls de tous les êtres sensibles qui ont été livrés à leur propre providence.

Quant à la nature de Dieu , je sais que la foi même nous le présente comme le principe harmonique par excellence , non-seulement par rapport à tout ce qui l'environne , dont il est le créateur et le moteur, mais dans son essence même , divisée en trois personnes. Bossuet a étendu ces harmonies de la Divinité jusqu'à l'homme, en cherchant à trouver dans les opérations de son âme quelque consonnance avec la Trinité , dont elle est l'image. Ces hautes spéculations sont ,je l'avoue , infiniment au-dessus de moi. J'admire même que la Divinité ait permis à des êtres aussi faibles et aussi passagers que nous d'entrevoir seulement sa toute-puissance sur la terre , et qu'elle ait voilé , sous les combinaisons de la matière , les opérations de son intelligence infinie , pour la

proportionner à nos yeux. Un seul acte de sa volonté a suffi pour nous donner l'être ; la plus légère communication de ses ouvrages , pour éclairer notre raison : mais je suis persuadé que si le plus petit rayon de son essence divine se communiquait directement à nous dans un corps humain , il suffirait pour nous anéantir.

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